‹ Curiosités médico-artistiques (volume 2)Chapitre 25 sur 26 · LES RÉSURRECTIONS · texte numérisé non relu

LES RÉSURRECTIONS

Après la mort, la résurrection. Celle de Lazare, un des miracles les plus frappants, ne pouvait laisser indifférents les artistes italiens qui retracèrent sur la toile tous les épisodes de la vie du Christ. La Résurreclion de Giotto est à coup sûr une des plus curieuses.

Le document nous montre comment on pratiquait l'ensevelissement. Le mor tétai t ficelé dans son suaire, presque comme une momie ; la tète elle-même était enveloppée. Seule la figure restait à découvert. Giotto nous a ainsi montré Lazare, d'unie maigreur eflrayante, ayant plutôt un aspect fantômal qu'humain. Nous n'insisterons pas sur la puissance de cette composition qui est une des meilleures du Dante de la peinture.

Sans vouloir entrer ici dans une controverse d'exégèse rappelons qu'on a tenté d expliquer le miracle de la résurrection par un phénomène dé mort apparente. Avant le Christ, un thaumaturge, Apollonius de Thyane avait aussi ressuscité un cadavre : un cortège funèbre suivait à Rome la voie Appienne, derrière le cercueil d'une vierge ; celle-ci, de ligne patricienne, venait d'être fauchée par la mort à la veille de son mariage. Un homme survient : « Déposez cette bière, dit-il, je veux arrêter les larmes que vous versez sur cette jeune fille». 11 touche le corps en prononçant des paroles inintelligibles, la jeune fille pousse un cri et se lève aussitôt, tel Alcesle ressuscilée par Hercule (4).

(1) G. Laurent, Félichisles el érolomanes. Vigol, éditeur.

Les historiens qui ont rapporté le fait se sont demandé si Apollonius n'avait pas aperçu quelque étincelle de vie chez la vierge en léthargie ou en état de mort apparente. C'est assez problable, et ce thaumaturge qui fut honoré à l'égal d'un dieu pour ses miracles et ses prophéties, nous parait avoir été surtout un malin qui avait pénétré quelques secrets de psycho-physiologie et les utilisait pour abuser ses contemporains. Et comme la renommée aux cent bouches amplifie toujours largement ces phénomènes mystérieux, on ne tarda pas à attribuer à une intervention miraculeuse la guérison d'une malade par la suggestion.

Revenons aux résurrections de Lazare : voici deux documents dus aux primitifs, un autre est de l'école moderne. Chacun d'eux est intéressant parce qu'ils nous donnent la conception exacte que l'artiste, et par conséquent ses contemporains, se faisaient de ce miracle, un de ceux qui ont le plus frappé les illustrateurs de la vie du Christ. Les deux primitifs ont représenté Lazare sortant de sou sépulcre, lequel était une bière en pierre. Le Nouveau Testament ajoute que ce sépulcre se trouvait dans une grotte : ce n'est pas précisément le décor qu'a choisi le miniaturiste des Heures du duc du Bcrrij.

Le tableau de Nicolas Froment, dont une réplique se trouve dans un tryptique des offices, est celui qui nous paraît le plus conforme à la tradition. Lazare a encore les pieds et les mains entourés de bandelettes et la tête couverte d'un voile suivant la coutume funèbre des Juifs du temps. Ce détail a été rarement observé par les iconographes de la Résurrection. Par contre, le mort rappelé à la vie ne présente pas du tout les signes nettement cadavériques qui devaient, aux yeux de Marthe et des apôtres, rendre le miracle plus éclatant et plus complet. Lazare semble se réveiller d'un profond sommeil, — même pas d'un cauchemar, — et semble tou* surpris de cette foule attentive à son lever. Mais précisément, c'est cette expression d'ingénuité et de naïveté peinte sur les physionomies de ces deux tableaux qui en fait tout

288 CURIOSITÉS MÉDICO-ÀRTISTigUES

le charme et toute la fraicheur : ils portent bien l'estampille des primitifs.

L'œuvre de Tanner est trailée à la. manière espagnole, roman-

La Résurrection de Lazare. (Les Très Riches Heures du duc de Rerry.)

tique, pourrait-on dire. Elle est remarquable par la simplicité du geste du Christ, ' vrai geste de Thaumaturge, et les figures tourmentées, déchirées de douleur ou figées de surprise des assistants.

Le mort est bien rigide, soulevé d'une pièce par la nuque, glacé dans son suaire. Ce tableau, s'il n'a aucune valeur documentaire,

Le Cosme. - Le Christ mort sur les genoux de sa mère.

est néanmoins poignant : il est profondément humain et son auteur a préféré fouler la tradition aux pieds, pour rechercher la vérlt '

eur a pieieic iuuk^i • - -i •

érité des attitudes et des expressions : peut-être eut-il raison.

Signalons enfin, puisque nous

avons abordé le chapitre de l'ico-

nographie funèbre, la très curieuse toile du peintre italien Cosimo

LES IMAGES DE LA MORT 291

Tura (Le Cosme), représentant le Christ mort. L'étude du cadavre est faite avec un réel souci de la documentation exacte, ce qui est rare chez les peintres du début de la Renaissance. Il est vrai que le Cosme passait pour un des meilleurs anatomistes de son temps. L'afTaissement du bassin entre les genoux maternels est bien traité, ainsi que le port de la tète, soutenue par la main de la Vierge. Peut-être pourrait-on noter une disproportion assez accentuée entre le volume du thorax et la gracilité des cuisses et des hanches : ce manque d'harmonie rappelle la manière des primitifs, auxquels le Cosme se rattache : il fait transition entre eux et la génération de Michel-Ange.

Le costume dont la Vierge est revêtue n'est pas moins digne de remarque. L'artiste a habillé son personnage non pas à la mode juive, mais à la mode de son temps : de sorte qu'en réalité c'est une duchesse de Ferrare, — patrie du Cosme, — que nous avons sous les yeux, portant une lourde robe de velours et de soie, dont les plis tombent savamment jusqu'à terre : en dépit de son grand deuil, la mère du Christ a conservé les broderies d'or et de brocart qui enrichissent son vêtement. Seule la coitTure est des plus simples : un voile blanc emprisonnant les cheveux.

Pour une entorse à la tradition, celle-là peut compter. A supposer que l'artiste ait cru devoir habiller la Vierge suivant la mode contemporaine, il aurait dû nous montrer une femme du peuple et non de haute liguée, comme Celle qu'il a choisie pour modèle.

Page 1