L'ESPRIT DE BAUDELAIRE
Baudelaire protestait volontiers en public de son horreur pour l'esprit et pour le rire — qui déforment la créature de Dieu.
Cependant, a-t-il écrit dans YArtiste, « il est permis au poète d'avoir quelquefois de l'esprit, comme au sage de faire ribotte, pour prouver aux sots qu'il pourrait être leur égal ».
Et le fait est que très souventBaudelaire s'est comporté avec une excentricité étonnante, pour épater le bourgeois, et qu'il a eu des mots comme un vulgaire homme d'esprit. Ce sont quelques-uns de ces traits que l'on a recueillis ici.
Du temps où il habitait l'hôtel Pimodan, Baudelaire faisait dans Paris de longues promenades, richement vêtu, mais sans chapeau, arborant de somptueuses cravates, lorsqu'il ne portait pas autour du cou certain boa violet qui faisait se retourner les passants.
In jour son propriétaire se plaignait de ce qu'il faisait un bruit insupportable.
« Je ne sais, Monsieur, ce que vous voulez dire, répondit Baudelaire d'un air gracieux ; on ne fait chez moi que ce qui se fait chez tous les gens comme il faut.
— Pardon, réplique le propriétaire, nous entendons remuer les meubles, frapper à terre, crier, à toutes les heures de la journée et de la nuit.
— Encore une fois, continua Baudelaire
en prenant un ton sec, je vous donne ma parole que rien d'extraordinaire ne s'y passe. Je fends du bois dans le salon, je traîne à terre ma maîtresse par les cheveux : cela se passe chez tout le monde, et vous n'avez nullement le droit de vous en préoccuper... »
Dans l'île Saint-Louis, Baudelaire se considérait partout comme chez lui ; dans la rue ou sur les quais, il était aussi parfaitement à l'aise que s'il eût été dans sa chambre. Sortir dans l'île, pour lui, ce n'était pas quitter son domaine: aussi le rencontrait-on en pantoufles, nu-tête et vêtu d'une blouse qui lui servait de vêtement de travail. Un jour que dans cet appareil il flânait sur le quai d'Anjou, tout en croquant des pommes de terre frites, vint à passer une élég-ante calèche occupée par des amies de sa mère, de fort jolies femmes du monde. Elles le voient, elles l'appellent.
a C'est donc bien bon, demande l'une d'elles, ce que vousmangez-là ?
— Goûtez, Madame, dit-il, tendant le cornet de papier. » La jolie femme ne se fit pas prier et grignota en riant les pommes de terre frites.
A quelque temps de là, notre héros rencontra cette dame dans un salon où il fréquentait.
« Aurez-vous encore l'occasion de manger des pommes de terre frites, lui demanda-t-elle ?
— Non, Madame, répondit Baudelaire, car elles sont, en effet, très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. »
Vers 1841, Baudelaire composa cette épitaphe, pour lui-même :
Ci-git qui. pour avoir par trop aimé les gaupes Descendit jeune enc o e au royaume des taupes.
Baudelaire arrive un jour chez Maxime du Camp, les cheveux teints en vert.
Son hôte n'ayant pas l'air de remarquer cette fantaisie d'un goût douteux, il lui dit tout à coup : « Vous ne trouvez rien d'anormal en moi ?
— Mais non.
— Cependant j'ai des cheveux verts, et ça n'est pas commun.
— Bah ! riposte Du Camp, tout le monde a des cheveux plus ou moins verts ; si les vôtres étaient bleu de ciel, ça pourrait me surprendre ; mais des cheveux verts, il y en a sous bien des chapeaux à Paris. »
Furieux, Baudelaire sortit aussitôt...
Au restaurant, il s'exerçait à terrifier ses voisins de table, demandant à un paisible fonctionnaire s'il n'avait jamais mangé de « la cervelle de petit enfant» ou commençant à haute voix un récit par ces mots :
o Après avoir assassiné mon pauvre père... »
Baudelaire fit mander une fois un tailleur. Il voulait un habit bleu, à boutons de métal, pareil à celui de Gœthe qu'on voit sur les pipes de porcelaine en Allemagne. Plusieurs rendez- vous furent échangés avec le tailleur.
Baudelaire n'était jamais content : les inanches ne faisaient pas assez de plis ; les basques étaient trop courtes ; le collet ne montait pas assez haut. Baudelaire demandait un collet dans lequel il put rentrer sa tète les jours d'ora-e, comme un colimaçon dans sa coquille.
Lui et le tailleur passèrent huit jours à promener la craie sur cet habit bleu.
Enfin on arriva à un résultat à peu près satisfaisant. Baudelaire se logea dans l'habit, s'examina, marcha ; après quoi, se
tournant d'un air aimable vers le tailleur : « Faites-m'en douze comme celui-là, lui dit-il. i
Baudelaire, invité à dîner par un riche parvenu qui lui présentait sa famille, lui dit : « Vous avez, Monsieur, de belles filles. Pourquoi n'en faites-vous pas des courtisanes ? »
Baudelaire entrait dans les églises vers la fin de la journée et se prosternait devant l'autel, donnait les signes extérieurs de la piété la plus vive.
Lorsque l'heure de la fermeture approchait, le bedeau, n'osant troubler un homme si pieux, l'avertissait par des « hum » discrets; puis, lasse, finissait par lui toucher l'épaule : « Monsieur... on ferme... »
Après se l'être fait répéter plusieurs
fois, Baudelaire se levait, disant d'un ton cafard : « Mon frère, lorsqu'oubliant cette vallée de larmes, je m'abreuve aux sources de la volupté céleste... » puis changeant
de ton : « Je n'aime pas qu'on m' »
Et il s'éloignait laissant le bedeau stupéfait.
Vers 1850, il fut appelé à diriger, moyennant rétribution, un journal conservateur de province, le Journal de Chàteauroujc. A peine débarqué, ses réparties ébouriffèrent ceux qui l'avaient appelé ; c'est ainsi que l'imprimeuse du journal, une vieille veuve, fut épouvantée quand Baudelaire lui demanda, dès le premier jour, où était Veau de vie de la rédaction.
Le lendemain, les commanditaires lui offrirent un banquet à la lin duquel il leur dit : « Je suis venu pour être le domestique de vos intelligences. »
Mais le pire fut quand parut le premier
article du nouveau rédacteur ; il commençait ainsi :
« Lorsque Marat, cet homme doux, et Robespierre, cet homme propre, demandaient, celui-là trois cent mille têtes, celui-ci la permanence de la guillotine, ils obéissaient à l'inéluctable logique de leur système... »
On découvrit bientôt que le poète avait amené avec lui sa maîtresse, ce qui mit le comble à la fureur des propriétaires du journal. Et Baudelaire dut retourner à Paris.
« Que je suis un heureux homme !
gouaillait Baudelaire. Je jouis à la fois d'une mauvaise santé et d'une mauvaise réputation. »
« Le dandy, a dit Baudelaire, doit aspirer à être sublime, sans interruption.
Il doit vivre et dormir devant un miroir. »
« Etre un homme utile, écrit-il dans son journal, m'a paru toujours quelque chose de hideux. »
Et encore :
« Un dandy ne fait rien. Vous figurezvous un dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer? »
MmeB. de Molènes raconte que les amours de Baudelaire eurent pour objet des femmes phénomènes : « Il passait, dit-elle, de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de refuser souvent la santé à ces êtres privilégiés. »
Mais il y a bien des chances pour qu'ici
Mme de Molènes ait été mystifiée par l'auteur des Fleurs du Mal, qui aimait fort se divertir des femmes et les étonner.
L'auteur de la Maîtresse légitime a rapporté, à ce propos, une curieuse anecdote :
Vu. soir, écrit-il, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des Fleurs du mal racontait je ne sais quoi... d'énorme. Une femme blonde, assise à notre table, écoutait tout cela, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Tout à coup le narrateur, s'interrompant, lui dit :
« Mademoiselle, vous que les épis d'or couronnent et qui, si superbement blonde, m'écoutez avec de si jolies dents, je voudrais mordre clans vous, et, si vous daignez me le permettre, je vais vous dire comment je désirerais vous aimer. Au reste, vous adorer autrement me semblerait, je vous l'avoue, assez banal : Je vou-
drais vous lier les mains et vous pendre, par les poignets, au plafond de ma chambre : alors je me mettrais à genoux et je baiserais vos pieds nus. »
Affolée, la femme s'enfuit.
Le poète était très sincère, ajoute Poupart-Davyl. Il ne l'avait rêvée, pendant un moment, que pendue ; il nous en parla jusqu'à minuit.
« Petite sotte, dit-il en s'en allant, cela m'eût été fort agréable. » (1)
Elles sont un peu pour nous surprendre, ces deux strophes que l'on a retrouvées plus tard sur une feuille d'album, et cependant comme elles sont belles :
(i) Le Figaro, io août 1880 sous le pseudonyme de Pierre Quiroul).
Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours, Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,
Fièrement troussée à l'antique, Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
Choya d'un amour monastique.
Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir, Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
Un homme en tes cavités saintes, Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant
Au flanc dos matrones enceinte».
Raymond Brucker lui disait :
— Voyez-vous, moi, je ne voudrais me confesser qu'à un cardinal ou au pape.
— Monsieur Brucker, demanda Baudelaire, auriez-vous, par hasard, la prétention de n'avoir que des remords distingues ?
Un soir, Emile Blondel sortait avec lui
de la première représentation de Rédemption, d'Octave Feuillet, au Vaudeville...
Une femme saoule titubait sur le trottoir de la rue Richelieu...
Baudelaire alla à elle et lui mit quarante sous dans la main...
Puis avec componction :
— Comme cela fait du bien d'encourager le vice !
Quelle gaminerie, si littéraire, dans cette élégie parodique, qui fut, en 1851, impitoyablement refusée aux Jeux Floraux. Baudelaire eût bien ri, si on l'avait par hasard couronné :
Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées,
Veuves des soins du décrotteur.
Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie,
Sous le pinceau réparateur.
Et moi, je contemplais avec sollicitude, Le spectacle émouvant de leur décrépitude I Puis un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée, Et mon coeur, encor plein de leur grandeur passée, Se mit à les apostropher :
0 hottes, leur disais-je, ô hottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles,
Des oiseaux légers, inconstants !
Vous aimez le ciel pur et les hrises amies; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies,
Quand est venu le mauvais temps.
Ainsi, durant les jours pluvieux de novemhre, Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre ; Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois. Car la dent des pavés en grosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos états de services ; Et vous n'entendrez plus ma voix.
Le ciel dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature.
Peut-être, hélas 1 l'hiver entier,
Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse Un crédit chez quelque bottier.
Oh ! si pareil bienfait vient à tomber des nues, Je jure de marcher au travers de nos rues
Avec un légitime orgueil.
Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, 0 mes bottes I rentrez au fond de cette armoire
Qui va vous servir de cercueil.
C'était en 1858, Barbey d'Aurevilly, que deux de ses œuvres, les Prophètes du passé et Une vieille Maîtresse, avaient mis en lumière tout autant que l'excentricité voulue de ses allures, venait parfois passer une heure dans un café voisin de l'Odéon, rendez-vous d'hommes de lettres et d'artistes que Baudelaire fréquentait lui aussi.
Assis à la même table, les deux écrivains se livraient sur tout et à propos de tout à des discussions d'autant plus vives et
bruyantes que Baudelaire prenait un malin plaisir à aguicher Barbey d'Aurevilly par les déclarations ies plus inattendues et les plus intempestives.
C'est ainsi qu'un soir, cherchant à le mettre en colère, il lui dit d'un ton de défi et de cet air sardonique qui lui était partieulier :
— Moi, je ne crois pas en Dieu.
Au lieu de s'emporter, Barbey l'enveloppa d'un regard de pitié et, très calme, un peu railleur, répliqua :
— C'est dommage ; il vous eût bien aimé.
Déconcerté par cette réponse, Baudelaire reprit :
— Vous parlez comme Louis Veuillot.
Barbey d'Aurevilly se redressa, comme
piqué au vif :
— Ah ! pardon, Monsieur ; ne confondons pas. M. Louis Veuillot est un bedeau, tandis que moi, je suis un cardinal.
Au lendemain du procès devant le tribunal correctionnel, à propos des Fleurs du Mal, Baudelaire disait simplement:
« C'est un malentendu. »
Ce n'est jamais qu'un malentendu, en effet. Un malentendu qui dure parfois trop longtemps.
Il y a un demi-siècle que Charles Baudelaire se présenta à l'Académie française. Il avait quarante ans et avait publié les Fleurs du mal.
Or, le titre seul de son volume lui fit un tort considérable et lui valut d'être reçu fraîchement. L'un des Immortels, au cour3 de sa visite, lui déclara tout net : « Ah ! si vous aviez écrit les Fleurs du Bien ! »
Baudelaire, toujours pince-sans-rire, répondit alors :
« Mais, j'ai publié un livre sous ce titre qui est une mordante réplique à mon premier volume.
— Ah ! s'intéressa l'académicien, et quand cela ?
— Mais, en 1858, sous le pseudonyme de Henry Bordeaux. »
L'académicien balbutia, ne promit rien, mais fut aimable.
Baudelaire n'avait d'ailleurs pas menti.
En 1858, un nommé Henry Bordeaux avait écrit les Fleurs du Bien. Il faut être un bien grand érudit pour s'en souvenir aujourd'hui.
Baudelaire alla également voir le bonhomme Viennet, auquel il avoua qu'il était poète.
« Poète ! dit Viennet. En quel genre?
— C'est que, Monsieur, il n'y a que cinq enres, s'exclama l'académicien : la tragé-
die, la comédie, la poésie épique, la satyre. et la poésie fugitive qui comprend la fable. où j'excelle. »
Chez Ville ma in, Baudelaire ne rencontra pas un accueil des plus empressés. Le secrétaire perpétuel dit au poète : « Vous vous présentez à l'Académie, Monsieur, combien avez-vous de voix ? »
Le candidat répondit : « Monsieur le secrétaire perpétuel n'ignore pas, non plus que moi, que le règlement interdit à Messieurs les académiciens de promettre leurs voix. Je n'aurai donc aucune voix jusqu'au jour où, sans doute, on ne m'en donnera pas une. »
Piqué au vif, Villemain fulmina : « Je n'ai jamais eu <T originalité, moi, Monsieur. »
A quoi Baudelaire, objecta, froidement:
« Monsieur qu'en savez- vous ? »
L'n conseil pratique de Baudelaire : « A chaque lettre de créancier, écrivez cinquante lignes sur un sujet extra-terrestre, et vous serez sauvés. »
Quel aristocrate, l'homme qui disait à Champileury (le 6 mars 1863; : « Comment ! Vous m'écrivez une lettre que vous tâchez de rendre désagréable, parce que je vous dis que je n'aime pas la mauvaise société ! Mon ami, j'en ai toujours eu horreur : la crapule, et la sottise, et le crime ont un ragoût qui peut plaire quelques minutes, mais la mauvaise société, mais ces espèces de remous d'écume qui se font sur les bords de la société ! impossible. »
Baudelaire appelait le progrès « le paganisme des imbéciles ».
« Une femme, dit-il, est incapable de comprendre même deux lignes de catéchisme. »
Quelques mois plus tard, il écrivait : « Manet vient de m'annoncer la nouvelle la plus inattendue. Il part ce soir pour la Hollande, d'où il ramènera sa femme. Il a cependant quelques excuses, car il paraîtrait que sa femme est belle, très bonne et très grande artiste. Tant de trésors en une seule personne femelle, n'est-ce pas monstrueux ? »
Nadar dans son Charles Baudelaire intime (1), conte les anecdotes suivantes :
Un matin, je suis sorti dès la première heure. Madame, a peine levée, entend un fort tapage dans la salle à manger. Elle entrouvre la porte.
La grande table de chêne a été poussée vers la paroi, assez haute. Sur la table une chaise, sur la chaise un Monsieur hissé s'allonge pour examiner de plus près un tableau vers la corniche...
Naturellement c'est Baudelaire qui, de là-haut, salue en tous respects, — puis se décide à descendre et s'annonce...
Plus tard, et cette fois, du vilain.
On est à table au dessert.
(i) Paris, Blaizot. 191 1.
L'enfant guigne le compotier aux gâteaux, tend sa petite main.
Baudelaire a pris un gâteau qu'il présente à distance .
d Oui, mais tu vas dire : Je suis un gourmand !
— Je suis un gourmand — et le petit hras s'allonge.
— Pas encore ! Dis : — Je suis un misérable gourmand !
Ce mauvais jeu ne me va pas du tout : et le regard de la mère, donc ? Enervé, j'ai srisi et donné au petit le gâteau, avant que Baudelaire ait arrêté mon hras, médisant très grave, en reproche:
« Mais nous pouvions en obtenir davantage... »
Oui, c'est odieux, — mais par le hariolé de tel composite, s'attendre à tout.
Quelques rencontres...
Où allions-nous, lui et moi, ce jour-là en plein soleil, sur le pont de la Concorde, désert par telle canicule?
Nous tenions chacun aux doigts le cigare, en détresse de feu. Un beau Monsieur point vers nous, fumant le sien... Sauvés !
A V abordage, Baudelaire salue en correction parfaite, comme toujours, et demande la permission de s'allumer. Le Monsieur le considère, puis simplement :
« Non, Monsieur.
— Comment. Monsieur ? El pourquoi?
— Parce que je tiens à conserver ma cendre.
Et il reprend sa marche.
Nous sommes restés ébahis, nous regardant, lorsque subitement Baudelaire se détache et court après le Monsieur déjà loin.
Bien que je sache de reste chez mon ami l'expresse horreur de toutes voies de fait, je m élance derrière lui, inquiet de
ce qui va se passer, — et j'arrive juste au moment où Baudelaire a touché légèrement Vépaule du Monsieur, qui se retourne et s'arrête :
« Pardon Monsieur ! lui dit Baudelaire, nprès un nouveau salut encore plus courtois. Auriez-vous V extrême obligeance de bien vouloir me dire votre nom ?
— Pourquoi, Monsieur?
— Parce que je voudrais garder le nom de l'homme qui tient à conserver sa cendre...
Sans attendre autre réponse, il méprend le bras, et le Monsieur reste à son tour braqué sur place.
Nous voici rentrant chez moi au boulevard, lorsque Baudelaire me pousse vivement vers la porte : il vient d'apercevoir Feydeau...
Mais Feydeau, lui aussi nous a vus et,
plus prompt que notre demi-tour, il est
sur nous...
Les quelques paroles insignifiantes d'accostage, Baudelaire déjà crispé...
Mais Feydeau :
« Cher Baudelaire, vous qui avez toutes les compétences en fait d'art, veuillez donc me dire ce que vous pensez de ceci ?
Et pendant qu'il extirpe de son portefeuille un petit objet minutieusement enveloppé et le dépouille avec précaution de ses langes successifs jusqu'au dernier papier de soie :
« Vous savez du reste qu'au xvmc siècle, Varl des miniaturistes, alors à son apogée, se plaisait à peindre sur de petits bouts d'ivoire l'œil d'une personne aimée, et avec telle exactitude qu'on reconnaissait d'emblée la complète ressemblance du modèle...
Et il tend la pièce...
— Bon! Mais...
— Alors, Mme Feydeau, qui me trouve dans le regard certaine expression, a bien voulu me faire peindre mon œil.
Baudelaire glacé, strident :
— Oui, oui ! je vois bien l'œil, mais où est le vase ? »
Et ceci sur les conférences de Bruxelles : Rètractif a tout contact et en son horreur des foules, Baudelaire était marqué le dernier àpérorer d'une tribune devant un public inconnu : — d'où, naturellement à peine tàté par J. Stevens, il ne peut manquer de toper sur premier mot à la proposition d'un de ces cercles, présidé, si j'ai bonne mémoire, par le lettré M. Wouvermans. Si je m'étais trouvé près de mon ami a cette heure, j'eusse tout fait pour le détourner de V aventure. Je me serais trompé au moins pour son début.
Sa première conférence est un plein succès et même fait en ville tel tapage
qu'on lui en demande de suite une seconde.
Devant un public encore plus touffu que la première fois, où s' entre tassent le Lan et Varrière-ban de toutes les « hoardinq schools », Baudelaire sur Veslrade se présente impassible comme toujours, et quand le fracas des applaudissements d'accueil est enfin calmé, commence.
En pleine possession de lui-même et termes choisis, posément articulés, il remercie l'auditoire d'une bienveillance dont il se trouve d'autant plus touché, dit-il, quelle lui a permis de surmonter la défiance trop légitime qu'il avait de lui-même, parlant en public, devant une telle élection, et, le plus grave, pour la première fois.
« ... Mais, ajoute-t-il en toute sérénité, votre grâce nia bien vite fait connaître que celte virginité de la parole n'est, en somme, pas plus difficile à perdre que toute autre... »
Stupeur générale. On se regarde ; on se demande si ion a vraiment entendu... et presque aussitôt, dans un brouhaha discret, telle Veau fuit d'un vase fêlé, toutes les jeunes élèves, sur un signe de leurs directrices, se sont égrenées des banquettes ; — la salle est vide...
Baudelaire, ébahi, cherche « ce qui a pu prendre à tous ces gens-là... »
Oui, des coins de stupéfiante naïveté chez cet être si peu naïf. Ainsi, de sa candidature très sérieuse à l'Académie, quand il ne pouvait comprendre que lui fût refusée, seulement discutée, la gloire de siéger à côté du père Vienne t.
On composerait un recueil d'aphorismes effarants extraits des journaux de Baudelaire, de ses essais. Le poète aurait alors tantôt l'air d'un dieu, et tantôt celui d'un pince-sans-rire funèbre :
Xous aimons les femmes à proportion qu elles nous sont plus étrangères. Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste. Ainsi la bestialité exclut la pédérastie.
La musique creuse le ciel.
La maigreur est plus nue, plus indécente que la graisse.
Il y a des peaux carapaces avec lesquelles le mépris ri est plus une vengeance.
Dieu est un scandale, un scandale qui rapporte.
Il ri y a que deux endroits où Von paye pour avoir le plaisir de dépenser : les latrines publiques et les femmes.
Ne méprisez la sensibilité de personne.
La sensibilité de chacun, c'est son génie.
Les pays protestants manquent de deux éléments indispensables au bonheur d'un homme bien élevé, la galanterie et la dévotion.
Le stoïcisme, religion qui n'a quun sacrement : le suicide!
// serai t peut-être doux d'être alternativement victime et bourreau.
Ce qu'il y a d'ennuyeux dans Vamour, c'est que c'est un crime où F on ne peut pas se passer d'un complice.
Celui qui s'attache au ptaisir, c'est-àdire au présent, me fait Veffet d'un homme roulant sur une pente, et qui, voulant se raccrocher aux arbustes, les arracherait et les emporterait dans sa chute.
J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu ?
Une jeune femme à qui l'on venait de présenter Baudelaire, lui dit un jour : « C'est singulier, vous êtes fort convenable, je croyais que vous étiez toujours ivre et que vous sentiez mauvais. »
C'est lui-même qui rapporte le propos à
Sainte-Beuve, et il ajoute : « Elle parlait d'après la légende. »
Avouons qu'il a tout fait pour l'aire naître et entretenir cette légende.
A quelqu'un qui reprochait à Manet de pasticher Gréco et Goya, Baudelaire écrivit : « On m'accuse, moi, d'imiter Edgar Poe! Savez-vous pourquoi j'ai si patiemment traduit Poe? Parce quil me ressemblait. La première fois que j'ai ouvert un livre de lui, j'ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi, et écrites par lui, vingt ans auparavant. Et nunc erudimini, vos qui judicatisf... »
« Quand je serai absolument seul, écrivait-il en Iboi, je chercherai une religion
(Thibétaine ou Japonaise), car je méprise trop le Roran ; et, au moment de la mort, j'abjurerais cette dernière religion, pour bien montrer mon dé°roût de la sottise uni-
Nous voudrions connaître le détail des amours du poète avec une certaine Marie, un modèle rencontré chez un ami, et avec cette Berthe qu'il connut à Bruxelles.
C'était une fillette vicieuse dont il chantait les beaux yeux :
Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vaste», Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi ! Leurs feux sont ces pensées d'amour, mêlés de Foi, Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes (i).
Il disait sa beauté et le plaisir éprouvé à la contempler dans sa pose nonchalante et lassée :
(i] Les Fleurs du Mal, Les yeux de Berthe.
Mais la « petite folle monstrueuse aux yeux verts » était peu sensible à la poésie; lorsqu'il arrivait à Baudelaire de dîner avec elle, s'il s'oubliait soudain à poursuivre quelque rime, elle avait un moyen énergique de le faire redescendre sur terre : elle lui donnait un grand coup dans le dos et, de sa voix vineuse, criait : « Allez-vous bientôt manger votre soupe, s... b... de marchand de nuages ! »
Vers 1865, Baudelaire adressait les vers suivants à Monselet :
UN CABARET FOLATRE '.Sur la route de Bruxelles à Ucçle.
Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour épicer les voluptés, (Fût-ce simples omelettes?)
Vieux Pharaon, o Monselet, Devant celte enseigne imprévue.
J'ai rêvé de \ous : A la vus
Du Cimetière, Estaminet !
« La France a horreur de la poésie, de la vraie poésie, écrivait Baudelaire dans une lettre du 18 février 1866, elle n'aime que le? saligauds, comme Bérang-er et Musset; quiconque s'applique à mettre Vorthographe passe pour un homme sans cœur (ce qui est d'ailleurs bien logique, puisque la passion s'exprime toujours mal). »
Et encore ceci, qui est une explication de son cas : « Une poésie profonde, mais compliquée, amère, froidement diabolique (en apparence), est moins faite que toute autre pour la frivolité éternelle. »
<( Je défie, disait-il, un journaliste ou un professeur quelconque d'expliquer le sens d'un seul des mots dont il se sert. »
« En général, éerivait-il dans une lettre, Terreur me cause des crises nerveuses, excepté quand je cultive volontairement la sottise, comme j'ai fait pendant vingt ans pour le siècle, pour en extraire la quintessence. »
Il complétait ainsi sa pensée : « Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Liste, toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le st}le coulant,
horreur. Le progrès, horreur. Ne me parlez plus jamais des diseurs de riens. »
Le 16 juin 18G6, l'Anglais Anthony B.
North-Peath écrivait au journal dont il était le correspondant les délicieuses fantaisies que voici (1) :
Vous rappelez-vous qu'il y a un mois, toute la presse déplora la mort de Charles Baudelaire. Or, non seulement il vit encore, mais il est à Paris.
Mais hélas, son âme Va abandonné. Et chose curieuse, depuis que cette lumineuse intelligence s est éteinte, son corps autrefois maigre et émacié prend sa revanche, et le pauvre Baudelaire devient gras.
C'était un fervent admirateur d'Edgard Poe et de Quincey. Sa vie offre avec la leur nombre d'analogies. Il y a dans son œuvre une splendeur barbare, une êtrangeté
(i) Paris sous le Second Empire, trad. Eve-Paul Margueritte, p. an (Paris, Emile-Paul, 191 1).
chaotique et une imagination dévergondée. Il écrivit plusieurs de ses poèmes sous l'influence de V opium. La quantité de laudanum qu'il absorbait eût suffi à empoisonner cinq personnes. Cinq gouttes de ce narcotique suffisaient cependant à le rendre gai et causeur.
Mais, conséquence terrible, il est aujourd'hui fou furieux. Spectacle déchirant pour ceux qui le connurent autrefois. Il fut à un moment le lion de tous les cercles littéraires parisiens.
Ses cols byroniens, ses gants roses et ses bottes vernies le faisaient remarquer dans les cafés et sur les boulevards. Il avait hérité de sonpère une grosse fortune, mais la mangea rapidement, alors qu'il habitait l'hôtel Pimodan, dans l'île Saint-Louis, avec Sainte-Beuve, Chamfleury , Murger, Navar...
On le disait cruel. Il aimait les chats. Peut-être sympathisait-il avec leurs instincts félins. Il manqua perdre un jour sa
main, au Jardin des Plantes, en louchant le mufle d'un lion avec le bout allumé de son cigare.
Il se couchait fort rarement. Aussi son ami Asselineau disait-il :
— Baudelaire rentra une fois chez lui et dormit sous son lit pour étonner les matelas.