PAR-CI, PAR-LA
Par-ci, par-là, par trois jeunes gens du Havre. Le Havre, chez tous les libraires, 1861. Un vol. in-12 de 69 pages.
Je l'ai rouvert ce matin, ce petit livre, et je l'ai relu tout d'un trait.
De ces ti^ois jeunes gens du Havre y l'un était Alfred Touroude , les deux autres étaient MM. Thuillier et Rafano. Ils avaient voulu débuter ensemble, le même jour.
Je me trouvais au Havre, cette année-là. Touroude, que j'avais connu chez M. Louis Gaudibert, — un autre mort, et non des moins regrettés, — m'apporta un des premiers exemplaires de Par-ci^ par-là.
L'amour-propre d'auteur ne perd jamais ses droits ; il avait indiqué au crayon les pièces qui formaient son lot dans ce recueil.
Une lettre de Lamartine, — l'inévitable lettre aux débutants, — servait de frontispice à Parci, par4à.
Par-ci, par-là ressemble à tous les premiers volumes de vers connus; c'est un hymne à la nature, un éveil de sensations : Par-ci, c'est-àdire parles sentiers embaumés d'aubépines, par les prairies émaillées de boutons d'or, par les ruisseaux roulant sur des cailloux roses et blancs, par les bois profonds; — Par-là, c'està-dire par les réminiscences classiques et par les aspirations romantiques, par Victor Hugo, par Alfred de Musset, par tous les dieux de la jeunesse et de l'amour!
Que n'en est-il resté toujours à Par-ci, par-là, cet Alfred Touroude, qui promettait un poète et qui a donné un dramaturge !
Hélas ! le théâtre l'avait fasciné dès le premier jour; le théâtre le réclama tout entier. Et quel théâtre, miséricorde! Non pas le babil galant de Marivaux, non pas l'éclat de rire sonore de Dancourt, ni même la fantaisie un peu laborieuse de Victorien Sardou ! Alfred Touroude , l'un des trois jeunes gens du Havre, alla tout de suite au drame, — au drame fauve, rugissant, ensanglanté ; — au drame à coups de couteau , à coups de serpe, à coups de hachette; — au drame naïf et monstrueux qui s'appelle le Bâtard et le Loche.
On sait comment il força l'attention et comment il obtint des succès d'épouvante.
Il enflait sa voix à plaisir; il outrait la brutalité; il s'attachait à déformer son style. Personne, parmi les critiques les plus enclins à la bienveillance, n'aurait reconnu en lui un ancien poète, l'auteur harmonieux et tendre de Par-ci, par-là.
C'est le théâtre qui a tué Alfred Touroude; c'est la lutte qui l'a usé lentement. Il n'était pas constitué à la façon des grandes organisations littéraires : il n'avait ni la modestie dans la réussite, ni l'orgueil dans la chute.