‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 12 sur 29 · UTILITÉ DES EMPLOYÉS DÉMONTRÉE · texte numérisé non relu

UTILITÉ DES EMPLOYÉS DÉMONTRÉE

La matière ainsi vannée, épluchée, divisée, il se présente une autre question, non moins politique : A quoi servent les employés ?

Car,

Si l'employé ne sait faire autre chose que paperasser, il ne doit pas valoir grand'chose comme homme. Or, on ne tire rien de rien.

O ennemis de la bureaucratie ! jusques à quand direzvous ces phrases aussi vides de sens que peuvent Têtre les employés eux-mêmes ?

Quand vous ramassez une vis, un écrou, un clou, une tige de fer, une rondelle, un brin d'acier, vous n'y voyez aucune valeur, mais le mécanicien se dit : — Sans ces brimborions, la machine n'irait pas.

Cette parabole tirée de l'Industrie, pour plaire à notre époque, explique l'utilité générale de l'employé.

Quoique la statistique soit l'enfantillage des hommes d'Etat modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir des chiffres pour calculer. Calculons. Le chiffre est d'ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l'intérêt personnel et sur l'argent, où tout est si mobile que les administrations s'appellent i^"" mars, 29 octobre, 15 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses inteU ligentes qu'un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes

d'Etat, en définitive, se résoud par des chiffres. Chiffrons.

On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés : un cantonnier, un balayeur des rues, une rouleuse de cigares ne sont pas des employés. La moyenne des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions.

Or, faisons observer à l'Europe, à la Chine, à la Russie où tous les employés volent, à l'Autriche, aux républiques américaines, au monde, que, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la plus méticuleuse, la plus écrivassière, paperassière, inventoriére, contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage des administrations passées, présentes et futures. Il ne se dépense pas, il ne s'encaisse pas un centime en France, qui ne soit ordonné par une lettre, demandé par une lettre, prouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation, payé sur quittance ; puis la demande et la quittance sont enregistrées, contrôlées, vérifiées par des gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l'employé s'effarouche. Les employés, qui vivent de ces scrupules administratifs, les entretiennent et les choyent ; au besoin, ils les font naître et sont heureux de les constater, pour constater leur propre utilité.

Rien de ceci n'a paru suffisant à la nation la plus spirituelle de la terre !

On a bâti, sur le quai d'Orsay, dans Paris, une grande cage à poulets, vaste comme le Colisée de Rome, pour y loger les magistrats suprêmes d'une cour unique dans le

monde. ^ Ces magistrats passent leur jour à vérifier tous les bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits à caution, paiements, contributions reçues, contributions dépensées, etc. que les employés ont écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des Comptes jusqu'à refaire toutes les additions pour chercher des soustractions. Ces sublimxes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant militaire, un état quelconque où il y a une erreur de deux centimes.

O France, pays le plus spirituel du monde, on pourra te conquérir, mais te tromper ?... Ah ! ouin ! jamais. Tu es bien du genre féminin.

Aussi l'administration française, la plus pure de toutes celles qui paperassent sur le globe, a rendu le vol impossible. En France, la concussion est une chimère.

O fortuné contribuable, dors en paix. Si tu payais un

' La Cour des comptes sur l'emplacement de laquelle est actuellement édifiée la gare d'Orléans.

franc de trop, le premier président Barthe, ^ si faussement accusé de n'y pas voir clair, d'y voir même si peu qu'il ne se voit plus carbonaro^ le verrait, te le renverrait, et tu le reverrais, ce franc ! Je te le répète dors en paix.

Ici, cette Physiologie s'adresse à tous les industriels, commerçants, débitants, accapareurs, cultivateurs, entrepreneurs de la belle France, et même à ceux des autres pays du globe, car ce livre veut se donner un but d'utilité scientifique, et mettre un grain de plomb dans ses dentelles. Quel est le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d'une assurance quelconque, cinq pour cent de toute sa production, du capital qui sort ou rentre, pour ne pas avoir de coulage ! Tous les industriels des deux mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal appelé le Coulage, Eh bien ! la France a un revenu de douze cents millions, et le dépense : il entre douze cents millions dans ses caisses, et douze cents millions en sortent. Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paye que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu'il n'existe pas de coulage.

Le gaspillage ne peut plus être que moral et législatif, les chambres en sont alors complices, le gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à bâtir des monuments au lieu de faire des chemins de fer, à dégalonncr et

^ Félix Barthe (i 795-1 863) ministre de l'Instruction publique en 1830, garde des sceaux en 1831, premier président de la Cour des comptes et pair de France en 1834. Il avait fait partie des loges de la haute "véritéy et plaidé des causes libérales.

regalonner les troupes, à commander des vaisseaux sans s'inquiéter s'il y a du bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparer à la guerre sans la faire, à payer les dettes d'un état sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc. Mais ce haut coulage ne regarde pas l'employé. Ces mauvaises gestions des affaires du pays concernent l'homme d'Etat. L'employé ne fait pas plus ces fautes que le hanneton ne professe l'histoire naturelle ; mais il les constate.

Cette page profondément gouvernementale est inspirée par les misères de l'employé, si cruellement menacé par la Presse, attaqué par la Chambre, et sur qui tombent incessamment ces mots : la centralisation ! la bureaucratie !

Certes, la bureaucratie a des torts : elle est lente et insolente, elle enserre un peu trop l'action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès ; mais l'administration française est admirablement utile, elle soutient la papeterie. Si comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute heure, rendre compte de sa dépense.

Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d'être volés. Les tribunaux, les bagnes et la police coûtent autant et ne nous font rien rendre. Donc, vivent les Bureaux et leurs augustes rapports !

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