‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 8 sur 29 · DE LA TOILETTE DANS TOUTES SES PARTIES · texte numérisé non relu

DE LA TOILETTE DANS TOUTES SES PARTIES

Nous devons à M. Auger ^, jeune écrivain dont l'esprit philosophique a donné de graves aspects aux questions les plus frivoles de la mode, une pensée que nous transformerons en axiome :

La toilette est l'expression de la société.

Cette maxime résume toutes nos doctrines et les con-

I Hippolyte Auger collaborateur de la Mode. Il avait connu Balzac en 1828 et il lui avait confié l'impression du Gymnase, recueil de morale et de littérature qu'il publiait avec H. Carnot. Les trois premiers cahiers (8 mai 1828, 19 mai et 30 mai) portent: imprimerie de H. Balzac, rue des Marais, S. G. N. 17, les suivants: imprimerie et fonderie de J. Pinard, rue D'Anjou Dauphine n*^ 8. Hippolyte Auger raconte comment il fut mis en rapport avec Balzac {Mémoires d' Auger (1810-1859), publie's pour la première fois par Paul Coltin). "Quand il fallut imprimer, écrit-il, ménager de nos ressources, je m'adressai à une imprimerie sans trop d'importance, qui se trouvait rue des Marais-Saint-Germain, dont le propriétaire se nommait Honoré de Balzac, le futur célèbre auteur de la Comédie humaine. Il se montra de bon vouloir ; nous fûmes aussitôt d'accord, mais ce fut seulement vers le huit mai que parut le premier cahier, plus de trois mois après mon retour à Paris." Auger entretint longtemps des relations avec Balzac et se trouva mêlé à plusieurs de ses entreprises littéraires.

II a publié de nombreux romans et des drames : La femme du monde et la fejnme artiste^ 1837. Paris, 2 \ o\.\ La folle ^ drame en 3 actes ; la Physiologie du théâtre., 1839 î ^^ Prince Machiavel ou la Romagne en 1502, i vol. 1834.

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tient si virtuellement, que rien ne peut plus être dit qui ne soit un développement plus ou moins heureux de ce savant aphorisme.

L'érudit, ou l'homme du monde élégant, qui voudrait rechercher, à chaque époque, les costumes d'un peuple, en ferait ainsi l'histoire la plus pittoresque et la plus nationalement vraie. Expliquer la longue chevelure des Francs, la tonsure des moines, les cheveux rasés du serf, les perruques de Popocambou, la poudre aristocratique et les titus de 1790, ne serait-ce pas raconter les principales révolutions de notre pays ? Demander l'origine des souliers à la poulaine, des aumoniéres, des chaperons, de la cocarde, des paniers, des vertugadins, des gants, des masques, du velours, c'est entraîner un modilogue dans l'effroyable dédale des lois somptuaires, et sur tous les champs de bataille où la civilisation a triomphé des mœurs grossières importées en Europe par la barbarie du moyen âge. Si l'Eglise excommunia successivement les prêtres qui prirent des culottes et ceux qui les quittèrent pour des pantalons, si la perruque des chanoines de Beauvais occupa jadis le parlement de Paris pendant un demi-siècle, c'est que ces choses, futiles en apparence, représentaient ou des idées, ou des intérêts ; soit le pied, soit le buste, soit la tête, vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée, se formuler à l'aide d'une partie quelconque du vêtement. Tantôt la chaussure annonce un privilège; tantôt le chaperon, le bonnet ou le chapeau, signalent une révolution; là, une broderie ou une écharpe, ici, des rubans ou quelque ornement de paille, expriment un parti : et alors vous appartenez aux Croisés, aux Pro-

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testants, aux Guises, à la Ligue, au Béarnais ou à la Fronde.

Avez-vous un bonnet vert ? Vous êtes un homme sans honneur.

Avez-vous une roue jaune, en guise de crachat, à votre surcot ? allez, paria de la chrétienté !... Juif rentre dans ton clapier à l'heure du couvre-feu, ou tu seras puni d'une amende.

Ah ! jeune fille, tu as des annets d'or, des colliers mirifiques et des pendants d'oreilles qui brillent comme tes yeux de feu !... Prends garde ! si le sergent de ville t'aperçoit, il te saisira et tu seras emprisonnée pour avoir ainsi dévallè par la ville, courant, folle de ton corps, à travers les rues, où tu fais étinceler les yeux des vieillards dont tu ruines les escarcelles !...

Avez-vous les mains blanches ?... vous êtes égorgé aux cris de : — Vive Jacques Bonhomme ! Mort aux Seigneurs !

Avez-vous une croix de Saint- André ?... Entrez sans crainte à Paris : Jean Sans-Peur y règne.

Portez- vous la cocarde tricolore ?... Fuyez ! Marseille vous assassinerait, car les derniers canons de Waterloo nous ont craché la mort et les vieux Bourbons !

Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle n'était pas réellement tout l'homme, l'homme avec ses opinions politiques, l'homme avec le texte de son existence, l'homme hiéroglyphe ? Aujourd'hui même encore, la vestignomie est devenue presque une branche de l'art créé par Gall et Lavater. Quoique, maintenant, nous soyons à peu près tous habillés de la même

manière, il est facile à l'observateur de retrouver dans une foule, au sein d'une assemblée, au théâtre, à la promenade, l'homme du Marais, du faubourg Saint Germain, du Pays latin, de la Chaussée d'Antin ; le prolétaire, le propriétaire, le consommateur et le producteur, l'avocat et le militaire, l'homme qui parle et l'homme qui agit.

Les intendants de nos armées ne reconnaissent pas les uniformes de nos régiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue les livrées imposées à l'homme par le luxe, par le travail ou la misère.

Dressez là un porte-manteau, mettez-y des habits !...

Bien ! Pour peu que vous ne vous soyez pas promené

comme un sot qui ne sait rien voir, vous devinerez le

bureaucrate à cette flétrissure des manches, à cette large

raie horizontalement imprimée dans le dos par la chaise

sur laquelle il s'appuie si souvent en pinçant sa prise de

tabac ou en se reposant des fatigues de sa fainéantise.

Vous admirerez l'homme d'affaires dans l'enflure de la

poche aux carnets ; le flâneur, dans la dislocation des

goussets, où il met souvent ses mains ; le boutiquier, dans

l'ouverture extraordinaire des poches, qui bâillent toujours,

comme pour se plaindre d'être privées de leurs paquets

habituels. Enfin, un collet plus ou moins propre, poudré,

pommadé, usé ; des boutonnières plus ou moins flétries ;

une basque pendante, la fermeté d'un bougran neuf, sont

les diagnostics infaillibles des professions, des mœurs ou

des habitudes. Voilà l'habit frais du dandy, l'elbeuf du

rentier, la redingote courte du courtier marron, le frac à

bouton d'or sablé du Lyonnais arriéré, ou le spencer

crasseux d'un avare.

Brummel avait donc bien raison de regarder la toilette comme le point culminant de la vie élégante : car elle domine les opinions, elle les détermine, elle règne ! C'est peut-être un malheur ; mais ainsi va le monde. Là où il y a beaucoup de sots, les sottises se perpétuent ; et certes, il faut bien reconnaître alors cette pensée pour axiome :

L'incurie de la toilette est un suicide moral.

Mais, si la toilette est tout l'homme, elle est encore bien plus toute la femme. La moindre incorrection dans une parure peut faire reléguer une duchesse inconnue dans les derniers rangs de la société.

En méditant sur l'ensemble des questions graves dont se compose la science du vêtement, nous avons été frappé de la généralité de certains principes qui régissent en quelque sorte tous les pays, et la toilette des hommes aussi bien que celle des femmes ; puis nous avons pensé qu'il fallait, pour établir les lois du costume, suivre l'ordre même dans lequel nous nous habillons. Et alors certains faits prédominent l'ensemble : car, de même que l'homme s'habille avant de parler, d'agir, de même il se baigne avant de s'habiller. Les divisions de ce chapitre résultent donc d'observations consciencieuses qui ont ainsi dicté l'ordonnance de la matière vestimentaire :

§ I. Principes œcuméniques de la toilette.

§ IL De la propreté dans ses rapports avec la toilette.

§ IIL De la toilette des hommes,

§ IV. De la toilette des femmes.

§ V. Des variations du costume, et résumé du chapitre.

Principes œcuméniques de la toilette

Les gens qui s'habillent à la manière du manouvrier, dont le corps endosse quotidiennement, et avec insouciance, la même enveloppe, toujours crasseuse et puante, sont aussi nombreux que ces niais allant dans le monde pour n'y rien voir, mourant sans avoir vécu, ne connaissant ni la valeur d'un mets, ni la puissance des femmes, ne disant ni un bon mot ni une sottise. Mais, ^^monDieUy pardonnez-leur^ car ils ne savent ce qu'ils font] "

S'il s'agit de les convertir à l'élégance, pourront-ils

jamais comprendre ces axiomes fondamentaux de toutes nos connaissances ?

La brute se couvre, le riche ou le sot se pare, l'homme élégant s'habille.

La toilette est, tout à la fois, une science, un art, une habitude, un sentiment.

En effet, quelle est la femme de quarante ans qui ne reconnaîtra pas une science profonde dans la toilette ?

N'avouez-vous pas qu'il ne saurait exister de grâce dans le vêtement, si vous n'êtes accoutumé à le porter ? Y a-t-il rien de plus ridicule que la grisette en robe de cour ? Et quant au sentiment de la toilette, combien, par le monde, compterez-vous de dévotes, de femmes et d'hommes auxquels sont prodigués l'or, les étoffes, les soieries, les créations les plus merveilleuses du luxe, et qui s'en servent pour se donner l'air d'une idole japonaise ! De là suit un aphorisme également vrai, que même les coquettes émérites et les professeurs de séduction doivent toujours étudier :

La toilette ne consiste pas tant dans le vêtement que dans une certaine manière de le porter.

Aussi n'est-ce pas tant le chiffon en lui-même, que l'esprit du chiffon, qu'il faut saisir. Il existe au fond des

provinces, et même à Paris, un bon nombre de personnes capables de commettre, en fait de modes nouvelles, Terreur de cette duchesse espagnole qui, recevant une précieuse cuvette de structure inconnue, crut, après bien des méditations, entrevoir que sa forme la destinait à paraître sur la table, et offrit aux regards des convives une daube truffée, n'alliant pas des idées de propreté avec la porcelaine dorée de ce meuble nécessaire.

Aujourd'hui nos mœurs ont tellement modifié le costume, qu'il n'y a plus de costume, à proprement parler. Toutes les familles européennes ont adopté le drap, parce que les grands seigneurs, comme le peuple, ont compris instinctivement cette grande vérité : il vaut

beaucoup mieux porter des draps fins, et avoir des chevaux, que de semer sur un habillement les pierreries du moyen âge et de la monarchie absolue. Alors, réduite à la toilette, l'élégance consiste en une extrême recherche dans les détails de l'habillement : c'est moins la simplicité du luxe qu'un luxe de simplicité. Il y a bien une autre élégance... mais elle n'est que la vanité dans la toilette. Elle pousse certaines femmes à porter des étoffes bizarres pour se faire remarquer ; à se servir d'agrafes en diamants pour attacher un nœud ; à mettre une boucle brillante dans la coque d'un ruban, de même que certains martyrs de la mode, gens à cent louis de rente, habitant une mansarde et voulant se mettre dans le dernier genre^ ont des pierres à leurs chemises le matin, attachent leurs pantalons avec des boutons d'or, retiennent leurs fastueux lorgnons par des chaînes, et vont dîner chez Tabar!... Combien de ces tantales parisiens ignorent, volontairement peut-être cette axiome :

La toilette ne doit jamais être un luxe.

Beaucoup de personnes, même de celles auxquelles nous avons reconnu quelque distinction dans les idées, de l'instruction et de la supériorité de cœur, savent difficilement connaître le point d'intersection qui sépare la toilette de pied et la toilette de voiture !...

Quel plaisir ineffiible, pour l'observateur, pour le connaisseur, de rencontrer par les rues de Paris, sur les boulevards, ces femmes de génie qui, après avoir signé

leur nom, leur rang, leur fortune, dans le sentiment de leur toilette, ne paraissent rien aux yeux du vulgaire, et sont tout un poème pour les artistes, pour les gens du monde occupés à flâner ! C'est un accord parfait entre la couleur du vêtement et les dessins ; c'est un fini dans les agréments qui révèle la main industrieuse d'une adroite femme de chambre.

Ces hautes puissances féminines savent merveilleusement bien se conformer à l'humble rôle du piéton, parce qu'elles ont maintes fois expérimenté les hardiesses autorisées par un équipage, car il n'y a que les gens habitués au luxe du carosse qui savent se vêtir pour aller a pied.

C'est à l'une de ces ravissantes déesses parisiennes que nous devons les deux formules suivantes :

L'équipage est un passe-port pour tout ce qu'une femme veut oser.

Le fantassin a toujours à lutter contre un préjugé.

D'où il suit que l'axiome suivant doit, avant tout, régler les toilettes des prosaïques piétons :

Tout ce qui vise à l'effet est de mauvais goût, comme tout ce qui est tumultueux.

Brummel a du reste laissé la maxime la plus admirable sur cette matière, et l'assentiment de l'Angleterre l'a consacrée :

Si le peuple vous regarde avec attention, vous n'êtes pas bien mis : vous êtes trop bien mis, trop empesé, ou trop recherché.

D'après cette immortelle sentence, tout fantassin doit passer inaperçu. Son triomphe est d'être à la fois vulgaire et distingué, reconnu par les siens et méconnu par la foule. Si Murât s'est fait nommer le roi Franconi, jugez de la sévérité avec laquelle le monde poursuit un fat ! Il tombe au dessous du ridicule. Le trop de recherche est peut-être un plus grand vice que le manque de soin, et l'axiome suivant fera frémir sans doute les femmes à prétention :

Dépasser la mode, c'est devenir caricature.

Maintenant, il nous reste à détruire la plus grave de toutes les erreurs qu'une fausse expérience accrédite chez les esprits peu accoutumes à réfléchir ou à observer, mais nous donnerons despotiquement et sans commentaires notre arrêt souverain, laissant aux femmes de bon goût et aux philosophes de salon le soin de le discuter.

Le vêtement est comme un enduit, il met tout en relief, et la toilette a été inventée bien plutôt pour faire ressortir des avantages corporels que pour voiler des imperfections.

go H. DE BALZAC

D'où suit ce corollaire naturel :

LU

Tout ce qu'une toilette cherche à cacher, dissimuler, augmenter, et grossir plus que la nature ou la mode ne le veut, est toujours censé vicieux.

Aussi toute mode qui a pour but un mensonge est essentiellement passagère et de mauvais goût.

D'après ces principes, dérivés d'une jurisprudence exacte, basés sur l'observation, et dus au calcul le plus sévère de l'amour-propre humain ou féminin, il est clair qu'une femme mal faite, déjetée, bossue ou boiteuse, doit essayer, par politesse, de diminuer les défauts de sa taille; mais elle serait moins qu'une femme,si elle imaginait produire la plus légère illusion. Mademoiselle de la Vallière boitait avec grâce, et plus d'une bossue sait prendre sa revanche par les charmes de l'esprit ou par les éblouissantes richesses d'un cœur passionné. Nous ne savons pas quand les femmes comprendront qu'un défaut leur donne d'immenses avantages !... L'homme ou la femme parfaits sont les êtres les plus nuls.

Nous terminerons ces réflexions préliminaires applicables à tous les pays, par un axiome qui peut se passer de commentaires :

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