DEFINITION
Qu'est-ce qu'un employé ? A quel rang commence, où finit l'employé ?
S'il fallait adopter les idées politiques de 1830, la classe des employés comprendrait le concierge d'un ministère et ne s'arrêterait pas au ministre. M. de Cormenin, ^ que la Liste Civile bénisse ! semble affirmer que le roi des Français est un employé à douze millions d'appointements, destituable à coups de pavé dans la rue par le Peuple, et à coups de vote par la Chambre.
' M. de Cormenin (i 788-1 868), écrivain et politique combattit avec succès le gouvernement de Louis-Philippe. Ses principales attaques portèrent sur les revenus du roi et la liste civile, qu'il fit réduire en 183 1 de 18 millions à 12 millions. Ses Lettres sur la liste civile (1830), sa Lettre au duc de Nemours furent très populaires. Il publia en outre de nombreux pamphlets politiques. Plusieurs fois député, conseiller d'Etat, il fut membre de l'Institut sous le second Empire.
Toute la machine politique se trouverait ainsi comprise entre les trois cents francs de traitement des cantonniers ou des gardes champêtres et les douze cents francs du juge de paix ; entre les douze cents francs du concierge et les douze millions de la Liste Civile. Sur cette échelle de chiffres seraient groupés les pouvoirs et les devoirs, les mauvais et les bons traitements, enfin toutes les considérations.
Voilà le beau idéal d'une société qui ne croit plus qu'à l'argent et qui n'existe que par des lois fiscales et pénales.
Mais la haute moralité des principes politiques de cette Physiologie ne permet pas d'admettre une pareille doctrine. M. de Cormenin est un homme de cœur et d'esprit ; mais un très mauvais politique, et cette Physiologie ne lui pardonne ses pamphlets qu'à cause du bien immense qu'ils ont fait ; n'ont-ils pas prouvé que rien n'est plus civil qu'une liste civile ? Désormais les rois de France et de Navarre ne devront rien demander pour eux-mêmes à leurs sujets, il faut absolument leur donner des domaines et non des appointements.
La meilleure définition de l'employé serait donc celle-ci:
Un homme qui pour vivre a besoin de son traitement et qui n'est pas libre de quitter sa place, ne sachant faire autre chose que paperasser !
La question n'est-elle pas, soudainement, illuminée ? Cette définition explique les plus douteuses combinaisons de l'homme et d'une place. Evidemment le roi des Français ne peut pas être un employé comme le prétend implicitement l'illustre M. de Cormenin : il peut quitter le trône et se passer de la liste civile. La déclaration
publique de M. le maréchal Soult ^ est assez inquiétante pour l'état politique des maréchaux de France ; mais le peu de dextérité de ce grand général à la tribune, ne permet pas d'insister sur ce point.
Evidemment encore, un soldat n'est pas un employé ; il souhaite trop de quitter sa place, il est trop peu en place, il travaille trop et touche généralement trop peu de métal, excepté toutefois celui de son fusil.
D'après cette glose, un employé doit être un homme qui écrit, assis dans un bureau. Le bureau est la coque de l'employé. Pas d'employé sans bureau, pas de bureau sans
employé. Ainsi le douanier est, dans la matière bureaucratique, un ctrc neutre. Il est à moitié soldat, à moitié employé : il est sur les confins des bureaux et des armes, comme sur les frontières : ni tout à fait soldat, ni tout à fait employé.
Où cesse l'employé ? Question grave !
* Le ministère Soult avait proposé en février 1840 une dotation do 500.000 francs pour le duc de Nemours.
Un préfet est-il un employé ? Cette Physiologie ne le pense pas.
i^^ Axiome.
Où finit l'employé commence l'homme d'Etat.
Cependant il y a peu d'hommes d'Etat parmi les préfets. Concluons de ces subtiles distinctions que le préfet est un neutre de l'ordre supérieur. Il est entre l'homme
d'Etat et l'employé, comme le douanier se trouve entre le civil et le militaire.
Continuons à débrouiller ces hautes questions. Ceci ne peut-il pas se formuler par un axiome ?
2me Axiome.
Au dessus de vingt mille francs d'appointement, il n'y a plus d'employés.
Y^ Corollaire. L'homme d'Etat se déclare dans la sphère des traitements supérieurs.
ir"^ Corollaire. Les Directeurs Généraux peuvent être des hommes d'Etat.
Peut-être est-ce dans ce sens que plus d'un député se dit : — C'est bien un bel état que d'être directeur général !
Quatre directeurs généraux font la monnaie d'un ministre.
Ainsi l'employé finit inclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n'existe plus aucune incertitude, l'employé qui pouvait paraître indéfinissable est défini.
Être employé, c'est servir le gouvernement. Or, tous
ceux qui se servent du gouvernement, comme M. Thiers, par exemple, l'emploient au lieu d'être ses employés. Ces habiles mécaniciens sont des hommes d'Etat.
Dans l'intérêt de la langue française et de Tacadémie, nous ferons observer que si le chef de bureau est encore un employé, le chef de division doit être un bureaucrate. Les Bureaux apprécieront cette nuance pleine de délicatesse.
Un juge étant inamovible et n'ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, ne saurait être compris dans la classe des employés.
Cessons de définir ! Pour parodier le fameux mot de Louis XVIII, passons cet axiome :
^me Axiome.
A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s'embrouiller.