ÉTUDE5 EN FRANCK
A. J'ai vu dernièrement un homme debout, un mort marchant et qui n'a jamais été.
P. Comment cela a-t-il pu être? Explique-le-moi.
A. Cétait une image dans Peau.
P. Pourquoi n'ai-je paS compris cela moi-même, ayant vu tant de fois une chose semblable ?
A. Comme tu es un jeune homme de bon caractère et doué d'esprit naturel, je te proposerai plusieurs autres choses extraordinaires; essaye, si tu peux, de les découvrir toi-même.
P. Je le ferai; mais, si je me trompe, redresse-moi.
A. Je le ferai comme tu le désires. Quelqu'un qui m'est inconnu a conversé avec moi sans langue et sans voix; il n'était pas auparavant, et ne sera point après, et je ne Tai ni entendu, ni connu.
P. Un rêve t'agitait peut-être, maître?
A. Précisément, mon fils; écoute encore ceci : J'ai vu les morts engendrer le vivant, et les morts ont été consumés par le souffle du vivant.
P. Le feu est né du frottement des branches, et il a consumé les branches.
A. Il est vrai.
L'entretien d'Alcuin et de Pépiu se termine ainsi :
A. Qu'est-ce qu'un messager muet?
P. Celui que je tiens à la main.
A. Que tiens-tu à la main ?
P. Dne lettre.
A. Lis donc heureusement, mon fils^
« Comme enseignement, dit M. Cuizot, de telles conversations sont étrangement puériles; comme symptôme et principe de mouvement intellectuel, elles méritent une grande attention; elles attestent cette curiosité avide
* (Euvi'es d'Alcuiii, tome II, p. 352 et stiiv.
374 GURIOSTTKS LITTÉRAIRES.
avec laquelle Tesprit» jeune et ignorant, se porte sur toutes choses, et ce plaisir si vif qu'il prend à toute combinaison inattendue, à toute idée un peu ingénieuse; disposition qui se manifeste dans la vie des individus comme dans celle des peuples, et enfant^ tantôt les rêves les plus bizarres, tantôt les plus vaines subtilités. Elle dominait, sans nul doute, dans le palais de Gharleiuagne, et la singulière conversation de Pépin et d'Alcuin n'est probablement qu'un échantillon de ce qui se passait fort souvent, à leur grande joie, entre ces beaux esprits semibarbares, semi-lettrés*. »
Quelques phrases fort prétentieuses d'une lettre dWlcuin à Charleraagne (1. 58) peuvent donner une idée du mode d'enseignement adopté dans l'école de Tours, qu'ii dirigea lui-même après avoir quitté la cour. Cetienseignement devait probablement être le même dans toutes les grandes écoles de l'empire. « Aux uns, dit-il, j'offre le miel de l'Écriture; je m'efforce de nourrir les autres d^ fruits de la subtilité grammaticale. Il en est que j'enivre du vin des sciences antiques; il en est un petit nombre que j éclaire de la splendeur des astres. » Ainsi, pour parler plus clairement, renseignement se composait de la théologie, de la grammaire, de l'astronomie et de la littérature profane. Alcuin, qui cite à tout propos Virgile, Ovide, Horace, Térence, Cicéron, était passionné pour l'antiquité.
Ses disciples et ses successeurs héritèrent de cette admiration, car on lit, dans une lettre du célèbre Loup de Ferrières, que Fun des savants de cette, époque plaçait Virgile et Cicéron au nombre des saints.
Malgré les agitations politiques et les guerres civiles qui, au neuvième siècle, préparèrent l'abaissement et la
* Huioire éê U CiviUitêtùm e* France^ 3* édition, tooieU, p. 19&.