V. Simulacraque luce carenlum
L. Asper, acerba tuens, immani dbrpore serpens. V. Asper, acerba tuens, rétro redit.
L'histoire de la littérature moderne o^re l'exemple d'emprunts encore plus hardis, faits par le plus grand poëte de rAnglelerre» Shakspeare, à ses contemporains ou à ses devanciers.. Voici quelques faits très-curieux, et peu connus en France, que nous extrayons des Aménités littéraires de d'Israéli, auteur qui mérite toute confiance quand il parle de l'Angleterre.
Le savant critique Maloue, auquel sa minutieuse sagacité fit donner le surnom de Minitius Felix^ est arrivé au résultat suivant :
Sur six mille quarante-trois- vers, mille sept cent soixante et onze ont été écrits par quelque auteur antérieur à Shakspeare; deux mille trois cent soixante-treize ont été refaits, et le reste (soit dix-huit cent quatre-vingtdix-neuf) appartient à Shak^eare . Melone, qui a donné une édition de ce dernier, a imaginé de distinguer ces différentes espèces de vers dans le texte. Les vers qui ont été empruntés par Shakspeare sont imprimés en caractères ordinaires ; ceux qu'il a refaits sont désignés par des virgules renversées, et enfin ceux dont il est l'auteur portent en tête un astérique. Il est bon de remarquer que le poëte a dû mettre encore à contribution un grand nombre d'écrivains dont les productions ont péri.
Nos grands poètes n'offrent point l'exemple d'emprunts aussi hardis, et que peut seul faire excuser le génie de Shakspeare et l'immense parti qu'il a su en tirer.
Racine a peu emprunté. Nous nous bornerons à citer
tOô CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
les deux vers qu'il a insérés dans Phèdre, et qui sont pris au poème de Judith, publié, après la mort de son auteur, mademoiselle de Calages, en 1660, c'est-à-dire dix-sept ans avant la tragédie.
Qu*im soin bien différent Tagitc et le dévore,
II se cherche lui-même et ne se trouve plus.
Racine fait dire à Phèdre (acte ii, scène v) : Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore, et à Hippolyte (acte ii, scène ii) :
Maintenant je me cherche et ne me trouve plus.
Les emprunts de Voltaire sont assez nombreux. L'un des plus frap>pants est l'imitation du sonnet suivant de Maynard à un favori :
Par vos humeurs l'État est gouverné ; Vos seuls avis font le calme et l'orage.
Et vous riez de me voir confiné, Loin de la cour dans mon petit village.
Cléoroédoo, mes désirs sont contents ; Je trouve beau le désert où j'habite, Et connais bien qu'il fiiut céder au temps.
Fuir le grand monde et devenir ermite.
Je suis heureux de vieillir sans emploi, De me cacher, de vivre tout à moi, D'avoir dompté la crainte et l'espérance; Et, si le Ciel, qui me traite si bien, ^ . Avait pitié de vous et de la France, Votre bonheur serait égal au mien.
Voici les vers de Voltaire :
Par votre humeur le monde est gouverné; Vos volontés font le calme et l'orage.
Vous vous riez de nie voir confiné, Loin de la cour, au fond de mon village;
Mais n'est-^:e rien que d'i^tre tout à soi, D'être sans soins, de viellir sans emploi.
D'avoir dompté la crainte et l'espérance?
Ah I si le Ciel, qui me traite si bien, Avait pitié de vous et de la France, Votre bonheur serait égal au mien !
Les deux premiers vers de la Henriade :
Je chante ce héros qui n'gna sur la France,
Lt par droit de conquête, et par droit de naissance,
sont pris littéralement â Gassaigne; seulement Voltaire a remplacé chevance par naissance.
Delille, qui empruntait toutes les fois qu'il n'imitait pas, a inséré, soit dans ses traductions de Virgile» soit dans ses autres œuvres poétiques, une foule de vers qui ne lui appartiennent pas, et souvent sans autre modification, comme la dit Nodier, que ce qu'il en fallaiipour les gâter un peu. Ce beau vers de la tragédie de blanche et Guiscard, par Saurin :
Qu'une nuit parait longue à la douleur qui veille 1
a été changé ainsi dans le poëme de Vlmagination :
Que la nuit parait longue à la douleur qui veille I
L*exemple de Delille a été suivi par les autres traducteurs des anciens. Saint-Ange, dans sa traduction d'Ovide, a emprunté environ quinze cents vers à Thomas Corneille. Aignan, le traducteur d'flonière, a pris littéralement douze cents vers dans la traduction de Rochefort.
Lorsque des poètes de la force de Saint-Ange et d'Aignan se permettent de pareilles licences, et sans aucune espèce de profit pour le public, on ne peut hésiter un instant à les flétrir du nom de plagiaires.*
Souvent les vers qui ont fait le plus d'honneur à un
im CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
poète médiocre ne lui appartiennent pas. Ainsi le vers si connu :
Un frère est un ami donné par la nature,
a été pris par Legouvé dans une tragédie de Baudouin, intitulée : Démélrius,
Ce qui doit rendre assez sévère envers les emprunteurs, c'est qu'ils ont rarement la franchise de Scarron qui, dans une ode à la duchesse d'Aiguillon, ayant pris deux mauvais vers à Malherbe, s'empresse d'ajouter ;
Ces vers sont ici d'importance, J'ai fort bien fait de les voler .
Terminons ce chapitre par une anecdote qu'on pourrait bien appliquer à cette multitude de jeunes poètes qui se traînent si péniblement sur les traces de Lamartine ou de Victor Hugo; «et auxquels la mémoire tient lieu de talent poétique. Un poëte au-dessous du médiocre, Ximénës, lisait un jour une de ses tragédies à l'abbé Voisenon ; celui-ci, répétant une plaisanterie attribuée à Piron ou à Voltaire, se levait à tout instant pour faire une profonde révérence, a A qui diable en ave^vous, avec toutes vos salutations? lui dit à la fin le poëte impatienté. — Encore faut-il être poli, repartit l'abbé, et saluer les gens de sa connaissance quand ils passent, »