ÉTUDES EN FRANGE
« il devrait, lui dis-je, m'amver de mourir, je ne ces- « serai, pour cela, d apprendre les lettres et de vouloir « être clerc * . »
Toutes les écoles fondées en France à diverses époques furent éclipsées par les écoles de Paris. On venait y étudier de toutes les parties de Ttiurope. Au douzième siècle, les Anglais et les Danois y avaient des collèges pour les étudiants de leur nation. « Nous ne lisons pas, dit Guillaume le Breton dans Touvrage cité plus haut, nous ne lisons pas que les écoles eussent jamais été fréquentées à Athènes ou en Egypte ou dans quelque autre partie du monde par un aussi grand nombre de gens que ceux qui venaient habiter Paris pour s'y livrer à l'étude. Il en était ainsi non-seulement à cause de l'agrément extrême du lieu et de la surabondance des biens de toutes sortes qui y affluent, mais aussi à cause des' libertés et des privilèges spéciaux dont le roi Philippe, et son père (Louis VU), avant lui, avaient gratifié ces écoles. Tandis que, dans cette très-noble ville, on rencontrait Tenseignefnent complet et parfait, non-seulement sur les sept arts libéraux, mais sur les questions de droit canon et civil, et sur les moyens qui ont été écritsde guérir le corps humain et de conserver la santé, on y étudiait encore avec plus d'ardeur les saintes Écritures et les questions de théologie. »
Le nombre toujours croissant des maîtres et des élèves, la diversité des nations auxquelles ceux-ci apparte naient, la variété des différentes branches de 1 enseignement, exigèrent bientôt une organisation. Les mattresdes différentes écoles de Paris se formèrent en corporations, et les élèves se partagèrenten quatre grandes nations, de
* Vie 4e Guibert de Nogent^ 1. I, c. iv, v et vi, collection Gui/ot, tome IX, p. 357 el siiivaiues.
France, d'Angleterre, de Normandie et de Picardie. Telle fut Torigine de Tuniversité de Paris, fondée vers 1200.
Terminons par la description énergique que Jacques de Vitry, dans son Histoire des Croisades, a tracée de la corruption qui régnait dans les écoles de Paris :
« En ces jours mauvais et nébuleux, en ce temps plein de périls, la ville de Paris, enveloppée, comme toutes les autres villes, de toutes sortes de crimes, et souillée dln-
nombrables impuretés, marchait dans les ténèbres
Elle corrompait, par ses pernicieux exemples, les hôtes
nombreux qui affluaient, de toules parts, vers elle
Dans une seule et même maison, les écoles étaient en dessus, et les lieux de prostitution en dessous. Dans Vétage supérieur, les maîtres donnaient leurs leçons, dans Tétage inférieur, les femmes de mauvaise vie exerçaient leur infâme trafic. D*un côté, les courtisanes se querellaient entre elles ou avec leurs galants; de l'autre, les clercs disputaient et criaient à haute voix dans leurs contestations animées. Presque tous les écoliers de Paris, étrangers et nationaux, ne s*occupaient absolument qu'à apprendre ou à rechercher quelque chose de nouveau. Les uns apprenaient seulement pour savoir, ce qui est curiosité; les autres pour se faire connaître, ce qui est vanité ; d'autres encore pour faire des profits, ce qui est cupidité et vice de simonie. Bien peu d'entre eux apprenaient pour être édifiés ou pour édifier. Us se provoquaient les uns les autres, et se contredisaient entre eux, soit au sujet des diverses sectes, soit à l'occasion de quelque discussion. En outre, la diversité des contrées excitait entre eux des dissensions, des haines, de violentes animosités, et ils se faisaient impudemment les uns aux autres toutes sortes d'affronts et d'insultes. Ils affirmaient que les Anglais étaient buveurs et ridicules ; les enfants de la France, fiers, ammôllis, et artisteihent pa-
QUERKtLËS LITTËRAIRICS. :^85
rés comme des femmes; ils disaient que les Teujtons étaient brutaux et obscènes dans leurs festins ; les Normands vains et glorieux ; les habitants du Poitou traîtres et toujours courtisans de la fortune. Ceux qui étaient originaires de la Bourgogne, ils les tenaient pour grossiers et insensés. Les Bretons étaient réputés légers et mobiles; les Lombards étaient appelés avares, méchants et incapables de faire la guerre; les Romains séditieux^ violents et médisants; les Siciliens tyrans et cruels; les habitants du Brabant hommes de sang, incendiaires, brigands et ravisseurs; ceux de la Flandre légers/ prodigues, adonnés à la gourmandise, mous comme le beurre, et lâches. A la suite de pareilles insultes, on en venait très-souvent aux coups*. »
Un passage de Grégoire de Tours peut donner une idée des querelles littéraires entre les savants aux époques de barbarie :
« Âstériole et Secondin, dit le chroniqueur, avaient un grand crédit auprès du roi *. Tous deux étaient savants et profondément versés dans les lettres. Mais Secondin avait été plusieurs fois envoyé par le roi vers l'empereur, et il en avait pris un orgueil qu'il montrait souvent hors de propos. Gela fit qu*ii s'éleva» entre lui
* Jacques de Vitry, HMoire de^ Croitades, I. II, c. vi, collection Guizot, tome XXll, p. 239 el suiv. -* Jacques de Vilry est mort en 1244.
• Tliéodebrrt l-% qui Mglia de 954 à 548.
.va CURIOSITÉS LITTÉUAIRES.
et Astériole, un cruel différend, qui alla si loin, que. laissant de côté les argumentations verbales, ils se déchirèrent à belles mains. Le roi ayant pacifié les choses. Secondin n'en conserva pas moins une grande colère d'avoir été battu, de sorte qu'il s'éleva entre eux une nouvelle querelle, et le* roi, prenant le parti de Secondin, lui soumit Astériole, qui, grandement abaissé et dépouillé de ses dignités, fut rétabli cependant dans ses honneurs par la reine Wisigarde. Après la mort de celle-ci, Secondin s'éleva de nouveau contre son rival et le. tua. Astériole laissa en mourant un fils qui, grandissant et parvenu à Tâge d*homme, commença à vouloir venger Tinjure de son père. Alors Secondin, saisi de frayeur, se mit à fuir devant lui de place en place, et, voyant qu'il ne pouvait éviter sa poursuite, on dil que, pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, il se donna la mort *. »
No'ustirons l'exemple suivant d'un historien du dixième siècle, le moine Richer^ dont la Chronique a été publiée, pour la première fois, en 1859 :
Le roi Louis IV d'Outre-mer avait deux médecins ; l'un s'appelait Déroldus, et fut depuis évêque d'Amiens; l'autre, queRicher ne nomme pas, était né à Salerne. Tous deux entamèrent un jour une discussion qui dégénéra bientôt en querelle, et le Salernitain, furieux de n'avoir pas pu expliquer les noms grecs donnés à quelques branches de la médecine, résolut de s'en venger sur son adversaire. Un jour qu'il se trouvait avec lui à table chez le roi, il oignit de poison l'ongle de l'un de ses doigts, et le plongea dans la poivrade où tous deux trempaient leurs morceaux. A peine Déroldus eut-il gcûtéde cette sauce, qu'il se sentit malade, et reconnut qu'il était eni-
' Grégoire de Tour», 1. lU, <;. xxxui, colleclion Gurzot. (orne 1, p. UT .
poisonné. Mais, grâce à la thériaque dout il fit usage, il fut hors de danger au bout de trois jours. S*étant trouvé de nouveau à table avec son ennemi, il cacha du poison entre son index et son petit doigt, et le répandit sur les. mets destinés à son confrère, qui, empoisonné à son tour, épuisa inutilement toute sa science pour se guérir ; il se vit bientôt en danger de mort, et fut obligé d'implorer la pitié de Déroldus. Celui-ci, se laissant fléchir par les prières du roi, consentit à lui donner des soins, et le guérit, mais imparfaitement et à dessein, de telle sorte que le mal se rejeta sur Ton des pieds du Salernitain, qui fut obligé de subir une amputation *.
Pendant le moyen âge, jusqu a la renaissance des lettres, les querelles entre les savants ne furent guère que des querelles théologiques ou pliilosophiques. Mais à cette dernière époque, où la critique joua un si grand rôle, il était bien rare que la publication d un ouvrage n'entraînât pas son auteur dans quelque longue et violente querelle.
Deux célèbres philologues, Philélphe et Timothée, s*étantprisde dispute sur la valeur d'une syllabe grecque, le premier paria cent écus que son opinion serait regardée comme la meilleure par les savants auxquels ils s'en rapporteraient. Timothée n'avait point d'argent à parier, mais il mit pour enjeu une chose bien plus précieuse dans le préjugé des Grecs, il paria sa barbe. La question fut agitée devant une assemblée de savants dans la bibliothèque du roi de Naples, Alphonse. Timothée, se voyant condamné par les plus anciens manuscrits, voulut prévenir la perte de sa barbe, par Taveu de sa défaite; mais Philelphe fut inexorable ; Timothée fut rasé, et sa barbe fut attachée comiùe un trophée à la chaire oà il donnait ses leçons.
< Voyez Journal des Sapants^ 18iO.
Le même Philelphe ayant été chassé de Florence lors de la rentrée de Gôme de Médicis, fut poursuivi dans sa retraite par les injures de ses nombreux ennemis, et en particulier dju Pogge, avec lequel il engagea une guerre de plume. Celui-ci, après Tavoir, dans une de ses satires en prose, appelé bouc puant, monstre cornu, boute-feu exécrable et écrasable, ajouta: « Si tu ne peux Tem pêcher de vomir des outrages,, que n'en accables-tu ceux 4U1 courtisent ta femme et qui parent si dignement ta tête impure? » Telles étaient les aménités que se disaient les savants de cette époque, et dont tôt ou tard ils avaient à se repentir. Georges de Trébisonde, secrétaire apostolique comme le Pogge, se lassa un jour des sarcasmes de ce dernier et y répondit par des soufflets. Une lutte à coups de pied et à coups de poing s^engagea entre eux, et il en résulta un duel qui n'eut aucune suite fâcheuse.
Des paroles, comme on le voit, on passait souvent aux coups. Le célèbre philologue français Denis Lambin se battit à coups de poing avec Manuce, pour l'orthographe du mot consumptus. — Murtola, après avoir essayé inutilement de se venger, par la Marinéide, de son ennemi Marini, qui Tavait couvert de ridicule dans la MurtO' léide, recueil de sonnets fort piquants, lui tira un jour un coup de pistolet, et ne fit que blesser un ami de Marini. Celui-ci eut la générosité de demander la grâce de son assassin '.
11 s'était élevé, au seizième siècle, une secte d'humanistes, que Ton appelait les Cicéroniens, parce qu'ils
' Les vengeances furent souvent plus plaisantes. Richelet, dans son Dictionnaire, au mot élargir, reprocha à Vaumorière d'avoir été mis en prison. — Lhéritier, botaniste français du dix-huitiènie siècle, se voigea d'une manière analogue de son adversaire Bucboc, botaniste Ui. Il donna le nom de Bnchosia i une ] iante fétide.
QtJKUfclLLËS LITTÉRÂIHËS. 3137
croyaient, suivant Texpressiou de Bayle, qu'il n'y avait point de salut pour le latin hors des écrits de Gicéron. Érasme s'étant avisé, dans son CieeroniannSf de vouloir faire rentrer dans de justes bornes cette admiration ex* cessive pour Torateur romain, s'attira les plus violentes invectives de la part de J. C. Sealiger, qui composa plusieurs harangues contre lui. « Scaliger, dit Bayle, cria là-dessus au meurtre, au parricide, au triple parricide. 11 jeta toutes sortes d'ordures sur la tête d'Érasme, il rappela cent fois ivrogne. On demanderait volontiers, en voyant toutes les tempêtes que Scaliger a excitées, si Érasme n'est point quelque scélérat qui a mérité la roue, ou s'il n'est point quelque capitaine wisigoth ou ostrogoth qui ait résolu d'exterminer toutes les sciences et tous les beaux-arts, et de mettre le feu à toutes les bibliothèques. Jugez si Ton peut s'empêcher de rire, quand on trouve que l'unique sujet de l'emportement qui éclate dans les deux déclamations de Scaliger, est qu'Érasme a combattu une pernicieuse superstition qui s'introduisait dans la république des lettres, et qui allait mettre aux fers l'étude de l'éloquence *. »
Érasme eut encore plusieurs démêlés avec ses contemporains, entre autres avec Uenh d'Ëppendorf, écrivain allemand, qui serait oublié aujourd'hui sans cette circonstance. 11 paratt que cette fois Érasme avait été l'agresseur. Voici du reste ce qui en advint. Eppendor porta plainte contre Érasme devant les magistrats de Bâle, et, outre la rétractation de l'écrit dirigé contre lui, il demanda qu'Érasme lui dédiât un livre, et, pour réparer l'injure qu*il lui avait faite, donnât aux pauvres trois cents ducats. Âpres bien des pourparlers, la paix se fit aux conditions Imposées par Eppendorf, paix men-
* Bayle> art. Émshi.
teuse comme toutes les paix de ce genre, car les hostilités recommencèrent bientôt.
Peu de plaignants semblent, à cette époque, avoir imité Eppendorf, et réclamé de leurs adversaires une indemnité en argent, ce dont ne se font pas faute aujoui^'hui les personnes diffamées ou prétendant Tètre. Bayle approuve fort cette méthode, et elle pouvait être très*bonne dans un temps où les gens de lettres ne se servaient que de la plume.
- «r Voilà, dit-il, un remède très-efficace contre la bile de quantité d*écrivains. Ils sont et plus querelleurs et plus difficiles à réconcilier que les gens de guerre. C'est, dît-on, parce que, les gens de guerre vidant leurs disputes Tépée à la main, il y va de la vie; mais les auteurs qui se querellent ne s'exposent pas à verser leur sang, il ne leur en coûte que du papier et de Tencre. S'ils exposaient leur peau à la pointe d'une épée comme à la pointe d'une plume, ils seraient plus pacifiques. Disons aussi que, si leur bourse encourait quelque danger pour chaque injure qu'ils diraient, leur style serait plus honnête. Il doit être permis aux auteurs de se critiqiier les uns les autres à Tégard de l'érudition ou d*un faux raisonnement; les juges civils n'ont rien à voir làdessus. Mais il serait à souhaiter qu'ils exerçassent la rigueur des lois par des amendes pécuniaires pour le moins contre les auteurs qui attaquent leur prochain et qui le chargent d'injures à d'autres égards. Gela bannirait des livres une infinité de phrases diffamatoires, et introduirait la modération dans les procès du Parnasse, où elle est fort peu connue. »
Ph. Pareus, grammairien allemand, ayant publié plusieurs travaux sur Plante, qui était son auteur fayori, fut attaqué par Gruter. 11 lui répliqua en 1620, et Dieu sait toutes les injures qu'ils vomirent l'un contre Taa-
tre pendant longues années. I^e jésuite Jacques Gretser a compté jusqu'à cent Irente-six injures dans un des livres de Gruter. Pareus, qui y est traité d'âne, de mulet, de verrat, de bélier, de bouc, de porc, àeslej^oreus, etc., se serait cru déshonoré s'il était demeuré en reste avec son ennemi, et il lui répondit dans les mêmes termes.
Un autre jésuite» suivant 1 exemple de Gretser, publia un livre qui contenait uniquement les injures que deux théologiens protestants, Voetius- et Desmarest, avaient écrites, pendant trente années, lun contre l'autre, à propos d'une confrérie de la Vierge établie à Bois-le-Duc ; il en concluait que, « quand même les deux tiers des accusations seraient fausses de part et d'autre, l'autre tiers, étant véritable, rendait ces deux écrivains dignes de punition corporelle. »
Deux philosophes italiens du seizième siècle, Mazzoni et Patrizzi, unis par l'amitié, se prirent de querelle à propos d'un certain Sosita, poète grec tout à fait inconnu II s'agissait de savoir si Sosita était d'Alexandrie, de Syracuse ou d'Athènes, s'il y avait eu un ou plusieurs poètes de ce nom, etc. Après avoir répandu, l'un contre l'autre, des flots d'encre et de bile, les deux adversaires, qui s'étaient brouillés, finirent par prétendre qu'ils étaient tombés d'accord, bien que toutes les questions qu'ils s'étaient posées fussent restées aussi indécises qu'auparavant.
Ce n'était pas seulement en.latin que les savants s'injuriaient, car voici le titre d'un pamphlet de Doni contre l'Arétin : Terremoto del Doni florentino e la rovina di un gran colosso bestiale, Aniichristo délia nostra etâ, Pietro Aretino, Padoue, 1554, in-4.
L'inquisition ayant défendu à l'écrivain portugais Macedo (mort en 1691) et au célèbre critique italien Noris de continuer une discussion qu'ils avalent entreprise
ou sujet du titre de quelques livres de saint Augustin, Macedo envoya à Iforis un cartel semblable à cenx ûef> anciens chevaliers, et lui assigna Bologne pour le lieu du combat, en champ clos ou (5uverL Leti a inséré cette pièce bizarre dans son Italia régnante.
On trouve un défi semblable dans Thistoire des querelles scientifiques. Le mathématicien italien Tarlaglia (mort en 1557) ayant communiqué à L'ardan la décou* verte de la solution des équations cubiques, et celui-ci se Tétant appropriée, une querelle très-vive s'éleva entre eux. Après s'être provoqués par des problèmes, ils s'envoyèrent des cartels, dans l'un desquels Tartaglia menaçait Cardan et son disciple Ferrari de leur laver lu tête ensemble et d'un seul coup, ce que ne saurait faire aucun barbier (Vltalie. Malgré son désir de se mesurer avec le mattre, il dut se contenter de combattre l'élève; la lutte eut lieu en 1549, dans l'église de Santa Maria del GiardinOt à Milan, et la thèse fut discutée en présence d'un grand nombre de spectateurs. La faveur que les juges montrèrent à Tartaglia excita de si violents murmures dans l'assemblée, que Ton fut obligé d'interrompre la séance, et Tarlaglia, craignant la partialit*'* du public, s'enfuit secrètement de Milan.
Pellegrini ayant, dans un dialogue, mis le Tasse audessus' de l'Arioste, ce jugement souleva contre l'auteur de la Jérusalem délivrée une dispute â laquelle prirent part les plus célèbres littérateurs de' l'Italie. Le Tasse, accusé d'avoir insulté la nation florentine dans le dialogue intitulé : Gon%aga primo, o del piacere onesto, s'adressa, pour obtenir justice, à l'Académie de la Crusca, qui se montra encore plus injuste envers lui que l'Académio française envers Corneille. Elle osa décider que la Jérusalem délivrée notait qu'une lourde et froide compilation, d'un style inégal et barbare, et ne rachetait par
aucune beauté ses innombrables défauts. Cette injustice fut réparée seulement à la fin du dix-septième siècle, lorsque rAcadémie, dans la troisième édition de son Dictionnaire, publiée à Florence en 1691, admit pour la première fois le Tasse au nombre des auteurs classiques.
L'une des plus célèbres querelles in dix-septième siècle, est celle àes Uranistes et des Jobelins. C'est le nom que Ton donna à deux cabales qui s'étaient formées à la cour à l'occasion du sonnet iïUranie par Voiture, et du sonnet de Job par Benserade. La duchesse de Longueville, les marquises de Montausier et de Sablé étaient à la tête des partisans de Voiture, tandis que le prince de Conti était le chef des jobelins.
Malgré le jugement de ce dernier, qui avait essayé de concilier les deux partis, en disant : l'un (le sonnet de Voiture)
L'un est plus grand, plus élevé, Mais je voudrais avoir fait l'autre.
la querelle s'échauffait de plus en plus, lorsqu'un mot de mademoiselle Roche du Maine vint y mettre fin. Gomme on lui demandait à laquelle des deux pièces elle donnait la préférence, elle s'écria, soit par étourderie, soit par bêtise : « Je me déclare pour Tobie, » jugement que le public sensé adopta avec empressement. Voici, du reste, les deux sonnets, qui nous semblent aujourd'hui mériter bien peu l'engouement qu'ils ont excité :
Il faut finir mes joura en l'amour d'Uranie, L'absence ni le temps pe m'en s luraient guérir, Et je ne vois plus rien qui me pût secourir, Ki qui sût rappeler ma liberté bannie.
Dès longtemps je connais sa rigueur infinie ; Mais, pensant aux beautés.pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre, et, content de mourir, Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.
Quelquefois ma raison, par de faibles discours, M'excite â la rcYolte et me promet secours; Mais, lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle.
Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants Elle dit qu'Uranie est seule aimable el belle. Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.
Job, de mille tourments atteint, Vous rendra sa douleur connue ; Mais raisonnablement il craint Que TOUS n'en soyez pas émue.
Vous verrez sa misère nue,
Il s'est lui-même ici dépeint ;
Aocoutumeat-vous à la vue
D'un homme qui soutTre et se plaint.
Quoiqu'il eût d'extrêmes souffrances, L'on voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla :
Il eut des peines incroyables.
Il s'en plaignit, il en parla; J'en connais de plus misérables.
Peu de temps après, il s'éleva une nouvelle guerre au suJBt du mérite générai des œuvres de Voiture, qui avait été vivement critiqué dans une'dissertion latine de Thomas de Girac. Gostar prit la défense de son ami Voiture, et il en résulta une foule d'écrits de part et d'autre. Cette querelle eut un grand retentissement dans toute )a France, et Ton trouve à ce sujet, dans la Défense de Co»tar, un passage curieux : « Sans mentir, dit-il, en parlant de Girac, un homme de cette humeur est bien sujet à se faire battre (j'entends à coups de langue et â coups de plume), car nous ne vivons plus en un siècle si lioen-
eieux que Tétait celui de ces jeunes Romains de condition, qui se promenaient par les rues tout le long du jour, cachant sous leur robe de longs fouets pour châtier rinsolence de ceux qui n'approuvaient pas le poëte Lucilius, s'ils étaient si malheureux que de se rencontrer en leur chemin. Néanmoins M. de Girac pourrait bien s'attirer quelque logement de gendarme, s'il passait des troupes par TÂngoumois; et je m'étonne que lui, qui ne néglige pas trop ses intérêts et qui songe à ses affaires, ne se souvienne plus du capitaine qui lui dit, il y a deux ou trois ans : < En considération de M. le marquis de • Nontausier, j'empêcherai ma compagnie d'aller chez « vous : c'est un seigneur à qui je dois tout; mais c'est « â la charge qu'à l'avenir il ne vous arrivera plus d*é- « crire contre Voiture. »
Depuis Nestor, qui regrettait si amèrement le bon vieux temps, il s'est trouvé à chaque siècle des hommes qui, regardant dédaigneusement le temps présent, se sont tournés avec amour et regret vers le passé. Horace, dans son épttre à Auguste, se plaint de cette manie qui assimilait les auteurs aux vins, et les faisait trouver d'autant meilleurs qu'ils étaient plus vieux. « Est-ce amour, s'écrie-t-il, ou enthousiasme pour ces génies éclipsés? Non, c'est colère contre les vivants, c'est noire envie contré nous et nos œuvres. Si les Grecs avaient eu cette Borreur du nouveau, où serait aujourd'hui la véritable antiquité? où seraient aujourd'hui les écrits que se passe de main en main la foule des lecteurs'? » Pline le Jeune, dans une de ses lettres (liv. VI, iett. 21), s'exprime en termes analogues : « J'admire les anciens, mais je ne € suis pas de ceux qui méprisent les modernes. Je ne « puis croire que la nature épuisée et devenue stérile ne c produise plus rien de bon. »
* Liv. II, ép. I. —Traduction de beoUettion Dubochet.
Au dix-septième siècle, cette questioû/fort oiseuse au fond, de la supériorité des anciens sur les modernes, fut agitée en France, et y excita de vives discussions. La querelle fut commencée par Tauteur du ridicule poëme de CtoviSj Desmarets, qui soutenait dans ses écrits qu'il avait laissé bien loin derrière lui les poètes de Tantiquité. Mais les débats ne devinrent un peu animés que lors de la publication du Siècle de Louis XIV, poème où Charles Perrault avait manifesté le désir de rabaisser Tantiquité. Racine ne vit d'abord dans cette opinion qu'un jeu d'esprit, et complimenta lauteur sur fe manière dont il avait soutenu un paradoxe ingénieux; mais Perrault, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, publia le Parallèle des anciens et des modernes, Paris, 1688-1696, 4 vol. in-12, ouvrage qui causa un grand scandale, et souleva contre Fauteur ceux-là mêmes qu'il aurait pu, avec un peu d'habileté, rattacher à sa cause. « S'il avait eu plus de connaissance littéraire et moins de passion, dit Laharpe, il pouvait soutenir très-raisonnablement une partie de sa proposition, et par des faits qui ne souffraient pas de réplique. Il pouvait opposer avec avantage à Euripide et Sophocle, Corneille et Racine*, qui certaineraçnt ont porté plus loin Fart de la tragédie; et à tous les comiques du monde, Molière qui les a effacés tous, comme la Fontaine a laissé loin de lui tous les fabulistes, t Malheureusement Perrault ne montra que de la maladresse. Au lieu de Racine, Boileau, la Fontaine, etc., c'étaient Chapelain, Scudéri, Saint-Amant, qu'il proposait comme dignes émules de l'antiquité. Il eut pour adversaires tous les grands écrivains de son siècle, et ne
* On sait que Boileau, qui fut l'un des adversaires les plus acharnés de Perrault, 3Tail dit lui-même en pariant de Racine :
Il lui resauieiter Sophoela en «et ëcriti, 8urfQê$0r Euripide et balancer Cernaille.
QUERELLES LITTÉRAIRES. r>9ô
rallia guère à son opinion que Saint-Évremont, la Motte et Fontenelle. Ce dernier s'exprime ainsi dans sa Digressnon sur les anciens et les modernes :
« Toute la question de la prééminence entre les anciens et les modernes, étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands.que ceux d'aujourd*hui. En cas qu'ils laient été, Homère, Platon, Démosr thènes, ne peuvent être égalés dans ces derniers siècles; mais, si nos arbres sont aussi grands que ceux d'autrefois, "nous pouvons égaler Homère, Platon et Oémosthènes. »
Voltaire a fait sur ce passage de Fontenelle les obser* vations suivantes : « Avec la permission de cet illustre académicien, dit-il. ce n'est point là du tout l'état de la question. Il ne s'agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d'aussi grands génies et d'aussi bons ouvrages que ceux de l'antiquité grecque et latine; maiï^ de savoir si nous eu avons eu en effet. Il n'est pas impossible» sans doute, qu'il y ait d'aussi grands cbènes dans la forêt de Cha*ntilly que da'ns celle de Dodone; mais, supposé que les cbênes de Dodone eussent parlé, il serait très-clair qu'ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais... Il se pourrait que la nature eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propre que la Westphalie et le Limousin a former certains génies. 11 se pourrait bien encore que le gouvernement d'Athènes, en secondant le climat, élit mis dans la tête de Démosthènes quelque chose que l'air de Clam.ar et de la Grenouillère, et le gouvernement de Richelieu, ne mirent point dans la tète d'Omer Talon et de Jérôme Bignon^ •
* DieiimMtre philoiophique, art. ancikni ei modemis. '
Les querelles littéraires du dix-huitième siècle furent aussi vives et aussi nombreuses qu'aux siècles précédents. Les jésuites suitout y prirent une grande part. Aussi un biographe italien, Fabroni, se trouvant en discussion avec eux, et faisant allusion à Tesprit de corps qui leur a toujours donné tant de force, les comparait à un troupeau de porcs, c Lorsque vous en avez blessé un, disait-il, ils fondent tous ensemble sur vous. »
A la fin du dix-huitième siècle et dans les premières années du dix-neuvième, il s'éleva une discussion assez curieuse au sujet de Toriginalité de 6il Blas. Voltaire, qui avait eu fort à se plaindre de Lesage, lui a consacré, dans le Siècle de Louis XIV, les trois lignes que voici : « Son roman de 6il Blas est demeuré, parce qu'U y a du naturel. Il est entièrement pris du roman espagnol intitulé : La vidad de lo escudeno dom Marcos d'Obrego, » Plus tard, questionné à ce propos par François de Neufchâteau, il lui répondit tenir le fait du géographe Bruzen de* la Martinière, qui connaissait trèsbien la littérature espagnole. Et, en effet, le Nouveau portefeuille, ouvrage posthume de Bruzen, contient la phrase suivante, qui est loin toutefois d'être aussi catégorique que celle de Voltaire, c C'est la manière de le Sage d'embellir extrêmement tout ce qu'il emprunte aux Espagnols, il en a usé ainsi envers Gil Blas, dont il a fait un chef-d'œuvre inimitable. »
L'assertion si injuste de Voltaire ne paraissait pas avoir beaucoup ému les admirateurs de l'auteur de Turcaret, quand, à la fin du dernier siècle, un jésuite espagnol, le père Isla, auteur d'un roman assez piquant, Fray Gerundio ' (frère Gérondif), émit l'opinion que Gil Blas n'était qu'une traduction à peine modifiée, non
^ B'utoria del famoso predicador frêy Gerundio de CampaMs^ Madrùl, 1758, trad. en français par Cardini, Lyon, 1822.
pas da roman cité par Voltaire, mais d'an manuscrit espagnol inédit et inconnu. Ce manuscrit, le Sage l'aurait acquis lors d'un voyage en Espagne, voyage qu'il n*a jamais fait. Aussi, pour rendre à sa patrie un bien qu'on lui avait si indignement dérobé, le bon père donna du roman français une traduction espagnole, dont la première édition parut à Valence en 1788 '. Son succès fut prodigieux au delà des Pyrénées, et le système du jésuite y fut adopté avec enthousiasme. En France, je crois qu'on n'y fit pas grande attention jusqu'au moment où le comte François de Neufchâteau publia, en 1819, en tête d'uneédition de Gil Blas, un Discours préliminaire, contenant une réfutation péremptoire des prétentions du père Isia» qui reposaient uniquement sur des hypothèses inadmissibles.
Le gant fut relevé par un savant espagnol qui habitait alors Paris, M. Llorente, bien connu par son Histoire critique de rinquisition. Après avoir saisi de la question l'Académie française, à laquelle, le 20 mai 1820, il fit présenter son travail, auquel F. de Neufchâteau répondit en 1822, il publia la même année un volume intitulé : Observations critiques sur te roman de Gil Blas de Santillane. On y fait voir que le roman de Gil Blas n'est pas un ouvrage original, mais un démembrement des Aventures du baclielier de SalamanquCy manuscrit espagnol alors inédit» que M. le Sage dépouilla des parties les plus précieuses. — Paris, imprimerie de Moreau, 510 pages jn-8.
Cet écrit, que l'on eut raison de laisser sans réplique, termina la querelle, et je dois dire que, sur bien des points, les deux adversaires s'étaient montrés de la même force, ou, si Ton aime mieux, de la même faiblesse.
* Elle est intitulée : Aventurât de Gil Blat de SaniHUina robadas a t*pnfUy y adoptodas en Francia por le Sage. 4 vol. iD-4.
396 CUKIOSITËS LITTERAIRES.
La question vient d'être examinée de nouveau, il y a quelques mois, par un professeur de runiversité de Berlin, M. G. F. Franceson, dans une intéressante brochure publiée en Allemagne sous le titre de : Essai ^ur la question de roriginalité de Gil Blas ou Nouvelles oh' servations C7itique$ sur ce rotnan. L'auteur commence par dire quelques mots du père Isla, puis il analyse curieusement le long et ennuyeux factum de Llorente, el n'a pas grand*peine à en faire justice ; cette réfutation ne sera pas inutile en Allemagne et en Angleterre, où de temps en temps on met encore en avant le prétenda plagiat de le Sage.
Nous signalerons encore les démêlés de Paul-Louis et Ciampdei au sujet du manuscrit de Longus, conservé à la bibiiolhèque de Florence, et enfin la célèbre guerre des romantiques et des classiques. On sait quelle ridicule exagération y apportèrent les ultra des deux partis, et Voltaire leur aurait certainement appliqué la dure qualification qu'il donnait aux querelles du même genre : sottise des deux parts.
Au moyen âge on prêchait tantôt en latin, tantôt en langue vulgaire. Pierre de Limoges, écrivain du treizième siècle, raconte que, la fête de saint Jean-Baptiste, tombant le cinquième dimanche après la Pdntecôte, un prêtre nommé Barthélémy prêcha en langue latine le panégyrique du saint, et un sermon du dimanche m vu(-
gan. « 11 subsiste des restes de ces prédicatiui» en idiome populaire, datis un manuscrit légué en 1260 à la Sorbonne par ce même Pierre de Limoges. Le mélange du lalin et du français en un même sermon se fait voir dès l'année 1262. « Demoniacum matrem sanavit, et tune lo muz parle, lo poples s'en maravilhet^ , » Sous Philif^ le Hardi» et avant k canonisation de Louis IX, Giles d'Orléans, prêchant dans la chapelle royale, s'exprimait en ces termes : « Predicalores tenentur ramenlevoir (se rappeler) statu m Ecclesise*. »
L'abbé de la Rue, dans le tome XIII de son Archœohgia, raconte qu'il fut très-étonné de trouver dans un sermon sur la Vierge, composé par Etienne de Langton, archevêque de Cantorbéry, mort en 1228, la stance suivante ;
Bêle Aliz matia leva, Sud cors vesti et para^ £nz un vergiei* s'en entra Gink flurettes y' trura ; Un chapelet fet en a De bel rose flurie Pur Deu trahez vus en là, Vus ki ne amez mie.
L'orateur applique chacun de ces vers i la mère du Sauveur, et eu tire une explication mystique. La Vierge, dit-U,
Geste est la bêle Aliz,
Geste est la Sur, c'este esl le lis.
Ce fait d'un prélat anglais se servant de la langue française dans un sermon qui dut être prononcé devant un public anglais, est digne d'être remarqué; mais on
* U muet parle, le peuple s^n émerveille.
« HiëloirelUtérûiredela Frmue, tome XVt, p. iôS.
Jioo CURIOSITÉS littérâire;s.
rencontre plus d'un exemple de ce genre. Saint Bernard, en 1146, alla prêcher en Allemagne, et sa réputation attira sur ses pas une foule immense; bien qu'il prêchât en latin, le feu de son élocution, Téloquencé de ses gestes, au dire de son compagnon Geoffroy de Clairvaux, impressionnaient si vivement ses auditeurs, qui ne pouvaient comprendre ces paroles, qu'ils rînterrompaient en pleurant, et s^écriaient en se frappant la poitrine :c Christ uns genade ! Die Heiligen aile helfen uns ! Que Dieu nous fasse grâce! que tous les saints nous soient en aide ! > Un chroniqueur du treizième siècle, Jacques de Vitry, nous a laissé sur Tun des plus célèbres prédicateui^ de cette époque. Foulques de Neuilly, des détails fort curieux qui peuvent faire juger de Tinfluence immense que la parole d'un homme éloquent exerçait sur les masses, fil enflammait tellement, dit l'historien des croisades, tous les peuples par ses paroles peu nombreuses et simples, et non-seulement les plus petits, mais même les rois et les princes» que nul n'osait ou ne pouvait lui résister. Ils accouraient donc en grande foule des pays éloignés pour Tentendre et voir les miracles que le Seigneur opérait par lui... Ceux qui pouvaient déchirer et conserver la moindre petite portion de ses vêtements s'estimaient heureux. Aussi, comme on recherchait beaucoup ses vêtements, et la multitude des peuples les arrachait sans cesse, presque tous les jours il était obligé d'avoir une nouvelle soutane. Et, comme habituellement la foule le pressait d'une manière intolérable, il frappait fortement les importunsd'un bâton qu'il tenait à la main, et les éloignait de lui pour ne pas être étouffé par ceux qui désiraient le toucher. Et, bien qu'il blessât quelquefois ceux qu'il frappait, ceux-ci cependant n'en étaient point offensés et n'en murmuraient point, mais dans l'excès de leur dévotion et dans la fermeté de leur foi, ils
baisaient leur propre sang, comme étant sanctifié par fhomme de Dieu. Un certain jour, comme un homme déchirait trop violemment sa soutane, il parla à la foule, disant : « Gardez-.vous de déchirer mes vêtements qui ne sont pas bénis : mais je vais bénir la robe de cet homme. & Alors il fit le signe de la croix, et aussitôt le peuple déchira en mille pièces la robe de cet homme, et chacun en conserva un petit morceau.
« Les prêtres impudiques et leurs concubines, qu'il appelait les juments du diable, il les poursuivait de vives réprimandes et de tant de malédictions, qu'il les couvrait d'une excessive confusion, montrant du doigt tous ceux qui se conduisaient ainsi, et criant après eux, en sorte que presque toutes les servantes de cette espèce abandonnèrent leurs prêtres. Une certaine femme noble, habitant dans un village qu'elle possédait, avertit à plusieurs reprises un prêtre d'avoir à quitter sa concubine • celui-ci s'y refusa. Alors Foulques, ordonnant de conduire auprès de lui la concubine du prêtre, lui fit faire une large tonsure,, et lui dit : « Puisque tu ne veux pas quitter le prêtre, je veux l'ordonner en prêtresse*. »
Du reste, ces prédicateurs qui savaient comme Foulques assembler la foule autour d'eux, parvenaient facilement â s'enrichir, grâce en partie aux collectes qui d'ordinaire- accompagnaient chaque prédication. Le plus éloquent des disciples de Foulques, maître Pierre de Roussi, «qui prêchait la pauvreté, dit Jacques de Vitry se gorgea de richesses et de revenus par l'effet de ses prédications, mais à cause de cela il rendait son enseignement méprisable. » Foulques lui-même, ayant fait de nombreuses collectes sous le prétexte réel ou supposé de les distribuer aux pauvres croisés, « par un secret
402 CURIOSITÉS UTTÉRAJRES.
jugement de Dieu, dès ce momeiît son aatoriléel sa prédication commencèrent à diminuer beaucoup parmi les hommes; et à mesure que son argent allait croissant, on voyait décroître la crainte et le respect qu'il avait inspirés, p
Le canon neuvième d'un concile tenu à Rouen, en 121 4, chercha, et probablement en vain, à remédier aux abus qui résultaientde la prédication que les prêtres exerçaient à prix d'argent. On voyait même des laïques s'adonner à un métier aussi lucratif, et venir s'offrir dans les villes et les campagnes pour remplacer dans cette fonction, « moyennant un salaire, les prêtres' que leur 'ignorance rendait incapables de prononcer un sermon. Il s'établissait ainsi des compagnies de prédicateurs laïques qui affermaient, â Tannée, tous les sermons d'une paroisse, d'un diocèse ou d'une province, s'engageant à prêcher eux-mêmes ou à fournir des prédicateurs.
Les évêques autrefois étaient obligés de prêcher euxmêmes, et il se conserva longtemps! dans plusieurs églises de France des traces de cet antique usage. Les statuts du diocèse de Rouen enjoignaient â l'évêque de cette ville de prêcher certains jours de l'année, comme le premier dimanche de carême, etc. Au dix-septième siècle, unévêque ayant requis du chapitre la suppression de ce statut, le chapitre s*y refusa en disant que» si cela ne se faisait plus, au moins cela se devait faire» et quMl était bon d'en avertir les évêques.
Dans certaines abbayes les abbés devaient prêcher â certains jours. Un ancien statut de l'ordre de Ctteaux ordonnait aux abbés de prêcher tous les dimanches de l'année, excepté celui de la Trinité, propter difficultatem materix.
Jusqu'au dix-septième siècle, rien ne fut plus grotesque et plus ridicule que le style des prédicateurs. Nous
allons, pour en faire juge le lecteur, donner un extrait de quelques sermons des orateurs les plus célèbres.
Gabriel Barletta, dominicain du quinzième siècle, dans un sermon prêché le jour de la Résurrection, agite la question de savoir qui devait être l'ambassadeur de cette grande nouvelle à la sainte Vierge . « Adam dit à Jésus- Christ: C'est moi(wi/iû>?cwmèt7)... Jésus-Christ lui répond : Tu t'arrêterais peut-être en chemin pour manger des figues. Abel vint : Non, certainement, tu trouverais peutêtre Caln par le chemin, qui te tuerait; à Noé, Jésus- Christ dit : Tu aimes trop à boire ; à saint Jeàn-Baptiste: Tu as un habit tout velu ; au bon larron : Tu n'iras pas, car tu as les jambes rompues; enfin un ange fut envoyé, qui se mit à chanter : Regina cœli lœtare, resurrexit sicut dixit, alléluia, t
Au sermon du vendredi de la troisième semaine de carême, il se demande f comment la Samaritaine a pu reconnaître que Jésus-Christ était juif. Je réponds qu'elle a pu le reconnaître de trois manières : l'* à l'habit qu'il portait; 2** parce qu'il était Nazaréen ; 3** parce qu'il était circoncis, t
Dans le sermon de la Pentecôte, il rapporte une dispute entre le Père et le Saint-Esprit : « Le Fils dit à son Père : J'ai promis le Saint-Esprit à mes apôtres^ il est temps de tenir parole. Le Père dit : Je suis content, faites-le savoir au Saint-Esprit. Le Saint-Esprit s'informe comment le Fils a été traité, le Fils expose ses plaies. Le Saint-Esprit, touché de cet état affreux : Malheur à moi! s'écria-t-il, mais f irai dans une autre forme qu'ils n'oseront toucher, n
Le mardi de la Pentecôte, il donne le Pater, d'un prêtre qui prie avec distraction : c Notre Père qui êtes aux cieux ; Palefrenier, prépare mon cheval pour aller en ville; que votre nom soit sanctifié; Catherine I mettex
cette viande au feu; donnez-nous notre pain quotidien: Empêchez le chat d'aller au fromage ; pardonnez-nous nos offenses; Donnez au cheval du blanc-manger^, »
IMarini» évèquède Glandève» et confesseur du roi René, dans son sermon sur les péchés capitaux, dît, en parlant de la paresse, qu'un démon est chargé de noter tous les versets, mots ou syllabes que les religieux omettent ou ne prononcent pas distinctement dans leurs offices; il appelle ce démon Tintillus, quia tiulillum de psalmis et horis non potest emitli quin ah hoc daemone sciHbatur; et il ajoute que plusieurs saints religieux l'ont vu portant des feuilles très-remplies.
Dans un autre sermon, prêché le samedi de la Passion, il donna la description d*une méthode assez plaisante de prendre les singes *.
Les Sermones quadragesimales (i5I9), en style macaronique, de Ménot, co< délier français, dit Langue d'or. sont dignes de figurera côté de ceux de B^rletta. Prêchant un jour sur la parabole de TEnfant prodigue :
c Quand ce fol enfant et mal conseillé, dit-il, quando ille stultus puer et maie consultus habuit suam partem de hxreditate, non erat quxstio de portando eam iecum; ideo statim il en fait de la chiqua ille : il la fait priser, il la vend, et ponit la vente in suâ burgâ : quando ifidit tôt pecias argenti simuU vaîde gauisus est^ dixit ad se : Oho ! non manebitis sic sempW ! Incipit se réspicere : Et quomodo ' vos estis de tam bond domo, et éstis babillé comme un bélître ? Super hoc habebitur prôvisio : mittit adlquserendumf les drapiers, les grossiers et marchands de soie, et se fait accoutrer de pied en cap : il n^ avait que redire au service. Pannarios, grossarios, mercatores setarios et facit se indui de pede ad capum. Mhil erat
* MeMgigMj 1790, t. III, p. 6 et suiv.
< )laga»in eHcyelaptdiqMej mai 1813.
rKÉUlGATËUKS. 405
quod déesse t servitio. Quando vidit, émit sibi fmlchras ca^ iigas d'écarlate, bien tirées, la belle chemise froncée sur le collet, le pourpoint fringant de velours, la toque de Florence à chevçux peignés, » etc.
Dans un autre sermon, sur la Madeleine, il s'exprime ainsi : « Et ecce Magdalena se va dépouiller et prendre tant en chemises, et cxteris indumentis, les plus dissolus habillements que un quelqu'un fecerat ab xtate septem annoi'um. Habebat suas doniicellas juxlà se in apparatu mundano : habebat ses senteurs, aquas ad faciendum relucere faciem, ad atlrahendifm illum hominem (Jesum), et dicebat : Verè habebit cor durum, nisi eum attraham ad meum amorem. Et si deberem hypothéquer omnes meas hasredilates, nunquam redibo Jérusalem nisi colUhquio cum eo habito. Credalis quod visa dominatione ejus, et comitivâ. facta est sibi placet on a paré le siège cum panno aureo; et venit se presentare face à face son beau museau antè nosCrum redemptorem ad altrahendum eum à son plaisir. »
Le sermon du mercredi après le second dimanche de carême renferme les passages suivants : « Est una maquerella quse posuit ynultas pueltas au métier; ad malum ibit, elle s'en ira le grand galop ad omnes diabolos, Est^ ne totum ? Non, elle n'en aura pas si bon marché, non habebit tam bonum forum; sed omnes, quas incitavit ad malum, servient ei de bourrées et de cotrets pour lui chauffer les trente côtes. »
Le livre intitulé : Sèrmones dominicales, dormi secure, vulgo nuncupati, GoIognCi 1625, offre des échantillons du même genre.
Dans l'évangile de la tentation de Jésus-Christ, l'auteur introduit le diable, disant civilement à Jésus-Christ : I; • Passons au désert, nous y serons solitaires, et nous y prierons. » Et, après la victoire de Jésus-Christ, la sainte
Vierge lui envoie le dîner qu'elle avait préparé pour elle, des choux, un brouet, des épinards, et peut-être des sardines. Virgo misil prandium quod pro se paraverat, ut eaulas vel brodiunit ùt spinachiû et forte sardineta.
Au jour des Cendres, il dispense du jeûne ceux qui voyagent à pied par nécessité; mais il y condamne les cavaliers, il permet pourtant à la mule et au cheval de prendre leur nourriture sans péché : EquUantes autem non excusanlur; equus et mulapotent coenare^ sed non vos sine peçcato.
Le premier livre où il soit fait mention de Téloquence tousseuse est le Sermon prêché^ le cinquième dimanche de carême y en la ville de Bruges, Tan 1500, parle célèbre Olivier Maillard . On y trouve marquésen marge, pardes /icm! hem ! les endroits du sermon où il était de la bienséance, bu même du devoir du prédicateur de tousser. Une édition des sermons de ce prédicateur a été donnée par Grapelet.
Musso, évêque de Bitonto, mort en 1574, au commencement d'un sermon sur le Magnificat, invoqua la Vierge par ces paroles de Térehce : c Lucina, Lucina, fer opem, »
« A cette époque, en effet, comme Ta fort bien dit la Bruyère, le sacré et le profane ne se quittaient point, ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire : saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement. Les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères : on parlait latin, et longtemps, devant des femmes et des marguilliers, on a parlé grec. Il fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage; le texte est encore latin, tout le discours est français, l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir aujourd'hui très-peu de chose pour bien prêcher. •
Le premier sermon prêché en français en Provence, où jusqu'alors ou n'avait prêché qu'en latin, fut Toraison
PREDICATEURS. 407
funèbre de Henri IV, prononcée en 1615, à Avignon, par Doni d'Attichi.
Claude de Lingendes, Tun des plus célèbres prédicateurs du dix-septième siècle, composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français. « Mais, a dit un de ses contemporains, il ne pensait qu'à la force du raisonnement, à la véhémence des passions et la grandeur des figures; et il était de Tavis de cet ancien qui tenait qu'un discours était fait lorsqu'il n'y avait plus que les paroles à trouver. »
Tycho-Brahé, voyant à quels écarts d'imagination se laissaient entraîner les prédicateurs de son temps, souhaitait qu'ils apprissent les mathématiques, afin de mettre plus de logique dans leurs raisonnements, et de se débarrasser des subtilités et des vaines discussions. Un autre géomètre, le P. Mersenne, invitait les orateurs sacrés à orner leurs discours de traits et de textes tirés des sections coniques.
Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, le genre de prêcher critiqué par la Bruyère ne trouva guère que des admirateurs, et l'on courait en fouie aux sermons du petit père André, dont tous les recueils d'anecdotes racontent les facéties. Voici le jugement porté par un critique grave sur Théophile Raynaud, Tun des plus savants jésuites du dix-septième siècle : • Le cinquième traité de son volume intitulé Marialia, dit Gallois, peut faire voir la grande érudition et la fécondité de Fesprit de cet auteur. Car. ayant à prêcher sur les sept antiennes solennelles que l'Église chante avant la fête de Noël, et qui commencent par un 0, il ne prit que cette seule lettre pour le sujet de ses sermons, et. dans la stérilité de ce sujet il trouve une infinité de belles choses dont est composé ce traité *. »
* Jannmt du 8â9mUs, U man 1067.
40j CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
Le même prédicateur fit uo jour un sermon sur les nez, et passa en revue celui de la Vierge, celui de Jésus-Christ, etc. '
Quelque bizarre que fût le genre d'éloquence alors a la jnode, certains prédicateurs n'en produisaient pas ^ moins de grands effets sur leur auditoire.
Philippe de Narni, capucin. italien, sous le pontificat de Grégoire XV, « ayant, raconle Balzac dans son sixième Discours, prêché un jour à Rome de Tobligation de la résidence, fit tant de peur à trente ou quarante évêques qui Técoutaient, qu'ils s'enfuirent tous dès le lendemain en leurs diocèses. Une autre fois, la conversion d'une ville fut le succès d'un de ses carêmes, et il fut compté, la semaine sainte, qu'il s'était vendu pour deux mille écus de cordes à faire des disciplines, quoique ce ne soit pas une marchandise qui soit fort chère. j> ,
Plusieurs auteurs, entre autres la Bruyère, oût fait un parallèle de l'avocat et du prédicateur, et Bayle, dans l'article Âccius de son Dictionnaire, a écrit les lignes suivantes :
« Je connais^ ditriU:un homme d'esprit qui' employa la jraison suivante pour détourner son fils de l'étude de la jurisprudence, et pour Tencourager à l'étude de la théologie.: a Quoi de plus commode, lui disait-il, que de parler devant des gens qui ne vous contredisent pas? C'est 1 avantage des prédicateurs : et quoi de .plus incommode que d'être obligé à entendre, dès que vous aurez cessé de parler, un homme qui vous réfute^ et qui vous fait rendre compte, sans quartier, de tout ce que vous avez dit? C'est la condition d'un avocat. »*
11 s était introduit, dès les premiers sièdes du christianisme, une singulière coutume qui, des représentations théâtrales chez les anciens, était passée dans lesassem-
blées chrétiennes. On applaudissait Févêque, lorsqn'ilprêchait, avec des trépignements et un bruit peu convenable pour la sainteté du lieu. On voit, d'après plusieurs passages de saint Chrysostome, que ce Père avait songé à mettre, par un règlement, un terme à cet abus, qui subsista encore bie'n longtemps ^ En 1782, Tabbé Boulogne ayant prononcé, dans l'église de l'Oratoire, le panégyrique de Saint-Louis, le public Tinterrompil plusieurs fois par de bruyants applaudissements comme il aurait fait au théâtre.
Saint Ghrysostome, du reste, en blâmant vivement les applaudissements donnés dans les églises, ne faisait que reproduire les arguments des sages de Tantiquité contre le même usage, qui s'était établi dans les cours de philosophie, car on lit dans Âulu-Gelle ces paroles remarquables :
c Lorsqu'un philosophe, disait le philosophe Musonius, exhorte, avertit, conseille, blâme ou donne une leçon quelconque de morale ; si ses auditeurs lui jettent à la tête, de toute la force de leurs poumons, des louanges banales et vulgaires; s'ils poussent des cris; si, ravis des grâces de son style, de l'harmonie de ses expressions, des chutes cadencées de ses périodes, ils s agitent et gesticulent avec transport, alors soyez persuadé que l'orateur ,et ses auditeurs perdent leur temps, et qu'il n'y a pas là un philosophe qui enseigne leurs âmes, mais un joueur de flûte qui amuse les oreilles '. »
La Bruyère, dans le chapitre qu'il a consacré à la chaire, a critiqué, d'une manière fort juste, les sentiments qui animaient la plupart de ceux qui allaient écouter les sermons des prédicateurs en renom, et ses
* Toyei le traité de Ferrari, de Yiterum âcelimalUmibug et pUiuiM, 627,iD-4.
* Aulu-Gdle, VuUs aUiquet, 1. V, c. i.
410 CURIOSITÉS LITTÉRAIKES.
réflexions peuvent très-bien s'appliquer à cette mode, un peu passée aujourd'hui, qui, il y a quelques années, faisait courir en foule, â certaines églises, les néo^calholiques. « L'oisiveté des femmes, dit-il, et Thabitude qu'ont les hommes de les courir partout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné... Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique, qui en est Fâme, ne s*y remarque plus; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par les longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte ; c'est une sorte d'amusement entre mille autres, c'est un jeu où il y a de rémulation et des parieurs. L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel, et en présence des mystères. Celui qui écoute s'établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. L'oraleur platt aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir. »
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