LE TELEGRAPHE
Me voyant passer sur le boulevard Bonne- Nouvelle, le libraire Conquet me fait signe, du seuil de son magasin.
(( Entrez, me dit-il, j'ai quelque chose à vous montrer.
— Du nanan?
— Du vrai nanan. »
Et il met sous mes yeux une brochure in-octavo de douze pages, datée de 1819, et signée... V.-M. Hugo!
Titre : Le Télégraphe, satire (Paris, chez les libraires Delaunay, Dentu et Petit, et chez tous les marchands de nouveautés).
« Yous avez raison, dis-je à Conquet; la pièce est rarissime... des vers de Victor Hugo à dix-sept ans!
— Asselineau est le seul qui fasse mention du Télégraphe dans son Catalogue romantique ; encore ne Ta-t-il jamais vu... Pour moi, j'avais renoncé à le rencontrer.
— C'est un diamant bibliographique », ajoutai-je.
Puis, ouvrant mon porte-monnaie, j'y pris délicatement cinquante francs, que je me mis en devoir d'offrir au libraire.
« Cinquante francs... un diamant? dit-il avec un sourire de refus.
— Eh bien! soixante-quinze francs, murmurai-je.
— J'ai commission pour deux cents francs. » Que le cher maître Hugo me pardonne ! mais,
en entendant ces cruelles paroles, j'étouffai un soupir de regret, et mon porte-monnaie rentra dans ma poche.
Le Télégraphe devenait inabordable pour moi.
« Au moins, laissez-moi le lire, dis-je à Conquet.
— Volontiers ; entrez dans mon arrière-magasin. »
Le Télégraphe commence ainsi :
Tandis qu'en mon grenier, rongeant ma plume oisive, Je poursuis en pestant la rime fugitive, Ce maudit Télégraphe enfin va-t-il cesser D'importuner mes yeux, qu'il commence à lasser? Là, devant ma lucarne! Il est bien ridicule Qu'on place un Télégraphe auprès de ma cellule! Il s'élève, il s'abaisse ; et mon esprit distrait
Dans ces vains mouvements cherche quelque secret.
Bon! me dis-je, à la France il annonce peut-être Des ministres du roi qui serviront leur maître...
Comme on le voit, le ton est un peu suranné. Il fallait s'y attendre. C'est dans la jeunesse qu'on fait des vers vieux. Mais, du moins, ceuxci ne sont pas inférieurs à tous ceux qu'on publiait alors. Ils auraient pu parfaitement être signés Ancelot.
Déjà même l'auteur des Odes et Ballades commence à se faire pressentir. Par moments, le souffle s'élève, l'image se colore, le mouvement se précipite, comme dans cette phrase :
Télégraphe, où sont-ils les beaux jours de ta gloire? Sais-tu qu'il fut des temps où, du Nord au Midi, Tu suivais l'heureux camp d'un despote hardi, Quand, sur ton front muet posant ses pieds agiles, La Renommée errait sur tes tours immobiles, Et disait dans un jour au monde épouvanté Ou le Kremlin en flamme ou le Tage dompté ?
Ce n'est plus de l'Ancelot alors, c'est presque du Yictor Hugo, — du Victor-Marie.
Des notes en prose terminent cette courte satire.
Il est inutile de dire que le Télégraphe n'a jamais été réimprimé dans les œuvres de son auteur.