DES VERS FIGURÉS
Les vers figurés, c'est-à-dire offrant la représentation d'objets matériels, ont pour inventeur Simmias de Rhodes qui, selon Yossius, vivait sous PtoléméeLagide, vers 324 av. J.-C.
Outre les Ailes, YOEuf et la Hache de ce poète, Tantiquité nous a laissé les deux Autels de Dosiadas, la Syrinx de Théocrite, V Autel, \9iSyrinx et Y Orgue de Por^ phyrius. Nous empruntons les détails suivants à un excellent article que M. Boissonade a inséré dans le journal de V Empire (18 novembre 1807).
Les AiÀes de SÎKpmias sont composées chacune de six plumes ou de six vers choriambiques, qui diminuent graduellementde mesure, et parconséquent de longueur, selon leur position dans Taile, jusqu au dernier qui n^a que trois syllabes. Simmias a voulu que le sujet de son poëme eût quelque rapport avec sa forme. U y fait parler le dieu qui porte des ailes.
Il doit y avoir plus de mérite dans VOEufy car il y è plus de difficulté. Chaque bout est formé de petits vers qui s'allongent progressivement jusqu'au milieu. Ces vers sont de différents mètres, et l'auteur, qui n'y épargnait pas sa peine, a choisi les plus embarrassants et les moins ordinaires. Mais ce n'est pas tout : le poème lu de suite est absurde, inintelligible; c'est une énigme sans mot. Il faut, pour trouver une espèce de sens, aller du premierveré au dernier, du second à l'avant-dernier, du troisième à l'antépénultième, et^ ainsi de suite jusqu'aux deux vers du milieu. Un ancien scoliaste, découvert par Saumaise et publié par firunck» nous a fort heureusement dévoilé ce merveilleux artifice. La figure des vers en a décidé le sujet. C'est un œuf de rossignol dorien que le poète offre aux lecteurs. Mercure l'a pris sous les ailes de sa mèlre pour le donner aux hommes. Cette ingénieuse et claire allusion remplit les vingtdeux vers de cette bizarre composition.
La Hache est à deux côtés; les vers par leur diminution graduelle en expriment la figure: comme ceux de VOEuf il faut les renverser pour les comprendre. C'est le fabricateur du cheval de Troie, Epeus, qui parle. Simmias le suppose traçant une inscription sur sa hache qu'il consacre à Minerve. Malgré la gène rigoureuse que le poète s'était imposée, ses vers ne sont pas trop obscure et ne manquent même pas d'un certain éclat.
Le savant Italien Fortunio Liceti , mort en 1657 , a composé sur cette pièce une Encyclopédie publiée à Paris, 1635, in-4\
les Autels àe Dosiadas sont construits de vers inégaux; rien n'y manque : ni le foyer, ni les moulures, ni les bases élargies avec grâce ; le dessin est excellent, meil* ^eur surtout que la poésie. Les mètres choisis par le poète architecte sont difficiles et rares, les expressions
VEBS FIGURÉS. 17
énigmatiqueset obseures; et, pour surarott de difficulté,
/ le premier Autel est fait en acrostiche . Ge sont les Aatel^
mêmes qui parlent. Le premier déclare qu^il est un autel
poétique, il n^est jamais rougi parle sang des vielimes;
la fumée des parfums ne le noircit jamais. 11 n*est formé
ni d'or, ni d'argent, ni de cornes, commeoelui que Diane
> construisit autrefois. 11- est Touvrage des Muse» et des
', (jrâces. Les poëtes y peuvent venir sacrifier sans crain*-
' dre la morsuse de ce serpent affreux que cache un autre
autel dressé par Ja^n. Cet autel de Jason est figuré par
Tautre poème, et iJ ne parle pas arec moins d*éloquenoe
que le premier.
La Syrinx ou flûte de Pan , attribuée à Théocrite, est composée de dix tuyaux de dix vers chacun. Us décroissent graduellement et imitent avec assez d'exactitude la fonne de cet antique instrument. Le sujet est Théocrite consacrant au dieu Pan sa flûte pastoralp.
Au contraire des Çrecsqui s*oceuperent de ces futilités à Tépoque florissante de leur littérature, ce ne fut que dans les temps de décadence que les poètes latins s'y livrèrent.
Publius Optatianus Porphyrius, qui vivait sous Constantin , est Fauteur d*un recueil de vers tourmentés dans tous les sens, contonrnés de toutes les manières, où Ton remarque particulièrement un autel, une iyrinjr el un orgue. — L'autel est composé de vingt-quatre lambiquesde six pieds, et c'est seulement par le nombre croissant ou décroissant des lettres que le poète a donné à sa pièce la figure désirée. Il a adopté pour la syrjnx le vers hexamètre, et c'est également par la diminution successive du nombre des lettres qu'il a obtenu la dégradation des tuyaux.
VOrgue, le meilleur poème de Porphyrius, est composé de trois parties posées les unes sur les autres. — La partie
iS CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
inférieure a vingt-six vers ïambiques dimètres, tous de dix-huit lettres; elle représente le clavier. La seconde est formée d'un seul hexamètre, écrit transversalement en lettres majuscules : ce vers est censé servir de support aux vingt-six vers ou tuyaux de la troisième partie. — Ces tuyaux sont en hexamètres qui croissent successivement de hauteur par Taddition d'une lettre à chaque vers: le premier a vingt- quatre lettres.
si diviso jnetri limite Glio.
Le dernier en a cinquante :
Jamque métro et rhylhmis priestingere quidquid ubique est.
La forme de cette pièce offre quelque intérêt, car elle nous représente exactement la figure de Tancien orgue hydraulique.
Usités pendant le moyen âge, les vers figurés grecs ou latins ont été fort prisés au seizième et au dix-septième siècle.
Le lecteur curieux de ces puérilités trouvera de quoi se satisfaire dans VUrania de Bulthasar Bonifaccio, dans ]9iMelametrica deCaramuel, Rome; 1663, in-fol., et dans un volume grec et latin (Sylvae^ Dole, 1592, in-4o), composé en rhonneur de M. de Vergy, comte de Champlitte, et gouverneur de Franche-Comté*.
La littérature française possède aussi des vers figurés. Telle est ia prière que Rabelais fait adresser par Panurge a la dive bouteille * :
' On peut encore consulter les Amunemeuta philologiques de iM. G. i*eignot. — 1842, in-8*. Cet ouvrage renferme, dans la partie intitulée : Poétique curieuse^ des renseignements utilos dont nous avons proiltt*.
* Voy. Pantagruel, 1. V, cli. xi.iv.
VKRS FIGURÉS. 19
bouleille, Pleine toute De mystères, D'une aurcillc Je l'cscoute'; Ne diffères , lîUemotprotères, Auquel pend mon cueur.
En Ja tant divine h'qucur, Bacchus qui fut d'Inde vainqueur, , Tient toute vérité enclose.
Vin tant divin, loing de toi est forclose Toute mensonge et toute tromperie.
En joye soit l'aire de Noach close, Lequel de toy nous fit la temperie.
Sonne le beau mot, je t'en prye, Qui me doibt oster de misères.
Ainsi nu se perde une goutte D(^ loi, soit blanche ou soit vermiille.
bouleilic, Pleine toute De mystères D'une aureiUc " Je t'escoute ; Ne diffères.
Deux chapitres plus loin, on trouve encore un verre de la même façon.
On peut comparer à ces pièces les deux pièces suivantes de Panard :
Que mon Flacon Me semble bon!
Sans lui L'ennui SJe nuit, Me suit, Je sens Mes sens Mourants, Pesants.
Quand je le tiens, Dieux 1 que je suis bien !
Que son aspect est agréable 1 Que je fais cas de ces divins présents I C'est de son sein fécond, c'est de ses heureui flancs Que coule ce nectar si doux , si délectable , Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits. Cher objet de mes vœux , tu fais toute ma gloire ; Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bicnfsiiis 11 saura conserver la fidèle mémoire.
Ma muse, à te louer, se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille, Ma lyre, de ma voix accompagnant le son, Répétera cent fois cette aimable chanson:
Règne sans lin , ma charmante bouteille , Règne sans cesse, mon cher flacon.