DES VERS MONOSYLLABIQUES
Il y a très- peu de vers monosyllabiques. Tout le monde connaît, les suivants sur la Passion :
De
Port
Ce
Fort
Lieu
Dnr,
Dieu
Mais
S(»rt
Trrs
Mort,
Sûr.
Tabourot en a fait quelques-uns, et le mathématicien Gua de Malves, mort en 1786, avait composé ainsi un poëme tout entier, qui, nous le croyons, n'a jamais été imprimé. On peut affirmer sans crainte que le public n'y a pas perdu grand'chose.
Ausone, dans sa Technopégnie, a terminé un assez grand nombre de vers par des monosyllabes, et Ton connatt le plaisant chapitre de Pantagruel (liv. V, ch. xxvin) : Comment Panurge^ interrogeant ung frère Fredon, n'eiist response de luy que en monosyllabes.
Par opposition à ces sortes de vers, Swift s'est, dit-on, amusé à faire des vers anglais de vingt, de trente et même de soixante syllabes. Scarron n'a pas été aussi loin ; toutefois il existe de lui deux chansons à boire» dont la première renferme des vers de quatorze pieds et la seconde des vers de treize pieds.
Si l'on me voit devant Mardic Me puisse venir la teigne ou le tic ; Bon à l'aire à Gassion d'être friand de batailles. Un coup de canon, N'est ma foi ni beau ni bon ; 11 vaut mieux dedans Paris manger perdreaux et cailles, Que d'aller aux Pays-fias, Et de n'eu revenir pas.
Que de biens sur la table
Oà nous allons manircr,
le vin délectable
Dont on nous va gorger !
Sobres, loin d'icy; loin d'ici liuveurs d'eau bouillio, Si vous y venez, vous nous Tcrez faire folie, Que je sois fourbu, châtré, tondu, bègue-cornu, Que je sois perclus alors que je ne boirai plus.
Kt d*estoc et de taille Tarions comme des fous,
CHRONOGRAMMES 6l
Uu'uD chacun ciie et braille»
Hurlons comme des loups, Jetons nos cljapeaux^ et nous coilTons de nos serviettes, Et lambouriDons de nos couteaux sur nos assiettes, Que je sois fourbu, châtre, tondu, bègue-comu, Que je sois perclus alors que je ne boirai plus.
DES CHRONOGRAMMES
On appelle chronogramme (du grec chronos, temps, ci gramma, lettre ) une inscription en prose ou en ver^ dont les lettres numérales (en chiffres romains) offrent la date d'un événement. Les chiffres romains sont com* posés des caractères suivants :
H y a différentes espèces de chronogrammes : le chronogramme simple ne donne que la date de Tannée ; le chronogramme double présente non-seulement Tannée, mais le fait ou l'événement. Le naturel dispose les nu- «lérales de manière que la lettre de la plus grande valeur soit la première, et ainsi des autres; on connaît par là Tannée sans faire Taddition. Dans le chronogramme additionné, la date ne se trouve que par un calcul. Or* dinairement les lettres numérales "d'un chronogramme sont en majuscules, tandis que les autres sont en caractères moins gros. Il arrive quelquefois que Ton n'emploie pas toutes les lettres numérales du chronogramme, et
&1 CmMOSirES LITTEKAIBËS.
alors le chronogramme est dit libre. Dans le cas con* traire, on le nomme exact.
Le chronogramme remonte à une assez haute antiquité, s'il faut en croire le Dictionnaire de Trévoux, qui rapporte Tinscription suivante mise sur une vitre de Téglise SaintrPierre, à Aire :
bIssci>leM pncbendas YbaldVInc dcillsll.
Ce qui donne :
M. L.V.V. niIouM.LXnil
c'est-à-dire 1064.
Sur le clocher de l'horloge du Palais, fabriquée eu 4371, se trouvenait les six vers suivants; les trois premiers contiennent le chronogramme, les trois derniers Texpliquent.
GIiarLes roi YoLl en ce GLoGlier GeUe nobLc GLoGho aGroGher, FalUe poVr sonner GhaGYne hcYr.
La date esdits trois vers d'asseur.
Par Jean Jouvenet fui monti^'c, Qui de cet art ot renommée.
CALCUL ou CURONOGRAlUfE :
G 100 Report.. . 805
L*t • . • • . • ^Mj li, ou
G iOO G 100
A REPORTER. . 805 Total. . . 1371
GUHONOGUA&IMKS. 03
V^ôici encore quelques chronogrammes français ; le premier donne la date de la victoire remportée à Graves, en 1455, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon sur les Gantois :
peChlu sans GonsGIcnCe est la mort des gantois.
Le second a rapport à la bataille de Montlhéry, livrée eu 1465 :
à GlieVaL, à GheVaL, gendarMes, àGlieVaTi.
« A Paris, dit Tabouret, qui a fait d'assez nombreuses recherches sur les chronogrammes, en l'hôtel assis entre la chambre des comptes et le Palais, sur le chemin par lequel on va en Tlle dudtt Palais, est écrit en lettres d'or numérales, les autres d'azur,
aYteMpsdVroI GharLes LehVIt GestVI hosteL si fVt constrVit,
dont on peut colliger 1485. »
Au seizième et au dix-septième siècle, ou lit grand usage des chronogrammes, surtout en Allemagne et dans les Pays-Bas. Il ne se passait guère d'événement un peu important, il ne naissait pas un prince, il ne mourait pas un homme plus ou moins illustre, qu'on ne vtt immédiatement paraître un chronogramme. Mar^ tin Guthénus, syndic de la ville de Prague, mort en 1564, composa, pour mettre sur le tombeau où sont ren* fermés l'empereur Gharles IV et ses quatre femmes, cinq vers hexamètres latins dont chacun indique, par un chronogramme, Tannée de la mort de la pei*sonne à laquelle il est consacré. L'empereur Rodolphe H le récompensa magnifiquement, et fit graver les vers sur une table de marbre que Ton plaça sur le tombeau. Un médecin allemand, mort en 1684, eut plus de patience,
CURIOSITES LITTÉRAiKES.
car 11 fit un poème chronogratiimatique lalin» intitulé : Memoria^ pacis, centum hexametris, quorum singuli annum illius reslauratm, 1679» per litteras numérales compulanty iu-4\
Citons encore, bien qu'elle soit un peu leste, une épitaphe faite sur le maréchal de Saxe. Elle offre quelque analogie avec les chronogrammes; car la somme des chiffres qui terminent chaque vers donne Tâge auquel mourut le vainqueur de Fontenoy.
Son courage l'a fait admirer d'un chac 1
Il eut des ennemis, mais il triompha 2
Les rois qu'il défendit sont au nombre de . . . 5
Pour Louis, son grand cœur se serait mis en . . 4
En amour c'était peu pour lui d'aller à . . . . 5
Nous Taurious s'il n'eût fait que le berger Tir . . 6
Mais pour avoir souvent passé dousc, ^fc/ff. . . 7
11 mourut en novembre, et de ce moi^s le ... . 8
Strasbourg contient sa cendre en un tombeau tout 9
Pour tant de Te Deum pas un De profun . . iO
DES AMPHIGOORIS
On appelle ainsi une pièce, en vers on en prose, qui ne renferme que des idées sans ordre et d'un sens vague et ind^éterminé. Le plus célèbre exemple que Ton ait de Tamphigouri, dans l'antiquité, est le poëme grec de Lyeophron, intitulé : VAlexandra, Nous empruntons les
AMPHI60UH1S. 65
détails suivants au spirituel article que M. Boissonade .a consacré à ce poëte, dans la Biographie Michaud (t. XXV, p. 509) :
< Ce poëme, dit le savant helléniste, véritable prodige d'une érudition comme d'une patience sans bornes, est un monstre de bizarrerie et de ténèbres plus que cimmériennes. Près de quinze cents vers sont remplis par une interminable prophétie d'Âlexandra, que les modernes connaissent davantage sous le nom de Casaandre. Du haut de sa tour, où Priam la tient enferméç, de peur que son funeste délire n'inquiète et ne trouble la ville, elle voit partir le vaisseau qui transporte, aux rivages du Péloponèse, le vaisseau d'Hélène. Ce spectacle redoublant les accès de sa sainte manie, Tavenir tout entier se déroule devant elle. Ses regards prophétiques aperçoivent, par avance, tous les malheurs que ce fatal voyage doit attirer sur l'Asie ; et, cédant à l'assaut victorieux du démon qui l'obsède, elle raconte ces longues calamités dans un langage inspiré que les hommes n'avaient point entendu, et qu'ils pourront à peine comprendre. Ce n'est plus une mortelle, c'est Apollon même qui parle par sa voix; non pas cet Apollon qui chantait les vers faciles qu'Homère écrivait ; c'est l'Apollon des trépieds, le dieu qui dictait à ses prophètes des paroles inintelligibles, et que l'obscurité de ses réponses, que les tortueuses ambiguïtés de ses oracles avaient fait surnommer Loxias,
« Pour atteindre à la sublimité de ce style énigmatique, et rester, quatorze cents vers de suite, constamment amphigourique, Lycophron eut besoin d'un travail qui ne se peut concevoir, et des ressources, incessamment présentes, de la plus vaste lecture et de la mémoire la plus fidèle. Son artifice perpétuel est d'employer la syntaxe la plus irrégulière, les mots composés
les plus étranges, les mots les {^tts rares et les plus surannés, les formes de dialectes les plus insolites, les locutions les plus éloignées de la langue vulgaire é(irite ou parlée;^ de se tenir sans cesse à perte de vue dans les plus hautes régions du pindarisme, d'entasser les métaphores les plus dures et les plus baroques, d'user des rapprochements les plus inattendus; de tendre .un long tissu d'éternelles périodes, artistement enchatnées par des conjonctions et des pronoms, où le lecteur confondu s'égare comme en un labyrinthe ; d'enchevêtrer de longues digressions dans d'autres digressions, tellement que le sujet principal s'efface si bien de la mémoire, qu'on ne le reconnaît pluslorsqu'enfin il reparaît; de ne jamais donner à tant de dieux et de déesses, à tant de héros et d'héroïnes, introduits tour à tour dans ce trésor de my-- ^ thologie, le nom que tout le monde leur connaît, mais de les désigner toujours par quelque surnom bizarre, par une allusion à quelque rare événement, par quelque obscure périphrase ; de ne point indiquer un pays par ses villes, ses fleuves, ses montagnes les plus célèbres, mais par des villages, des ruisseaux, des collines que les habitants eux-mêmes ne connaissent peut-être pas. Voilà par quels procédés Lycophron a composé celte indéchiffrable énigme, que Suidas appelle « le poème « ténébreux, » et Stace,«r le dédale du noir Lycophron.»
Ce poème, malgré sa bizarrerie, a eu bien des lecteurs dans l'antiquité. C'est du moins ce que l'on peut conjecturer du nombre des manuscrits et des commentaires qui nous sont parvenus.
Parmi les Latins, nous ne connaissons qu'Ausone qui nous fournisse l'exemple d'une espèce d'amphigouri dans un chapitre fort court de sa Technopegnie, inXilnlé : De inconnexis. Voici les premiers vers. Ils sont tous ter* minés par des monosyllabes.
ÀMPltlGOUtllS. 6?
Ssepe in conjugtis fit noxia, si oimia est dos.
Sexus uterqae potens, sed pnevalei imperio man. Qai recte faciet, non qui domiDatur, eril rex.
Vexât' amicitias, et fcedera dissociât lu
Au dix-huitième siècle l'amphigouri fut en grande mode en France. «L'amphigouri, dit Collé dans son Tkéâtrede société, u'est qu*un galimatias richement rimé* J ai fait beaucoup trop de couplets dans ce genre méprisable ; je les regarde comme les deUcta juvenlutis mex. Je me permets de donner celui-ci, parce qu'il a toute Tapparence d'avoir quelque sens, puisque le célèbre Fontenelle, l'entendant chanter chez madame de Tencin, crut le comprendre un peu, et le lit recommencer pour l'enteudre mieux. » Madame de Tencin interrompit le cbanleur, et dit à Fontenelle : «Eh! grosse bête! ne Yois^tu pas que cet amphigouri n'est que du galimatias? »
Voici le couplet :
AIR du Menuet de la pupille.
Qu'il est aisé de se déiendre Quand le cœur ne s'est pas rendu !
Mais qu'il est fâcheux de se rendre Quand le bonheur est suspendu !
Par un discours sensible et tendre Égarez un cœur éperdu :
Souvent par un malentendu L'amant adroit se fait entendre.
Nous nous rappelons avoir lu, depuis une quinzaine d'années, beaucoup de vers qui avaient la prétention d'être sérieux, et qui ressemblaient fort à ceux qu'on vient de lire.
DES ÉPITRES FAKGIES
On appelait ainsi un genre particulier d epttres que Ton chantait dans les églises au moyen âge» et dont Tusage, suivant Martenne, date du septième siècle. Roquefort dit que leur nom vient du latin f ardre, remplir, entremêler, parce que ces épîtres étaient, en effet, entremêlées de grec, de latin et de français.
Dans une charte donnée en 1198 par Odon de Sully, évèque de Paris, relativement à la suppression de la fête des Fous le jour de la Circoncision , il est ordonné que ce jouHà, outre la messe, VÉpître farcie (Epistola cum farda) sera dite par deux clercs en chape de soie. Le sous-diacre, accompagné de deux clercs, montait au lieu où se chantait Tépltre. 11 la disait en chantant le latin par versets, et à chaque verset les deux clercs récitaient le français. L'abbé Lebeuf a publié plusieurs de ces épîtres dans son Traité historique du chant ecclésiastique.
Les Kyrie qui se chantaient à la messe étaient également /ams tantôt de latin, tantôt de français; ils se chantaient seulement aux fêtes solennelles, et subsistèrent dans plusieurs diocèses de France et d'Angleterre jusqu'au milieu du siècle dernier. Roquefort cite le suivant qui était en usage dans le diocèse d'Auxerre :
KYRIE, le jour de Noël, naquit Emmanuel, Jésus, le doux fils Dieu éternel, ELEISON.
L'office des diverses fêtes des fous qui se célébraient en France, et dont nous parlerons ailleurs, renfermait de nombreux exemples de style fard, La prose de Sens commençait ainsi :