SIMILITUDE D'IDEES
voir calculer avec une exactitude assez rigoureuse le nombre d'idées dont Tesprit humain est susceptible. Il est arrivé ainsi au chiffre de 3 155 760 000. D'après ce système désespérant, dont nous laissons toutefois la responsabilité à Fauteur, on voit à quel tris:e rôle la pauvre humanité est réduite depuis des milliers d'années; et ce dut être alors bien peu de temps après la création que Ton commença à dire dans toutes les langues : « Bien de nouveau sous le soleil. »
Quoi qu'il en soit , occupons-nous seulement ici des idées littéraires.
Les Grecs et les Latins semblent avoir assez bien pris leur parti, de n'avoir à émettre que des idées vieilles et rebattues; du moins leurs plaintes ne sont pas venues jusqu'à nous. Cependant on dirait qu'à partir du quatrième siècle de notre èce la patience ait commencé à leur échapper. Le célèbre grammairien latin, Donat, précepteur de saint Jérôme, entrait dans de violentes colères, lorsqu'il retrouvait chez des écrivains antérieurs des choses qu'il croyait bien lui appartenir en propre : « Pereanl illi, s'écriait-il, pereant illi qui, ante nos, nostra dixerunt. » Le chevalier d'Aceilly» au dix-septième siècle, prenait la chose avec plus de gaieté, et dans quelques (^pigrammes 11 a traité assez durement la pauvre antiquité.
Dis-je quoique diose assez belle ?
L'antiquité tout en cervelle Prétend l'avoir dite avant moi.
C'est unp plaisante donzelle I Que ne venait-elle après moi? .
J'aurais dit la chose avant elle.
Et ailleurs :
Je n'ai pas fait une épigramme, Que l'antiquité la réclame
iiU CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
Et me dit d'une iière voix :
A Mon ami, c*est la vieille gamme ; Pour celle-là, tu me la dois. »
Elle a menti, li bonne femme; Ce nVst pas la première fois*.
La similitude d'idées a donné lieu quelquefois à des rencontres assez singulières. «J'ai souvent oui dire, dit Ménage* à M. Chapelain, que lui et M. d'Andilly avaient fait ce môme vers,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre,
sans savoir qu'il fûtd^ Malherbe. Et, dans le moment que je fais cette remarque, j'apprends de M. Furetière que la même chose lui est arrivée. J*ai aussi oui dire souvent à M. Corneille qu'il avait fait dans son Polyeuctc, au sujet de la Fortune, ces deux vers si célèbres.
Et comme elle a Tcclitl dû verre, Elle en a h fragilité,
sans savoir qu'ils fussent de M. de Yence (Godeau) ; car ils sont originairement de ce dernier, qui les avait faits dans son ode au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille les eût faits dans son Polyeucle, Il est assez ordinaire de se rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres. Porphyre, dans un fragment de son livre De la Philologie, rapporté par Eusèbe au chapitre troisième du dixième livre de la Préparation evangéliquef fait mention d'un certain^ Aretadès qui avait fait un traité tout entier de ces sortes de rencontres...
* CitoDS encore celle-ci, du même auteur :
Si je fais par rencontre une aMei bonne piioe,
L*anikqQité roe dit d'un ton appesanti
Que je Tais la piller jusqu^au pays de Grèce. *
Sans le respect de la Tieîlle«$e,
Je dirais qu'elle eu a menti.
' StUi-BnUlet, ciiap. 128.
SIMILITUDE D'IDÉES. Hi
Il est, dis-je,* assez ordinaire de concourir ainsi et dans la même pensée et dans la même expression des autres ; et particulièrement quand on a vu autrefois cette même pensée et cette même expression comme M. d'Ândilly» M Chapelain et M. Furetière avaient vu sans doute ce vers de Malherbe» et M. Corneille ces deux vers de M. de . Vence ; car il arrive souvent qu'une chose nous demeure dans Tesprit, et que Fauteur de cette chose s'efface de notre mémoire. Mais ce qui est arrivé à M. de Racan est tout à fait extraordinaire. En Tannée 1608, étant en garnison à Calais, âgé de dix-neuf ans, il fit ces quatre vers :
Estime qui voudra la mort épouvantable, Et la fasse riiorreur de tous les animaui ; Quant à moi je la liens pour le point désirable Où commencent nos biens et finissent nos maux.
Quelque temps après, étant à Paris , et récitant ces vers comme étant de lui à son ami Ivrante, son ami lui dit qu'il ne donnait point dans ce panneau ; qu'il savait bien que ces vers étaient de Matthieu, et que c'était le premier quatrain de son livre intitulé : les Tablettes de la vie et de la mort, M. de Racan, qui n avait jamais vu ce livre, contesta longtemps et opiniâtrement que Matthieu ne pouvait avoir fait ces vers, et ne se rendit là-dessus que lorsque Ivrante les lui fit lire dans ce livre de Matthieu, avec le plus grand étonnement du monde. Je ne doute point de cette histoire, étant très- persuadé que M. de Racan, qui me l'a souvent racontée, est un homme très-véritable. Mais je doute fort de ce que dit Leonardo Salviati, qu'un poète de son temps, qui n'avait jamais vu les sonnets du cardinal Bembo, en avait fait de tout semblables. »
3Iénage raconte ailleurs que lui-même eut un jour le chagrin de retrouver dans les poésies de Muret, qu'il n'avait jamais lues, une épigramme latine qu'il a> ait corn-
posée plusieurs années auparavant. Mais cette anecdote, comme celle de Hacan, paraît fort suspecte. Les tablettes de Matthieu étaient mises dans les mains de tous les enfants, et nul doute que Racan n'eût lu ou n'eût entendu réciter le quatrain dont il avait ensuite, comme il arrive souvent , perdu pendant longtemps le souvenir. Quant à Ménage, sa mémoire était prodigieuse. Il lui suffisait d'écrire une fois des vers latins pour ne jamais les oublier, et bien certainement son épigramme n'était qu'une réminiscence.
Dans un pareil cas, on doit donc toujours faire une part très-large au rôle que joue la mémoire.
« 11 n'y a que la rhétorique, a dit M. Cousin, qui puisse jamais supposer que le pUn d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute. » Cette pensée est profondément vraie et juste. Tous les hommes qui nous appa-^ raissent à diverses époques dominant le plus leur siècle, ces hommes tiennent à leur génération et aux générations précédentes, non par des fils invisibles, mais par des liens puissants et forts que l'on aperçoit facilement dès qu'on veut s'en donner la peine.
Prenons pour exemple les trois génies les plus originaux qui aient paru depuis la chute de l'empire romain^ Dante, Shakspeare et Milton.
M. G. Labitte, dans un article intitulé t la Divine Co^ médie avant Dante^ s'est occupé de rechercher â quelles
ANALOGIE DE SUJETS. m
sources avait puisé le poëte italien, quelles influencer il avait subies*.
L'antiquité a fourni bien peu de choses à Dante, et, dans le cas où il les aurait connues, il ne s'est guère servi des visions d'Er TArménien, et de Tbespésius le Uilicien, racontées, la première par Platon, la seconde par Plutarque. 11 ne s'est évidemment inspiré que des légendes chrétiennes, et c'est à ce dernier point de vue que nous allons l'examiner.
A partir du sixième siècle, les légendes où l'enfer est révélé aux vivants deviennent très-fréquentes. Les plus remarquables sont celles du Soldat, de saint Grégoire )o Grand, des trois moines orientaux, Théophile, Serge et Hygin, du Northumbrien Drithelme, du bénédictin Wettin, de saint Brendan, d'Albéric et d'un chevalier irlandais, Owen ou OËn. Cette dernière, connue sous le nom du Purgatoire de saint Patrice, date du douzième siècle, suivant les Bollandistes. En voici le résumé, d'après Matthieu Paris, qui l'a racontée à l'année 1155. Un chevalier nommé Owen s'enfonce dans la caverne qu'au sixième siècle saint Patrice avait ouverte en Irlande, près de Dungal, et qui menait à l'autre monde. « H parvint, dit le chroniqueur anglais, à une plaine longue et large, dont l'étendue en longueur ne pouvait être embrassée par l'œil, lieu rempli de douleurs et de misères. Cette plaine était couverte de malheureux des deux sexes et de tout âge, nus et étendus le ventre contre terre. Leurs corps et leurs meml^'es, fixés au sol par dos clous d§ fer rougis au feu, étaient torturés d'une manière horrible. Po temps en temps, dans les angoisses de la douleur, ils r:ordaient la terre, ils criaient, ils hurlaient : i Grâce! grâce! pitié! pitié! » Mais il n'y avait
* Rnue des Denx-MondeSy septemltre 184i.
personne qui eût pitié d'eux. Les démons, en outre» couraient sur le dos de ces malheureux et les meurtrissaient à grands coups de fouet... De là ils amenèrent le chevalier dans une autre plaine où les suppliciés étaient couchés sur le dos. Des dragons de feu étaient assis sur leurs poitrines, dans lesquelles ils enfonçaient leurs dents de feu; d'autres avaient autour d\i cou, autour des bras, autour du corps, des serpents de feu qui faisaient pénétrer dans leurs cœurs les dards de leur gueule enflammée. Quelques-uns avaient sur la poitrine des crapauds énormes et hideux, qui de leurs gueules difformes fouillaient dans les chairs pour en extraire le cœur... Puis les démons entratnërent le chevaher dans un autre lieu de supplice, où il trouva une si grande multitude des deux sexes et de tout âge, qu'elle paraissait plus nombreuse que tous les vivants ensemble. » Là les damnés étaient suspendus par des cjocs de fer rouge au milieu de flammes de soufre, ou attachés à des roues de feu ou à des broches immenses sans cesse arrosées par des métaux fondus. « Ensuite les esprits infernaux le conduisirent sur une montagne élevée et lui montrèrent une immense multitude de malheureux de tout âge et de tout sexe» qui, entièrement nus et courbés sur la pointe des pieds, se tenaient tournés du côté du nord, pâles d'effroi et at- * tendant la mort. Tout à coup s'éleva un violent tourbillon de vent qui les emporta tous, et le chevalier avec eux, et les lança au delà de la montagne dans un fleuve froid et fétide, où ils tombèrent en pleurant et en vociférant. Le chevalier, en invoquant le nom du Christ, se retrouva aussitôt sur l'autre rive; alors les démons l'entratnèrent vers le midi, et lui montrèrent une flamme noire sortant d'un puits et exhalant une suffocante odeur de soufre. Cette flamme lançait en l'air des hommes tout nus qui ressemblaient à des élinrelles de feu^et, quand
elle s'affaissait, les suppliciés retombaient de nouveau dans ce puits ardent. Les démons s'y précipitèrent et y lancèrent Owen avec eux. Plus il descendait profondé* ment, pluslabîme allait s'agrandissant, plus le supplice devenait atroce. Mais il invoqua enfin le nom de Jésus* Christ, et aussitôt la violence des ilauHnes le lança en Tair; il retomba et resta quelque temps tout étourdi*, t
Voilà ce que vit Owen dans le lieu des pleurs éternels; quant au séjour des bienheureux, il ne lui fut donné de l'apercevoir que du sommet d'une montagne élevée, puis il revint sur la terre, purifié de ses péchés.
« Je ne mets pas en doute, dit M» Labitte, que l'auteur de la Divine Comédie n'ait connu cette légende; le souvenir s'en retrouve à bien des endroits du poëme, et les rapprochements sont trop faciles pour qu'il soit besoin de les indiquer. On a même été plus loin ; on ai voulu que Dante ait puisé directement son sujet dans le vieux roman de Gnerino il MeschinOy dont la date et l'origine provençale et française sont incertaines, et où se retrouvent tout simplement les principaux détails de la vision d'Owen.
« L'enfer, dans ce roman, a la forme concentrique que Dante lui a donnée, et Satan y occupe également le fond de l'ahtme. Ainsi, avec le temps, avec chaque siècle, le cycle légendaire auquel appartient la Divine Comédie' s'étend et se diversifie. On le voit grandir jusqu'à Dante, qui absorbe tous ces ruisseaux, comme fait un grand fleuve, sans que ses eaux mêmes paraissent grossir et s'augmenter. »
A cette époque, la poésie n'existait plus que dans les chroniqueurs et les hagiographes. C'est donc là qu'il
* Grandes Chrmqves de Matthieu Pôris^ traduites par A. ITuillanl Bréhollps, Paris, 1840, l. I. p. 557 et siiiv.
ne CURIOSITÉS littéraires.
faut rechercher les légendes el les traditions dont Dante a pu s'inspirer. La vision suivante, rapportée par Qrderie Vital S et que M. Labitte et ceux qui ont traité le même sujet n'ont seulement pas mentionnée, est sans contredit la plus saisissante de toutes celles que nous avons lues. Nous allons en. donner quelques passages, non pas dans le but de faire voir que Dante Tait connue et s'en soit servi, mais uniquement pour montrer quelles étaient, deux siècles avant lui, les rêveries fantastiques qui couraient par Je monde.
« 11 y avait, dit le chroniqueur, dans un village qu'on appelle Bonneval, un prêtre nommé Gauchelin. L'an de l'incarnalion 1092, au commencement de janvier, ce prêtre alla de nuit visiter un malade. 11 revenait seul et se trouvait loin de toute habitation, lorsqu'il entendit un grand bruit comme celui d'une armée considérable. Il voulut se retirer vers quatre néfliers qu'il avait aperçus dans un champ; mais un homme d'une énorme stature, armé d'une grande massue, le devança dans sa course, et, levant son arme sur sa tète, lui dit : « Arrête- « toi, n'avance pas davantage. » Aussitôt le prêtre s'arrêta, glacé d'effroi, et, appuyé sur le bâton qu'il portait, resta dans l'immobilité. L'homme armé de la massue se tintiauprès de lui, et, sans lui faire de mal, attendit *le passage de l'armée.
« Voici bientôt venir une grande troupe de fantassins, emportant sur leur cou et leurs épaules des moutons, des habillements, des meubles et des ustensiles de toute espèce, comme ont coutume de faire les brigands. Cependant tous gémis^ient et s'encourageaient à redoubler de vitesse. Le prêtre reconnut parmi eux plusieurs de ses voisins, qui étaient morts récemment, et il les en-
* UMoire des ducs de Normandie , liv. VI U.
ANALOGIE DE SUJETS. il7
tendit se plaindre des supplices cruels doai, à cause de leurs crimes, ils éprouvaient les tourments.
« Ensuite vint une troupe de porte-morts auxquels se' réunit à Tinstant le géant dont nous avons parlé. Us étaient èhargés d'environ cinquante cercueils, dont chacun était soutenu par deux porteurs.
« A ceux-ci succédèrent des femmes dont la multitude parut innombrable au prêtre. Elles étaient montées à cheval sur des selles où étaient enfoncés des clous enflammés. Le vent les soulevait fréquemment à la hauteur d'une coudée, et les faisait retomber aussitôt sur les clous ardents. Horriblement tourmentées par les piqûres et les brûlures, elles vociféraient des imprécations, et découvraient publiquement les péchés pour lesquels elles étaient punie^
« Le prêtre reconnut dans cette troupe quelques da* mes nobles, et vit les bidets et les mules de plusieurs femmes qui vivaient encore.
« Peu après, il aperçut une troupe nombreuse de clercs et de moines, leurs juges et leurs supérieurs, des évêques et des abbés portant la crosse pastorale. Les clercs et les évêques étaient vêtus de chapes noires; les moines et les abbés, de capuchons de la même couleur. Tous gémissaient et se plaignaient; quelques-uns imploraient Gauchelin par son nom, et le priaient, à cause de leur ancienne amitié, de prier pour eux. Ce prêtre rapporta qu'il avait vu là beaucoup de» personnages d'une grande considération, que l'opinion commune croyait placés dans le ciel au milieu des saints.
« A cet épouvantable aspect, tout tremblant et appuyé sur son bâton, il s'attendait à des choses plus épouvan* tables encore. Il vit ensuite s'avancer une grande armée; on n'y remarquait aucune couleur, si ce n'est. le noir et un feu scintillant. Tous ceux qui.la composaient étaient
us CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
montés sur des chevaux gigantesques; ils marchaient armés de toutes pièces comme slls avaient volé au combat, et portaient des enseignes noires, li vit parmi eux Richard et Baudouin, fils* du comte Gislebert, qui étaient morts depuis peu, ainsi que beaucoup d'autres dont je ne puis déterminer le nombre.
« Gauchelin, après avoir vu passer cette nombreuse troupe de chevaliers, se mit à réfléchir ainsi en luimême : « Voilà, sans doute, les gens de Herlequin. J'ai « ouï dire que quelques personnes les avaient vus par- « fois; mais, incrédule que j'étais, je me moquais de ces « rapports, parce que je n'avais jamais eu d'indices certf tains de pareilles choses. Maintenant je vois réelle- « ment les mânes des morts. Toutefois personne ne me « croira quand je raconterai ce qu^'ai vu; je vais donc < me saisir d'un des chevaux libres qui suivent la troupe, « je vais le monter aussitôt ; je le conduirai chez moi, « et je le ferai voir à mes voisins, pour leur inspirer de « la confiance dans mon récit. »
« Aussitôt il saisit la bride d'un cheval noir; mais <:elui-ci se débarrassa vigoureusement de la main qui s'emparait de lui et s'enfuit vers la troupe des noirs. Le prêtre se tint encore au milieu de la route, et, se présentant devant un cheval qui venait à lui, il étendit la main. L'animal s'arrêta pour attendre le prêtre, et, soufflant par ses naseaux, il jeta en avant' un nuage grand comme un chêne très-élevé. Alors Gauchelin mit le pied gauche à l'étrier, saisit les rênes, et porta la main sur la selle; mais, en même temps, il sentit sous son pied une chaleur excessive comme un feu ardent, tandis que, par la main qui tenait la bride, un froid Incroyable pénétra jusqu'à ses entrailles.
« Tout à coup quatre horribles chevaliers surviennent, et, jetant des cris terribles, profèrent ces paroles :
ANÂLOOIE BE SUJETS. 119
i Pourquoi vous emparez*Y0us de nos chevaux? Vous « viendrez avec nous. Aucun d'entre nous ne vous a c fait de mal, tandis que vous entreprenez de nousenle- « ver ce qui nous appartient. » Le prêtre» excessivement effrayé, lâcha le cheval. Trois chevaliers se disposant à le saisir, un quatrième leur dit : < Lâchez-lct et laisses- « moi m'entretenir avec lui. » 11 voulut ensuite charger Gauchelin de divers messages pour sa femme et ses enfants, et, sur le refus du prêtre, il se précipita sur lui et le saisit à la gorge. Le malheureux ne fut délivré que par l'intercession d'un autre chevalier, qui se fit reconnattre pour son frère, et, dans un long entretien, lui parla en termes touchants de leur enfance.
« Pendant qu'ils causaient, Gauchelin remarqua au talon du damné, vejrs ses éperons, une espèce de grumeau de sang de la forme d'une tête humaine ; tout étonné, il lui en demanda la raison. < Ce n'est pas du tf sang, repartit le chevalier, c'est du feu ; et il ne me a paraît d'un poids plus grand que si je portais le mont « Saint-Michel. Comme je me servais d'éperons précieux « et fortw pointus pour arriver plus vite à répandre le « sang, j'en porte avec raison un énorme poids à mes K talons... » A ces mots, le chevalier s'enfuit précipitamment. Toute la semaine, le prêtre resta gravement malade; ensuite il vécut près de quinze années bien portant.
« C'est de sa propre bouche, ajoute Orderic Vital, que j'ai appris ce que je viens d'écrire, et beaucoup d'autres choses que j'ai mises en oubli; j'ai vu aussi sa' figure meurtrie par Tattouchement de l'horrible chevalier*. »
* Nous nous sommes servi, pour les passages que nous u'avons pas alurégés , de la traduction insérée dans la Collection- de Mémoires publiée par M. Guizot, t. XXVII, p. 32Ô et suIt.
120 CUHÏOSITÉS LITTÉRAIRES.
(le n'est point seulement dans les chroniques* ni dans les biographies des saints que se manifeste, à chaque instant, ce besoin insatiable de parler des choses de Tautre monde, et cette inquiétude de Tautre vie qui, au moyen âge, agitaient tous les esprits. Le paradis, Tenfer, le purgatoire, étaient les sujets favoris des'peintres et des sculpteurs, comme le témoignent assez les églises qui datent de cette époque. Puis vinrent les représentations théâtrales, les mystères, où la mort, Satan et Tenfer, jouaient un si grand rôle. Telle fut la fête donnée à Florence en 1504, quelques années avant la publication du poème de Dante.
« Les habitants du bourg de San-Priano, dit Villani, envoyèrent un héraut proclamer, d^ns toutes les rues, que quiconque voudrait savoir des nouvelles de l'autre monde devrait se rendre, le premier de mai, sur le pont de la Garaia ou sur les bords de l'Ârno. Ils avaient préparé sur la rivière des barques surmontées d'échafauds, qu'ils avaient accommodées â la ressemblance et ligure de Tenfet, avec des feux, des supplices et des martyres. Il y avait des hommes, déguisés en. démons, qui faisaient horreur à voir; d'autres, entièrement nus, semblaient des âmes exposées à divers tourments, au milieu de cris horribles, de sifflements et de tempêtes. Le tout ensemble formait un spectacle odieux et épouvantable. Comme cependant, pour la nouveauté de ce divertissement, une multitude de citoyens s'y étaient rassemblés, le pont, qui était alors de bois, étant surchargé de cette foule prodigieuse, s écroula avec ceux qu'il portait; un grand nombre d'entre eux furent tués dans la chute ou se noyèrent dans l'Arno; beaucoup d'autres furent blessés, et ce qui avait été annoncé par
' On peut encore consulter les visions de la mère de Guilierl de Nogonl, rapiH>rtées dans la Vie de ce dernier, liv. 1, chap. 18.
ÂNÂLOGIlà De SUJKTS. i'l\
plaisanterie se changea en vérité : plusieurs allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde * . »
On voit donc, d'après ce qui précède, qu'il est fort inutile d'aller chercher, comme on la fait si longtemps, l'origine de la Divine Comédie dans le Tesoretto de Brunetto Latini, précepteur de Dante, et auquel celui-nsi n a pu certainement emprunter que des détails tout à fait secondaires.
Passons maintenant à Shakspeare, sur lequel nous empruntons les détails qui suivent à dlsraeli (Âmenities of liUraturé).
Les travaux de la critique moderne, en laissant au poète anglais toute la gloire dont la postérité s'est plu à l'entourer, nous ont donné de singuliers renseignements SUT la manière dont il s'appropriait, sans aucune espèce de scrupule, tout ce qui lui paraissait bon a prendre dans les œuvres de ses devanciers. Aussi quelques écrivains ont porté l'accusation de plagiat contre un auteur dans lequel ils pouvaient à peine découvrir uii sujet qui lui appartînt en propre.
Shakspeare n'eut, â son début dans la carrière dramatique, d'autre soin que celui de retoucher et de refondre les pièces groâièresde ses contemporains. On a conservé un curieux passage d'un certain Robert Greene, qui, auteur dramatique lui-même, se plaint des plagiats continuels du grand poète, à peine connu; il l'appelle un Jean Factotum, et lui reproche de s'approprier les compositions dramatiques de Mario we, Lodge et Peele, compositions auxquelles Shakspeare mettait son nom. Ceci jette un grand jour sur la manière dont ce dernier fut conduit à emprunter à ses devanciers, ou aux auteurs qui vivaient de son temps, les sujets qu'il croyait propres à émouvoir le public. Quelques-unes de ces
* J. Villani, liv. VIII, cliap. ixx.
in CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
pièces, données d'abord comme simplement refaites par lui, furent plus tard mises sous son nom, par suite de la fraude des libraires; Howe en a inséré, dans son édition, sept qui sont maintenant rejetées par les meilleurs critiques, quoique ShakSpeare paraisse en avoir retouché certains endroits.
Farmer fut le premier à reconnaître qu'un certain nombre des drames de Shakspeare n'avaient pas été écrits originairement par lui. Steevens publia ensuite six anciennes pièces, dont le poëte avait emprunté le plan; mais les travaux ultérieurs de la critique se réduisirent à constater les emprunts, sans remettre au jour les grossières ébauches que le père du théâtre anglais avait sii transformer en créations poétiques et grandioses. Ainsi Toriginal de son Falstaff se retrouve dans une vieille pièce. Sir John Oldcastle. Le Winter's taie est emprunté au Dorastus and Fawniay de Greene; la pièce A$ YouLike It, à la Ràsaltnde de Lodge. La seconde et la troisième partie de Henri VI ne sont qu'une refonte de plusieurs drames, dont Malone a pu retrouver les sujets originaux.
Shakspeare, en outre, a dû mettre à contribution beaucoup d'anciens auteurs, dont les productions sont perdues. On remarque, d'ailleurs, combien le grand poète se laissa voir dans ce choix fait au milieu de tant d'œuvres informes; tantôt il s'approprie en entier ce qui lui paraît marqué au cachet de son génie; tantôt il donne les développements nécessaires à quelque scène heureuse, mais trop concise; d'autres fois aussi il supprime les longueurs d'une tirade ampoulée, et sait les réduire à de justes proportions. Ainsi le discours de la reine Marguerite (troisième partie de Henri VI) n'avait que douze vers dans la pièce à laquelle Shakspeare l'a emprunté; mais, s'emparant d'une belle métaphore, le
ÂNÂLOGIB DE SUJETS. i25
poëde rallongea de vingt-huit vers, où la beauté des images le dispute à la noblesse de la poésie.
Nous citerons encore la fameuse scène dans laquelle "on apporte devant les spectateurs le cadavre du duc de Glocester, et celle de Tagonie du cSrdinal Beaufort : elles sont toutes deux tirées de deux anciennes pièces, le Rai Jean et la Lutte des deux maisons. Ce dernier drame, retouché antérieurement pour la scène par Shakspeare, fut publié sous son nom par quelques spéculateurs, as newly corrected and enlarged, by W, Shakspeare, quoique la copie qu'ils publiassent ne fût qu'une réimpression de l'œuvre primitive.
Nous terminerons en faisant remarquer que Shakspeare cherchait fort peu la gloire en retouchant ou en écrivant ainsi de vieilles pièces pour son théâtre. Dans sa dédicace du poème de Vétius et Adonis, publié en 1595» il appelle cette petite production le premier fils de son imagination. L'assertion est singulière pour un homme qui avait déjà beaucoup écrit; elle semble prouver que le poète, qui avait déjà publié cinq ou six pièces, ue se reconnaissait aucun droit à en réclamer la conception première.
Venons enfiq à Miiton.
Dès les premiers temps du christianisme, la création du monde, le paradis terrestre, la chute d Adam et d'Eve» furent célébrés par les poètes. Au cinquième siècle, Dracontius avait composé un Hexameron S pour lequel il fut réprimandé, parce qu'il avait oublié de chanter le septième jour, où Dieu s'était reposé. Au siècle suivant, Avitus, archevêque de Vienne, chantait la création, la chute d'Adam et le déluge, et Gaedmon, moine saxon» composait, dans sa langue nationale, un grand poème
' Cet ouvrage esl inséré daus le tome VlU de la Bibliothèque ie9 Ptrea.
l*ii CUHIOSITKS LITTÉRAIRKS.
sur la créalion. Ce poëme assez célèbre, du sixième au douzième siècle, tomba ensuite dans Toubli jusqu'au milieu du dix-septième, époque à laquelle le célèbre F. Junius, qui s'occupait de Tétude des langues gothiques, s'en procura*un manuscrit, et le fit imprimer à Amsterdam, en 1655, sans note et sans traduction. Disraeli a comparé, verhum pro verbOy le texte saxon aux vers du poète anglais. Il a découvert entre eux les ressemblances les plus frappantes, et d'autant plus singulières, qu'on ne sait comment les expliquer; car Miiton, qui était devenu aveugle dès 1654, c'est-à-dire un an avant la publication de Junius, et quatre ans avant de commencer son poème, ne sut jamais le saxon. On ne peut en outre attribuer à l'étude d'une même source les coïncidences d'idées et de mots qui se présentent très-fréquemment dans les deux auteurs; car le début des deux poèmes roule sur une tradition dont il n'est pas question dans la Bible. 11 se pourrait peut-être que Caedmon et Miiton se fussent servis de quelque légende du Talmud.
A des époques plus rapprochées ou même contemporaines de Miiton, le même sujet fut- traité un trèsgrand nombre de fois, et nul doute que le poète anglais n'en ait profité. Ainsi le mystère français, la Conception y dont les frères Parfaict ont donné une analyse dans leur histoire de notre théâtre, offre des ressemblances remarquables avec quelques passages du Para(iis, auquel il est bien antérieur. Miiton semble avoir tout simplement traduit le discours de Lucifer à ses sujets.
Le poète macaronique Folengo, dont nous avons déjà parlé, faisait représenter à Palerme, dans la première moitié du seizième siècle, des espèces de drames où étaient mis en action, avec une grande pompe de spectacle, la création du monde, le combat des bons et des
mauvais anges, ]e paradis terrestre, la chute .de rhomme, etc.
En 1590, Érasme de Valvasone publia à Venise, in-4*, VAngeleida, épopée en trois chants sur le combat des bons et des mauvais anges ^ Milton a emprunté plusieurs détails à cette composition, et entre autres la malheureuse idée de faire intervenir rartiUerie dans la bataille céleste.
Les trois premiers poëmes religieux, Noé .Mùise^ Du^ vid et Goliath, de Michel Drayton, 1620, in-4*, ont encore beaucoup servi â Milton, ainsi peut-être que le poème latin de Zaroti, de Angelomm pugna, Venise, 1642, in-8*, et les drames Lucifer y^Samsan eX Adam, du célèbre poëte hollandais Vondel. Enfin, dans un voyage en Italie, Fauteur du Paradis perdu assista à une représentation de VAdamo d'Andréini, mystère en cinq actes et en vers libres, mêlé de chœurs et de chants. Milan, 1613 et 161 7, in-i**. Dans cette mauvaise pièce, les principaux interlocuteurs sont le Père éternel, Adam, Eve, l'archange Michel et des chœurs de séraphins et de chérubins, d'anges et d'archanges, Lucifer, Satan, Belzébuth •et des chœurs d'esprits ignés, aériens, aquatiques, infernaux. Les sept péchés mortels, le monde, la chair, la faim, la vaine gloire et le serpent y figurent également. De plus, la deuxième scène du premier acte est un monologue de Lucifer apercevant la lumière du jour, et le mouvement et les pensées de ce morceau rappellent de loin la sublime apostrophe au soleil ^.
i On connaît encore, sur le même sujet, un poëme latin non terminé de Frcd. Taubmann, mort en 1613.
* Les exemplaires de cet ouvrage sont devenus très-rares sur le continent, pitrce que les Anglais les ont presque tous accaparés.
' Au dix-huitième siècle, 6. Lauder, critique écossais, s'acharna, on ne sait pourquoi, à rabaisser la gloire de Milton, et, pour lui enlever tout mérite d'originalité, il osa' intercaler dans divers ouvrages, comme
Tous les faits que nous venons d'énumérer semblent donc prouver irfécusablement qu'il en est des grandes créations poétiques comme des inventions en tout genre; rhomme destiné à y attacher son nom ne peut, comme nous Pavons déjà dit plus haut, quelle que soit roriginalité de son œuvre, s'affranchir des liens puissants qui Tenchainent non-seulement à son siècle, mais aux siècles antérieurs. Noire littérature fournit ainsi plus d'un exemple de la vérité de cette assertion.
Longtemps avant Corneille (en i596), Pierre de Laudun avait fait jouer une tragédie des Horaces, en cinq actes et en vers. Le Festin de Pierre, de Dorimon, précéda de vingt-six ans la pièce de Molière. On trouve, avant Racine, une tragédie à'Enther, avec des chœurs par Matthieu, Lyon, 1585, in-iâ; une tragédie d'Agrippine^àe May, publiée en 1659, et enfin une Athalia, jouée en 1658, chez les jésuites, à Clermont. Nous sommes loin pourtant de prétendre que Corneille, Molière et Racine aient emprunté l'idée de leurs chefs-d'œuvre à des pièces tombées justement dans l'oubli, et que peut^ être même ils ne connaissaient pas.
L'auteur de la tragédie de Lucrèce, jouée en 1843 avec tant de succès à TOdéon, ne se doutait guère probablement que son sujet avait été traité plusieurs fois, et entre autres qu'une pièce, ayant le même titre, avait été représentée devant Charles IX, à Gaillon, en 1566.
On connaît plusieurs Benriades avant le poème de Voltaire; entre autres celle de Garnier, publiée à Blois en 1594; VHenricias de Quillet, poème latin en douze chants, aujourd'hui {^erdu, et VEnrico de J. Malmi-
dans la Sarcoti», poème latin de Masen (1654, in-12\ et dans VAimmu» exul, de Grotius, des vers qui ne s'y trouvaient pas et qu'il prétendit ensuite avoir été copiés par Hilton. On trouvera néanmoins des rapprochements curieux dans le Delectus sacrorum auctornm MUtoni facem frœlueeiUium, 1753, in-8.
gnati, Venise, 1623, in-8*. Voltaire a empninté diverses choses à ce dernier ouvrage, qui est excessivement rare, et sur lequel Villoison a inséré une notice trèsH^urieuse dans le Magasin encyclopédique ^
Si nous voulions nous occuper des ouvrages de second ordre, nous pourrions dresser une longue liste d'ouvrages composés, sur le même sujet, à des époques très-différentes, et par des auteurs de diverses nations. Que de poëmes sur les jardim, le café, la comfersali&n, avant les ouvrages de Rapin et de Delille! Que de voyages dans les airs avant ceux de Cyrano de Bergerac et de Swift. Il n'est pas jusqu'à l'innocent Traité de la civilité puérile et honnête qui n'ait son prototype dans un ouvrage de Mathurin Gordier, publié au seizième siècle*.
Si les grands poètes sont fort excusables de s'être oc- 'Cupés, à leur gloire et à notre avantage, de sujets traités avant eux, on ne peut que livrer au ridicule les écrivains qui, trouvant défectueux et pleins d'imperfections certains chefs-d'œuvre littéraires, n'ont pas reculé devant la tâche de les refaire entièrement. Sainte-Foix a refait Ylphigénie de Racine, dont la Phèdre fut arrangée en trois actes par le fécond et malencontreux Gubières'. Madame du Boccage, peu contente du poème de Milton, composa un nouveau Paradis perdu, sur lequel Antoine Yart fit cette jolie épigramme :
Sur cet écrit, charmante du Boccage, Veux»tu savoir qoel est mon sentiment?
' 5* année, 1. 1, p. S39. On connaît eneore de Chillac, auteur du seizième siècle, la Lliaile française^ poème dont Henri IV est le héros.
* Voy. Mélanges tirés i^une grande bibliothèque^ vol. P, p. 175.
' Rivarol fit, sous le nom de Cubières, la charade suivante, que nous ne donnerons pas comme un modèle de bon goût :
Avant qu'en mon second mon tout «e laisse choir. Ses vers à mon premier serviront de mouchoir.
Je compte pour perdus, en lisant ton ouvrage, Le paradis, mon temps, ta peine et mon argent.
Gailhava, malgré Fenthousiasme qu'il affectait pour Molière, refit en cinq actes le Dépit amoureux) aussi, comme il portait^ enchâssée dans une bague, une dent qu il prétendait venir de Molière, les plaisants disaient que cette dent était contre lui.
Voltaire, dont la Hmriade avait été défigurée complètement par un nommé Âillaud, a refait quelques pièces de Grébillon, que ses ennemis pt ses envieux lui opposaient toujours. Il est inutile de dire qu'il s'y est presque toujours montré supérieur à son rival.