IL A ETE TIRE A PART
3 exemplaires sur papier de Chine.
6 exemplaires sur papier du Japon.
10 exemplaires sur relin.
Numérotes à la presse.
LA
— C'est un Ziem de première qualité, regardez-le mieux, monsieur Brown. Il est émaillé, lumineux. Voyez cette pâte, on dirait de l'agate... C'est un tableau de musée...
— Oui, je le trouve très beau, mais j'aime mieux cette tête d'enfant...
L'Américain montrait, du bout de sa canne, un cadre noir entourant une triste et douloureuse figure de petite
fille blonde, trouée par deux yeux bleus, profonds et vivants. Sur un fond gris, peinte avec une souplesse vigoureuse, l'étude sortait de la toile.
— Sans doute, cette tête est agréable... reprit le marchand de tableaux, avec un air de commisération déférante. Je reconnais, à ce choix, le goût si personnel qui décide habituellement vos acquisitions... Mais le Ziem est une affaire hors ligne. J'ai peu rencontré, dans toute ma carrière, de tableaux de cette importance... Réfléchissez-y... Vous ne retrouverez pas une pareille occasion... Le comte Nufio, à qui je le montrais hier, voulait l'emporter... Je suis bien heureux de l'avoir conservé. J'aurais été désolé qu'il partît de ma maison sans que vous l'eussiez vu...
Reginald Brown demeura froid à cette révélation savamment amenée de l'engouement du célèbre collectionneur Nufio pour le tableau que Régis essayait de lui vendre. Il dit d'un air indifférent :
Combien coûte cette étude?
Oh! très peu de chose... Mais c'est le Ziem qu'il
faut prendre... Si vous ne suivez pas mon conseil, vous le regretterez...
Eh bien, qu'est-ce que vaut le Ziem?
Cinquante mille !... Il vient de la vente Martelet,
où il a été adjugé pour quarante-cinq mille... Vous voyez, monsieur BroAvn, quelle affaire vous faites... Je vous donnerai le bordereau... Je ne gagne que cinq mille francs sur une toile de cette importance... Mais c'est
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pour vous !... Le jour où elle ne vous plaira plus, rapportez-la-moi, je vous en donnerai soixante mille !
— Envoyez donc le tableau chez moi, dit l'Américain, vaincu par la ténacité du marchand. Et la petite étude d'enfant avec... Combien vaut-elle? Vous ne m'avez pas lait de prix...
— Deux mille... C'est une bagatelle...
— La toile n'est pas signée...
— Je vous demande pardon. . . Il y a un monogramme, dans le bas, à gauche... Voyez-vous... R. H. Rosalie Hertelin...
— Ah! c'est d'une femme?
— Tout à fait inconnue... Une jeune fille du monde, qui a subi des revers de fortune... Je lui prends sa peinture, pour l'empêcher de mourir de faim... Elle fait gentiment... C'est frais et délicat.
Reginald Brown appuya sur Régis son regard bleu. Il eut un vague sourire et dit :
— Je ne pense pas que vous lui donniez deux mille francs, à elle, ni mille, ni même cinq cents..
Le marchand de tableaux répliqua froidement :
— J'ai mon magasin plein de tableaux dont la vente est difficile, à moins de trouver un amateur éclairé comme vous, monsieur Brown. Le client ne veut ordinairement que des noms célèbres. Un inconnu est impossible à vendre. Il faut donc que je lui achète sa peinture en conséquence.. Voilà six mois que cette tête d'enfant est dans ma vitrine... C'est la première fois qu'on m'offre
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de l'acheter... Avant que MUe Hcrtelin ait une marque, il faudra que je la nourrisse de mon argent. Cela vaut quelque chose !
— Vous avez raison... Et cette artiste ferait-elle un portrait?
— Ah! Un portrait, monsieur Brown, c'est une autre affaire !. . Quel est le peintre que j'oserais, aujourd'hui, recommander pour un portrait? Nous avons des artistes de grand talent. Mais un portraitiste!... Bonnat a l'ait des chefs-d'œuvre... Henner, s'il voulait... Mais il ne peint plus que des femmes nues dans la verdure... Il y a Morot... Mais il chasse le lion en Afrique...
— Je ne vous parle pas de Bonnat, de Henner, ni de Morot, mais de M"e Hcrtelin... Ferait-elle un portrait?
— Assurément... Mais il y a portrait et portrait... Si vous voulez risquer l'épreuve...
— Oui. Je crois que la peinture de cette personne ferait plaisir à ma grand'mère...
— Eh bien! Voulez-vous que je m'occupe d'arranger cette affaire?
— Oui, je le désire.
I /amateur se levait. La porte du magasin s'ouvrit et une jeune femme, vêtue d'une robe noire très simple, coiffée d'un chapeau sans grâce, entra l'air inquiet. Elle aperçut l'étude d'enfant placée sur un chevalet, devant l'amateur, rougit, et, déjà emportée par un mouvement de joie, s'approchait, le regard rayonnant, lorsqu'un signe du marchand lui commanda l'abstention ;
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— Dans un instant, je suis à vous... dit Régis. Entre/ dans mon bureau...
— Oh ! j'ai ton L le temps qu'il faudra, répondit la jeune femme d'une voix douce et voilée.
Rosalie Hertelin jeta un dernier regard sur l'Américain, qui examinait l'étude avec une attention émue, et, poussant la porte du bureau, dans lequel elle avait fait tant de Stations infructueuses et désolées, elle disparut. En elle une espérance soudaine s'épanouissait. Pour la première fois, elle avait la sensation de l'intérêt excité par une œuvre d'elle. Jusqu'à ce jour Régis lui payait ses toiles, et quand elle lui demandait s'il les vendait, toujours il répondait évasivement. Lne crainte sourde la hantait de savoir tous ses tableaux empilés dans l' arrière-magasin, là où Régis reléguait son stock : natures mortes, marines, espagnoleries, canaux vénitiens, scènes militaires, paysages exécutés par des peintres non sans talent, mais dépourvus de notoriété, de ces artistes consciencieux et travailleurs qui alignent, sur les murailles des expositions diverses, des kilomètres de peinture devant lesquels défile l'ahurissement du public.
De temps en temps, le marchand, avec une grimace, lui avouait la vente d'un de ses tableaux, mais jamais elle ne savait à qui, ni où il l'avait vendu. Cet anonymat de l'acheteur l'attristait. Elle soupçonnait un relèguement en province, dans quelque intérieur de bourgeois de petite ville. Elle n'en était pas humiliée, mais elle aurait voulu connaître les gens qui l'avaient appré-
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ciée, et entendre, d'eux-mêmes, la critique ou l'éloge. Cette obscurité, qui entourait les opérations commerciales de Régis, décourageait M"0 Hertelin. Sa verve s'alanguissait et son ardeur au travail n'était fouettée que par le stimulant du besoin.
Pourtant, depuis deux années, elle exposait, et ses tableaux avaient été signalés à l'attention du public. La presse d'art avait adouci pour elle les rigueurs de son incompétence. Même, le redoutable Laviron avait daigné écrire avec sa brutalité coutumière : « Un petit tableau sans grâce, mais non sans vigueur d'une M"p Hertelin, est à noter. Sa peinture est moins banale et moins fade que celle babituelle à ses congénères. » Ce bouquet d'orties avait lleuri lame de la pauvre fille. Elle était arrivée radieuse chez Régis, qui avait aussitôt détruit des illusions qu'il jugeait néfastes pour le commerce :
— Ne vous montez pas la tête, mademoiselle, avait-il dit, avec sa froideur de négociant intéressé à décrier la marchandise. Ce ne sont que des mots, autant en emporte le vent. Les critiques d'art sont, par nécessité professionnelle, en opposition directe avec le goût du public. Leur originalité consiste à prendre le contre-pied de l'opinion générale. S'ils ne marchent pas solitaires, aussitôt ils paraissent donner dans la vulgarité. Leur opinion est donc à négliger, sous peine do ne plus vendre. Je vous prie de bien noter ceci et de vous tenir en garde contre les suggestions d'un journaliste sans autorité, qui se soucie de votre avenir comme de ses articles de l'année dernière.
— Mais, monsieur, ne dit-on pas que M. Laviron est très lu et que ses jugements font autorité?
— Sur qui? Sur trois douzaines de snobs, qui sont engoués de bizarreries. Un éreintement de lui est fâcheux, parce qu'on trouve toujours des gens pour faire chorus avec un débineur. Mais un éloge de lui, qu'est-ce que ça vaut'.1 S'il était capable de lancer un peintre, au point de vue de la vente, est-ce crue tous ceux qu'il a loués : les... Mais non, je ne veux pas faire de personnalités. Comme marchand, je n'ai pas d'opinions artistiques, je n'ai que des données commerciales. Il faut vendre, voilà tout! Travaillez pour la vente, et ne vous souciez pas de ce que les journaux disent de vous. Tant qu'ils n'annonceront pas que vos toiles valent vingt mille francs, il n'y aura rien de fait.
Dans le bureau, où Rosalie Hertelin attendait. Régis lui avait tenu vingt fois ce langage. Elle en sortait, d'habitude, résignée à continuer sa fabrication de petits tableaux d'enfants. Et cependant. a\ec le travail, sa manière s'était précisée. Ses moyens d'exécution s'élargissaient et la fermeté de sa touche, que Laviron avait remarquée, s'accentuait, presque rude en une fougue débordante et mal contenue. Elle se sentait, par moments, des aspirations à la grande peinture. Il lui naissait dans l'esprit des projets de décoration. Elle rêvait de vastes fresques couvrant des murailles. Et, après ces envolées, il lui fallait revenir à la fabrication courante de ses tableautins, dans lesquels, malgré son
écœurement, elle s'efforçait encore de mettre de l'art. La porte s'ouvrit et Régis parut. Il avait un air sournoisement souriant. Il vint vers la jeune femme, à pas lents, comme un chat qui s'apprête à prendre une souris.
— Eh bien! mademoiselle Hertelin, voilà une belle journée pour vous! dit-il. J'espère qu'elle ne marquera pas le commencement de votre ingratitude?
— • Qu'est-ce que cela signifie? balbutia Rosalie en rougissant. Avez-vous si mauvaise opinion de moi que vous me croyiez capable d'oublier l'assistance que vous m'avez donnée?
— À h ! c'est que je suis bien habitué au mépris des services rendus, quand le besoin qu'on en avait est passé. J'ai secouru des peintres, qui mouraient de faim à ma porte, et que j'ai conduits à la'réputation et à la fortune. Une fois lancés, ils me laissaient faire antichambre chez eux et me refusaient un tableau, dont j'avais la vente, sous prétexte qu'ils ne pouvaient suffire aux commandes... Faut-il vous nommer ces ingrats?
— Mais, monsieur Régis, interrompit finement l'artiste, vais je donc avoir l'occasion de me conduire si mal envers vous? Ma fortune est-elle près de changer au point que vous ayez quelque chose à espérer de moi, quand jusqu'ici j'ai eu tout à attendre de vous?
— Bien, mon enfant, fit le marchand en hochant la tète d'un air d'approbation : vous avez de l'intelligence et du cœur, vous ne serez pas une égoïste comme les autres.
— Voilà une belle journée pour vous. J'espère qu'elle ne marquera pas le commencement de votre ingratitude (page 8).
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et vous penserez, une fois arrivée, à celui qui vous aura aidée à parvenir...
— Monsieur Régis, interrompit M"e Hertelin tremblante d'émotion, vous me donnez par votre langage des espoirs si heureux que je vous prie instamment de vous expliquer catégoriquement. Je me sens incapable de supporter l'incertitude, dans la situation où je me trouve. De quoi s'agit-il? Que s'est-il passé aujourd'hui? Que prévoyez- vous pour moi?
— Oh ! une transformation complète de votre avenir artistique. Hier, vous ne représentiez, à mes yeux, qu'une valeur marchande douteuse. Àrriveriez-vous? N'arriveriezvous pas? C'était l'inconnu. Aujourd'hui, tout est changé. L'homme que vous avez vu, tout à l'heure, en entrant dans mon magasin, a prononcé le mot magique qui cote brusquement un artiste. C'est l'amateur, dont l'engouement assure la vente dans toute une société richissime, que dis-je, dans tout un pays pris du délire de la collection, c'est M. Reginald Brown, de New- York...
A ce nom, universellement connu, comme celui d'un des plus importants amateurs du nouveau monde, M Hertelin devint pâle. Elle regarda Régis avec des yeux pleins de larmes, et la voix tremblante elle dit :
— Et c'est lui qui a acheté la petite tête d'enfant qui était en montre, dans la devanture?
— Oui, c'est lui. Il est entré dans mon magasin, exprès pour la voir, car il n'est pas de mes clients. Voilà deux ans que j'essaye, mais en vain, de l'attirer chez moi. Il
n'allait que chez Salcedo, ou chez les Wortheim. Le hasard a fait qu'en passant, à pied, rue Laffitte, il est tombé en arrêt devant votre tableau. Pour ces gens-là, habitués à tout vaincre par la puissance de l'argent, le moindre caprice exige une satisfaction immédiate. M. Brown a donc poussé ma porte, et, avant que je consentisse à lui vendre votre étude, il a fallu qu'il m'achetât un Ziem de cinquante mille francs.
Il se mil à rire.
— Voilà comment les affaires se font avec les milliardaires. Le Ziem est superbe, du reste. M. Brown s'y connaît. Il n'achète pas de camelote... Il a pris enfin votre tête d'enfant; puis — et c'est là, mademoiselle Hertelin, le coup de partie pour vous — il m'a demandé si vous feriez bien un portrait... Je n'ai pas répondu affirmativement, tout de suite. J'ai voulu le faire un peu languir. Je sais comment il faut en user avec ces potentats de l'argent. On n'obtient rien d'eux qu'en irritant leur fantaisie. Or celui-ci désire avoir le portrait de Mmc Brown. l'ancêtre, la mère de celui qui a commencé la fortune de la maison, Cornélius, l'ancien « squatter » de l'Ohio, qui dirigeait les trains de bois d'acajou sur les rivières, et qui est mort armateur, avec vingt navires à vapeur, et une fortune évaluée à trois cents millions de dollars. Tout Paris connaît cette vénérable Mm0 Brown, superbe septuagénaire en cheveux blancs, que l'on rencontre aux Champs-Elysées, dans son landau, tous les jours, vers cinq heures, droite et fière, vêtue d'un invariable costume
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noir. C'est elle que son petit-fils Reginald veut vous demander de peindre. Si vous réussissez, c'est la fortune, vous entendez : toute la colonie américaine va marcher, à la suite, et il faudra traverser l'Atlantique et aller à New- York, pour profiter de la vogue. On ne sait pas de quoi est capable L'engouement de ces Américains! Vous pouvez, en quelques mois, devenir aussi cotée que Rosa Bonheur! Alors, mon enfant, ma chère petite Hertelin, jurez-moi que vous ne vendrez pas de peinture en dehors de moi. Tout ce que vous ferez, donnez-le-moi... Ah! que n'ai-je eu un peu plus de patience, pour garder toutes vos études ! El je les ai cédées dans de si modestes conditions !... Ah! les malins, qui les ont achetées, vont en faire des bénéfices ! . . .
— Combien les vendiez-vous donc ? s'enhardit à demander Rosalie.
— Deux cents, deux cent cinquante francs. Voulez-vous voir mes livres?
— Et moi, vous me donniez soixante-quinze francs ! Et vous ne vouliez m'en prendre que quatre, par mois... Il doit pourtant vous en rester, depuis deux ans que je vous en livre si régulièrement.
— Pas dix ! C'est à s'arracher les cheveux !
— Et le tableau d'aujourd'hui, combien l'avez-vous vendu ?
— Deux mille!... Mais pour le portrait, vous me laisserez traiter l'affaire. Il faut que vous touchiez une grosse somme... Voyons, ma chère mademoiselle Rosalie,
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nous allons faire un petit traité, hein ? Vous vous engagez à me donner toute votre production, pendant cinq ans... Et moi... eh bien! moi, je vous paye chaque étude mille francs... Et les grands tableaux quatre mille... Ah! qu'est-ce que vous pensez de cela?... S'il vous faut une avance, la caisse est ouverte. Voulez-vous deux mille francs ?
Mllc Hertelin devint grave. Elle regarda Régis de ses yeux pénétrants :
— Point de traité, monsieur Régis, une parole seulement. Je ne suis pas femme à y manquer, vous le savez. Mais je veux être libre. Je ne vendrai de tableaux qu'à vous, je m'y engage. Pour les portraits, si je trouve à en faire, je traiterai seule et à ma convenance.
— Eh bien, c'est entendu! s'écria Régis. J'ai confiance en vous. Rapportez-vous-en à moi pour votre réclame... Vous allez voir ça! Mais, au fait, avez-vous, dans votre atelier, des études terminées?...
— J'en ai cinq ou six, et un grand tableau commencé, que je destine au prochain Salon...
— J'enverrai prendre les études, demain... Quant au tableau, j'irai le voir... Il faut qu'il porte coup... Ah! on va vous éplucher, dans quelques mois... Dites donc, ma petite Hertelin, les études, ce sera mille francs, n'est-ce pas? Ne me demandez pas davantage, pour le moment... Plus tard, nous verrons...
— Je ne vous demande pas davantage, dit Rosalie, éblouie par le changement de sa fortune.
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— Venez que je vous donne de l'argent. Il faut que la satisfaction que vous éprouvez se traduise, pour les vôtres, en bonheur matériel... L'aisance, que dis-je, le luxe va rentrer chez vous, mademoiselle Hertelin...
Il ouvrit un tiroir et compta trois mille francs à la jeune fille. Il était dans une de ces heures où l'habileté consiste à se montrer généreux. Il savait que les premières manifestations du succès laissent, dans le souvenir de ceux qui en bénéficient, des traces ineffaçables. L'apparente largesse avec laquelle il traitait l'artiste devait toujours demeurer, pour M,le Hertelin, comme le signe irrécusable du succès.
Il la reconduisit jusqu'à la porte du magasin et, sur le seuil, lui donna la main avec un air de respectueuse condescendance. Elle, d'un pied leste, encore étourdie de ce qui lui arrivait, suivit la rue Laffilte jusqu'à la rue de Ghàteaudun et se dirigea vers le haut du faubourg Poissonnière, où elle demeurait avec sa famille. En marchant, elle pensait, prise d'une sorte d'ivresse, à la stupéfaction des siens quand elle allait leur apprendre la merveilleuse nouvelle.
Depuis cinq ans, ils n'avaient pas connu un jour de joie, ces Hertelin, qui en quelques heures avaient vu emporter toute leur fortune par un krach financier dont la Bourse conservait le cuisant souvenir. Hertelin, riche de plusieurs millions, s'était trouvé aussi complètement ruiné que peut l'être un homme que ses débiteurs ne payent pas et qui paye ses créanciers. Sa maison de
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banque s'était effondrée, en une seule liquidation. Il ne lui était rien resté que sa réputation d'honnête homme. Promptement, il s'était aperçu qu'il ne pouvait en vivre.
Ce brave Hertelin était entré, comme employé, dans une maison de coulisse dont le chef recevait autrefois ses ordres. Il y gagnait trois mille francs par an. Et, avec ce maigre salaire, il lui fallait subvenir aux besoins de sa femme et de ses deux filles. Mme Hertelin, inconsolable de n'avoir plus son bel appartement du boulevard Haussmann, son coupé et des robes de chez Doucet, passait sa vie à gémir sur le sort qui l'avait fait déchoir jusqu'à un petit logement de huit cents francs, où il lui fallait se contenter des services d'une femme de ménage.
Elle passait sa mauvaise humeur sur son mari et sa fille aînée, Rosalie, réservant toutes ses douceurs pour sa fille cadette, Geneviève, la préférée de son cœur. Hertelin, rabougri par l'infortune, déprimé par le manque de confiance, subissait avec résignation les récriminations de son aigre épouse, Il se consolait auprès de Rosalie, qu'il trouvait toujours souriante, douce et courageuse, installée dans un petit cabinet donnant sur un jardin et où, pour peindre, elle avait un jour admirable.
Pendant que Mme Hertelin et Geneviève se rappelaient, dans des conversations interminables, toutes les splendeurs de leur existence passée, Rosalie et Hertelin travaillaient à nourrir ces deux paresseuses, qui ne les payaient qu'en mauvaises paroles. La peinture de Rosalie, qui