‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 13 sur 29 · HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET TRANSCENDANTE DES EMPLOYÉS · texte numérisé non relu

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET TRANSCENDANTE DES EMPLOYÉS

Dès que vous voyez sous les rideaux verts d'une barcelonnette le fruit mâle de vos amours autorisés par le Code civil et bénis par le curé, pères et mères qui soudain pensez à son avenir !...

Si vous ne pouvez pas lui laisser des rentes ;

Si vous ne lui laissez pas des terres affermées, une boutique achalandée, un office, une industrie, un brevet d'invention, une pâte de Regnault ^ quelconque, un journal ;

Si vous ne lui transmettez pas, à défaut de biens meubles et immeubles, un nom, l'une des plus grandes valeurs

^ La C/ironique de Paris (nouvelle série) dirigée par Balzac, annonçait ainsi cette pâte (lo janvier 1836). Pâte pectorale de Regnauld aîné, pharmacien, rue Caumartin 45, au coin de la rue Neuve des Mathurins à Paris — Breveté du Gouvernement — pour la guérison des rluimes, catarrhes, toux, etc. Fut un des premiers produits pharmaceutiques pour lesquels on usa d'une large publicité.

sociales, ou si vous ne lui avez pas, par hasard, donné du génie qui les remplace toutes ;

Ne dites jamais cette sauvage, cette fatale, cette cruelle parole : — Il sera employé !

Oui, je le sais, un temps fut où rien n'était plus séduisant que la carrière administrative. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les lycées, se laisssaient fasciner par la brillante existence d'un jeune homme en lunettes, vêtu d'un habit bleu, dont la boutonnière était allumée par un ruban rouge, et qui touchait un millier de francs par mois, à la charge d'aller quelques heures dans un ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et partant tôt, ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d'un petit air rogue, se faisant voir partout, au spectacle, au bal, admis dans les meilleures sociétés^ dépensant ses appointements, rendant ainsi à la France tout ce que la France lui donnait, rendant même des services. En effet, les employés étaient alors cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l'esprit, ils ne se lassaient point trop dans les bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices, ces belles dames avaient la passion des belles âmes : elles aimaient à protéger. Car, la protection... Ah, diantre, ceci n'est pas du texte ordinaire.

^ine Axiome.

La protection est la preuve de la puissance. Aussi pouvait-on avoir vingt-cinq ans, et une place

élevée, être auditeur au conseil d'état ou maître des requêtes, et faire des rapports à l'empereur en s'amusant avec son auguste famille. On s'amusait et l'on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Il y avait tant d'hommes aux armées qu'il en manquait pour l'administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied, de santé mauvaise, ayant la vue oblique obtenaient un rapide avancement.

Quand vint la paix, le nombre des prétendants se doubla : les familles nobles et pauvres qui refusaient de servir l'empereur voulurent servir les Bourbons. Une armée de cousins, de neveux, d'arriére-germains, de parents à la mode de Bretagne, déboucha de province au faubourg Saint-Germain et tripla la masse des solliciteurs.

Ce fut alors que la manie des places commença, tout le monde en fut atteint. Un ingénieux auteur publia : l'yfr/ de solliciter^ en même temps que : VÂrt de payer ses dettes. On créa d'abord des places pour satisfaire quelques ambitions légitimes. Puis, pour trouver de la place, on fit la guerre aux sinécures. Il fut alors défendu d avoir plusieurs places. Etre employé semblait être le synonyme de : toucher des émoluments et ne rien faire ou faire peu de chose. La Chambre se déclara l'ennemie des faveurs. On inventa la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés : Personnel, dans les budgets, furent alors épluchés. On chipota les allocations. Les ministres, obligés de trouver de l'argent pour des dépenses secrètes, tondirent sur leur personnel.

Le temps heureux, l*age d'or napoléonien devint un rêve. L'on ne travailla pas davantage, mais les places

furent cruellement disputées ; elles furent la monnaie invisible avec laquelle on paya certains services parlementaires. On créa sur l'avancement dans les bureaux des lois qui n'obligent que les employés.

Aujourd'hui les moindres places sont soumises à mille chances : il y a mille souverains.

Comptons ?

Quatre cents au bout du pont de la Concorde, ainsi nommé parce qu'il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la gauche et la droite de la Chambre. En France, on aime les antinomies. (Joli axiome.)

Trois cents autres se trouvent au bout de la rue de Tournon.

La Cour des Tuileries, qui doit compter pour trois cents, est obligée d'avoir sept cents fois plus de volonté que l'empereur, pour nommer un de ses protégés à une place quelconque, ce qui ne veut pas dire que Louis-Philippe ait sept cents fois plus de volonté que Napoléon, mais sept cents fois moins de pouvoir en cet endroit.

Or, si vous songez, familles imprudentes, que la Chambre des députés a quatre cents raisons de vous disputer une place, que la Chambre des pairs en a trois cents autres et la Cour deux cent quatre-vingt-dix-neuf, vous graverez dans vos têtes ceci :

^me Axiome

Dans un pays où il y a trois pouvoirs, il y a mille à parier contre un, qu'un employé qui n'est protégé que par lui-même n'aura point d'avancement.

En un mot, Odry ^ vous dirait que la seule place libre est la place de la Concorde.

Enfin, familles honnêtes et fières, consultez les bureaucrates les plus expérimentés, ils vous diront que de même qu'il existe une Moyenne de traitement, il y a la Moyenne de l'avancement. Cette fatale Moyenne résulte des tables de la loi, et des tables de mortalité combinées. Or vous pouvez regarder comme certain qu'en entrant dans quelque administration que ce soit, à l'âge de dixhuit ans, on n'obtient dix-huit cents francs d'appointement qu'à trente ans, et que, pour en obtenir six mille à cinquante ans, il faut être un génie administratif, le Chateaubriand des rapports, le Musset des circulaires, le Lamartine des mémoires, l'enfant sublime de la dépêche.

Pensez, familles honnêtes et fières, qu'il n'est pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune homme — ayant fait ses humanités — vacciné, — libéré du service militaire, — jouissant de ses facultés, — sans avoir une intelligence transcendante, — n'ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs et des centimes, représentant la rente perpétuelle de ce même traitement essentiellement transitoire, qui n'est pas même viager.

Dans cette période, un épicier doit avoir gagné 10,000 livres de rentes, avoir déposé son bilan, tenté une révolution, ou présidé le tribunal de commerce ;

^ Ordry (1781-1853). Acteur comique, célèbre dans les farces et les plaisanteries. Il joua aux Variétés et ne créa que quelques rAles à la Gaîté et aux Folies Dramatiques. Ses principales créations turent Madajne Gihon et Madame Pocfiet^ les Saltimbanques, VOurs et le Pac/tûy la Neige, les Acteurs à Véfrewve, Quinz,e ans d'absence.

Un peintre avoir badigeonné un kilomètre de muraille à Versailles, être décoré de la Légion d'Honneur, ou se poser en grand homme méconnu ;

Un homme de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent écus pour mille lignes, il écrit des Physiologies, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux sur le désordre des choses qui mécontente rOrdre des choses, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique ;

Un publiciste a pris pour dix mille francs de passeports et observé les pays étrangers, pour le compte de la France ;

■"■' e. OiSCRLTIC

Un oisif, qui n'a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye ;

Un prêtre a eu le temps de devenir évêque in partibus;

Un vaudevilliste est devenu propriétaire quand il n'aurait pas fait de vaudevilles entiers ;

Un garçon intelligent et sobre, qui aurait commencé l'escompte avec un très petit capital, comme deux mille francs, achète alors un quart de charge d'agent de change;

Enfin un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants ; tandis que seul dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la division infinie pour le progrès, votre fils

A vécu à vingt-deux sous par tête !

Se débat avec son tailleur et son bottier !

N'est rien !

A des dettes !

Et s'est crètinisé :

Le malheureux s'écrie alors, au sein de sa famille désolée, que pour avancer, il faut l'appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, de trois ministres et de deux journaux : un journal ministériel et un journal d'opposition !

Ce que ce malheureux dit, vous le trouvez stéréotypé ici, familles honnêtes et fîères. Qu'on se le dise, qu'on se le répète.

6"'" Axiome

Aujourd'hui, le plus mauvais état, c'est I'Etat !

Pourquoi ? direz-vous. Eh ! bien, parce que servir l'Etat, ce n'est plus servir le prince qui savait punir et récompenser. Aujourd'hui l'Etat c'est tout le monde, et tout le monde ne s'inquiète de personne. Servir tout le monde, c'est ne servir personne. Personne ne s'intéresse

à personne : un employé vit entre deux négations ! Le monde n'a pas de pitié, n'a pas d'égard, n'a ni cœur, n un ami ; tout le monde est égoïste, oublie demain les services d'hier. Tout le monde est aveugle : il donne quatre mille francs à l'homme qui taraude la terre, et n'offre pas deux liards au savant qui invente la tarière !

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