DELILLE FOUETTE PAR GHENIER
Bien avant Victor Hugo, Delille avait fait un poème sur la Pitié. Mais il n'y a rien de suprême dans le poème de Jacques Delille ; il n'y a qu'un pamphlet contre la Révolution, et une adulation constante de l'étranger.
0 vous que le destin fit les maîtres du monde, Princes, rois, c'est sur vous que notre espoir se fonde.
Jacques Delille avait émigré dès les premiers coups de tonnerre, et son poème de la Pitié n'est qu'un acte de reconnaissance en quatre chants envers ses hôtes d'Angleterre.
Poursuis, flore Albion, fais bénir ta puissance! ■
Tous les honneurs unis forment ta gloire immense : f Le monde tributaire entretient ton trésor; Le Nord nourrit tes mâts, Tlnde mûrit ton or; La France avec ses vins te verse l'allégresse; Tes lois sont la raison, tes mœurs sont la sagesse, Tes femmes la beauté, leurs discours la candeur, Leur maintien la décence, et leur teint la pudeur.
On voit qu'il ne reste plus rien pour nous. Mais, oii l'auteur de la Pitié entasse les périphrases les plus enthousiastes, c'est à propos
du rétablissement du culte. Il salue avec joie la réouverture des confessionnaux :
Je les revois enfin, ces tribunaux où Dieu Écoute du remords l'attendrissant aveu.
Quelle drôle de poésie !
Plus loin, Delille célèbre le retour des cloches, mais pour rien au monde il ne consentirait à les appeler par leur nom ; elles deviennent sous sa plume r airain consolateur.
Même de vos clochers l'airain consolateur,
Que, pour un vil profit, un bras profanateur
Fit descendre à leurs pieds, remonté vers leur faite,
Du patron du hameau proclame encor la fête.
Est-il jargon plus pénible que celui-là?
Heureusement, lors de l'apparition de la Pitié, il se trouva un homme de cœur pour donner des verges à Jacques Delille. Cet homme qui, avec deux ou trois autres, représenta la dignité des lettres sous le premier empire, était Joseph- Marie Chénier. Il y avait un satiriste excellent sous ce tragique. La Pitié le fit sourire de pitié. Il adressa à Delille une épître qui commence ainsi :
Marchand de vers, jadis poète, Abbé, valet, vieille coquette,
Vous revenez, Paris accourt.
Eh! vite, une triple toilette!
Il faut unir à la cornette La livrée et le manteau court.
Vous mîtes du rouge à Virgile, Mettez des mouches à Milton; Vantez-nous bien du môme style Et les émigrés et Caton.
Vous ne nous direz plus adieu; Nous rendons les clefs de saint Pierre. Mais, puisque vous protégez Dieu, N'outragez plus feu Robespierre.
Ce grand pontife à nos dévots Rendit quelques mauvais offices; Il eût été votre héros S'il eût donné des bénéfices.
La pièce continue ainsi, légère, cinglante, terrible.
Elle finit par une comparaison hautaine avec les rossignols, auxquels il faut, pour déployer leur noble voix, la liberté, la cime des grands chênes.
Ils veulent le frais des bocages, L'azur des cieux, l'ombre des bois...
Les serins chantent dans les cages.
Ainsi fut exécuté, en un jour de légitime indignation, l'auteur de la première Pitié.