‹ Curiosités littérairesChapitre 56 sur 84 · APPRÉCIATIONS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

APPRÉCIATIONS LITTÉRAIRES

On conçoit que des partisans aussi fanatiques de Mercier aient pu rendre bien rarement justice à nos grands écrivains, et Lessing, à cet égard, fait une honorable exception '. Mais un homme qui se pique d'être un grand critique, Schlegel, a osé écrire que Molière n'était bon que dans la farce. SiVoltaire revenait sur terre, il appliquerait certainement à Schlegel ce qu'il a dit d'un critique de la même nation : «C'est un Allemand; je lui souhaite plus d'esprit et moins de consonnes, i

Le P. fiouhours, auquel, suivant l'expression de madame de Sévigné, l'esprit sortait par tous les pores, avait probablement entendu quelques Allemands prononcer des jugements analogues à celui de Schlegel, lorsque, dans ses Entretiens (VAriste et (VEugêne, il mit en question si un Allemand pouvait avoir de l'esprit*. 11 fit parler ainsi l'un des deux interlocuteurs :

« C'est une chose singulière qu'un bel esprit allemand ou moscovite, et, s'il y en a quelques-uns au monde, ils sont de la nature de ces esprits qui n'apparaissent jamais sans causer de l'étonnement. Le cardinal du Perron disait

n y a plusieurs années qu*un des premiers écrivaiDS de rAHem^gnef qui avait passé quelque temps à Paris et avait été présenté à nos Iltlérateurs les plus distingués, quitta la France désespéré. U n'avait pu rencontrer M. Paul de Koek !

' Voici une de ses fables: a Je fais sept tragédies par an, disait un rimenr à un poète; et toi, tu mets sept ans à en &ire une! — Oui, répondit le poêle, mais c'est une Alhalie. >

* Voici la définition de l'esprit, donnée par Voltaire, qui devait 8*j connaître : « Ce qu'on appelle expr'U est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion Ane; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre ; là, un rapport délicat entre deux idées peu communes ; c'est une métaphore singulière ; c'est une recherche de ce qu'un objet ne pré&ente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui ; c'est l'art, ou de réunir deux-choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre ; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. »

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un jour, en parlant du jésuite Grelser : « II a bien de respritpour un Allemand,» comme si c'eût été un prodige qu'un Allemand fort spirituel... » Le bel esprit ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord. Ce n'est pas, que je veuille dire que tous les Septentrionaux soient bêtes; il y a de l'esprit et de la science en Allemagne comme ailleurs; mais enfin on n*y connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne s'apprend point au collège, et dont la politesse fait la principale partie; ou, si cette belle science et ce bel esprit y sont connus, ce n'est seulement que comme des étrangers dont on n'entend point la langue, et avec qui on ne fait point d'habitude'. »

Dans l'intention de réfuter le P. Bouhours, l'Allemand Cramer composa un volume in-folio dont la lecture devait probablement confirmer pleinement les assertions du jésuite français *.

D'ïsraëli appelle du Ryer un célèbre poëte français {a celebrated french poet); le marquis de Saint-Aulaire, VAnacréon français, et il parle de V agréât le génie de Florian.

Le trait suivant, qui fait honneur à la générosité plutôt qu'au goût des Anglais, montre quelle influence notre littérature a exercée de tout temps en Europe : « Les Anglais, dit la Correspondance secrète ^ politique et littéraire, viennent de rendre un hommage bien flatteur à M. Haynal, auteur de VHistoire politique des établissements européens dans Vlnde; son neveu, qui porte son nom,

* EniretietunTArisleel d'Eugène. — Enlrclien sur le bel esprit, 1671, in 4, p. <r25-224.

» On lit dans la Correspondance secrète, politique et littéraire^ loine V, p. 357,5 janvier 1778: • Les Allemands, entre autres mots, n'en ont point pour exprimer génie. De mauvais plaisants ont dit à cela que la nation n'avait que faire d'un nom dont elle n'avait pas In rhosc. >

APPUÉCIATJONS LlTTÉUAlllES. 2i1

ayant été fait prisonnier, a été sur-le-champ remis en liberté; on lui a de plus offert tous les secours dont il pouvait avoir besoin pour retourner en France*. »

C. Robert Dati, Florentin, professeur de belles-lettres, appelait Chapelain l'Homère de la France. Un autre Italien, le célèbre violoniste Paganini, disait toutes les fois qu'on parlait de Voltaire : « Votre Voltaire, il est oun bête, il né sait faire que dé trazédies. » Le grammairien Biagioli parlait du pauvre Arouet à peu près dans les mêmes termes.

Les grands hommes ont eu, comme les peuples, de singulières aberrations. Dante, Pétrarque et Boccace fondaient leur gloire sur leurs œuvres latines, Cervantes sur ses poésies.

Lucain jâtait le poète de prédilection de Grotius, et aussi du grand Corneille, qui 'avoua un jour à Huet, non sans quelque peine et sans quelque honte, qu'il préférait l'auteur de la Pharsale à Virgile.

M. de Chateaubriand avoue aussi quelque part que, pendant longtemps, il ne trouva rien au-dessus de Crébillon.

On sait l'enthousiasme que Napoléon professait pour les poésies d'Ossian.

Corneille préférait Bodogmie à toutes ses autres tragédies, et Cervantes son monstrueux roman de Persiles â Don Quichotte. Cette prédilection des auteurs pour quelques-uns de leurs ouvrages a été comparée, avec raison, à l'amour exclusif que les mères ont, en général, pour ceux de leurs enfants qui sont maladifs ou disgraciés de la nature.

Terminons par quelques réflexions de M. de Chateaubriand sur le goût et le génie. « Le génie, dit-il, enfante; le goût conserve. Le goût est le bon sens du génie; sans

* janvier 1779, tome VII, p. 214.

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le goût» le génie n'est qu'une sublime folie. Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le géiiie, diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, passent souvent parmi nous sans déballer, comme dit Montesquieu : ils existent en grande proportion dans tous les âges; mais, dans le cours des âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment, où le goût se montre dans sa pureté. Avant ce mo- ' ment, après ce moment, tout pèche par défaul ou par. excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du goût et du génie. Or cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant, i

La publication d un ouvrage destiné à faire sensation dans le monde littéraire est en général suivie de critiques plus ou moins fondées, plus ou moins spirituelles. Au bout d'un certain temps, l'ouvrage prend sa place parmi les productions littéraires, et les critiques sont oubliées. Ce dernier fait est souvent fâcheux. Car comment bien juger des circonstances qui ont amené la publication de l'ouvrage, de l'effet qu'il a produit, et du jugement des contemporains, si on ne connaît pas les critiques qui en ont été faites au moment même de son apparition? Il nous semble donc regrettable que les édi-

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teurs fassent toujours uniquement mention des éloges prodigués aux auteurs dont ils publient les œuvres* G*est pour remédier à cet inconvénient que nous allons donner quelques extraits des différentes critiques faites sur plusieurs de nos écrivains.

Lorsque la Bruyère eut publié son livre des Caractères, il en parut une critique fort spirituelle, que M. de Chateaubriand, dit-on y prenait plaisir à relire, au momentoù ses propres écrits étaient Tobjet des plus vives attaques. Cette critique étant assez connue, nous nous bornerons à renvoyer le lecteur à VEncyclopédiana^, où elle est insérée.

A la fin du dernier siècle, il parut, sous forme de prophéties, plusieurs satires contre Voltaire et Rousseau. Voici quelques passages de Tune d'elles dirigée contre ces deux immortels écrivains, et intitulée la Petite Vision, ou Prophétie de Vdbbé Joachim, faite dans le douzième siècle,

« Il s'élèvera un homme (Voltaire) qui voudra dominer dans Fempire littéraire. Il sera encensé par les sots, il prêchera Thumanité, et ne sera point humain; il prônera la décence, et il appellera ses adversaires des cuistres et des vermisseaux... Il fera parade de mœurs et n'en aura point. Il criera contre les plagiats, et volera tous les auteurs. 11 criera à la calomnie, et sera calomniateur. Il affichera la philosophie, et il n'en aura point. Il publiera des éléments philosophiques qui ne seront point à lui, des comédies, des opéras qui seront détestables, car ils seront à lui. Il fera des contes fort plaisants, des histoires qui leur ressembleront. Il écrira dans tous les genres, et ne sera le premier dans aucun. Il voudra être tout, son siècle dira qu'il ne fut rien.

« Un verra paraître en même temps un homme aussi

< 1843, iii-8, p. 88 et sniv.

2ô0 CUHIOSITÉS LlTTÉnAÏRKS.

extraordinaire (J.-J. Rousseau). Il écrira contre les sciences» et il sera savant. 11 dénigrera la musique française, et fera des opéras. Il pulvérisera la comédie, et en fera une détestable. 11 noircira les philosophes, et le sera. Il écrira contre les romans, el en fera. Il déclamera contre les femmes, et il épousera une Xantippe. Son siècle dira qu'il ne lui manquait plus que le tonneau ^ »

Lorsque parut la Nouvelle Héloïse, Grinim publia, sous le titre de Prédiction tirée d'un vieux manuscrit, une satire fort piquante de ce roman. Gomme elle est assez peu connue, nous croyons devoir lu donner ici tout entière :

« En ce temps-là il paraîtra un homme extraordinaire venu des bords d'un lac; il criera au peuple : Je suis possédé du démon de Tenthousiasme; j'ai reçu du ciel le don de Tin conséquence; je suis philosophe et professeur du paradoxe.

« Et la multitude courra sur ses pas, et plusieurs croiront en lui.

< Et il leur dira : Vous êtes tous des» scélérats et des fripons, vos femmes sont toutes des femmes perdues, et je viens vivre parmi vous.

« Et il abusera de la douceur naturelle de ce peuple pour lui dire des injures absurdes.

« Et il ajoutera : Tous les hommes sont vertueux dans le pays où je suis né> et je n'habiterai jamais le pays oO je suis né.

« Et il soutiendra que les sciences et les arts corrompent nécessairement les mœurs, et il écrira sur toutes sortes de sciences et d'arts.

« Et il écrira que le théâtre est une source de prostitution et de corruption, et il fera des opéras et des comédies.

* CorréKpondance secrète, iî avril 1777, tome IV, p. 288.

MÉLANGES DE CUITIQUE. *>r>l

« Et il écrira qu*il n'y a eu des vertus que chez les sauvages, quoiqu'il n'ait jamais été parmi eux, et qu'il soit bien digne d'y être.

« Et il conseillera aux hommes d^aller tout mis, et il portera des habits galonnés quand on lui en donnera.

« Et il dira que tous les grands sont des valets méprisables, et il fréquentera les grands sitôt qu'ils auront la curiosité de le voir comme un animal rare venu des pays lointains.

« Et il s'occupera à copier de la musique française, et il dira qu'il n'y a point de musique française.

« Et il dira aussi qu'il est impossible d'avoir des mœurs et de lire des romans, et il fera un roman, et dans son roman on verra le vice en action et la vertu en paroles, et ses personnages seront forcenés d'amour et de philosophie.

« Et il voudra faire entendre à tout l'univers qu'il a été un homme à bonnes fortunes, «t qu'il sait écrire des lettres d'amour, et qu'il en a reçues, et cependant on connaîtra évidemment qu'il a composé lui-même celles qu'il a reçues.

« Et, dans son roman, on apprendra l'art de suborner philosophiquement une jeune fille.

« Et l'écolière perdra toute honte et toute pudeur, et elle fera avec son maître des sottises et des maximes.

« Et elle lui donnera la première un baiser sur la bouche, et elle l'invitera à venir coucher avec elle, et il y couchera, et elle deviendra grosse de métaphysique; et ses billets doux seront des homélies philosophiques.

« Et le philosophe lui apprendra que les parents n'ont aucune autorité sur leurs fillesquant au choix d'un époux, et il les peindra comme des barbares et des dénaturés.

< Et il s'enivrera avec un seigneur anglais, qu'il insul* tera, et il proposera au seigneur anglais de se battre avec

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lui ; et sa maîtresse, qui aura perdu Thonneur de son sexe, décidera de celui des hommes, et elle apprendra au maître qui lui a tout appris qu'il ne doit point se battre.

ff Et il recevra une pension du milord; et il ira à Paris, et il n'y fréquentera pas les gens sensés et ho^nêtes; il n'y verra que des filles et des petits-maîtres, et il croira avoir vu Paris.

« Et il écrira à sa maîtresse que les femmes sont des grenadiers, et qu'elles vont toutes nues, et qu'elles se donnent au premier venu; et, lorsque ces mêmes femmes le recevront à la campagne, et auront commencé â sourire à sa vanité, il trouvera en elles des prodiges de vertu et de raison.

« Et des petits-maîtres le conduiront chez des filles de mauvaise vie, et il s'y enivrera comme un sot, et il couchera avec ces filles, et il écrira son aventure à sa maîtresse, et elle le remerciera.

« Et il recevra le portrait de sa maîtresse, et son ima. gination s'allumera à la vue de ce portrait, et sa mattresse lui fera des leçons obscènes de chasteté solitaire.

« Et cette fille si amoureuse épousera le premier homme qui viendra du bout du monde, et cette fille si habile n'imaginera aucun expédient pour empêcher ce mariage, et ella passera hardiment des bras d'un amant dans ceux d'un époux.

i Et le mari saura, avant de l'épouser, qu'elle est amoureuse et aimée à la fureur d'un autre homme, et il fera volontairement leur malheur, et il sera pourtant un honnête homme, et cet honnête homme sera pourtant un athée.

fl Et, aussitôt après le mariage, la femme se trouvera très-heureuse, et écrira à son amant que si elle était encore libre, elle épouserait plutôt son mari que lui, et le philosophe voudra se tuer.

c Et il fera une longue dissertation pour prouver qu'un amant doit toujours se tuer quand il a perdu sa mattresse, et son ami lui persuadera que la chose n'en vaut pas la peine» et le philosophe ne se tuera pas.

ff Et il ira faire le tour du monde pour donner aux enfant<% de sa maîtresse le temps de croître, et pour revenir ensuite être leur précepteur, et leur apprendre la vertu comme à leur mère.

ff Et il n'aura rien vu dans le tour du monde.

« Et cependant le mari de sa maîtresse, qui sait toute leur intrigue, fera revenir le bel ami dans sa maison, et la femme vertueuse sautera à son cou à son arrivée, et le mari sera charmé, et ils s'embrasseront chaque jour tous les trois, et le mari leur fera de jolies plaisanteries sur leurs aventures, et il les croira devenus raisonnables, et ils s'aimeront toujours avec transport, et ils prendront plaisir à se rappeler leurs tendresses, leurs voluptés, et ils se serreront la main, et ils pleureront.

«Et le bel ami étant dans un bateau avec sa maîtresse, voudra la jeter dans l'eau et s'y précipiter avec elle, et ils appelleront tout cela de la philosophie et de la vertu.

ff El; la maîtresse du philosophe aura quelques arbres et un ruisseau dans un jardin, et elle appellera cela son Elysée, et personne ne pourra comprendre ce que c'est que cet Elysée.

« Et elle donnera à manger tous les jours à des moineaux dans son jardin, et elle veillera sur ses domestiques mâles et femelles, pour qu'ils ne fassent pas la même sottise qu'elle.

fl Et elle soupera au milieu de ses vendangeurs, et même en sera respectée, et elle teillera du chanvre avec eux, ayant son amant à ses côtés.

« Et le philosophe voudra teiller du chanvre le lendemain, le surlendemain et toute sa vie.

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f Et les vendangeurs chanteront des chansons, et le philosophe sera enchanté de cette mélodie, encore que ce ne soit pas de la musique italienne.

« Et elle élèvera ses enfants avec grand soin» prenant garde que jamais personne ne leur apprenne qu'il y a un Dieu.

fl Et le bel ami ira pêcher dans un lac avec sa mattresse, et il prendra des poissons, et il les rejettera dans l'eau, sans s'emba-rrasser si les gens ont de quoi dîner, et il craindra de nuire aux animaux, et il mangera de tous.

« Et il aimera le vin, et il en boira; et, quand il en aura bu avec excès, il regardera la gorge des Valaisannés avec concupiscence, et il prendra querelle avec son meilleur ami.

« Et il dira des ordures grossières à sa céleste et sainte maîtresse, et il fera pire encore avec des filles de joie.

« Et il soutiendra qu*il n'y a que les ivrognes qui soient honnêtes gens, et que les gens sobres sont des fourbes.

« Et, lorsque sa mattresse lui aura promis un rendezvous, et qu'au lieu de ce rendez-vous elle lui proposera de faire une action d'humanité et de charité, il dira qu'il déteste la vertu, et il entrera en fureur.

« Et il deviendra amoureux de Tamie de sa maîtresse, étant à côté de sa maîtresse, et Tamie de sa maîtresse deviendra amoureuse de lui, et il lui appliquera un baiser ardent sur la main ; cependant il aimera toujours sa maîtresse comme un furieux, et il s'écriera toujours : sainte vertu !

« Et sa maîtresse mourra, et, avant de mourir, elle prêchera encore suivant sa coutume, et elle parlera toujours jusqu'à ce que les foi^s lui manquent, et elle se parera comme une coque te, et elle mourra comme une sainte.

c Et elle écrira à son bel ami qu'elle finit comme elle

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a commencé, c'est-à-dire qu'elle Taime avec autant de passion que jamais, et son mari enverra cette lettre à l'amant.

c Et Ton ne saura jamais ce que cet amant est devenu, et on ne se souciera guère de le savoir.

« Et tout le livre sera moral, utile et honnête, puisqu'il prouvera que les filles sont en droit de disposer de leur cœur, et de leur main, et de leurs faveurs, sans consulter leurs parents, et sans aucun égard à l'inégalité des conditions;

ff Et que, pourvu qu'elles parlent toujours de vertu, il est inutile de la pratiquer;

« Et qu'une jeune fille peut d'abord coucher avec un homme, et qu'elle doit ensuite en épouser un autre;

« Et qu'en se livrant au vice il suffit d'avoir de temps en temps des remords pour être vertueux;

« Et qu'un mari doit recevoir l'amant de sa femme dans sa maison; que la femme doit l'emhrasser sans cesse, et se prêter de honne grâce aux plaisanteries du mari et aux égarements de l'amant.

* Et elle dira que l'amour est inutile et déplacé entre deux époux, et elle le prouvera, ou croira le prouver.

« Et le livre sera écrit d'un style emphatique pour en imposer aux personnes simples.

« Et l'auteur entassera les phrases, et croira entasser les raisonnements.

c Et il voudra paraître nerveux, et il ne sera qu'outré, et il aura grand soin de conclure toujours du particulier au général.

« Et il ne connaîtra jamais ni la simplicité, ni la justesse, ni le naturel, et son esprit fera des tours de force jusque dans les choses les plus puériles, et le sarcasme lui tiendra lieu de raison.

« Et tout le talent de l'auteur sera de donner des en-

torses à la vertu et au bon sens, et il contemplera toujours les fantômes de son imagination, et ses yeux ne verront jamais la nature.

« Et, semblable aux empiriques, qui font exprès des blessures pour montrer Texcellence de leur baume, il empoisonnera les âmes pour avoir la gloire de les guérir, et le poison agira violemment sur l'esprit et sur le cœur, etTantidote n'opérera que sur l'esprit, et le poison triomphera.

f Et il se vantera d'avoir ouvert un précipice, et il se croira exempt de tout reproche, en disant: Tant pis pour les jeunes filles qui y tomberont; je les ai averties dans ma préface, et les jeunes filles ne lisent jamais les préfaces*

« Et, après que, dans sou roman, il aura dégradé tour à tour les mœurs par la philosophie, et la philosophie par les mœurs, il dira qu'il faut des romans à un peuple corrompu.

i Et il dira encore, pour se justifier d'avoir fait uu livre où respire le vice, qu'il vit dans un siècle où il n'est pas possible d'être bon.

c Et, pour s'excuser, il calomniera l'univers entier.

c Et il menacera de son mépris ceux qui n'estimeront

pas son livre, f Et les gens vertueux considéreront sa folie d'un œil

de pitié.

« Et on ne l'appellera plus le philosophe; il sera nommé le plus éloquent des sophistes.

« Et ceux qui croyaient en lui n'y croiront plus. » Six ans après la publication de Vltinéraire de Paris à Jéjmalem, de M. de Chateaubriand, un Grec, Avramiotti, chez lequel l'illustre voyageur avait séjourné à Argos, publia, en italien, sous le titre de : Quelques traits critiques mr le voyage en Grèce qui compose la première

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partie de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem y Fadoue, 1817, in-8% une satire très-vive de cette relation, où Ton sait que les géographes» les historiens, les naturalistes et les antiquaires ont relevé bon nombre de faits hasardés, pour ne pas dire erronés.

Le critique grec saisit M. de Chateaubriand dans Tile de Corfou et ne le quitte qu'à son départ de Grèce. H le suit pas à pas, et ne lui fait aucun quartier. Voici quelques-unes de ses observations :

M. Avramiotti certifie que M. de Chateaubriand n'a pu descendre à Mistra, dans la maison d'un illustre Turc appelé Ibrahim-Bey; aucun Turc d'un rang distingué, portant ce nom, n'habite dans ce lien, dit -il. D'après cela, l'histoire de la maladie du fils d'Ibrahim, le remède de la centaurée, le dîner, la dispute avec le chef des lois, seraient de pures fictions.

M. de Chateaubriand s'afflige de n'avoir pas vu dans Amyclée la célèbre inscription dont la copie a été apportée par Fourmont. Si le célèbre voyageur avait voulu faire quelques pas, il l'aurait trouvée au lieu où Fourmont l'indique, et que décrit M. Avramiotti.

Après avoir reproché avec raison à M. de Chateaubriand de prétendre avoir découvert les ruines de Sparte, visitées et retrouvées bien longtemps avant lui, M. Avramiotti ajoute qu'il ne peut rien comprendre à la route que le célèbre voyageur a suivie pour se rendre de Sparte à Tripoli. « Enfin, dit-il, M. de Chateaubriand arrive chez moi, je lui parle d'Argos; je l'entretiens des beaux travaux de M. Fauvel. M. de Chateaubriand demande des chevaux pour le lendemain, parce qu'il veut rejoindre le bâtiment qui l'attend a Athènes. Je lui représente qu'il est impossible d'être venu à Argos, et de repartir sans avoir vu cette cité célèbre. Nous allons le

lendemain au château, il admire le tout de cette émi-

ti58 CUHIOSITÉS LÎTTÉBAIHES.

iience; je lui fais observer que les généraux seuls se contentent de regarder le terrain d'une hauteur pour disposer leurs troupes; que les peintres peuvent encore en tirer des paysages, mais que le savant recherche dans ses voyages chaque pierre, chaque inscription; il me répond que la nature ne Ta point fait pour ces études serviles, qu'il lui suffit d'une hauteur pour s'y rappeler les riantes fictions de la Fable et les souvenirs de l'histoire; voilà en effet pourquoi, volant sur les cimes de TOlympe et du Pinde, il place à son gré les villes, les temples et les édifices*... »

Le lecteur impartial s'étonnera, en effet, que dans l'espace de vingt jours on puisse se former une idée nette de l'AtliqUe et du Péloponèse. Aussi les méprises de M. de Ghtateaubriand sur les habitants en général, et même sur les personnes qu'il a vues, sont-elles assez fréquentes.

M. de Chateaubriand n'a pas été plus heureux pour son Voyage en Amérique que pour son Itinéraire; et l'Américain Bancroft a relevé quelques-unes des invraisemblances échappées à l'illustre voyageur.

11 faut dire qu'à l'époque où parut Vltinéraire, le p.ublîc donnait une attention sérieuse à la publication d'impressions de voyage. 11 est probable qu'aujourd'hui il en serait tout autrement.

Celte critique d'ouvrages que l'on doit considérer comme purement littéraires, faite par des hommes spéciaux comme des antiquaires, des géographes, des naturalistes, rappelle des observations fort piquantes de Napoléon sur le deuxième livre de Virgile; et il faut avouer qu'il a traité la question à un point de vue sous lequel^ avant lui, les commentateurs ne l'avaient jamais exami* née; et franchement, ils n'étaient guère en état de le faire.

* Afmales eucyclopidiqves, 1817, tome VI, p. 159et8uiy»

« Le deuxième livre de V Enéide, dit-il, est considéré comme le chef-d'œuvre de ce poëroe épique; il mérite cette réputation sous le point de vue du style, mais il est bien loin de la mériter sur le fond des choses.

« Le cheval de bois pouvait être une tradition populaire; mais cette tradition est ridicule et tout à fait indigne d'un poëme épique. On ne voit rien de pareil dans V Iliade, où tout est conforme à la vérité et aux pratiques de la guerre. Gomment supposer les Troyens assez imbéciles pour ne pas envoyer un bateau pécheur à Tîle de Ténédos, pour s'assurer si les mille vaisseaux des Grecs s'y étaient arrêtés ou étaient réellement partis? Mais du haut des tours d'ilion on découvrait la rade de Ténédos. Comment croire Ulysse et l'élite des Grecs assez ineptes pour s'enfermer dans un cheval de bois, c est-à-diré se livrer pieds et mains liés à leurs implacables ennemis? En supposant que ce cheval contînt seulement cent guerriers, il devait être dun poids énorme*, et il n'est pas probable qu'il ait pu être mené du bord de la mer sous les murs d'ilion en un jour, ayant surtout deux rivières à traverser.

« Tout l'épisode de Sinon est invraisemblable et alisurde; les ressources du poète, l'éloquence du discours qu'il met dans la bouche de Sinon, n'en diminuent en rien l'absurdité. Cependant il faut que le cheval soit, le. jour du départ des Grecs, introduit dans Troie, sans quoi cela rendrait encore plus incroyable que les mille vaisseaux* des Grecs pussent, si près de Troie, rester cachés.

c Le bel épisode de Laocoon se recommande de lui-

* En supposant cent hommes de trente ans, d'une taille de 1 m. 684, le poids de chacun d'eux serait, d'après les tables de M. Quefelet, de 63 k. 65. Le poids de leurs amies ne pouvant guère être moindre que 10 k., il en résulterait pour chaque homme un poids de 73 k. 65, soit pour cent hommes 7,365 k. Qu'on juge par là du poids énorme du cheval destiné à contenir.la ti-oupc.

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même, mais ne peut en rien diminuer Tabsurdité de la conduite desTroyens, puisque, enfin, on pouvait laisser plusieurs jours le cheval au camp dans sa position, et s*assurer que la flotte ennemie s'était éloignée avant d'abattre les murailles pour l'introduire dans la ville.

« Les guerriers enfermés dans le cheval de bois au< quel Sinon ouvre la barrière, ne sortent que lorsque la flotte des Grecs, qui est partie de Ténédos lorsque tout dort et que la nuit est obscure, a déjà débarqué l'armée; ce ne peut donc pas être avant une heure du matin; aussi bien ce n'est guère qu'à cette heure que les corps de garde s'endorment et que Sinon a pu ouvrir la barrière. Tout le deuxième livre de la destruction de Troie s'opère donc de une heure du matin au lever du soleil, c'est-à-dire en trois ou quatre heures; tout cela est absurde. Troie n'a pu être prise, brûlée et détruite en moins de quinze jours de temps. Troie renfermait une armée; cette armée ne s'est pas sauvée; elle a donc dû se défendre dans tous les palais. Ëuée, logé au palais de son père, dans un bois à une demi-lieue de Troie, n'est instruit que par l'apparition d*Uector de la prise et de l'incendie de la ville. La maison d'Anchise fût-elle à deux lieues de la ville, le bruit du tumulte de la prise de la ville, la chaleur de l'incendie des premières maisons auraient réveillé les hommes et les animaux. Ilion n'est pas tombée dans une seule nuit, surtout dans une nuit si courte; et l'armée qui y était pour la défendre l'eût-elle évacuée, que, matériellement, l'armée grecque ne pouvait prendre possession de la ville et la détruire que dans plusieurs jours. Énée n'était pas le seul guerrier qui se trouvait dans Ilion; cependant il ne parle que de lui. Tant de héros, qui jouent un rôle aussi brillant dans ïllwde, ont dû aussi, de leur côté, défendre chacun leur quartier.

a Une tour dont le sommet s'élevait jusqu'aux cicux

et dont le comble y semblait suspendu, était sans doute de pierre; on ne voit pas comment Énée, en peu d'instants, et avec le secours de quelques leviers de fer, a pu la faire crouler sur la tête des Grecs.

« Si Homère eût traité la prise de Troie, il ne Teût pas traitée comme la prise d un fort, mais il y eût employé le temps nécessaire : au moins huit joi]rs et huit nuits- Lorsqu'on lit V Iliade, on sent à chaque instant qu'Ifomère a. fait la guerre, et n'a pas, comme le disent les commentateurs, passé sa vie dans les écoles de Ghio. Quand on lit VÉnéide, on sent que cet ouvrage est fait par un régent de collège qui n'a jamais rien fait. On ne voit pas, en effet, ce qui a pu décider Virgile à commencer et à finir la prise, l'incendie et le pillage de Troie en peu d'heures. Dans ce court espace, il fait même ramasser toutes les richesses dans des magasins centraux. La maison d'Anchise devait être très-près de Troie, puisque dans ce peu d'heures, et malgré les combats, Énée y fait plusieurs voyages. 11 a fallu à Scipion dix-sept jours pour brûler Garthage abandonnée de ses habitants; il a fallu onze jours pour brûler Moscou, quoique en grande partie bâtie en bois; et pour une ville de cette étendue, il faut plusieurs jours à l'armée conquérante pour en prendre possession. Troie était une grande ville; car les Grecs, qui avaient cent mille hommes, n'essayèrent jamais de la cerner. Lorsque Énée retourne cette nuit même dans llion, il retrouve :

Ulysse des vainqueurs gardant la riche proie ; Là sont accumulés tous les trésors de Troie.

« Pour cette seule opération, il faut plus dequinze jours, et ce n'est pas dans un moment de désordre d'une ville prise d*assaut qu'on va s'amuser à entasser les richesses dans des magasins centraux.

Le jour naît, je retourne à ma troupe fidèle.

« Ainsi, d'une heure du matin à quatre heures, c*est-àdire en trois heures, Énée a été à Troie, a livré tous les combats dont il rend compte, a défendu le palais de Priam, est revenu chercher Creuse à Troie, et a trouvé la ville toute soumise, ne rendant plus de combats, entièrement occupée par Tennemi, toute brûlée, et les magasins déjà fermés. Ce n'est pas ainsi que doit marcher Tépopée. et ce n^est pas ainsi que marche Homère dans ïlliade^ Le journal d'Agamemnon ne serait pas plus exact pour les distances et le temps, et pour la vraisemblance des opérations militaires, que ne Test ce chef-d'œuvre'.»

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