‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PROLEGOMENES.

La civilisation a échelonné les hommes sur trois grandes lignes... Il nous aurait été facile de colorier nos catégories à la manière de M. Charles Dupin, mais, comme le charlatanisme serait un contre-sens dans un ouvrage de philosophie chrétienne, nous nous dispenserons de mêler la peinture aux X de l'algèbre, et nous tâcherons, en professant les doctrines les

' Le Traité de la Vie élégante fut publié dans la Mode, re^ue des modesy galerie des mœurs^ album des Salons (2" année, tome i ') en 1830. Il parut dans les livraisons i, 2, 3, 4, 6, et dans cette dernière on annonce : " la prochaine livraison contiendra la suite de ce chapitre". Mais le Traité de la Vie élégante ne fut pas continué. Balzac donna la même année à la Mode une courte étude sur Gavarni qui l'illustrait. Des salons littéraires et des mots élogieux, De ce qui n est pas à la mode et divers essais, le tout ne portant pas sa signature.

' Le Baron Charles Dupin en dehors de son action politique écrivit de nombreux ouvrages de science et quelques-uns où il y mêlait les arts : Discours et leçons sur l'industrie, le commerce, la Marine et sur les Sciences appliquées aux Arts (1S25) ; Tableau des Arts et métiers et des Beaux-Arts (iSzô). On discutait sa Méthode Scientifique employée pour l'enseignement des Arts.

plus secrètes de la vie élégante, d'être compris même de nos antagonistes, les gens en bottes à revers.

Or, les trois classes d'êtres créées par les mœurs modernes sont :

L'homme qui travaille ;

L'homme qui pense ;

L'homme qui ne fait rien.

De là trois formules d'existence assez complètes pour exprimer tous les genres de vie, depuis le roman poétique et vagabond du Bohême jusqu'à l'histoire monotone et somnifère des rois constitutionnels :

La vie occupée ;

La vie d'artiste ;

La vie élégante.

De la Vie occupée

Le thème de la vie occupée n'a pas de variantes. En faisant œuvre de ses dix doigts, l'homme abdique toute une destinée ; il devient un moyen, et, malgré toute notre philanthropie, les résultats obtiennent seuls notre admiration. Partout, l'homme va se pâmant devant quelques tas de pierres, et, s'il se souvient de ceux qui les ont amoncelés, c'est pour les accabler de sa pitié ; si l'architecte lui apparaît encore comme une grande pensée, ses ouvriers ne sont plus que des espèces de treuils et restent confondus avec les brouettes, les pelles et les pioches.

Est-ce une injustice ? non. Semblables aux machines à vapeur, les hommes enrégimentés par le travail se pro-

duisent tous sous la même forme et n*ont rien d'individuel. L'homme-instrument est une sorte de zéro social, dont le plus grand nombre possible ne composera jamais une somme, s'il n'est précédé par quelques chiffres.

Un laboureur, un maçon, un soldat, sont les fragments d'uniformes d'une même masse, les segments d'un même cercle, le même outil dont le manche est différent. Ils se couchent et se lèvent avec le soleil ; aux uns, le chant du coq ; à l'autre, la diane ; à celui-ci, une culotte de peau, deux aunes de drap bleu et des bottes : à ceux-là les premiers haillons trouvés ; à tous les plus grossiers aliments ; battre du plâtre ou battre des hommes, récolter des haricots ou des coups de sabre, tel est, en chaque saison, le texte de leurs efforts. Le travail semble être pour eux une énigme dont ils cherchent le mot jusqu'à leur dernier jour. Assez souvent le triste pensum de leur existence est récompensé par l'acquisition d'un petit banc de bois où ils s'asseyent à la porte d'une chaumière, sous un sureau poudreux, sans craindre de s'entendre dire par un laquais :

" Allez-vous-en, bonhomme ! nous ne donnons que le lundi. "

Pour tous ces malheureux la vie est résolue par du pain dans la huche^ et l'élégance, par un bahut où il y a des hardes.

Le petit détaillant, le sous-lieutenant, le commis-rédacteur, sont des types moins dégradés de la vie occupée, mais leur existence est encore marquée au coin de la vulgarité. C'est toujours du travail et toujours le treuil : seulement le mécanisme en est un peu plus compliqué, et l'intelligence s'y engrène avec parcimonie.

Loin d'être un artiste, le tailleur se dessine toujours, dans la pensée de ces gens-là, sous la forme d'une impitoyable facture : ils abusent de l'institution des faux cols, se reprochent une fantaisie comme un vol fait à leurs créanciers, et, pour eux, une voiture est un fiacre dans les circonstances ordinaires, une remise les jours d'enterrement ou de mariage.

S'ils ne thésaurisent pas comme les manouvriers, afin d'assurer à leur vieillesse le vivre et le couvert, l'espérance de leur vie d'abeille ne va guère au delà : car c'est la possession d'une chambre bien froide, au quatrième, rue Boucherat ; puis une capote et des gants de percale écrue pour la femme ; un chapeau gris et une demi-tasse de café pour le mari ; l'éducation de Saint-Denis ou une demi-bourse pour les enfants, du bouilli persillé deux fois la semaine pour tous. Ni tout à fait zéros ni tout à fait chiffres, ces créatures-là sont peut-être des décimales.

Dans cette cité dolente^ la vie est résolue par une pension ou quelques rentes sur le grand-livre, et l'élégance par des draperies à franges, un lit en bateau et des flambeaux sous verre.

Si nous montons encore quelques bâtons de l'échelle sociale, sur laquelle les gens occupés grimpent et se balancent comme les mousses dans les cordages d'un grand bâtiment, nous trouvons le médecin, le curé, l'avocat, le notaire, le petit magistrat, le gros négociant, le hobereau, le bureaucrate, l'officier supérieur, etc.

Ces personnages sont des appareils merveilleusement perfectionnés, dont les pompes, les chaînes, les balanciers,

dont tous les rouages, enfin, soigneusement polis, ajustés, huilés, accomplissent leurs révolutions sous d'honorables caparaçons brodés. Mais cette vie est toujours une vie de mouvement où les pensées ne sont encore ni libres, ni largement fécondes. Ces messieurs ont à faire journellement un certain nombre de tours inscrits sur des agenda. Ces petits livres remplacent les chiens de cour qui les harcelaient naguère au collège, et leur remettent à toute heure en mémoire qu'ils sont les esclaves d'un être de raison mille fois plus capricieux, plus ingrat qu'un souverain.

Quand ils arrivent à l'âge de repos, le sentiment de la fashion s'est oblitéré, le temps de l'élégance a fui sans retour. Aussi la voiture qui les promène est-elle à marchepieds saillants à plusieurs fins, ou décrépite comme celle du célèbre Portai ^. Chez eux, le préjugé du cachemire vit encore ; leurs femmes portent des rivières et des girandoles; leur luxe est toujours une épargne ; dans leur maison tout est cossu^ et vous lisez au-dessus de la loge : — Parlez au suisse. — Si dans la somme sociale ils comptent comme des chiffres, ce sont des unités.

Pour les parvenus de cette classe, la vie est résolue par le titre de baron, et l'élégance par un grand chasseur bien emplumé ou par une loge à P'eydeau.

Là cesse la vie occupée. Le haut fonctionnaire, le prélat, le général, le grand propriétaire, le ministre, le

' Antoine Portai (i 742-1 832) premier médecin du roi, avait conservé les modes de l'ancien régime, et, d'aHure bonhomme et simple, son équipage était un sujet de plaisanteries pour les journaux de l'époque.

valet ^ et les princes sont dans la catégorie des oisifs et appartiennent à la vie élégante.

Après avoir achevé cette triste autopsie du corps social, un philosophe éprouve tant de dégoût pour les préjugés qui amènent les hommes à passer les uns près des autres en s'évitant comme des couleuvres, quMl a besoin de se dire : — Je ne construis pas à plaisir une nation, je l'accepte toute faite...

Cet aperçu de la société, prise en masse, doit aider à concevoir nos premiers aphorismes, que nous formulons ainsi :

Le but de la vie civilisée ou sauvage est le repos.

Le repos absolu produit le spleen.

La vie élégante est, dans une large acception du terme, Fart d'animer le repos.

L'homme habitué au travail ne peut comprendre la vie élégante.

Corollaire. Pour être fashionable^ il faut jouir du repos

sans avoir passé par le travail : autrement gagner un

quaterne, être fils de millionnaire, prince, sinécuriste ou

cumulard.

' Le valet est une espèce de bagage à la vie élégante. (Note de Balzac).

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