‹ Curs en deuilChapitre 3 sur 5 · BE FE-A-C II AGUIN · texte numérisé non relu

BE FE-A-C II AGUIN

apportait au ménage, tous les mois, son contingent de régulières ressources, était la cause de mille plaintes de la part des deux femmes. Mmo Hertelin se lamentait sur

les migraines causées par l'odeur de la térébenthine employée par la jeune artiste. Quant à Geneviève elle avait longtemps disputé à sa sœur la possession de la petite pièce, qui lui servait d'atelier, et dont elle eût voulu faire un cabinet de toilette.

Mais la nécessité de laisser travailler Rosalie avait obligé Mmc Hertelin, elle-même, à donner tort à sa benjamine. Pourtant la question de l'atelier revenait, malgré tout, en discussion, et Rosalie avait toujours à craindre un retour offensif contre sa conquête. De plus il existait une rivalité artistique entre les deux sœurs. En même temps que Rosalie apprenait à dessiner et à peindre, Geneviève avait reçu des leçons de chant. Elle avait une très jolie voix de mezzo-soprano qu'elle conduisait avec adresse et qui, dans les morceaux, en demi-teinte, de Fauré, faisait merveille.

A l'époque heureuse où Hertelin donnait de brillantes soirées, entendre chanter Geneviève était un régal pour les invités. On parlait, dans le monde, de la voix de Mlle Hertelin, en l'égalant à celle des plus grandes cantatrices. On disait volontiers : a Elle a le style de Mmc Garon. Si son père n'était pas si riche, elle accepterait un engagement et sa beauté, sa distinction, jointes à son talent, lui assureraient des triomphes. » On racontait que Massenet avait publiquement regretté que Mllc Hertelin ne pût pas entrer au théâtre, pour créer le principal rôle dans un de ses grands ouvrages.

Celle renommée mondaine avail élé. au moment de

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la déconfiture d'Hcrtelin, la secrète consolation de la famille. Le malheur avait paru réparable, grâce au talent de Geneviève. D'abord M"10 Hcrtelin avait dit :

— Eh bien! nous ouvrirons un cours pour les jeunes filles du monde. Geneviève chantera dans les concerts. Et, qui sait? peut-être, une belle occasion s'offrant au théâtre, ferons-nous fléchir nos principes pour monter sur les planches. Après tout, il est possible de se bien conduire partout, quand on en a la volonté. Le théâtre n'est sans doute pas une école de bonnes mœurs. Mais les grandes scènes sont dans des conditions particulières. Le taux des appointements y a fait progresser la morale. Des chanteuses, qui gagnent soixante mille francs par an, ne sont pas obligées de se jeter dans la galanterie, comme des cabotines, dont les appointements suffisent à peine à couvrir les amendes mensuelles. Les artistes de l'Opéra sont de vraies grandes dames, que l'on respecte et que l'on encense. Geneviève, sans se perdre, pourra paraître dans un rôle éclatant.

Il ne manqua jamais que l'occasion rêvée. Avec la fortune d'Hertelin, le prestigs artistique de sa fille parut s'être effacé. Devenue pauvre, Geneviève descendit au rang de chanteuse de salon. Les amis les plus ardents, autrefois, à lui offrir d'amener le directeur de l'Opéra pour l'entendre, ne parlaient plus de son talent que comme d'un agréable passe-temps mondain. Elle trouva l'occasion de chanter dans des concerts, mais gratuitement, et quand elle voulut donner à son bénéfice une

soirée, ce fut un désastre. Les artistes, qui avaient promis leur concours, furent empêchés de tenir leur promesse pour des raisons diverses. Les billets, adressés aux amis anciens, rentrèrent, renvoyés avec une insolente indifférence. Il fut clair, pour elle, que son talent tant prôné empruntait sa valeur à la fortune paternelle et qu'il lui serait impossible, à l'heure du besoin, d'en tirer un utile parti. Jamais plus amère déconvenue ne fut subie, et avec moins de résignation.

Pendant ce temps-là, Rosalie, installée dans le petit cabinet, avait commencé de peindre des tableautins où l'enfance, dans toutes ses scènes familières, défilait sur la toile. Les premières études, pour lesquelles la petite fille de la concierge avait servi de modèle, avaient été prises par Régis, et avec le produit de cette vente, Mlle Hertelin avait pu acheter quelques costumes pour habiller ses modèles. Elle allait, le dimanche, avec son père, dans la banlieue, croquer des coins de jardinet ou de guinguette, afin d'y encadrer ses personnages. Quelquefois elle saisissait, au vol, une scène de jeux, sur quelque place de village suburbain. Le sens très vif de la nature qu'elle possédait se révéla pleinement dans ces ébauches enlevées en quelques heures. Elle gardait chez elle ces notes d'un réalisme qui faisait penser à un Raffaëlli idéalisé. Elle se gardait bien de les montrer à Régis qui ne les aurait pas trouvées « de vente ».

Peu à peu, elle était arrivée à une habileté d'exécution, à une précision de touche qui lui rendaient la produc-

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tioD de ses petites toiles commerciales extrêmement facile. EJlle les entreprenait par quatre à la lois, afin de laisser aux tonds et aux figures le temps de sécher. Elle appelait ça, en riant : écumer le pot-au-feu. Mais pour elle, et à ses heures de loisir, elle peignait de fortes études <|iii n'avaient qu'un rapport 1res éloigné avec sa production courante. C'est ainsi qu'elle fit un admirable portrait de sa mère, et cette tète de petite fille, que Régis n'avait acceptée qu'en rechignant et qui avait si profondément frappé Reginald Brown.

Les trois cents francs que Rosalie rapportait régulièrement, tous les mois, joints aux appointements de son père, avaient permis, pendant deux ans, à la famille de vivre à l'abri de la gène. Mais combien cette médiocrité paraissait dure à M">0 Hertelin et à sa fille cadette ! Depuis le matin jusqu'au soir, les deux femmes, l'une avec l'autre, paressaient en robe de chambre au coin du feu, ou bien sortaient pour aller faire des visites à quelques anciens amis qui leur étaient restés fidèles. Alors elles prenaient une voiture, ne pouvant se résoudre à aller à pied ou à monter dans les omnibus. Et, vêtues avec élégance, la fille un peu maquillée, les cheveux blondis à l'eau oxygénée, elles se donnaient, dans des papotages vains, l'illusion d'appartenir encore au monde.

Quand on leur parlait de M. Hertelin et de Rosalie, elles répondaient, avec commisération, que l'un et l'autre travaillaient. Aux assurances vagues, que des complaisants leur offraient, d'un succès prochain pour

Geneviève, dont le beau talent ne pouvait manquer de percer un jour ou l'autre, elles répliquaient par de dédaigneux commentaires sur l'ignorance des directeurs et la sottise du public. Elles parlaient d'aller à l'étranger, où la valeur artistique était généralement mieux appréciée et où une fille, douée de beauté et de talent, trouvait communément un gentilhomme dilettante prêt à lui offrir son nom et sa fortune.

Ces deux folles se montaient la tète avec ces conceptions romanesques, et les jours se passaient, soit chez elles, soit chez les autres, à agiter des projets chimériques, pendant que Rosalie, enfermée dans son étroit cabinet, et Herlelin, congestionné dans son bureau, gagnaient l'argent nécessaire à la vie courante.

Quelquefois, le soir, la mère et la fille rentraient avec des places de théâtre offertes par quelque artiste habitué des soirées d'autrefois. Elles proposaient, pour la forme, à Hertelin et à Rosalie de les accompagner, sachant, à l'avance, que ni l'un ni l'autre n'accepteraient. Non qu'ils n'eussent le désir de se distraire, mais parce qu'ils n'avaient point, elle de toilette habillée, lui le goût de laisser sa fille seule à la maison.

Us restaient donc, en tète ' à tête, lorsque les deux femmes leur avaient dit adieu, parées, parfumées, laissant derrière elles une trace de gaieté et de fantaisie. Et le silence, l'obscurité de la petite salle à manger où se passait leur courte veillée paraissaient plus lourds aux deux délaissés. Ils causaient, au coin du poêle, affec-

tueusement, sans amertume, se réchauffant le cœur de leur commune tendresse. Puis, à neuf heures, ils se séparaient pour rentrer dans leur chambre, où, passé minuit, le retour de M"10 Ilertelin et de Geneviève apportait, avec le réveil momentané, l'excitation du plaisir ressenti.

L'existence s'écoulait donc, pour Hertelin et pour Rosalie, sans à-coups, dans la régularité du travail, toujours le même, lorsque la brusque intervention de Reginald Brown avait amené dans la vie artistique de la jeune fille une perturbation dont Régis lui-même n'était pas en mesure de calculer l'importance.

Rosalie ne sortant que tard, quand le jour la quittait et qu'elle ne pouvait plus peindre, s'arrangeait d'habitude pour prendre son père, vers six heures, à la porte de son bureau. Ils montaient ensemble par la rue Lafayette jusqu'au faubourg Poissonnière. Mais quand la jeune fille, surexcitée par ce qui venait de lui arriver chez le marchand de tableaux, eut gagné d'un pas rapide le square Montholon, elle vit qu'elle était en avance et, incapable de se contenir, d'attendre, elle rentra d'un trait à la maison.

Elle avait, quand elle parut devant sa mère et sa sœur, une physionomie si différente de celle qu'on lui voyait d'ordinaire que M"'" Hertelin s'écria :

— Eh bien! que se passe-t-il? Qu'est-ce qui t'arrive?

Rosalie défit son chapeau, le lança en l'air sans le moindre souci de sa conservation, fit un geste de gamin,

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et posant sur la table les billets de banque donnés par Régis :

— Regardez! fit-elle avec triomphe.

— Trois mille francs ! s'exclama Geneviève.

— Oui ! et ce n'est que le commencement !

— Mais alors?... interrogea la mère pleine de stupéfaction.

— Alors, c'est fini de la triste vie que nous menons! Ma peinture se vend, elle se vendra surtout, et très cher, le marchand de tableaux m'en a donné l'assurance. Il a fait mieux, il m'a payé d'avance ce que je vais lui livrer demain... Vous n'aurez plus à vous priver de rien, papa pourra ne plus aller au bureau... Ah! que je suis contente!

Elle se mit à danser autour de la chambre, dans un accès de folle gaieté. M"" Hertelin la regardait avec une fixité presque hostile. Enfin elle dit avec amertume :

— Et c'est à toi que ce bonheur arrive! A toi! Quand ta sœur, avec son talent, sa beauté, n'a pu rien obtenir!...

— Ah! maman, mais moi, c'est nous! interrompit Rosalie Qu'importe que ce soit moi qui réussisse, pourvu que le résultat tant cherché soit obtenu?

- Comment! Qu'importe? s'écria aigrement M""' Hertelin. Tu trouves tout naturel que ce soit toi qui triomphes, quand ta sœur, qui a un si éclatant mérite, va continuer à végéter, Bans emploi, sans engagement, et pourra passer sa jeunesse, perdre sa beauté dans l'obscurité et la tristesse! Il faut que tu aies l>i<>n peu de cœur, pour ne pas

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comprendre tout ce qu'il y a d'injuste dans la destinée qui nous est laite! C'est toi, Rosalie, qui réussis, et c'est Geneviève qui échoue. Quelle dérision!

Glacée par cette explosion de jalousie, qui lui rappelai! si durement toutes les préférences qu'elle avait dû subir depuis son enfance. Rosalie s'était assise à l'écart, silencieuse, respectant malgré elle la douleur odieuse de sa mère. Ce fut Geneviève qui, avec une curiosité qu'elle ne pouvait dominer, la força à raconter son aventure :

— Et alors te voilà maintenant devenue une grande artiste? Quel est le Mécène qui t'a lancée? Pour combien de temps as-tu la vogue? Tu sais, profites-en, pendant que tu la tiens. On en a connu qui ont eu cette veine [tendant un an, et qui brusquement l'ont perdue, sans jamais pouvoir la retrouver... Qui sait si ce riche amateur, ayant chez lui ton tableau, voudra t'en acheter d'autres et te recommandera aux collectionneurs de son pays?... Il t'oubliera peut-être demain. Et ce porliait, si tu allais ne plus en entendre parler?... Oh! oh! Perrette, ne cours pas trop vite avec ton pot au lait !

Des larmes jaillirent des yeux de Rosalie, et silencieusement coulèrent sur ses joues. Assise près du foyer, comme une autre Cendrillon, elle pleurait de se sentir si peu aimée, et son cœur se serrait sous les coups réitérés que venaient de lui porter sa mère et sa sœur. C'était pour elles seules, pourtant, qu'elle s'était réjouie, et pas un instant, dans sa satisfaction, elle n'avait pensé à elle-même.

Gomme elle travaillait pour les nourrir à paresser, tout le long de l'a semaine, elle s'était fait un bonheur de pouvoir augmenter leur bien-être et faciliter leurs plaisirs. Elle sentait nettement que les deux femmes auraient préféré continuer à végéter, plutôt que de la voir réussir, et que les satisfactions matérielles qu'elles allaient recevoir ne compensaient pas, pour elles, l'atroce envie que leur inspirait son succès.

— Allons! tâche de faire une autre figure, n'est-ce pas? dit Mme Hertelin. Quand ton père arrivera, s'il te voit les yeux rouges, il croira encore que nous te tourmentons, quand c'est ton affreux caractère, dissimulé et susceptible, qui rend nos rapports si difficiles !Tu m'entends, hein! Va dans ta chambre te passer de l'eau sur le visage. Voilà qu'il est six heures... Dans quelques minutes ton père sera ici... Voyons, ne fais pas la bête comme ça, et viens m'embrasser! Tu as l'air de t'imaginer qu'on t'en veut, parce qu'il t'arrive quelque chose d'heureux! Nous sommes enchantées, au contraire...

— Oui, enchantées! répéta, d'une bouche pincée, la jolie Geneviève.

Rosalie, à ces assurances qu'elle sentait si peu sincères, eut une nouvelle crise de larmes. Son pauvre cœur gonflé de douleur éclata en sanglots. Et, son mouchoir sur la figure, elle se sauva dans sa chambre pour échapper aux objurgations impatientées de sa mère et de sa sœur.

— Je pense, mademoiselle Hertelin, que vous me permettrez de vous présenter M. Robinson Cantor, de Cincinnati. C'est un de mes excellents amis, et qui a, pour la peinture, le même enthousiasme que moi...

— Oui, véritablement le même, affirma l'Américain, en s'avancant, précédé par Reginald Brown tout souriant.

M1,B Hertelin se leva du tabouret sur lequel elle était assise devant le portrait de Mrs Brown. Elle sourit timidement au nouveau venu qui s'inclinait. Mais la vieille Mrs Brown intervint avec vivacité :

— Je souhaiterais, Reginald, que vous ne dérangiez pas miss Rosalie quand elle me fait poser. Il a été convenu que le portrait ne serait montré que fini, complètement, et avec l'autorisation de l'artiste...

— Oui, vous avez tout à fait raison, grand'mère, je

ne devais pas amener Robinson, mais il a été tellement

empressé... J'espère, mademoiselle Hertelin, que >ous voudrez bien me pardonner...

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Rosalie consentit de la tête et se remit à travailler. Le portrait de Mrs Brown, largement ébauché, était déjà d'une vivante ressemblance. La tête, aux grands plans, très régulière, couronnée de ses beaux, cheveux blancs, sortait de la toile, se détachant sur un fond gris argenté qui s'accordait avec la neige de la chevelure. Mrs Brown était vêtue d'une robe de moire grise très claire. De sorte que toutes ces dégradations de tons, du blanc au gris, formaient une symphonie de couleurs d'une hardiesse vibrante et harmonieuse. Robinson Cantor, arrêté devant la toile, demeurait muet et absorbé. M"c Hertelin le sentait dans son dos, en train de la juger, de la critiquer peut-être, et, n'osant se retourner ni l'interroger, continuait à peindre anxieuse et un peu pâle. Enfin elle entendit, derrière elle, un long soupir et des mots murmurés avec une admiration presque religieuse :

— Superbe! prodigieux! Oh! Mrs Brown, quelle œuvre vous aurez ! Depuis les portraits de Bastien Lepage, jamais un pinceau, même celui de Whistler, n'a donné une note d'art aussi personnelle et, en même temps, aussi exacte... C'est l'interprétation de la nature, comme un Van Dyck, avec sa maîtrise, pourrait la réaliser... Quelle oeuvre !

Rosalie se retourna. Son visage de fille laide resplendissait de joie. Ses yeux s'illuminèrent d'une reconnaissance radieuse. Elle fut transfigurée. D'une voix timide, elle demanda :

— C'est donc bien!1

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L'Américain ne répondit pas. Il marchait dans le salon, en proie à une agitation qu'il ne pouvait contenir :

— C'est une révélation ! reprit-il. Et c'est vous, Reginald, qui en aurez l'honneur. Comment ! Moi, qui connais toute la peinture, tous les peintres, tous les marchands, tous les amateurs, toutes les galeries, je suis resté ignorant d'un si beau talent! Et c'est Reginald qui, par hasard, l'a découvert! Mais, miss Hertelin, vous n'exposiez donc pas, vous ne vendiez donc pas! Vos tableaux étaient donc cachés ! Où les trouve-t-on ?

— Hélas! monsieur, répondit la jeune fille, je travaille depuis plusieurs années, j'expose depuis deux ans, je vends mes tableaux à Régis, de la rue Laffitte. Mais ma production était sans doute bien ordinaire, mes expositions très faibles, puisque nul, avant M. Brown, ne s'y est intéressé.

— Les amateurs sont aveugles! dit l'aïeule avec un fin sourire. Il faut que quelque coup de foudre les illumine pour qu'ils retrouvent leurs yeux... C'est mon portrait qui va être le signal de la vogue, pour notre jeune artiste. . .

— Ah! je demande comme une faveur à M"e Hertelin de bien vouloir faire mon portrait, après celui de Mrs Brown, dit Cantor... Mais, Reginald, montrez-moi cette étude de petite fille que vous avez achetée...

— Elle est dans mon bureau...

— Oui, allez la regarder, fit Mrs BroAvn, et ne revenez pas avant qu'on vous rappelle. Vous dérangez M" Hertelin, et je ne puis le supporter...

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Les deux gentlemen sortirent. Le silence se rétablit dans le vaste salon où l'aïeule posait au milieu de ses objets familiers, dans le cadre de sa vie habituelle. Au boul de quelques minutes, Mrs Brown reprit :

— Cantor est un excellent homme, mais vraiment fou de peinture... Je l'aime beaucoup... Sa mère était L'amie de ma fille, la mère de Reginald, et son père était un Canadien comme moi. Ceci vous explique com menl il parle si facilement le français...

— Ainsi que vous, Mrs BroAvn. Je suis émerveillée de la pureté de votre prononciation...

— Oh! j'ai un peu perdu... Mais cela se retrouve si vile, en France... Voyez-vous, pour nous autres Américains, le séjour dans votre pays est devenu indispensable. Nous nous enrichissons, en Amérique, et nous venons jouir de notre fortune à Paris... Cantor, lui, vit aussi beaucoup en Angleterre... Il n'a pas de famille... Il vient chez moi continuellement... Je l'aime. C'est une nature passionnée, sous des dehors froids...

Rosalie s'était levée, elle se recula pour juger l'effet de son travail. Elle fit une petite moue de satisfaction. Elle revint vers le chevalet et mit rapidement une touche de couleur, puis se recula de nouveau, posa sa palette, ses pinceaux et dit :

— En voilà assez, pour aujourd'hui.

Au même moment, le lunch fut apporté par le maître d'hôtel, et Reginald Brown rentra avec son ami. La personne de M" Ilertelin parut intéresser extrêmement

Cantor. Il s'assit auprès d'elle, la regardant à la dérobée, avec curiosité, épiant ses gestes et ses attitudes, Rosalie, si modestement mise, mince et frêle dans sa robe noire sans ornements, paraissait toute jeune. Son visage irrégulier était sans aucune beauté. Mais, quand elle souriait, l'accord de ses lèvres et de ses yeux lui donnait un charme particulier. Du reste, sans la moindre coquetterie, elle semblait un garçon, tant elle mettait peu d'apprêts dans sa façon d'être. Occupée à manger de bon appétit un sandwich, elle écoutait gaiement Reginald Brown raconter des histoires extraordinaires, qui lui était arrivées avec les marchands de tableaux de New-York. Tentatives pour lui vendre, à des prix exorbitants, de faux Gorots ou de faux Duprés, dont les originaux étaient au palais de l'Ermitage ou à la National Gallery et dont il posssédait les photographies dans ses cartons. Offres d'association, pour constituer une collection qui serait revendue, au bout de quelques années, à grand renfort de réclames. Toutes les rubriques et tous les stratagèmes, qui servent à l'exploitation des acheteurs, étaient mis sur le tapis et raillés gaiement.

— Presque tout collectionneur est doublé d'un spéculateur, dit Reginald Brown. En choisissant un tableau, évidemment, l'amateur est guidé par son goût. Il se dit : Voilà une jolie chose, il faut que je l'achète. Mais il se dit aussi : Elle doublera de valeur, un jour, et, si je m'en défais, je gagnerai dessus.

— Moi, jamais je n'ai fait pareil calcul, répliqua

Cantor. Je ne pense qu'à la joie de posséder une œuvre qui me plaît. Jamais il ne m'entre dans l'esprit que je pourrai m'en dégoûter. Il y a plus : la possession augmente, pour moi, la valeur de l'œuvre, et, parce qu'elle m'appartient, elle me paraît être encore plus belle.

— Eh! mon cher, vous raisonnez comme un amoureux, et non comme un amateur. Vous êtes Turc, sous ce rapport, et votre galerie est alors une sorte de sérail d'où les toiles, véritables sultanes, ne doivent plus sortir.

— Elles n'en sortent pas, c'est vrai, fit Robinson en riant, mais je les laisse voir.

— Et, demanda Mrs Brown, quand vous manquez de place, car les parois de votre hôtel ne sont pas extensibles et il arrive un moment où il n'y a plus un coin libre, comment faites-vous ? Est-ce que vous brûlez les tableaux?

— Non ! je les donne aux musées d'Amérique, où ils font bonne figure.

Rosalie, stupéfaite, écoutait ces étrangers parier de leurs fantaisies et de leurs largesses, et elle avait la sensation de se trouver baignée par un fleuve d'or. Ces milliardaires, plus indépendants et plus puissants que les rois et les princes, n'étaient jamais arrêtés dans la satisfaction de leurs caprices. A les entendre, on devinait que rien ne leur était impossible et que la force invincible de la richesse leur donnait prise sur la société tout entière. La tranquille assurance, avec laquelle ils

parlaient de se procurer tout ce qui leur plaisait, dénotait bien que, pour eux, tout était à vendre et qu'ils ne connaissaient pas de refus, quand ils sortaient de leur poche l'inépuisable carnet de chèques.

Cependant l'heure passait et Rosalie, discrète, se préparait à prendre congé. Mrs Brown lui dit d'un air affable :

— N'oubliez pas que vous m'avez promis de me présenter votre mère et votre sœur. Quand les amènerezvous ?

— Mais, demain, madame, si vous le permettez. Elles viendront me chercher après la séance.

— Demain donc, c'est entendu.

Depuis qucMlle Hertelin allait travailler chez Mrs Brown et avait décrit à sa mère et à sa sœur les merveilles de l'hôtel des Champs-Elysées, les deux femmes enlevaient. Aussi l'offre de faire visite à la richissime Américaine les avait transportées de joie. Mais tout de suite la question des toilettes s'était posée. Mme Hertelin avait déclaré que sa vieille robe ne serait point convenable pour aller dans un pareil monde, et qu'il fallait aussi que Geneviève fût mise très à son avantage. La bonne dame prétendait ne point faire pitié et que l'on sentît à qui l'on avait affaire. Elle songea à commander une voiture chez un loueur, afin de ne pas arriver en fiacre. Mais Rosalie, qui se rendait, tous les jours, aux Champs-Elysées par le tramway, insinua doucement que Mrs Brown connaissait la situation modeste de ses parents et que l'étalage d'une luxe d'occasion ferait mauvais effet.

A ces raisons, M"'e Hertelin, contre son habitude, se rendit sans résistance. Elle maugréait de voir sa fille aînée triompher, quand la cadette avait échoué, mais elle la ménageait dans l'intérêt commun. Elle se contenta de commander un charmant costume tailleur pour Geneviève et un manteau pour elle-même. Ce fut Rosalie, heureuse de les voir belles, qui les conduisit toutes deux, rue de la Paix, chez une grande couturière. La brave fdlc n'avait pas changé sa petite robe de laine noire, mais elle trouvait juste que sa mère et sa sœur lussent très élégantes. C'était leur seul bonheur. Elle le leur procurait avec une joie complète.

Quand, vers cinq heures, elle les vit entrer dans le salon de Mrs Brown, recueillies, imposantes et radieuses, elle eut un vrai sentiment de satisfaction. Sa mère et sa sœur avaient retrouvé leur prestige ancien. Elles représentaient bien la haute bourgeoisie parisienne, à laquelle elles appartenaient, et pouvaient aller de pair avec les riches marchands dont le luxe éblouissait les yeux.

M. Freeman, premier secrétaire de l'ambassade, était venu, avec Bobinson Gantor, pour admirer le portrait de Mrs Brown, dont Beginald faisait les honneurs comme s'il eût été son œuvre personnelle. Dès le premier instant, il parut certain que la beauté de Geneviève Hertelin avait fait sensation sur M. Freeman. L'Américain resta immobile, les yeux fixés sur la jolie blonde, sans plus s'occuper du portrait. M"" Hertelin avait accaparé Beginald et lui faisait un panégyrique des talents de

Geneviève. Pas un mot sur Rosalie. Celle-ci n'avait que trop bien réussi chez le milliardaire, et il fallait un peu rétablir l'équilibre au profit de sa préférée.

Elle vanta si bien la voix incomparable de la jeune fille qu'en un instant, et avec la complicité de toutes les personnes présentes, le piano fut ouvert et que Geneviève y fut conduite par Reginald. Rosalie s'assit devant le clavier, pour accompagner sa sœur, et celle-ci, dressant sa tête charmante avec une coquette assurance, entama le grand air de la Reine de Saba.

Elle avait vraiment un organe magnifique et une sûre méthode. Dans ce vaste salon, vide et sonore, les cadences se déroulaient puissantes et pures. L'expression des beaux yeux de la chanteuse ajoutait encore au prestige de sa voix. Et les dernières notes achevaient de vibrer que les auditeurs demeuraient sans bouger, comme avides d'entendre encore.

Enfin Mrs BroAvn se leva et vint complimenter la jeune fdle, rompant le charme que subissaient tous les auditeurs. Et Mme Hertelin, pâle de plaisir, recueillit les éloges mérités par Geneviève. En un instant, le souvenir des triomphes d'autrefois renaissait. Les rancœurs des démarches inutiles, des fins de non-recevoir, les humiliations du talent déprécié et contesté s'étaient effacées. N'était-ce pas un mauvais rêve que ce passé de détresse et de médiocrité^ Le cadre du salon somptueux, la présence des auditeurs enthousiastes ne permettaientils pas de croire que les heures de splendeur étaient

L'expression des beaux yeux de la chanteuse ajoutait encore au prestige de sa voix (page 36).

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revenues, et que la fortune, un moment éclipsée, repai, lissait plus splendicle et plus fidèle?

— Vos deux filles, madame, sont d'admirables artistes, dit Robinson Cantor, avec un regard attendri. N mis êtes une mère privilégiée. . .

M'"e Hertelin reçut le compliment, avec une sérénité qui ne pouvait pas permettre de deviner les années de gène, de doute, d'amertume passées dans le petit appartement du faubourg Poissonnière. Elle traita de puissance à puissance avec ces riches étrangers et accepta très dignement une invitation à dîner, pour la semaine suivante. Les rêves d'engagement à l'Opéra étaient bien loin. La barbe méphistophélique du directeur se serait montrée, encadrant un sourire plein de promesses, que M Hertelin eût fait semblant de ne pas comprendre.

Il s'agissait bien maintenant démonter sur les planches, quand M. Joë Freeman restait devant Geneviève, sidéré, comme si l'ombre de Washington lui était apparue, et cela au mécontentement visible de Reginald Brown, dont les yeux bleus contemplaient la charmante figure de la chanteuse, avec une ardeur beaucoup plus profonde encore que l'admirable portrait de sa grand'mère par Rosalie. Comme par miracle, M'"e Hertelin, saturée de désenchantements, voyait la chance lui revenir, et sa fille dédaignée par de petits bourgeois, pendant de longs mois, convoitée subitement par des compétiteurs dont le moindre dépassait de beaucoup ses plus ardentes espérances. Et au lieu de s'enorgueillir, de s'échauffer,

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de perdre la tête, Mme Hertelin, par un prodige de diplomatie maternelle, devenait plus froide, moins communicative, et, à mesure que les admirateurs de sa fille faisaient un pas en avant, elle en faisait trois en arrière.

— Allons, mes chères enfants, il faut prendre congé, dit M""" Hertelin, ne voulant pas laisser s'affaiblir par une présence trop prolongée l'effet obtenu. Remerciez M""' Brown de l'aimable accueil qu'elle vous a fait, et retirons-nous.

Reginald et Freeman ne cachèrent pas leur ennui. Cantor, pour qui les roulades de Geneviève avaient paru un intermède charmant, mais qui ne perdait pas de vue la peinture, demanda timidement à Rosalie s'il serait possible de visiter son atelier.

— Mais, monsieur, dit la jeune fdle avec un rire ingénu, je n'ai pas d'atelier. Je travaille dans une pclite pièce où ne tiendrait pas ce piano à queue. Du reste, je n'ai rien à montrer, tout est chez Régis. Et puis, si vous voulez que je vous dise mon sentiment, il vaudrait mieux, pour me juger, attendre que j'eusse pu produire autre chose que des toiles de commerce. Je n'ai, jusqu'ici, travaillé qu'au goût du marchand. Désormais je ne suivrai plus que mon inspiration.

— J'attendrai donc, mademoiselle, dit Cantor avec un respect attendri. Mais si vous vouliez songer à moi, en travaillant à un prochain tableau, je serais bien heureux de posséder une œuvre de vous.

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— Wec grand plaisir. Je dirai à Régis de vous prévenir quand je serai prête...

— Oh! j'espère bien vous voir assez souvent pour être renseigné par vous-même.

La jeune fille remercia d'un signe de tête et. ayant dit adieu à Mrs Brown, suivit sa mère et sa sœur. A peine hors de l'hôtel et descendant à pied les Champs-Elysées, M"' Ilertelin fit une scène à Rosalie :

— Est-il possible d'être sotte à ce point-là ! Comment, tu éprouves le besoin de faire savoir à cet Américain que nous sommes misérablement logés, et que tu travailles dans un cabinet! Pourquoi pas dans la cuisine? Tu vois que je fais tout ce qui dépend de moi pour donner bonne idée de nous à ces gens-là, et tu t'ingénies à nous ravaler! Au moment où ta sœur produit sur ces jeunes gens, par ses talents et sa beauté, un effet immense, tu trouves moyen de compromettre son triomphe par tes balourdises. Ah! que de mal pour se tirer d'affaire! Et cependant nous y arriverons! Oui, je le sens! L'occasion est unique! Il faut la saisir!

— Mais à quoi penses-tu donc, maman?

MmP Ilertelin jeta sur sa fille un regard défiant, et masquant l'expression triomphante de son visage d'une soudaine gravité :

— Tu le sauras! Mais fie-toi à moi, et, chez ces Brown, ne fais plus rien, je te prie, sans nie consulter.

A l'hôtel des Champs-Elysées, après le départ de la mère et de' ses filles, l'agitation n'était pas moindre.

M. Freeman n'avait pas caché son admiration pour la ravissante figure et le talent remarquable de Geneviève. Il s'était attiré immédiatement un regard hostile de Reginald Brown. Le jeune Américain, en constatant que la jolie chanteuse avait produit sur le secrétaire d'ambassade un effet aussi grand, immédiatement s'était replié sur lui-même et avait réfléchi.

Avec une précise et rapide faculté d'analyse, il avait l'habitude de s'observer, déjuger ses sentiments et d'évaluer les mouvements de son esprit. Il dut s'avouer que le calme ordinaire de ses facultés était troublé et qu'un goût très vif se manifestait en lui pour cette charmante personne, qu'il ne connaissait pas deux heures avant. Il en fut, à la fois, effrayé et mécontent. Il considéra qu'il s'engageait là dans une voie aussi obscure que périlleuse, et il résolut très fermement d'ouvrir les yeux avant d'aller plus avant. 11 lui parut absurde d'avoir résisté aux ouvertures matrimoniales des plus puissantes familles du Nouveau Monde, et d'être resté garçon jusqu'à trente-cinq ans, pour s'exposer à sauter le pas en faveur d'une petite bourgeoise française, dont il ignorait totalement les antécédents et l'honorabilité.

Avec une sagesse pratique il décida que, parce que M"e Rosalie Hertelin avait, comme peintre, un très grand talent, ce n'était pas une raison pour que Reginald Brown s'énamourât de la sœur qui chantait d'une façon exquise. Pou tant il ne se dissimulait p;is que jamais il n'avait éprouvé entraînement pareil, et que Je fameux coup de

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