I . \ l ; i l i -\ CHAGRIN
Il nous laisserait, ta sœur et moi, sans lui, pendant .i durée des ûançailles ?
— Vous vous suffirez ;i vous-mêmes. Vous n'aurez
pas trop de tout votre temps, pour vous occuper des préparatifs... Je vous laisserai de l'argent, pour payer le trousseau de Geneviève et subvenir à vos dépenses... Papa vous remettra vingt mille francs...
— Qu'est-ce que c'est que cette somme ? D'où vient-elle ?
— C'est le prix du portrait de M. Brown.
— Mais pour toi ?
— J'ai ce qu'il me faut : Régis m'a payé mes derniers dessins : je lui en enverrai d'autres du pays où nous serons... Ne vous inquiétez donc pas.
— Mais qu'est-ce que cela veut dire, ce départ!» Que va-t-on penser? Gomment ton père s'est-il décidé si brusquement, lui qui ne se résout jamais à rien!'... En vérité, je tombe de mon haut!
— Remettez-vous; il n'y a pas de quoi vous émouvoir. D'ailleurs, si les préliminaires du mariage durent un peu, j'aurai tout le temps de revenir.
Le soir même, après le dîner, lorsque Reginald se présenta avec des fleurs magnifiques, la nouvelle du départ de Rosalie lui fut annoncée. Il l'accueillit avec son flegme habituel et demanda à la jeune fille où elle allait, mais avec un air de distraction qui. enchanta Mme Hertelin et Geneviève. Il leur parut clair que l'Américain se souciait fort peu de la présence de Rosalie à Paris, et même de celle de M. Hertelin, pourvu qu'il eût le loisir de voir, chaque jour, sa charmante fiancée.
— Ma chère, dit M'ne Hertelin à Geneviève, il ne s'occupe absolument que de toi. Le monde entier lui est indifférent. Tu le liens, et bien, j'en réponds!
Dès lors nul obstacle ne fut plus apporté au départ du père et de la fille. Hertelin avait demandé un congé d'un mois à son coulissier, et, avide de changer d'air, ravi de cette escapade, il s'était embarqué avec Rosalie gai comme
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un écolier en vacances. Ils s'en allèrent, tout d'une traite, à Florence. Le long de la route, ils achetaient, dans les gares, des cartes postales et jalonnaient leur voyage par ces envois. De Dijon, ce fut le tombeau des ducs de Bourgogne qui porta des nouvelles à Mn,c Hertelin. De Guloz, le Mont Blanc fit savoir qu'on s'apprêtait à entrer en Italie. De Milan, le Dôme partit, avec des baisers, pour le faubourg Poissonnière.
Pendant ce temps-là, Geneviève et Mmo Hertelin, livrées à (Hes-mcmcs, avaient fait leur entrée en conquérantes dans le salon de Mrs Brown et offert à toute la colonie américaine l'occasion d'apprécier le choix inattendu qu'avait fait Reginald. Débarrassées du redoutable voisinage de Rosalie, dont le talent s'imposait à l'admiration sous la forme éclatante des portraits de Mrs Brown et de son petit-fils, exposés dans le grand salon de l'hôtel, \I"1C Hertelin et Geneviève purent librement déployer leurs grâces et prendre la revanche complète de leurs années de médiocrité. Elles avaient fait tant d'économies de fierté qu'elles se montrèrent altières avec ivresse. Auprès de la simplicité de Mrs Brown, les grands airs de Mme et de M"'' Hertelin produisirent un effet dont elles furent seules à ne pas se rendre compte. Julius Harvey, pincesans-rire, dit à Gantor :
— Je croyais que Reginald épousait la fille de bons bourgeois, dans une modeste position de fortune. Mais, si j'en juge par l'attitude de ces deux clames, elles doivent appartenir à la plus fière aristocratie, car elles nous re-
gardent avec un dédain tranquille et impressionnant.
— Ah! vous ne connaissez pas l'autre fille, celle qui fait de la peinture, M"e Rosalie, répliqua Gantor. Celle-là est vraiment admirable !
— Celle que je vois ici fait également de la peinture, mais sur son visage...
— Elle est jolie, cependant.
— Jolie, mais un peu fanée. Vous aimeriez, Cantor, à épouser cette blonde avec ses prétentions, et ornée d'une mère qui cogne le plafond avec sa tète à force de la lever?
— - Il n'est pas question de moi. Harvej . Je n'aime que les tableaux...
— Reginald aussi n'aimait que les tableaux. Voyez où cela le conduit !
— Vous n'allez pas prétendre que le goût des chefsd'œuvre mène à l'extravagance?
— L'extravagance! \ oilà le mot exact. C'est vous qui le dites, s'écria Harvey. Notre ami commet une extravagance.
— 11 paraît même y prendre un grand plaisir. Il est amoureux à n'y plus voir clair.
Cantor re>-ta un moment pensif, puis il dit :
— Je ne comprends pas Reginald, ayant le choix entre les deux demoiselles Herlelin, de n'avoir pas épousé plutôt celle qui lait de la peinture. M"' Hosalie est une artiste de premier ordre, et. au moins, c'est quelque chose que d'être le mari d'une femme possédant un pareil
talent. Venez voirie portrait deMrsBrown, Julius, venez le voir. (Test an chef-d'œuvre!... Après celui de Régi nalil. M"' Hertelin s'est engagée à faire le mien...
— Où le fera-t-clle, demanda IIarve\ . puisqu'elle est partie?... Et cela est encore assez étonnant, ce père et cette sœur qui disparaissent, au moment d'un mariage aussi discuté que l'est celui-ci... N'y a-t-il pas là-dessous quelque mystère ?
— Aucun mystère. M" Hertelin est, avec son père, à Florence... Reginald a reçu une lettre d'eux, ce matin, accompagnée d'une petite esquisse du Ponte-Vecchio, enlevée au pastel, en une matinée, un bijou, vous entendez, Julius, une perle! L'Arno gris, le pont avec ses arches et ses boutiques, s'cnlevant sur un ciel bleu pâle, un petit bout de quai... Presque rien : quelques touches, un Léger frottis, et c'est à se mettre à genoux devant!... Je songe à partir, pour aller retrouver M. et M"° Hertelin à Florence... Je voudrais parcourir les musées avec elle... Ce devrait être une sensation rare de regarder des œuvres d'une beauté suprême, en compagnie d'une artiste capable de les créer elle-même, et qui vous les commenterait, vous en détaillerait les mérites, là, sans pose, dans le traintrain de la vie ordinaire, en costume de voyage, entre le déjeuner et le dîner!
— Mais. Cantor, vous êtes aussi enthousiaste de celle qui peint que Reginald de celle qui se peint... Allez-vous épouser aussi ?
— Nous plaisantez, Julius, répliqua l'amateur de
tableaux avec un peu de confusion. Je ne me flatte pas que M"e Hertelin consentirait à me faire une telle faveur. Je pense qu'elle doit, par-dessus tout, tenir à son indépendance. Elle est si simple qu'elle n'a pas de grands besoins, et elle gagne déjà beaucoup plus d'argent qu'il ne lui en faut. . . Non ! non ! une femme comme elle ne s'occupe que de son art... Et pourtant...
— Ah! pourtant... quoi donc?
— Serez-vous discret, Julius? Oui, vous le serez, vous êtes trop l'ami de la famille Brown pour faire des potins, sur un pareil sujet... Eli bien! j'aurais juré que M"e Rosalie Hertelin avait regardé avec faveur notre cher Reginald... Oui, il m'a bien semblé qu'elle le trouvait à son goût... Et quant à lui, je suis parfaitement sûr qu'il n'en a jamais rien vu...
— Eh bien! je crois, moi, s'il en est ainsi, qu'il a dû passer à côté de son bonheur, et qu'il s'apprête à faire une sottise considérable... Ces deux dames, qui tiennent tant de place ici, me paraissent beaucoup plus occupées de la fortune de Reginald que de Reginald luimême... Mais qu'elles jouent habilement leur jeu. car si notre ami vient à s'apercevoir de quelque chose, je le connais, rien ne l'empêchera de couper court à l'opération... Reginald est un Brown, et l'homme d'affaires se retrouvera, en un instant!
Si aveuglé que ses amis le crussent, et avec raison, Reginald n'avait pas été sans remarquer certaines attitudes de sa fiancée et quelque manifestation de M",e Her-
telin où se traduisait une mégalomanie soudaine et inquiétante. Il avait appris, un jour, que ces dames, se trouvant à l'étroit dans leur appartement du faubourg Poissonnière, venaient de louer un magnifique appartement meublé rue de la Paix, dans une de ces maisons à faux luxe, disposées pour les étrangers en déplacement à Paris. Il avait vu brusquement Geneviève passer de la simplicité de ses toilettes coutumières à une recherche d'habillement des grands faiseurs, et, au lieu de sortir en fiacre, Mme Hertelin avait loué au mois un coupé à deux chevaux. Ce n'était rien, et c'était pourtant significatif. L'allure des deux femmes changeait, en même temps, du tout au tout, et Geneviève devenait fantasque, exigeante et coquette. Elle se préoccupait beaucoup des conditions de son existence future et voulait faire urendre
à Keginald des engagements formels. Elle lui demanda un soir :
— Quand nous serons mariés, où habiterons-nous?
— Mais dans l'hôtel des Champs-Elysées... - — Et alors, Mrs Brown, où logera-t-elle?
— Mais aussi dans l'hôtel... Nous avons chacun nos appartements très complets... Vous pensez bien, ma chère Geneviève, qu'à l'Age de ma grand'mère il ne lui est pas possible de vivre seule, et que je ne consentirai pas à la séparer de moi... Ce serait changer ses habitudes, et peut-être troubler sa santé. . . Vous ne le voudriez pas, vous-même.
— Sans doute... répondit d'un air vague la jeune fille
devenue très sérieuse. Vous ne songez pas à vous rendre indépendant, vous resterez chez Mrs Brown, et je ne songe pas à critiquer cette soumission... Mais moi, je quitterai ma mère et viendrai partager votre existence. ici, dans une dépendance complète... J'espère que je pourrai me plier à cette nécessité... Vous me donnerez l'exemple... Je m'efforcerai de le suivre...
— Ma grand'mère est si bonne!... Vous n'aurez aucune difficulté à vivre auprès d'elle... Vous serez aussi libre que vous le désirerez...
— Ma mère sera terriblement jalouse!
— Nous nous arrangerons pour qu'elle ne le soit pas. Nous lui offrirons des compensations...
Geneviève, ce jour-là, n'insista pas. Il lui parut certain que Reginald se préparait à faire une importante pension à Mme Hertelin, pour lui permettre de vivre dans la plus large aisance. Les compensations qu'il se proposait d'offrir ne pouvaient cire que des compensations matérielles. Elle s'en ouvrit à sa mère, qui poussa les hauts cris :
— Quoi! toucher le prix de ta sujétion... (Elle faillit dire : de ton esclavage.) Me crois-tu capable d'un tel égoïsmeP Je ne veux que ton bonheur. . . Ces gens pensentils qu'on peut tout payer?. ..Même l'amour maternel!
Pourtant elle se calma et finit par discuter le chiffre d'une pension. Elles tombèrent d'accord que dix mille francs par mois seraient une subvention convenable. Ces Brown étaient si riches! M"" Hertelin soupira ;
— Quand nous serons mariés, où habiterons-nous? (p. 87).
— Cela ne me consolera pas de ton absence!... Ali! le rêve, c'eut été d'obtenir de Reginald qu'il prît un hôtel pour lui seul. Nous aurions pu, ton père et moi, habiter au-dessus de vous, dans les combles s'il avait fallu... Mais tout près, au moins, et nous voir continuellement.
Elle tournait ainsi, à son profit, la combinaison de Keginald et mettait Mrs Brown dehors pour se caser à sa place. Mais le moyen d'obtenir de Reginald, après ses déclarations si formelles, qu'il revînt sur sa décision? Il ne fallait pas l'espérer. En tout cas, de cette opulence on pourrait toujours recueillir des miettes substantielles.
— \e crains rien, maman, disait Geneviève, je saurai bien m'arranger pour te faire ta part, et tu ne manquent ni d'affection ni d'argent... Il faudra bien que Reginald se conduise, avec ma famille, comme il le doit, et comme il en a, du reste, l'intention... J'y mettrai bon ordre...
Affolées par leur extraordinaire aventure, les deux femmes en venaient à disposer de la fortune de l'Américain, comme si déjà elle leur eût appartenu. La question des avantages contractuels, stipulés pour Geneviève, préoccupait aussi beaucoup M""' Iïertelin. Elle avait consulté un avoué, ancien ami de la famille, et leur notaire, sur ce qu'il convenait d'exiger de l'amoureuse générosité de Reginald. L'avoué avait cyniquement répondu : <( Tout! Une donation, en bonne et due forme, de tout ce qu'il possède au jour du mariage. » Le
notaire, plus circonspect, avait pensé qu'il fallait ne pas effrayer le fiancé et sa famille par l'étalage d'une voracité si violente, et avait proposé une donation de moitié en nue propriété et moitié en usufruit.
Dans l'un et l'autre cas, c'était le pillage de la fortune de Reginald, et l'aveu bien franc qu'on l'épousait pour son argent. Mme Hertelin s'en rendait parfaitement compte et craignait d'effaroucher son futur gendre. Elle jugeait cependant indispensable de traiter ces questions-là, avant le mariage, parce qu'après on ne savait ce qui pouvait arriver. Un dissentiment entre les deux époux, le départ des Brown pour l'Amérique, et cours après! Toutes leurs usines, tous leurs biens étaient de l'autre cùté de l'Océan. On pourrait bien n'avoir que ses yeux pour pleurer... Et. après avoir eu dans les mains un pareil lingot d'or, c'était insuffisant.
Il fallait donc manœuvrer et saisir l'instant propice pour faire traiter la question, par Geneviève elle-même, avec son amoureux poursuivant. Mais déjà des complications se préparaient, fort menaçantes. La grand'mère, qui parlait peu et regardait tout ce qui se passait autour d'elle, avec une vue extrêmement nette pour une personne si vieille, avait très vite percé à jour l'intrigue de M et de M11" Hertelin.
Jamais les deux femmes ne lui avaient plu. Instinctivement elle s'était méfiée d'elles. Et quand tous ses amis s'extasiaient sur le talent et la beauté de Geneviève, il ne lui était pas possible de se dissimuler ce que l'un et
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L'autre offraient d'artificiel. Depuis le jour où son petitfils était venu lui faire l'aveu de son amour el lui confier son désir d'épouser Geneviève, Mrs Brown n'avait pas cessé de suivre les manœuvres de la mère et de la fille, et elle les avait jugées inquiétantes. Leur façon d'être, leur langage, tout lui paraissait étudié et convenu, comme si l'une et l'autre jouaient un rôle. En écoutant la jeune fille parler à son petit-fils, elle était étonnée de la sécheresse de sa voix et de l'autorité de son regard. Elle se gardait bien de s'ouvrir à Reginald de ses craintes. Avec un sens très fin, elle restait neutre, sachant bien que prendre parti contre les deux intruses ce serait pousser son petit-fils à des réactions vives en leur faveur. Intruses! La vieille femme en était là, dans le secret de sa pensée, d'appeler ainsi la fiancée et la future bellemère de Reginald. Et. formulé par cet esprit corrigé de tant d'illusions et rendu bienveillant par l'expérience de la vie, un tel jugement avait une extrême gravité. A Julius Harvey, son ami, qui, un soir, lui manifestait son étonnement qu'elle acceptât, sans résistance, cette union, elle avait répondu diplomatiquement :
— Quand on \eut changer une rivière en torrent, on sème îles obstacles dans son cours.
— Eh! c'est le moyen qu'elle déborde et aille creuser son lit ailleurs...
— Oui, mais en débordant elle peut causer des désastres... Et c'esl la ce qu'il faut, avant tout, éviter.
— Alors, regardons-la couler, paisiblement. Elle fera
g4 CŒURS EN DEUIL.
tourner des moulins dont vous ne mangerez pas la farine...
— J'ai si peu de temps à vivre, Julius, que je ne me préoccupe pas de ces choses-là, fit Mrs Brown avec un sourire. Quant à Reginald. il peut se passer ses fantaisies... Le principal c'est qu'il soit heureux.
— L'est-il?
— Il est inadmissible qu'il ne le soit pas... Regardezle...
— Bon, pour le présent; mais l'avenir!» Ces femmeslà ont tout l'air d'entrer chez vous en pays conquis et pour y dicter des lois. Quel changement, depuis leur première apparition, le soir où la jeune personne a chanlé!...
— Ah ! vous lui avez tous fait fête et prodigué les éloges...
— Nous avons été. je crois, un peu vite.
— En tout cas, à l'heure présente il n'y a pins qu'à approuver. Vous connaissez Reginald : il n'acceptera que des compliments...
— Ah! je sais qu'il se brouillerait avec celui qui lui ferait des observations... Mais, vous?...
— Moi, je veux mourir en paix, dans ma maison tranquille.
— AU right .'
Un jour que, dans le petit salon du bel appartement de la rue de la Paix, très vide et très nu dans son luxe
d*emprunt,^Geneviève et sa mère iunchaient avec Reginald, M"" Hertelin dit à son futur gendre :
— Mon cher enfant, vous recevrez, demain matin, la \ i - î t o de notre notaire... C'est un vieil ami de la famille, un peu notre parent, et qui viendra causer avec vous des formalités indispensables à un mariage... Il est triste qu'on ne puisse pas rester dans le bleu du ciel, et qu'il faille redescendre sur terre... Mais ce ne ser;i pas pour longtemps...
Ceci dit, et sans attendre une réponse, elle laissa sa (ille en tète à tête avec son fiancé, ce qu'elle faisait rarement, et passa dans la pièce voisine, où on l'entendit aller, venir, ouvrir des tiroirs, invisible, et pourtant présente. Geneviève était assise sur un canapé, à côté de Reginald. Ils causaient tous deux, à voix basse, en anglais, et les yeux de L'Américain caressaient du regard la nuque blonde de la jeune fille. Insensiblement l'amoureux avait abaissé son bras, qui s'allongeait sur le dossier du meuble, et maintenant il entourait la taille de Geneviève. Pas de pression, un timide et tendre enlacement, auquel le corps svelte et souple, loin de résister, s'abandonnait avec confiance. Dans le jour tombant, les voix devenaient plus sourdes, les paroles plus rares. M Hertelin était silencieuse, la tête de Geneviève, penchée, s'appuyait sur l'épaule de Reginald, et le Yankee entendit que sa fiancée lui murmurait doucement :
- — Je ne sais ce que maman veut vous demander,
cher Reginald, mais elle paraît y attacher une grande importance... Soyez gentil : ne la contrariez pas... Je vous en saurai un gré infini... Ce sont des questions d'affaires, paraît-il. Nous, cher, restons en dehors de ces choses très laides... Ne pensons qu'à notre amour... Un hasard mit, à ce moment-là, les lèvres de Geneviève si près de la bouche de Reginald, que l'Américain ne put résister à la tentation et donna à la jeune fiile un vif et délicieux baiser. Elle le lui rendit, avec une ardeur qui lui causa de la surprise. Mais M"1 Hertelin rentra aussitôt dans le salon, comme si elle avait guetté, dans une glace, la marche des opérations, et les deux fiancés durent se séparer promptement. Reginald lut mis en demeure d'achever sa tasse de thé et de se retirer, ces dames ayant à s'habiller pour aller dîner chez Mrs Brown, et de là à l'Opéra, dans la loge qu'elle mettait à leur disposition. L'Américain se leva d)nc, prit congé, et, libre comme chez lui, sortit sans être reconduit. Dans le vestibule, il s'aperçut qu'il avait laissé son chapeau dans le petit salon et rentra. La pièce était vide. Geneviève et sa mère venaient de passer dans la chambre où s'était tenue M"" Hertelin pendant L'escarmouche amoureuse. La porte était restée ouverte, et Keginald entendit ce petit fragment de conversation :
— Eh bien!1
— Ah! ça a été très bien. Je lui ai glissé ce que j'avais a lui dire... Pour toute réponse, il m'a embrassée... Nous obtiendrons de lui. tout ce que nous von-
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drons, pour toi. et pour moi. Mais tu os rentrée un petil peu t r< > j > tôt. ..
L'Américain ne voulut pas ('rouler davantage. Il prit son chapeau <'t. sans faire le moindre bruit, s'en alla. Il tremblait de tous ses membres et ses oreilles bourdonnaient comme s'il allait avoir une congestion.
Dans la rue. il marcha à grands pas, pour se remettre. Inconsciemment, au lieu de descendre vers les Tuileries, il remontait vers l'Opéra, Il arriva sur la place, et là se ressaisit. Après tout, de quoi allait-il prendre ombrage? \ avait-il un grand crime dans la connivence de la mère et de la lille pour lui faciliter un tête à- tête? Qu'est-ce que cela prouvait, après tout, si ce n'est que Geneviève l'aimait, et qu'elle avait été contrariée que sa mère abrégeât l'entretien. Mais
cet entretien, il se rappelait qu'il avait trait à ce que la jeune fille elle même appelait « des choses très laides »... Laides, en effet ! Et Reginald trouvait si douloureux d'associer, dans son esprit, ces choses avec son amour pour Geneviève, qu'il s'efforça de n'y plus penser. Mais il n'y
put parvenir. Et une amertume était en lui, qui le rendit taciturne, pendant toute la soirée, malgré les vives et coquettes avances de sa fiancée et la bonhomie souriante de sa future belle-mère.
Son notaire, arrivant un peu effarouché, le lendemain, lui donna la clet du mystère. Me Malterre était un jeune homme, point du tout formaliste, ni vieux jeu, grand chasseur, aimant les chevaux, les objets d'art, et qui traitait Heginald en ami plutôt qu'en client. 11 menait volontiers les affaires gaiement , mais ce jour-là il était grave. Il serra la main de l'Américain, s'assit dans un fauteuil, et prenant un temps :
— Dites donc, mon cher, j'ai vu hier mon confrère Bongrand, notaire de la famille Hertelin, qui est venu causer avec moi du contrat... Fichtre! Je dois vous prévenir d'ouvrir l'œil, et le bon ! On ne vous fait pas des conditions ordinaires. . .
Reginald eut une petite secousse au cœur, mais il ne sourcilla pas. Il regarda Ma Malterre sans impatience et attendit qu'il s'expliquât.
— Avez-vous des héritiers auxquels vous vous intéressiez.:* Si vous veniez à disparaître, laisseriez-vous des parents à ejui vous auriez le désir de léguer une partie de Milic fortune?
- Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que mon confrère Bongrand m'a annoncé que la famille Hertelin entendait exiger de vous, par contrat, une donation complète de tous vos biens à votre
femme, dans le cas où vous viendriez à décéder... Vous m'entendez : tous vos biens. La fortune entière des Brown, car il csl à prévoir que ce dont vous hériterez de votre grand'mère, irait dans les mains des Hertelin... — Non, ilil froidemenl l'Américain, mais dans les
mains de M"" Reginald Brown, en admettant que je meure sans enfants...
La figure du notaire exprima un très vif étonnement.
absolument juste! Mais si c'est ainsi que vous le [>renez. . .
— Faut-il le prendre autrement?
— Gela dépend des caractères, et surtout des sentiments. Si vous préférez votre future femme à tout au monde, c'est parfait! Mais peut-être d'autres, à votre
place, trouveraient qu'on aurait pu vous laisser l'initiative de ces libéralités, et non pas vous les imposer, comme des conditions sine qua non... J'ai souvent vu réclamer des douaires... Mais, sapristi, jamais avec cette dureté... Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Je vous parle librement... D'ailleurs c'est mon droit et mon devoir...
Il s'échauffa, son geste se fit plus net, son regard plus vif. Il reprit :
— : Ce qu'on vous fait là, cela s'appelle mettre à quelqu'un le couteau sur la gorge... On est donc bien sûr de vous?
— Très sûr, fit flegmatiquement Reginald.
— Bon! bon! Prenez que je n'ai rien dit.
En lui-même. Me Malterre se disait, un peu confus : « Voilà un garçon qui est d'une bonne pâte. S'il avale cela sans protester, on le mènera loin. Mais, diable, ne nous brouillons pas avec lui. Après tout, c'est une affaire! »
— Me donnez vous donc licence de dresser votre contrat, dans le sens que je viens de vous indiquer, et sur les bases proposées par mon confrère?
— Parfaitement. Remarquez que vos observations n'ont de valeur que si je n'ai pas d'enfant. Et il est bien improbable que cela soit...
. — D'accord. Mais je devais vous tenir le langage que je vous ai tenu.
— Je vous en sais bon gré.
Il se leva.
LA iu:t i: a en a<; it i \. 101
— Venez maintenant que je vous montre quelques
acquisitions nouvelles que j'ai laites... ^ ous verrez aussi mon portrait par M"' Ilerlelin...
— C'est la sœur de votre fiancée? Elle a bien du talent.
— C'est, à tous égards, une personne remarquable. Reginald, en parlant à M8 Malterre, prononçait des
mots, mais ne pensait pas du tout à ce qu'il disait. De son esprit s'était emparée une grave préoccupation. Ce projet de contrat, tel que son notaire venait si brutalement de le lui exposer, était une confirmation absolue de ses soupçons. Rapproché de la scène de la a cille, il prenait toute sa valeur et apparaissait comme le point culminant d'une combinaison, dont l'ambition et l'intérêt étaient les uniques ressorts. L'amour s'en tramait exilé irrémédiablement. Il n'avait rien à voir dans les arrangements de la famille Hertelin, et jamais marché n'avait été proposé plus crûment à celui qu'on mettait en demeure de le conclure. « Paye pour m'avoir » : toute l'économie de l'affaire tenait en ces quatre mots.
Reginald, très nettement, se posait à lui-même cette question: « Aimé-je assez, physiquement, cette belle fille blonde pour faire à sa possession le sacrifice moral qu'on me demande? Vais je à ce prix-là m'en passer la fantaisie? » Et alors deux sentiments contraires se manifestaient : d'une part, l'entraînement de l'homme très riche à qui rien, d'habitude, ne résistait, ne devait résister, et qui voulait, malgré tout, obtenir ce qu'il
lOî COEURS EN DEUIL.
avait désiré, et, de l'autre, l'orgueil de l'amant, blessé au vif de se sentir méprisé au point qu'on osât lui faire acheter sa conquête, comme s'il ne méritait pas d'obtenir qu'elle se donnât librement à lui. Et ces deux sentiments se combattaient en lui avec une violence extrême. L'un le poussait à tout supporter, afin d'assurer son triomphe, quitte à prendre plus tard une revanche d'autorité triomphante. L'autre l'engageait à s'éloigner de l'égoïste, de l'ingrate, qui spéculait si hideusement sur sa passion, pour lui dicter des conditions outrageantes et exiger qu'il se changeât pour elle en pluie d'or.
M" Malterre était parti, depuis un temps assez long, et lleginald, assis au milieu de tous ses chefs-d'œuvre, continuait à ressasser son aventure. Rien de plus banal, au fond, et de plus courant. C'était le sort habituel des hommes très riches d'être exploités par tout le monde. Il le savait, et ne se révoltait point, d'ordinaire. Mais, cette fois, la déconvenue était trop forte, et sans doute aussi il était trop amoureux pour supporter avec philosophie le coup qui lui était porté. Il resta à penser, regardant, sans les voir, les beaux tableaux qui tapissaient les murailles de son cabinet. Il s'apprêtait à passer chez sa grand'mère et songeait vaguement à lui confier sa tristesse, au risque de l'entendre affirmer qu'elle avait toujours soupçonné l'intrigue. Et il savait que c'était exact et qu'elle n'avait jamais élé dupe des Hertelin.
Cantor, en arrivant, le sauva de cette dure épreuve. Keginald était dans une de ces heures où il est impos-
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sible de se retenir de confier son chagrin, parce que l'endurer à soi seul paraît trop cruel. 11 accueillit donc son ami presque avec violence, comme s'il était pour quelque chose dans ses ennuis :
— Vous voilà, Sam. Vous allez être bien content de ce qui m'arrive, car vous le prédisiez presque, l'autre jour. C'est un grand succès pour votre flair, cher ami.
— Qu'est-ce qu'il y a donc:*
— Ah ! il y a que M"' Hertelin a pris Reginald Brown pour un imbécile. La question est maintenant de savoir si elle a eu raison, ou tort.
— Allons ! s'écria Cantor, au comble de l'étonnement. \<>us étiez si sur d'elle !
— Oui.
— Et c'est changé?
— .Iugcz-en.
Il répéta à l'amateur de peinture la conversation qu'il venait d'avoir avec son notaire. Celui-ci, sérieux, ne l'interrompit pas. Quand ce fut fini, il prit une cigarette, l'alluma, poussa quelques bouffées, puis, regardant son ami froidement :
— Quand on me demande six cent mille francs d'un Meissonier, je sais bien que le prix fixé est disproportionné et rentre dans la fantaisie. Je ne m'occupe que d'une chose : En existe-t-il un autre, qui soit aussi important, et ai-je intérêt à mettre celui qu'on m'offre dans ma collection ? C'est cela, seulement, qui me décide.
lo'l CŒUUS EN DEUIL.
Une femme, ce doit être comme un tableau, ou tout autre objet d'art. Votre caprice vaut-il l'argent P Tout est là !
— Ah ! Sam, s'écria le jeune homme, avec un profond accent de douleur, c'est affreux de soupçonner toujours la sincérité des sentiments éprouvés, parce qu'on est riche, et que chacun essaye de vous prendre un peu de votre richesse, en vous offrant, en échange, des flatteries, des complaisances, des mensonges !.. . Il faudrait s'arracher le cœur et ne rien demander à la vie que des satisfactions matérielles. Mais aimer et se défier, chercher le sens caché des paroles, étudier l'opportunité des sourires, être en garde même contre les caresses, oh ! quel sort misérable ! Ne vaudrait-il pas mieux être un pauvre garçon battant le pavé, sans un sou dans sa poche, mais qui est sûr, si sa maîtresse l'embrasse, que son baiser vient du cœur et non pas seulement des lèvres, et qu'elle le lui donne, mais ne le lui vend pas:» Ce gueux est plus heureux que moi, puisqu'il trouve, dans sa misère même, la certitude qu'il est aimé, tandis que moi, ma fortune me force à croire le contraire. Et comment en douter, puisqu'on me marchande, Cantor, et que mon mariage, je n'en suis que trop sûr, prend la forme d'une opération commerciale entre courtiers, chacun pensant à sa commission et personne à mon bonheur !. ..
— Calmez-vous, Reginàld, vous me faites vraiment du chagrin. J'ai pour vous beaucoup d'affection... Que voulez-vous de moi?
— Alors, mon ami, si vous êtes un homme, vous partirez, répondit Sam Cantor. Il faut couper court à cette affaire (page 'O'J.
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— I h conseil. Je ne vois plus clair en moi-même. Q lois-je faire?
— - Etes-vous sûr de ce que vous venez do me confier?
— J'en ai la preuve, hélas!
— Alors, Mion ami, si vous êtes un homme, vous partirez. Il faut couper court à colle affaire, et l'absence esl le meilleur moyen...
— Partir seul!'
— Je vous accompagnerai, si vous le désirez.
— Mais aucune explication, ni avec la mère ni avec la fille?... Que vont-elles penser?
— Ce qu'elles voudront. Si vous les revoyez, vous faiblirez. Et si vous faiblissez, vous vous en repentirez, et ce sera à recommencer... Tenez, prenons le rapide, ce soir, et parlons pour Florence. Nous irons retrouver M" Rosalie Hertelin, et c'est avec elle que vous vous expliquerez. Ce sera franc, catégorique et loyal. C'est elle qui a été votre première confidente. C'est à elle que vous devez vous confier encore.
Reginald resta pensif un instant. Son front rougissait et pâlissait, tour à tour. Enfin il fit un geste énergique.
— Vous avez raison. Partons ! Je vais écrire à Mme Hertelin qu'une affaire urgente, pendant quelques jours, me retiendra loin de Paris, et que je la prie de m'excuser si je ne me présente pas chez elle ce soir. Pour la suite nous aviserons.
Il s'assit devant son bureau et écrivit.
M. Herlelin et sa fille Rosalie sortaient de l'hôtel de l'Arno. et s'apprêtaient à faire leur promenade quotidienne, avant le dîner, lorsque, d'un omnibus chargé de bagages, deux hommes descendirent, en qui la jeune fille, avec stupeur, reconnut Reginald Brown et Sam Cantor. M. Hertelin avait vu si rarement son futur gendre qu'il ne l'aurait point reconnu, si Rosalie ne s'était écriée :
— Monsieur Brown ! Vous ici?
Elle n'osa point ajouter : Qu'est-ce que cela signifie? Mais la question se traduisait si bien par son regard, son geste, et aussi par le bouleversement subit de sa physionomie, que Reginald lui dit vivement :
— Rassurez- vous, votre mère et votre sœur se portent bien. Cantor et moi nous sommes ici, pour vingt-quatre heures... Monsieur Hertelin, je suis heureux de vous
T. \ BÊTE- \ CH \r. RIN. iog
voir... Nous savions que vous habitiez cet hôtel... Vous permettez que nous nous donnions un coup de brosse?...
— Je vous en prie, ne vous gênez pas pour nous, répondit Ilertelin avec tranquillité. Nous sortions, ma fille et moi.
— Où allez-vous? Nous irons vous retrouver, dans un instant.
— Vous nous trouverez sur la place du Dôme, devant le Baptistère...
- A merveille. Donc à tout ;'i l'heure. Les deux Américains saluèrent le père et la fille et entrèrent dans l'hôtel, où déjà le gérant faisait monter les bagages. A pas lents, par la via Tornuabuoni, M. Hertelin et Rosalie cheminèrent sans parler. A la réflexion, l'arrivée subite de Reginald commençait à paraître inquiétante au père de famille. Il n'osait pas faire part de ses pensées à sa fille. Il épiait du coin de l'œil son visage et, le voyant grave et assombri, il sentait croître ses soucis. Enfin il se décida à dire :
— Est-ce que cette arrhée soudaine de M. Brown ne te paraît pas de mauvais augure?
— Pourquoi? demanda Rosalie, qui ne tenait pas à répondre.
— Pour le mariage de ta sœur, précisa M. Herlelin. La jeune fille baissa le front et demeura muette. Puis
au bout d'un instant elle dit :
— Nous avons sans doute eu tort de nous en aller. Il ne fallait pas laisser maman et Geneviève à elles-mêmes.
Que s'cst-il passé à Paris, pendant que nous n'y étions pas?
— Peut-être nous tourmentons nous inutilement, hasarda M. Hertelin... Ces messieurs peuvent venir pour affaires. . .
— Dans une ville où nous sommes, et sans prévenir? Le silence se rétablit, plus gêné, entre le père et la
1111e. Ils arrivèrent sur la place du Dôme et marchèrent à petits pas le long de la loge des Lanzi. Rosalie, machinalement, s'assit sur un banc de pierre et, ouvrant un album, se mit à dessiner un coin de la place. Elle ne pensait certainement pas à ce qu'elle faisait. Mais la virtuosité de l'artiste s'exerçait toute seule, et. sur le papier, une rue tortueuse débouchant sur le parvis, l'angle d'un couvent, au mur duquel une Madone de Lucca délia Robbia était fixée s'évoquaient, croquis simple et charmant qu'une famille d'Anglais, conduits par un cicérone, pris au vol et sur le vif, animait d'un mouvement comique. Gantor, arrivant en silence avec Reginald, derrière M"e Hertelin. eut le temps de regarder, par-dessus l'épaule de l'artiste, l'esquisse amusante, tracée avec une facilité merveilleuse, et de s'écrier :
— Ah! que c'est joli! A uns m'en ferez un tableau. n'esl ce pas, mademoiselle Hertelin?...
Rosalie ferma vivement son album et, se levant, prit son futur beau frère par le bras, et le regardant profondément :
— Nous avons à causer ensemble, n'est-ce pas, monsieur Brou n?
I v BËTE-A-CHAGR] V i r i
— Oui, dit gravement l'Américain. Avec vous je ne saurais pas dissimuler. Vous avez un trop noble esprit, pour que je ne vous dise pas la vérité tout entière. Gantor va occuper \l. Hertelin pendant notre entretien...
— Ne voulez-vous donc pas que mon père y assiste?
— Non. vous seule, connue le jour où je vous ai dit que j'aimais votre sœur et où vous avez tant pleuré...
— De joie! s'écria presque rudement Rosalie, en levant les yeux -^ir Reginald, pour accentuer plus fortement sa déclaration. C'était un tel bonheur pour elle!
Reginald ne répondit pas. Il entraîna Rosalie à l'intérieur de la loge, et là, parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture, l'obligeant à s'asseoir, il se plaça près d'elle. Ils étaient seuls. Sur la place presque déserte, Sam et M. Hertelin, arrêtés devant les portés de Ghiberti, admiraient avec lenteur. Rosalie demanda :
— Est-ce qu'un désaccord est survenu entre vous et Geneviève?
— Oui, dit Reginald.
— Querelle d'amoureux! Vous vous raccommoderez. Mais pourquoi être parti? Ne pouviez-vous m'écrire? Au besoin, je serais venue. C'eut été mieux que de vous éloigner de ma sœur. Maintenant, en quoi puis-je vous servir?
— Je crains que vous ne puissiez me servir, ni maintenant ni jamais.
— Est-ce donc si sérieux'.' \ oyons, de quoi s'agit-il?... Vous me tourmentez affreusement.
it? CŒURS EN DEUIL,
Elle liait devenue pâle et elle tremblait. Reginald lui prit une main qu'il trouva glacée :
— Pardonnez-moi. Est-il donc dans ma destinée de vous faire de la peine? J'ai pour vous tant d'admiration, d'estime et d'affection!...
Elle fit un brusque mouvement. Il reprit avec une ferme insistance :
— Oui, d'affection... Et. en ce moment, si vous pou viez vous rendre compte de mon trouble, vous verriez que vous en êtes cause, vous surtout... L'aveu que je suis contraint de faire, à un caractère aussi noble que le vôtre, est tellement pénible...
— Mais enfin, qu'y a-t-il donc? s'écria Rosalie incapable de supporter plus longtemps son angoisse. Expliquez -vous, de grâce... Parlez, fût-ce brutalement, mais ne me laissez pas dans une si douloureuse incer titude.
— ■ Eli bien! mademoiselle Hertelin, lit gravement Reginald, je n'épouserai point votre sœur.
— Vous l'aimez, cependant?
— Oui, mais je la fuirai, fût-ce au bout du monde, parce je n'ai plus confiance en elle ot que ma vie, à ses côtés, serait un enfer.
— Qu'a-t-elle fait, pour que vous la condamniez ainsi?
— La pire des actions. Elle a spéculé sur ma tendresse, pour se faire abandonner toute ma fortune. Elle a, au moment où je ne pensais qu'à l'aimer et à la rendre
heureuse, calculé ce qu'elle pourrait tirer d'avanlai:<'> matériels de cet amour. Elle m'a joué une comédie lamentable, et cela, j'ai honte de vous le dire, avec l'aide de votre mère.
— C'est impossible! cria Rosalie bouleversée.
— J'en ai eu la preuve irrécusable. Je les ai surprises, toutes les deux, en train de se féliciter du résultat de leur manœuvre... Et pendant qu'elles me croyaient parti, emportant des espoirs délicieux, elles riaient de ma crédulité, et je les entendais escompter leur triomphe! Le cœur m'en a levé de dégoût, et j'ai été sur le point d'entrer dans la chambre, où elles complotaient si tranquillement de me dépouiller, afin de les confondre. Mais j'ai préféré m'en aller. Et depuis je ne les ai plus revues. Voilà ce qui s'est passé, et ce qui m'amène. Vous vous doutez bien que je ne suis pas homme à supporter une situation pareille. J'ai cherché toutes les manières d'en sortir. C'est Sam Cantor qui m'a dit : « 11 faut aller confier ce qui vous arrive à M"c Hertelin. Elle doit être juge... »
— Entre les miens et vous? interrompit violemment Rosalie. \ pensez-vous? Le puis je? Quel rôle prétendezvous me donner? Je n'en veux pas, entendez-vous ! Je le repousse! Tout, excepté cela!
Elle se reprit, et avec plus de calme :
— Mais ne vous ètes-vous pas trompé? N'avez- vous pas mal interprété d'innocentes paroles?
— Non, non, je n'ai pas pris le change. J'aurais
n'i CCEI RS EN DEUIL.
donné beaucoup pour conserver mes illusions. Je n'ai pas pu. La vérité m' éblouissait, il a fallu la subir. Votre sœur, votre sœur tant aimée a dit à sa mère... Ah! tenez! dispensez-moi de vous le répéter... Mais, c'était l'aveu du marché ! . . .
Rosalie, glacée, immobile, demeura sans voix. Elle connaissait sa mère et sa sœur, elle savait à quelles manœuvres, entraînées par l'ambition, elles étaient capables de recourir. Elle avait assisté à l'explosion de leur joie, quand elles avaient appris quelle riche proie s'offrait à leur convoitise. Elle s'était éloignée, pour ne pas assister plus longtemps aux préparatifs de la curée. Tout ce que lui confiait Reginald, frémissant de douleur, ne pouvait être qu'exact. Et, terrifiée en présence de ce double désastre : l'écroulement des projets ambitieux des siens et la ruine des espérances de Reginald, elle se demandait ce qui était le plus déplorable et devait être le plus regretté. Une voix s'élevait déjà, en elle, pas très haute, mais très nette, qui disait : « Ne vaut-il pas mieux que cela soit arrivé à ce pauvre garçon avant le mariage!' Au moins il est libre, et s'il pleure le bonheur entrevu, il n'a pas à se défendre contre des droits mal acquis. » L'honnêteté, la délicatesse de Rosalie prenaient parti pour la victime, sacrifiant résolument les intérêts des siens. Et cela sans réserve, sans arrière-pensée personnelle. Elle était convaincue que son timide amour pour Reginald n'avait pas été surpris et qu'elle était à l'abri de tout soupçon sur ses sentiments secrets. Reginald. inquiet en
la trouvant silencieuse, la regardait avec des veux troublés. Il finit par lui demander :
— Vous ne me blâmez pas d'être parti ? Mlle hoeba la tête :
— Non. Mais dans quelle terrible situation me mettezvous.1 Si je comprends bien, vous venez me charger d'être votre porte-parole, pour la rupture, comme je l'ai été, pour les accordailles... Jolie commission que vous me donnez là ! Ni ma mère ni ma sœur ne me le pardonneront jamais! Ah! je suis ennuyée! ennuyée! ennuyée !
Des larmes coulèrent de ses yeux, contrastant avec le ton bourru de sa phrase. Elle ne prit même pas la peine d'essuyer ces larmes sur ses joues. Elle ouvrit machinalement son album et, le crayon traduisant sa préoccupation, elle esquissa, en trois traits, une Geneviève si ressemblante que Reginald ne put se retenir de pousser un douloureux soupir. Mais Rosalie ne l'écoutait pas. Elle suivait sa pensée amère, et, sur la page blanche, ce fut le visage de Reginald qui apparut, mais un Reginald tristo. comme celui qui venait de se montrer à elle pendant cette confession douloureuse, et non le riche Américain quille avait portraituré, dans son cabinet meublé de chefs-d'œuvre, puissant et satisfait. Et maintenant c'était elle-même qu'elle silhouettait, à côté des deux fiancés : une pauvre petite Rosalie, maigre, menue, chétive, au visage éclairé par des yeux de rêve et une bouche de bonté, et qui avait l'air d'un chien battu. Sur
coeurs a y deuil.
le feuillet, Reginald voyait ainsi se fixer les idées de l'artiste, retracées par sa main habile et rapide, et il en devinait la profonde détresse. Il lui semblait l'entendre dire : « Tu vois, c'est la belle Geneviève, la superbe fille blonde que tu as choisie, et qui t'a si cruellement affligé que te voilà tout abattu et les traits creusés, comme si tu relevais d'une maladie. Tu as dédaigné la pauvre Rosalie, mais je le comprends, car elle était peu engageante et n'avait pour elle que son talent ; mais son cœur ne valait-il rien, et n'as-tu pas été capable de le deviner, dans ses regards, et dans son sourire:' Tu vois où tu en es, maintenant. Et il va falloir encore que ce soit elle, la bè te à-chagrin de toute la famille, qui se charge d'arranger tes affaires, au risque des rebuffades qu'il y aura à essuyer, car tu sais bien que cela ne va pas marcher tout seul, cette affaire-là ! Les deux femmes qui se morfondent à t' attendre, en ce moment, dans leur bel appartement de la rue de la Paix, ne vont pas se rendre sans combat. Que de cris, de récriminations, de menaces! Et c'est elle, ta victime, la leur, qui devra encore endosser la responsabilité de ton erreur et de tes sottises. Ah! oui, elle est ennuyée! très ennuyée! la pauvre Rosalie! » Des larmes nouvelles ruisselèrent sur ses joues et descendirent brillantes jusqu'à sa lèvre. Elle les but silencieusement, et le crayon agile, continuant à tracer des traits sur le papier, ce fut un Sam Cantor et un M. llertelin, discutant devant le Baptistère, et si vivants, si justes, si comiques, que Reginald, se retrouvant
amateur devant ces dessins et l'admiration l'emportant sur le chagrin, ne put se défendre de s'écrier :
— Oh! que c'est ressemblant! Quel talent vous avez!
D'un coup sec Rosalie referma son album, et regardant Reginald, comme rentrée soudain en possession d'elle-même :
— Je vais tout dire à mon père, dès ce soir, je vous en préviens.
— Vous avez raison.
Reginald hésita, chercha ses mots, et un embarras extrême se peignit sur son visage :
— Oui, oui, je me rends compte, dit-il enfin, que j'ai fait à Mademoiselle votre sœur un tort que je voudrais réparer... Ne croyez-vous pas que je puisse offrir...
Rosalie ne le laissa pas achever. Elle se dressa, rouge, el les yeux étincelants :
— Pas un mot de plus! s'écria-t-elle. Allez- vous traiter Geneviève Ilertelin. comme une fille que l'on quitte, en lui laissant un dédommagement pécuniaire?
Il la regarda avec découragement :
— Comme je suis mal inspiré! N'est-il donc pas en mon pouvoir d'atténuer le coup que je vais porter? Rien d'offensant n'est dans ma pensée, pourtant, vous devez le sentir... Vous, qui êtes si fine et si délicate, aidez-moi à me tirer d'affaire... Je ne puis pas rester dans cette situation-là...
— Vous avez l'habitude de tout ramener à des questions d'argent, dit Rosalie avec plus de calme. C'est cela
Il8 COEURS EN DEUIL.
qui vicie tous vos sentiments... Monsieur BroAvn, il y a des choses qu'on ne peut acheter.
— Oui, votre fierté, votre droiture, votre noblesse..., dit-il avec humilité. Ah! je le vois bien, je le comprends... Je vous ai méconnue, mademoiselle Hertelin..., j'ai été aveugle... Et maintenant...
Elle eut pour lui un regard d'une douceur mélancolique, et achevant la phrase qu'il laissait suspendue :
— Et maintenant, il est trop tard.
Elle fit un geste résolu, et se dirigeant vers la place :
— Assez de sentiments pénibles! Venez admirer ces portes du Baptistère*, que M. Cantoret mon père apprennent, sans doute, par cœur... Voyez-vous, il n'\ a d'absolu, au monde, que le beau... Tout le reste peut se contester... Mais un groupe de Donatello. une Madone de Raphaël, cela s'impose souverainement... Notre art moderne est peu de chose comparé aux œuvres de ces maîtres... Peut-être a-ton tort de venir à Florence, quand on est en pleine production, cela décourage.
Us abordaient M. Hertelin et Gantor.
— Eh bien! vous avez fini de causer? demanda le père de Rosalie, en allumant un cigare que venait de lui oflïir l'Américain. A ous ètes-vous mis d'accord?
— Oui, répondit la jeune fille. Mais il nous reste encore un peu de jour. Allons jusqu'au Bargello, si vous voulez...
— Très volontiers.
Ils achetèrent toute une brassée de fleurs, à une petite
LA 1ÎK TE- A CHAGRIN, lit)
boutique du coin de la place, et causant librement, sans que rien du grave entretien i|iii venait d'avoir lieu entre Keginald el Kosalie pût être soupçonné, ils s'en allèrent par les rues, dans la douceur du ciel florentin.
En arrivant à Paris, avec son père, Rosalie descendit dans le petit logement du faubourg Poissonnière. Les somptuosités en location de la rue de la Paix lui déplaisaient souverainement, et elle ne voulait pas habiter dans ce bel appartement banal.
Elle achevait à peine de défaire sa malle qu'un commissionnaire se présentait, avec une lettre de M""' Hertelin , prescrivant à son mari et à sa fille de venir, sans un instant de retard. Geneviève étant dans un état de santé qui ne lui permettait pas de se déplacer. Soucieux, le père et la fille sautèrenl dans un fiacre et se firent conduire rue de la Paix. Dès leur entrée, il fut visible que l'humeur de M"" Hertelin n'était point bienveillante. Elle se laissa à peine embrasser, et, sans laisser placer même une question sur l'état dans lequel se trouvait Geneviève, elle commença son interrogatoire :
— Vous arrivez de Florence? Vous x" avez rencontré M. Brown? Qu'est-ce qu'il <-^t allé y faire!3 Y est-il encore? A t-il L'intention d'\ rester longtemps?
Iinsalir et son père se regardèrent, effarés par cette pluie de questions, et embarrassés déjà pour y répondre. M "" Hertelin ne leur en laissa pas le loisir. Elle lit un
geste dramatique, crispa amèrement ses lèvres en un rire de sarcasme et s'écria :
— Cet homme est un misérable ! Il va tuer ma fille ! Oui. la tuer, entendez vous? Elle est mourante! C'est un misérable! un misérable!
Et comme le père et la fille demeuraient atterrés, elle saisit Rosalie par le bras, la secoua vigoureusement et reprit, inlassable :
— Que vous a-t-il dit pour expliquer sa fuite?
Là, Rosalie se retrouva. Elle se dégagea de l'étreinte peu caressante de sa mère, lit un pas en arrière, et s'adressant à M. Hertelin :
— Va donc auprès de Geneviève, cher papa. Moi, je vais rester avec maman, pour lui donner les explications qu'elle désire.
— C'est cela! fit M. Hertelin pressé de se soustraire aux éclats tragiques de l'émotion maternelle, et, sans demander son reste, il disparut.
— A nous deux, maintenant! clama M'"p Hertelin. Tu es au courant de l'affaire, toi, tu vas t'expliquer... Qu'est-ce que M. Brown est allé faire à Florence?
— 11 venait pour me parler.
— Te parler? A toi? Et de quoi?
— De ma sœur.
— Ah! Et à quel propos?
— A propos du contrat que vous lui avez fait proposer par votre notaire.
— Et qu'il refuse de signer?
LA BKTE-A-CHAGRIN. 121
— Qu'il refuse absolument de signer.
— Parce que?...
— Parce qu'il dit qu'il ne se marie pas en Turquie, où les femmes se vendent, mais en France, où elles se donnent.
A cette vigoureuse réplique, M"10 Hertelin chancela. Elle regarda Rosalie avec effarement. Il sembla qu'ayant cru avoir affaire à un mouton, brusquement elle voyait un tigre se dresser devant elle.
Balbutiant, elle dit : ■
— C'est toi, ma lille, c'est toi, qui oses me tenir un pareil langage?... Oh! je vois bien que tu nous a trahies et que tu es de connivence avec cette infâme Reginald...
— J'ai été de connivence avec lui, en effet, pour tâcher de faire le bonheur de Geneviève. J'ai préparé l'accord entre M. Brown et elle. J'ai conclu le mariage, et, tant que je m'en suis mêlée, tout a bien marché... Mais je nous ai livrées à vous-mêmes. Vous en avez profité pour tout compromettre.
— Mais, encore une fois, qu'a-t-on à nous reprocher?
— D'abord votre maladresse, ensuite votre âpreté. Comment ! Vous avez affaire à un homme, dont la situation de fortune est si disproportionnée avec la vôtre, el vous vous arrangez pour ne lui laisser aucun doute sur les sentiments qui vous rapprochent de lui ! A cet amoureux, prêt à toutes les libéralités, vous ne laissez pas le temps de manifester ses intentions généreuses! Vous lui
mêliez le contrat sur la gorge, vous lui dites : La bourse ou le bonheur. Vit-on jamais conduite plus absurde? Et si ce n'était encore que cela!... Mais, pour mieux engager ce crédule fiancé, vous jouez, toutes deux, je ne sais quelle comédie, et presque sous vos yeux ma sœur se laisse aller dans les bras de celui qui l'aime, en lui gli^ sant des recommandations d'affaires entre deux baisers. Voilà ce qu'on vous reproche. C'est d'avoir été trop apprêtées, trop habiles, quand pour réussir il suffisait d'êlre simples et naturelles. Vous avez effarouché le merle blanc, que vous teniez, déjà, près de la cage, et à présent il s'est enfui, et rien ne le fera revenir à votre portée.
— Qui te l'a assuré!* cria M"10 Ilerlelin d'une voix aigre.
— Lui-même, venu à Florence désespéré de sa déconvenue et me demandant de l'aider à sortir de l'horrible situation où il se débattait...
— Et tu en as profité pour le détourner de nous?
— \h! vous vous en étiez trop bien chargées, vousmêmes! H n'y avait plus d'espoir. Il avait vu clair dans votre jeu.
Une exclamation sourde retentit derrière la mère et la fille. Rosalie se retourna brusquement. Entrée sans bruit, Geneviève, pâle, les traits creusés, vêtue d'un peignoir encore mal attaché, était debout sur le seuil du salon. A sa suite, son père épouvanté apparaissait, faisant à Rosalie des gestes suppliants. En voyant sa sœur si changée,
I, A » Ê T E- A- C H AGR IN. i ^3
celle-ci se sentit prise d'une pitié profonde. Elle oublia la sécheresse de coeur, la duplicité d'esprit, elle fit bon marché «1rs humiliations subies, des chagrins éprouvés. Elle tendit les bras et s'élança. Mais un regard haineux de Geneviève l'arrêta dans son cil'usion :
— Gomme tu dois être heureuse, n'est-ce pas, de ce «;iii m'arrive? dit avec fureur la jeune fille. Quelle belle revanche pour toi! Et comme tu as su habilement \ travailler !
— Moi!
— Oui, toi, la disgraciée, la délaissée. Tu l'emportes, enfin, tu triomphes! Tu aides à me voler mon fiancé, à détruire mon avenir. Tu viens de l'avouer toi-même : il était allé à Florence, pour te demander assistance. Qu'as-tu fait? Tu lui as conseillé de m'abandonner. Tu n'avais qu'un mol à dire, peut-être, pour le ramener à nous : l'as-tu prononcé? Oh! je suis h/en sûre que non. Ta laideur morale, plus grande encore que ta laideur physique, s'est manifestée. Et, maintenant, nous n'avons plus rien à attendre... C'est fini. Nous allons retomber à la misère, après avoir entrevu la fortune... Oh! plutôt mourir que d'endurer un sort m malheureux !
Elle se jeta sur un canapé, se tordant les bras, pous saut des cris étouffés, pendant que sa mère, glapissante. demandait du secours et allait, comme une furie, de son mari, qu'elle gourmandait pour son inertie, à sa fille qu'elle invectivait pour son insensibilité. Véritable scène
I2i COEURS EN DEUIL.
de comédie, où la mère et la fille jouaient toutes deux un rôle, afin de donner à leur abandon et à leur détresse une allure pathétique et une couleur intéressante. Brusquement, laissant sa fille à son attaque de nerfs, M"" Hertelin saisit Rosalie par le bras, l'attira dans un coin, et là. aussi calme qu'elle paraissait agitée, l'instant d'avant, elle lui dit, en la regardant de ses yeux froids :
— Voyons! \ a-t-il une espérance quelconque à conserver? Es-tu fille à ramener Reginald ici? Que ta sœur le revoie, pendant un quart d'heure, et elle le reprend. Il l'aime toujours. Il suffira d'une prière et de quelques larmes pour tout raccommoder. Mais il faut qu'il vienne. Nous avons agi tout de travers, je le concède. Il n'était pas besoin de tant de malice. Nous avons voulu raffiner. Ce fut une sottise. Mais il doit y avoir de la ressource. Voyons? Es tu disposée à nous aider? Tu peux donner, à ta sœur et à moi, une preuve de Ion affection et de ton dévoilement... Le veux-tu?
Rosalie, doutant encore de ce qu'elle venait d'entendre, regarda avec stupeur sa mère et ne répondit pas. Elle demeurait anéantie, sans raisonnement, sans volonté. Sa mère la crut hésitante et voulut lui porter le dernier coup :
— Voyons! Si ce mariage se conclut, nous y trouverons tous notre avantage. Tu peux bien être sûre que tu ne seras pas oubliée,..
A cette proposition si dégradante, chuchotée la bouche contre l'oreille. Rosalie retrouva la liberté de
1, \ i.i i i- \ -c h a (. un.
sod jugement. Wec un déchiremenl affreux, elle \il sa mère lui proposanl de travailler à tromper Reginald, el cela moyennanl finances. Ses regards s'arrêtèrent sur la physionomie à la fois souriante et inquiète de M"'" Ilerd lin. guettant la réponse à sa demande. Elle en saisi l . dans son ensemble, toute la bassesse et la convoitise. Son cœur se souleva d'horreur. Quoi ! sa mère, sa sœur, ces deux femmes? Et toujours il faudrait vivre en face d'elles? Elle serait obligée de subir leurs reproebes. leurs lamentations, leurs rebuffades, maintenant qu'elle savail à quel point elles étaient viles et vénales!1 Cela lui parut Impossible. Elle s'écarta de M'"" Ilerlelin, et debout au milieu du salon, sombre et navrée, plus ebélive que jamais dans sa petite robe noire, elle dirigea ses veux autour d'elle, comme si ce qui l'entourait avait échappé jusque-là à ses regards. Puis, presque à contrecœur, ayant bonté de ce qu'elle disait :
— Je vois bien que vous continuez à ne regretter que le mariage et point le mari. Si j'avais été sûre que vous éprouviez un regret sincère, j'aurais certainement pris sur moi de prier \1. l>io\vn de revenir à vous... Mais si je le taisais, après ce que vous venez de me dire, je serais vraiment complice d'une mauvaise action... Je ne m'y résoudrai jamais!
Une rougeur ardente monta au visage pâle de M'" llertelin. ses yeux s'injectèrent, ses lèvres s'ouvrirent, montrant des dents féroces prêtes à mordre. Tendant le bras vers la porte, elle cria :
ia6
— Hors d'ici, misérable! Tu abandonnes ta mère et ta sœur pour un étranger. Si tu n'étais pas si laide, je
croirais que tu as sur lui des projets... Mais tournéecommetul'es, c'est impossible !
Le plaisir de faire le mal t'entraîne tout seul ! Hors
Après
ce qui vient de se passer, je ne veux plus te voir! Ta présence tuerait ta sœur, ce pauvre ange sacrifié par toi!
Gomme galvanisée par les paroles furieuses de sa mère, Geneviève se tordit sur son canapé, en poussant des cris aigus.
Rosalie, le front lourd. Les jambes tremblantes, niais l'esprit lucide et la volonté ferme, passa devant sa mère, embrassa son père
terrifié, et, sans un mot, ouvrant la porte, elle sortit,
obéissante. M Hertelin l'avait suivie du regard. A peine
sa fille cul elle disparu, elle se tourna vers son mari et s'écria avec stupeur :
— Eli»' esl partie! Où va-t-elle? Je ne l'aurais jamais crue si entêtée ?
— Tu l'as chassée! fit M. Hertelin.
Eh! ce -"ut des choses que l'on dit, niais l'aul il les croire?
— Tu l'as toujours si -maltraitée!... Elle en a peul être assez !
— Quoi! Elle nous abandonnerait?
— Elle a trop grand cœur pour que vous ayez à le craindre. Mais elle voudra, sans doute, rester indépendante.
— C'esl ma fille! Elle doit vivre chez moi...
— Ah! Doucement! lit M. Hertelin avec une soudaine résolution. Je ne permettrai pas qu'on la tourmente. En voilà assez! 11 n'y a d'autorité réelle que la mienne. Ne me contraignez pas à l'exercer.
— Tu prendrais son parti contre nous?
— Je vous empêcherai de la martyriser. Vous n'a\ez. à présent, à compter que sur elle. Le moins que vous puissiez faire c'est de la laisser tranquille.
Geneviève, redressée, les yeux secs et la bouche dure, écoutait la dispute de ses parents. Elle ne songeait plus à tordre -e- hra- et ;'i pousser des cris. Elle avait repris son calme et mesurait les conséquences de cette suprême
bataille, livrée et perdue. 11 allait falloir réintégrer le petit appartement du faubourg Poissonnière, renoncer au coupé de remise, dans lequel elle se prélassait si agréablement au Bois, payer le couturier sans espoir de lui faire jamais des commandes nouvelles. La sombre et lugubre médiocrité allait la reprendre, et, cette fois, sans doute définitivement. Elle eut froid au cœur, à cette pensée. Elle se tourna vers sa mère, et, relevant ses beaux cheveux blonds, elle montra une petite main blanche, ornée encore d'une magnifique émeraude offerte par Reginald :
— Je ne pense pas que vous vous proposiez de tourmenter ma sœur, parce qu'elle prend le parti de M. Brown. C'est son affaire. Elle veut nous quitter et vivre seule, avec l'agrément de mon père. Après ce qu'elle vient de faire, je pense que c'est, en effet, pour elle, le seul parti qu'il y ait à prendre.
— Vous l'entendez! cria M"10 Hertelin à son mari : Voyez et comparez! Où sont la raison, la générosité, la dignité:' Ah! ma Geneviève... Va, tu es supérieure à cette malheureuse, par les sentiments autant que par la beauté!... Mais que projettes-tu! Car tu as évidemment une idée...
— Oui, certes, et avant tout, c'est de ne rien changer à notre genre de vie...
— - Quoi! tu veux rester ici?... Mais cet appartement coûte quinze cents francs par mois...
La jeune fille retira la belle émeraude de son doigt et dit tranquillement :
LA BETE-A-CHAGR I S. 1 29
— Voici de l'argent... Celle bague vaut au moins dix mille francs...
— Mais après?
— Après?
Geneviève jeta clans la glace un regard qui la rassura sur l'éclat de son visage. Elle cambra sa taille souple, en serrant la cordelière de son peignoir, elle étira ses beaux bras nus, qui sortaient des manches flottantes et dit :
— Fiez-vous à moi : je saurai bien me débrouiller toute seule.
M. Hertelin se dressa entre sa femme et sa fille. Il était devenu pâle.
— Je crains de vous comprendre, dit-il, et je n'entendrai pas un mot de plus. J'ai vécu honnête, pendant toute ma vie. Cela m'a coûté très cher, mais ce n'est pas une raison pour que je veuille, aujourd'hui, changer de principes. Je vous enjoins de donner congé de cet appartement et de rentrer, toutes les deux, au faubourg Poissonnière, où je vais vous attendre avec ma fille...
Il prit son chapeau, et regardant Geneviève avec une tristesse infinie :
— Ce n'est pas chez le marchand qu'il faudrait envoyer cette bague, ma pauvre enfant, dit-il en montrant l'émeraude restée sur la table, c'est chez celui qui te l'a donnée... Tu devrais comprendre qu'il convient de ne rien garder de lui, après l'affront qu'il t'a fait. Mais il
l3o COEURS EN DEUIL.
y a beaucoup de choses que tu ne comprends plus...
Mme Hertelin leva les épaules :
— Nous savons ce que nous a coûté ta délicatesse. Tu as payé, au moment du krach, pour des gens qui sont restés riches et qui ne te saluent même pas, quand ils te rencontrent dans la rue. Il faut, dans la vie, tâcher de ne pas être dupe. Et c'est l'être terriblement que de jouer franc jeu, dans une société où chacun se sert de cartes biseautées. Allons! Va retrouver ta fille, puisque tu n'en as plus qu'une et que Geneviève et moi nous ne comptons pas pour toi... Voilà la j 115 te récompense de toute une vie de dévouement et de tant d'années de privations. Ne vaudrait-il pas mieux être morte que de se voir traiter avec autant d'injustice?
Elle éclata en sanglots bruyants et se frappa la poitrine, avec force, pour accentuer sa manifestation indignée. Mais M. Hertelin, sans doute, était blasé sur ces démonstrations, car sans y attacher la moindre importance il ouvrit la porte et s'éloigna.
Restée seule avec sa fille, Mme Hertelin se calma instantanément. Elle se tamponna, par respect humain, les yeux qu'elle avait parfaitement secs, et s'approchant de la fenêtre elle regarda dans la rue :
— Ah ! fit-elle, la voiture est à la porte.
— Eh bien! habillons-nous, allons faire un tour au Bois. Le grand air nous calmera... Et puis, ce soir, il faudra s'informer si M. Freeman est à Paris.
Cette année-là, Rosalie eut la médaille d'honneur de peinture. Il y avait quatre ans qu'elle n'avait pas entendu parler de sa mère et de sa sœur. Elle vivait, avec M. Hertelin, dans un petit hôtel de la rue Àlphonse-de- Xeuville, travaillant beaucoup, recevant peu, et toujours simple, quoiqu'elle commençât à être riche. Son père avait beaucoup vieilli et s'était cassé. C'était maintenant un petit homme tout blanc, ridé, séché, et qui parlait peu. Il restait dans l'atelier de sa fille, assis, lisant, et il fallait que Rosalie lui donnât une commission pour qu'il se résignât à sortir dans Paris. Il prenait l'air, en cultivant trois rosiers, qui ornaient une plate-bande dans le jardinet de l'hôtel. Il n'était pas triste, il se taisait, comme s'il ne voulait pas dire à quoi il pensait sans cesse. Un jour, cependant, il était rentré agité, très rouge, et avait raconté à sa fille qu'il venait, au coin des
i3a COEURS EN DEUIL.
Champs-Elysées et de la place de la Concorde, de manquer de tomber sous la voiture de Geneviève :
— Oui, sans un passant qui m'a tiré en arrière, j'étais piétiné par les chevaux. Deux trotteurs splendides attelés à une victoria magnifique. Et elle, comprends-tu ? elle, sans un geste d'émotion, sans un cri de regret, elle m'a fait un charmant sourire et a dit : « Bonjour, papa ! » Est-ce croyable ? Bonjour, papa ! A un homme qu'on n'a pas vu, depuis quatre ans, qu'on a quitté comme tu sais, et qu'on vient de manquer d'écraser. Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai voulu m'élancer, lui crier toute mon indignation! Ah bien ! Elle était déjà loin, et je n'ai aperçu, devant moi, que les fleurs de son chapeau pardessus la capote de la. voiture. Ah! la malheureuse! Insensible, ironique. Bonjour, papa! Et si tu l'avais vue : mise comme une divinité. Une grande pelisse en zibeline, qui vaut peut-être trente mille francs. Et un chic, une assurance. Voilà où elle en est! Plus jolie que jamais, du reste. Rajeunie. On jurerait qu'elle a dixhuit ans.
— Elle n'en a que vingt-six, papa, dit doucement Rosalie.
Il y eut un silence. Le père marchait, avec agitation, dans l'atelier, pendant que la jeune fille continuait à travailler. Enfin celle-ci demanda, comme avec hésitation :
— Elle était seule... dans la voiture?
M. Hertelin ne se trompa pas au sens de la question :
LA BRTE- A-CHAGRIN. ' ;;
— Ali! tu penses bien que si ta mère avait été avec elle, j'aurais commencé par te le dire... Non, elle n \ était pas. Cette sans-cœur était seule. Et. après tout, j'aime mieux cela. A l'idée que ta mère l'accompagne, j'éprouve une indignation! Tiens! Parlons d'autre chose.
Ils se turent et ne reprirent jamais ce sujet de conversation. Mais chacun d'eux y songeait souvent, sans le dire. Et quand le bonhomme, assis dans son fauteuil, laissait aller son journal ou son livre sur ses genoux et restait les yeux vagues, à rêver, Rosalie se disait : « Il pense a elles. » Avec adresse, la jeune fille avait fait prendre des informations. Mais ce qu'elle avait appris était vague. Mme et M1,e Hertelin avaient quitté l'appartement de la rue de la Paix, après une tentative de rapprochement avec M. Freeman qui s'était dérobé. Les deux femmes avaient passé l'hiver à Nice. Mais là leur trace se perdait : plus de madame ni de mademoiselle Hertelin. Rosalie en venait à soupçonner qu'elles avaient changé de nom. Mais où étaient elles? Gomment vivaientelles? Et de quelles ressources? L'idée qu'elles se trouvaient dans le dénuement était non moins affreuse que celle qu'elles se prélassaient dans le luxe.
La rencontre, faite par son père, avait fixé toutes les incertitudes : Geneviève était parée, brillante et riche. Elle avait donc mal tourné. La jeune fdle résolut d'écarter de son esprit le souvenir de sa sœur. Elle se remit au travail, avec d'autant plus de passion que le succès lui demeurait fidèle, que sa notoriété tournait à l'illustration
l34 CŒURS EN DEUIL.
et que, recherchée dans les centres artistiques, choyée par le monde, talonnée par les marchands, qui se disputaient ses tableaux et ses dessins, elle n'avait pas une minute à consacrer aux regrets inutiles.
Cantor et Reginald étaient des plus assidus, chez elle, et faisaient tous leurs efforts pour l'attirer chez eux. Mais elle avait conservé ses habitudes de petite bourgeoise, se couchait de bonne heure, refusait de laisser son père dîner seul, et gardait son indépendance. Cependant elle ne pouvait pas fermer sa porte aux deux amis, et ceux-ci en profitaient pour venir, le soir, et passer de longs moments à regarder ses études, à fouiller dans ses cartons, et acheter tout ce qu'elle consentait à leur vendre.
Jamais, avec eux, elle n'avait reparlé de sa soeur. C'était un sujet réservé. Et aucun des deux hommes, qui certainement étaient informés sur le compte de Geneviève, n'aurait osé prononcer son nom devant M"c Hertelin. Pendant tout un hiver, Rosalie avait travaillé, avec acharnement et joie, à son grand tableau, devenu fameux, de « la petite marchande de bouquets de violettes ». L'ouverture du Salon avait été un triomphe pour elle. La veille du vernissage, elle s'était trouvée, au Grand Palais, en même temps que le cortège officiel du Président de la République, et le ministre des beauxarts était venu, lui-même, la chercher pour la présenter au chef de l'Etat.
Avec sa robe noire, son chapeau de vingt-cinq francs, maigre, pâle, la ligure dévorée par les yeux magni-
Rosalie avait travaillé à son grand tableau, devenu fameux de « la petite marchande de violettes ».
iiques, Rosalie avait paru, au milieu des grands personnages qui se groupaient devant son tableau, et là ses confrères, qui n'étaient pas tendres entre eux, habituellement, lui avaient fait une ovation. Cramoisi, le directeur des beaux-arts avait dit, entre haut et bas : « C'est la médaille d'honneur! » Chacun avait acquiescé, comme par une éclatante constatation de la haute valeur del'artiste. Et Rosalie, aussi simple que d'habitude, s'était dérobée aux éloges, avait fui l'enthousiasme et, presque cachée entre son père et Cantor, qui l'attendaient à l'écart, avait continué sa tournée dans les salles d'exposition.
Il y a des succès auxquels tout concourt : la véritable valeur des œuvres, l'opportunité de leur production, la sympathie du public, l'absence de concurrents redoutables, la coalition de certains intérêts contre certaines tendances. Le triomphe de Rosalie fut fait de tous ces éléments et ne souleva même pas de discussion. Le vote fut, pour ainsi dire, unanime, et la jeune fille se trouva, dans le monde des arts, en possession d'une situation absolument exceptionnelle.
Elle allait de pair avec les plus grands maîtres, vendait ses tableaux des prix extravagants et avait fait la fortune de son premier protecteur, Régis, envers qui, fait bien rare, elle ne s'était point montrée ingrate.
Un matin, elle était assise devant son chevalet, en train de mettre en place une petite étude d'enfant, lorsque le marchand se présenta. Rosalie lui serra la main, sans se
l38 CŒURS EN DEUIL.
déranger de son travail. 11 s'assit près d'elle, examina la toile commencée et dit :
— Sera-ce pour moi, ce que vous faites là ?
— Ce sera pour vous, si vous voulez... Lewis, de Londres, me demande de ne pas l'oublier ; mais vous savez que vous serez toujours servi avant tout le monde...
— Ah ! vous ne m'avez pourtant pas donné la Marchande de violettes.
— Le tableau était commandé par M. Cantor, depuis deux ans...
— Est-ce vrai qu'il vous l'a payé cinquante mille francs ?
— Il m'a donné ce qu'il a voulu. Je ne lui avais pas fixé de prix... C'est un ami.
— Il a de la chance ! Je vous en aurais donné le double, moi, et j'y aurais gagné ma vie encore. Ah ! vous êtes cotée, sur la place. . . Mais voulez-vous me donner une compensation ?. . .
— Très volontiers.
— Eh bien ! voilà. Un riche Péruvien, M. Sanchez Iturry, est venu me demander si vous consentiriez à faire le portrait de sa femme...
— Pourquoi pas ? Comment est-elle cette dame ? Jeune, vieille, jolie, laide?
— Jeune et très jolie, à ce qu'on dit, car je ne la connais pas. M. Sanchez Iturry est un marchand de guano, archi-millionnaire, qui vient passer six mois, tous les ans, à Paris. Sa femme ne l'accompagne pas au Pérou
LA BKTE-A-CHAGRIN. i3g
el il voudrait emporter, avec lui, son portrait à Lima. \ ous voyez que c'est très touchant.
— Et quand le veut-il, ce portrait?
— Tout de suite. Cela se peut-il?
— Cela se peut, parce que c'est vous. Combien vous donne-t-il?
— Ce que je lui demanderai. C'est dans le genre de M. Cantor. L'argent n'a pas de valeur. Vous, combien voulez-vous?
— Vingt mille.
— Pourquoi si peu ?
— Parce que c'est mon prix habituel. Je ne surfais pas. Faites-vous donner cinquante mille francs, si vous pouvez, cela vous regarde. La différence sera pour vous.
— Etes-vous étonnante ! Je ne connais que vous qui agissiez ainsi.
— Maintenant, il faut que je voie votre Mme Iturry. parce que, si elle me déplaît, ni pour or ni pour argent je ne la ferai poser.
— Eh bien ! je vais prévenir son mari, afin qu'il lui dise de venir vous voir... Dans l'après-midi, n'est-ce pas? Ces femmes-là se lèvent tard...
— Avant quatre heures, le jour qu'elle voudra.
— Parfait !
Régis prit congé et Rosalie continua de travailler. Le surlendemain, vers trois heures, la jeune fille était occupée à examiner des épreuves gravées, qui lui étaient apportées de l'imprimerie, quand le domestique entra et dit :
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— Mme Iturry demande à voir mademoiselle. Rosalie rassembla ses gravures, ferma ses tiroirs, rangea
son meuble à peindre et ordonna de faire entrer la visiteuse. Avec un frou-frou de soie, vêtue d'une robe très élégante montrant une taille exquise, coiffée d'un grand chapeau noir, et masquée d'une voilette blanche à pois, comme pour aller à un rendez-vous d'amour, une jeune femme entra. Rosalie, de la main, lui indiqua un fauteuil et dit :
— Prenez la peine de vous asseoir, madame. . .
Mme Iturry défit sa voilette et montra à Rosalie le visage souriant de sa sœur.
— Bonjour, ma chère, dit Geneviève. Tu m'excuseras d'être entrée chez toi. sans déclarer qui j'étais... Mais je craignais que tu ne fisses des manières, pour me recevoir. Tu vas bien ?
Rosalie resta sans parler, examinant sa sœur de ses yeux perspicaces. Le maquillage s'était accentué, et maintenant il s'étendait sur tout le visage. Les yeux hardis étaient avivés au kohl, la bouche voluptueuse saignait de fard. Aux oreilles Geneviève avait deux perles inestimables.
— Qu'est-ce que c'est que M. Iturry ?... demanda Rosalie, au bout d'un instant.
— Ah ! M. Iturry, c'est un très beau garçon, très riche, très généreux, très aimable... que je t'amènerai, si tu me promets de le recevoir gentiment, et qui te payera un portrait de moi aussi cher que n'importe lequel de tes Américains...
LA BÈTE-ACHAGRIN. l4i
A cette allusion à ses relations affectueuses avec Cantor et Reginald, llosalie rougit. Le ton avec lequel Geneviève avait prononcé ces paroles était amer et offensif. D'âpres rancunes \ vibraient. M"° Hertelin ne voulut pas s'en apercevoir. Elle changea la conversation :
— Donne-moi des nouvelles de maman..,
— Elle va bien. Elle fait des courses avec Sanchcz, aujourd'hui... Ils s'entendent très bien, tous les deux... Maman l'empêche d'être volé parles marchands.
Rosalie baissa la tète. Elle prit machinalement un album et se mit à dessiner, comme elle avait l'habitude de faire, pour occuper ses mains, quand elle était préoccupée. Et, sur la page blanche le visage de Geneviève, non plus jeune fille, mais femme, et hardie, telle qu'elle apparaissait maintenant, se précisa en traits rapides.
— Et ici, comment vivez-vous? reprit M'"' Iturry.
— Comme à notre ordinaire.
— Ah ! les mêmes habitudes de popote que faubourg Poissonnière?... Tu gagnes pourtant beaucoup d'argent, dit-on... Qu'est-ce que tu en fais?
Rosalie releva vivement ses yeux et regarda sa sœur :
— Je l'économise, pour le donner à ma mère et à toi, quand vous en aurez besoin...
La jeune femme se mit à rire, en faisant de la main un geste dédaigneux :
— Rah ! ne te prive pas, alors ! Ce jour-là n'est pas près de venir. Sanchez me comble : j'ai cent mille francs
de rente, un hôtel, dix chevaux et pour un million de bijoux. . .
— Malheureuse enfant ! dit soudainement Rosalie, peux-tu avouer si crûment ta honte ? Cet homme t'entretient, et tu t'en vantes !
— Il m'épousera, quand je voudrai.
— Que ne le veux-tu, alors!*
- Ah! Tu es bonne, toi! Il faudrait donc l'accompagner, pendant six mois, tous les ans, dans son Pérou, où sévit la fièvre jaune?. . . Non, non ! Pas de ça ! La liberté et Paris. Quand je ne serai plus jeune, ou quand il aura liquidé ses affaires, nous verrons.
— Et s'il te quitte avant?
— S'il me quitte?... Regarde-moi donc!
Debout, le visage éclairé par le jour cru de l'atelier, grande, blonde, fière, elle offrait la radieuse image de la courtisane triomphante. Rosalie, toujours artiste, frappée par l'arrangement du costume, la grâce du mouvement, l'éclat de la figure, pensa : « Quel tableau ! »
Il sembla que Geneviève eut lu dans la pensée de sa sœur. Elle dit en riant :
— La pose te plaît-elle? Je reviens demain, si tu veux...
Rosalie hocha tristement la tète :
— Ni demain, ni jamais.
— Quoi? Tu refuses?...
— Notre père est chez moi. Tu n'y peux revenir, sans le rencontrer. Que lui dirais-tu?
LA BÊTE-A-CHAGRIN. l43
— Eh ! il ne me fait pas peur, et je ne serais pas embarrassée...
— Toi, sans doute, reprit l'artiste, mais lui, il le
serait, et cruellement. Il est vieux, il a besoin de ménagements... Il n'a déjà que trop souiTert...
— Alors, ce portrait, tu ne le feras pas?
— Non ! Il ne manque pas de peintres dé talent
i44 COEURS EN DEUIL.
qui s'acquitteront, mieux que moi, de cette besogne.
— C'est par toi que Sanchez désire l'avoir.
Le front de Rosalie se releva, ses sourcils se froncèrent, son visage prit un caractère de fierté soudaine :
— Ce portrait-là, Geneviève, ton Péruvien, si riche qu'il soit, n'est pas encore assez riche pour me le payer!
Elle étendit le bras, en montrant au mur une petite étude, représentant sa sœur à vingt ans, fraiche, candide et douce :
— Voilà le seul portrait qui puisse exister de Geneviève Hertelin signé par moi. C'est celui d'une enfant, simple et naïve. Mais celui-là, il ne sortira jamais d'ici, il est à mon père et à moi, il nous rappelle le passé et des joies que nous ne connaîtrons plus jamais.
Des larmes coulèrent sur ses joues. Geneviève, le visage crispé et grimaçant, ricana :
— Oh! oh! toujours sensible! La grande artiste est restée une petite bourgeoise!
Des pas se firent entendre dans la pièce voisine, et une légère toux annonça M. Hertelin. Rosalie dit avec autorité à sa sœur :
— Il ne faut pas qu'il sache que tu es venue ici. Remets ton voile et pars...
La belle Mmc Iturry obéit, et se dirigea vers la porte de l'atelier. Au même moment, son père entrait. Le vieillard, sans la reconnaître, s'inclina devant la visiteuse et s'effaça pour la laisser passer. Geneviève l'effleura de l'épaule et sortit silencieusement, reconduite par sa sœur.
LA BËTE-A-CIIAGRIN.
— Quelle est donc cette dame-là? demanda Hertelin .'i Rosalie qui rentrait. Elle est bien élégante et a laissé ici un parfum délicieux.
La jeune fille alla à son père, l'embrassa, et d'un air indifférent :
— C'est une étrangère...
— Elle veut son portrait!'
— Oui. Mais je n'ai pas le temps de le faire.
— Pourquoi donc ?
— Parce que je me suis donné une commande à moimême... Assieds-toi là... Il y a longtemps que j'ai envie de travailler d'après toi...
Jusqu'ici, je ne me suis pas jugée assez habile... Mais, maintenant, je crois que je peux me risquer...
— Ah mais ! dis donc, fit M. Hertelin malicieusement un portrait de toi, aujourd'hui... Est-ce que c'est dans mes moyens? Que vais-je te donner pour ça?
Elle regarda le vieillard et d'un ton grave :
— Ce que nul autre que toi n'a su me donner : une affection profonde et sincère.
Le vieillard comprit, baissa le front, s'assit dans le fauteuil, et Rosalie commença de peindre.
AU
Sur le seuil de l'auberge du Soleil d'Or, son balai en main, Zéphyrine achevait de pousser à la rue le grès blanc, qui parsemait le dallage de la grande salle. Ln beau soleil d'avril faisait éclater les bourgeons des rosiers grimpants qui palissaient la façade. Les hirondelles nouvellement arrivées se réunissaient en groupes, pépiant sur les fils du télégraphe. Dans le chantier voisin, des meuliers piquaient en cadence, avec un bruit métallique, les pierres sonores, de leurs marteaux d'acier. Sur la Marne, des chalands tirés par leur chevaux aux sonnailles mélancoliques, passaient lentement, divisant de leurs proues pesantes les joncières, qui se dressaient comme de verts îlots dans le courant moiré. Une langueur émanait de l'air attiédi, de la terre en émoi et des verdures renaissantes. Zéphyrine s'arrêta de travailler, quoiqu'elle
fût laborieuse, et resta,*un instant, inactive sur le pas de la porte, aspirant la fraîcheur qui montait de la rivière,
écoutant les bruits animés du travail, regardant le ciel où une légère brume s'étalait comme une gaze d'argent. Le grincement d'une fenêtre qui s'ouvrait, au premier étage, la tira de son engourdissement. En même temps les pétales d'une rose effeuillée tombèrent en tournoyant autour d'elle. Souriante, elle leva la tête et dit :
— Tu n'es pas en train de bonne heure, aujourd'hui, Gloriette !
Une belle fille blonde, qui bâillait à la fenêtre, en redressant les boucles folles qui tombaient sur son front, fit un geste las :
— Ah ! J'ai dansé trop tard, hier soir, à la fête !
— Voilà ce que c'est que d'avoir beaucoup d'amoureux !
\ I BO R l> D UNE IUVIÈRE. i5l
La Glorictte eut un sourire mystérieux :
— En avoir beaucoup, ce n'est rien ! L'important est d'en avoir un et qui me plaise !
Elle agita sa tête que le soleil dorait de sa lumière, assujettit contre le mur le volet de la fenêtre et, avec un nouveau bâillement qui montra toutes ses dents blanches, elle se retira vers l'intérieur de sa chambre.
Gloriette, unique héritière du riche aubergiste Thiriot> était la plus jolie fille d'Ayguoville. Sa sœur de lait, Zéphyrine, restée seule au monde, avait été recueillie par l'aubergiste et élevée avec elle. Tant que les deux enfants avaient été petites, elles avaient connu les mêmes soins, les mêmes douceurs, mais lorsqu'elles étaient devenues grandes, une différence de traitement avait remis, peu à pou. chacune des fillettes à son rang.
Gloriette était restée une demoiselle, et Zéphyrine était descendue au rang de servante. Non qu'elle ne fût pas traitée doucement par le père Thiriot, ni affectueusement par Glorictte. Mais, avec une sagesse résignée, l'enfant avait compris que, vivant dans la maison, elle avait pour premier devoir d'y rendre des services, et, d'elle-même, elle s'était mise à la besogne, s'efforçant, par reconnaissance pour celui qui l'avait recueillie, de se montrer utile.
Et puis, elle aimait le travail, et ne pouvait pas rester en place. Tandis que Gloriette s'enfermait, dans sa chambre, à coudre et à broder, Zéphyrine rangeait, nettoyait, s'occupait des consommateurs, et suppléait le père
i52 CŒURS EN DEUIL.
Thiriot, quand il était obligé de s'absenter pour les affaires de son commerce.
Le contraste, entre les deux sœurs de lait, s'accentuait au physique. Zéphyrine était petite, alerte, brune, les yeux brillants et la peau mate. Gloriette, grande, blonde, fraîche, avec des cheveux ondulés et les yeux bleus. L'une aussi nerveuse que l'autre était nonchalante. Les habitués du café Thiriot disaient volontiers : Gloriette est une belle fille, mais Zéphyrine est une rude ouvrière. Celui qui fera Gloriette dame, dans sa maison, n'aura pas trop de ses deux bras pour travailler à lui donner du bien être. Mais celui qui aura Zéphyrine, chez lui, pourra, s'il lui plaît, aller se promener; il sera sûr de trouver sa soupe prête en rentrant. Il est vrai que la fille du père Thiriot devait apporter, à son futur mari, de bons écus en dot; tandis que Zéphyrine n'avait pour toute fortune que son bon caractère et son courage.
Mais elle passait pour porter bonheur. On avait remarqué qu'à partir du jour où Thiriot, dont les affaires étaient assez médiocres, avait recueilli Zéphyrine chez lui, son commerce avait si bien prospéré qu'il s'était trouvé, peu à peu, en mesure d'acheter le terrain situé derrière son auberge, puis la maison voisine et enfin une ferme sur le coteau de Glairval. Le bruit avait même couru que l'aubergiste, en faisant reconstruire son écurie qui menaçait ruine, avait, dans un vieux mur, découvert un trésor. Peut-être le trésor était-il, tout simplement, cet le petite fille qui servait si allègrement les clients et qui
AU BORD D UNE RIVIERE. l53
avait mis de l'ordre dans la maison du père Thiriot. L'aubergiste, quand on faisait allusion à ce bonheur constant, qui favorisait ses entreprises, disait avec un sourire orgueilleux :
— ■ Et moi, mes amis, me comptez-vous pour rien? Croyez-vous que je ne m'emploie pas dans mon commerce? N'allez pas chercher si loin des raisons à ma réussite. Tous ces propos-là viennent de mes envieux. Je ne suis pas le seul à avoir une bonne servante dans ma maison. Pourquoi les autres ne font-ils pas fortune?
Servante ! Volontiers, maintenant, le père Thiriot se laissait aller à appeler ainsi l'enfant qu'il avait élevée avec sa fdle. Il la voyait si bien travailler, du matin au soir, qu'il ne pouvait plus la mettre sur un pied d'égalité avec sa Gloriette. Peu à peu il avait pris l'habitude de commander Zéphyrine, avec une voix un peu trop autoritaire.
Du reste, sa nature âpre et égoïste le prédisposait à traiter sans façon la ménagère de bonne volonté, et la trouvant toujours disposée à bien faire, il en abusait au grand avantage de sa bourse. Zéphyrine lui économisait deux domestiques. Lorsque les garçons étaient sur le siège des voitures du père Thiriot, à rouler sur les routes du canton, Zéphyrine ne craignait pas d'aller jeter un coup d'oeil à l'écurie, ni de tirer quelques seaux d'eau au puits.
Elle remontait de la cave, avec un panier de vingt quatre bouteilles et, un jour que Simonin, le ferblantier,
10'4 c OE L R S EN DEUIL.
ayant bu un coup de trop, faisait du tapage dans la salle, elle l'avait, d'autorité, mis à la porte, sans qu'il osât se rebeller.
Bonne à tout et sans bruit, sans prétention, avec une humeur toujours égale, mais sans laisser aller, quand les clients de la maison, en veine de politesses, voulaient faire les galants avec elle, d'un coup d'oeil elle savait contenir les plus hardis, et nul, pendant longtemps, n'avait pu se vanter d'être mieux traité que ses camarades.
Un d'eux, pourtant, avait fini par plaire à Zéphyrine. C'était un robuste et gigantesque garçon, qui logeait en face du Soleil d'Or, et exerçait la profession de taillandier. Depuis le matin jusqu'au soir, dans sa forge, il martelait les lames de faux, les socs de charrues et les fers de bêches. Vers quatre heures, au moment du goûter, pendant que ses trois ouvriers mangeaient sur un établi, au milieu de la limaille, parmi les clous et les boulons, un morceau de fromage, ou un œuf dur avec du pain, le grand Pierre Doublet traversait la chaussée et venait boire un verre de vin blanc chez le père Thiriot. Il retrouvait là les carriers, qui avaient abandonné le chantier pour une demi-heure, et dans la tiédeur de la salle, son lourd tablier de cuir sur les cuisses, les mains noires d'avoir manié le fer, il se reposait de son rude travail. C'était le moment où apparaissait Zéphyrine. Que le père Thiriot fût à son comptoir, ou à courir pour ses affaires, jamais elle ne manquait de se trouver là, quand Pierre
Le grand Pierre Doublet traversait la chaussée et venait boire un verre de vin blanc, chez le père Thiriot (p. i 5 \
arrivait. Et si, par hasard, il avait été empêché de venir, ce qui (i;iil rare, le désappointement de la jeune fille se montrait si visible que les clients du père Thiriot, qui ne se piquaient point d'être observateurs, l'avaient cependant remarqué. Ils en plaisantaient et disaient à Doublet:
— Tu sais, quand tues là. le ginglet du père Thiriot s'en ressent. On nous sert du meilleur. Ta bonne amio nous traite moins bien, quand tu ne viens pas. Tâche de ne pas manquer au coup de quatre heures !
— Ah ! Laissez donc, répondait le grand Pierre, en riant, elle a la main égale pour tous, et puis le père Thiriot n'a pas deux qualités de vin dans sa cave. Et, cher ou bon marché, en broc ou en bouteille, c'est toujours le même ! Pas vrai, père La Gaieté ?
Rouge, obèse, soufflant, et parlant avec une voix grêle, qui étonnait sortant de ce gros corps, Thiriot répondait d'un air rogue aux plaisanteries que se permettait Doublet sur les liquides de sa maison. Il avait horreur qu'on discutât son vin, son eau-de-vie, ou ses apéritifs. Il prétendait intoxiquer ses pratiques, sans leur laisser le droit de se plaindre. Il voulait que ses poisons fussent absorbés avec reconnaissance.
Jamais Gloriette ne paraissait dans le cabaret. Elle restait dans sa chambre, à coudre ou à lire, car c'était une personne instruite, et elle recevait un journal de modes qu'elle prêtait aux demoiselles Delavau, les filles du percepteur, avec qui elle était en visites. Entre Zéphyrine et Gloriette une ligne de démarcation bien tranchée.
i58 CŒURS EN DEUIL.
L'une, véritable ouvrière par le costume, les habitudes et les goûts, en rapport quotidien avec la rude et grossière clientèle du cabaret; l'autre, bourgeoise délicate, vêtue de robes élégantes, ayant des occupations raffinées, et se préoccupant du bon ton, jusqu'à faire venir ses étoffes de Paris, parce que les marchands d'Aygueville ne lui paraissaient pas assez bien assortis. Le père Thiriot, du reste, çtait fier de sa fille, dont il parlait avec admiration. Souvent on lui disait :
— Eh bien! papa, vous devez penser à marier votre a demoiselle ». La voilà qui va sur ses vingt ans, et elle est grande et forte. Ce n'est pas de la doter qui vous gênera, car vous avez le sac, et, depuis longtemps, vous mettez les écus les uns sur les autres.
Le cabaretier alors devenait songeur, ses larges joues se dégonflaient dans une moue chagrine :
— Ah ! je sais bien que je ne la garderai pas toujours près de moi... C'est là le malheur, avec les filles! On les dorlote, on les chouchoute, pendant toute leur enfance... Et puis, un beau jour, elles deviennent grandes, et alors un scélérat d'homme passe qui leur tourne la tête et qui vous les prend, en une minute. Un garçon, on le garde. Quand il a fini son service militaire, il retourne au pays, on l'associe à son commerce, et, quand il se marie, c'est une femme de plus, c'est-à-dire de la gaieté, du mouvement, dans la maison. Et puis les petits enfants viennent et on se sent vieillir tout doucement, au milieu d'une famille rajeunie et plus vivante. C'est le bonheur
AU BORD DUNE RIVIÈRE. t59
Au lieu de cela. Dieu sait ce qui m'attend, avec ma ( .lunette! Mon auberge sera bien grande, quand j'y serai tout seul.
— Oh! Zéphyrine vous restera.
— Est-ce que c'est la même chose?... Zéphyrine est une brave fille, une bonne ouvrière, avec elle je suis tranquille, mes affaires iront toujours bien... Mais, le soir, elle est exténuée de fatigue, elle dort sur sa chaise, son tricot dans les mains. Tandis que ma Gloriette, riante, gracieuse comme Une dame, me tient compagnie, me lit mon journal, ou me fait ma partie de dominos... Ah! ma Gloriette! Voyez-vous, elle est trop belle, trop aimable, et trop instruite. Nous ne pourrons pas la garder au village. Elle s'en ira au chef-lieu, qui sait, peutêtre à Paris. Et alors, moi, je serai joli garçon!
— Eh bien! vous la suivrez. Vous vendrez votre établissement, vous réaliserez vos terres et, avec vos économies, vous vivrez en bourgeois retiré des affaires... Oh! On se doute que vous avez trouvé unt trésor, père Thiriot. C'est à ce moment-là qu'on en aura la preuve.
De toutes les choses désagréables qu'on pouvait dire au père Thiriot, une allusion à la légende du trésor, découvert dans les murs de la vieille maison, était celle qu'il supportait le moins aisément. Le résultat immédiat d'un rappel des bruits qui avaient couru au sujet de son enrichissement rapide était de lui faire clore l'entretien par des protestations ou des injures, suivant la qualité de l'interlocuteur. Il avait récemment appelé le greffier de la
justice de paix : imbécile! Ce qui avait failli amener toute une affaire. Cependant Blandureau s'occupait, dans le moment, de lui rendre un signalé service, en négociant un mariage entre Gloriette et le principal clerc de Me Amurat, le notaire d'Aygueville, combinaison admirable qui assurait, à la fois, au notaire un successeur, en mesure de lui payer sa charge, et au père Thiriot un gendre qui ne lui emmènerait pas sa fille.
Ce principal clerc, Charles Legrand, gommeux de province, imposant à l'admiration de la jeunesse d'Aygueville ses longues redingotes, ses cravates dix-huit cent trente et ses souliers à guêtres chamois, était un gros garçon, haut en couleur, poli et gourmé, prétentieux comme tous les imbéciles. Pour un empire, il ne serait pas entré dans le cabaret du père Thiriot, à l'égard duquel il affectait, du reste, le plus parfait mépris. Quand il le rencontrait dans la rue, il le saluait avec une condescendance attristée, semblant exprimer, par son coup de chapeau, tout ce qu'il y avait de douloureux pour un homme tel que lui à saluer un personnage d'une aussi basse qualité, uniquement parce qu'il avait une jolie fille et une caisse bien garnie. Cependant Blandureau, malgré les rebuffades dont Thiriot l'avait accablé, ne s'était pas découragé. Il continuait son travail de courtier conjugal. Et l'intérêt de M° Amurat, pressé de vendre son étude, le désir du père Thiriot de garder sa fille à Aygueville, et la résignation du beau Legrand à cette déchéance d'épouser l'héritière du Soleil d'Or, se combinant, il ne
désespérait pas d'aboutir à la réalisation de son projet.
Sur ces entrefaites, la Saint-Thomas, fête du pays, était arrivée. On avait dansé, la veille, dans la salle de Godard, l'entrepreneur de bals publics. Mais ce n'était que la bourgeoisie, qui avait pris part à la réunion. Le grand jour était le dimanche, où, sous la tente dressée sur le pâtis, la jeunesse de la ville et des environs se pressait en foule, les riches et les pauvres confondus dans le même désir de s'amuser. Au bal de la bourgeoisie, Gloriette avait assisté avec son père. Zéphyrine avait gardé la maison en leur absence. Elle se promettait de se dédommager, le lendemain, et de danser avec son grand Pierre.
Gloriette venait, en bâillant, de refermer sa fenêtre et Zéphyrine se préparait à rentrer dans l'auberge, quand une vieille femme, haillonneuse et clopinante, appuyée sur un bâton, et portant sur son épaule un sac vide, parut au détour de la rue et s'approcha du cabaret. La jeune fille l'attendit, et la saluant d'un cordial sourire :
— Eh bien! mère Balore, vous venez aux provisions pour la fête? Votre sac n'est pas trop garni, il me semble...
— Ah! ma chère enfant du bon Dieu, si je ne vous avais pas, pour m'empêcher de mourir de faim, à quatre-vingt-dix ans que je compte, de cette saison, qu'est-ce que je deviendrais?
— Est-ce vrai que vous avez quatre-vingt-dix ans, mère Balore? dit malicieusement Zéphyrine. Il y a des gens qui prétendent que vous vous servez de l'acte de naissance de votre mère, pour attirer l'intérêt sur vous...
16a COEURS EN DEUIL.
— C'est-il Dieu possible, qu'il y ait du monde assez méchant pour essayer de retirer à une pauvre vieille femme le bénéfice de son grand âge? grogna la mendiante. Quand je serai centenaire, il faudra bien qu'on le constate et que l'on fasse une réjouissance, pour moi comme pour le père Maréchal, qui a été fêté, il y a deux ans, et à qui on a donné un bouquet, fait des discours et un cortège., qu'il en est mort de fatigue la semaine d'après.. Si j'ai quatre-vingt-dix ans? Sainte mère de Jésus! Mais tenez, mon enfant, à la place où nous sommes, j'ai vu, quand j'étais petite, l'Empereur premier s'arrêter dans sa berline, à la poste, qui était alors au château de Fucilly que vous voyez de l'autre côté de la rue... Ce pauvre cher homme revenait de l'armée de la guerre... Il était tout jaune, sous son chapeau noir, et son menton lui touchait la poitrine, parce qu'il venait d'avoir des désagréments avec les Anglais et les Prussiens, dans les plaines de Belgique. Je le vois encore, comme si j'y étais. Ma mère m'a dit : Crie : Vive l'Empereur! J'ai crié. Alors, sans même me regarder, il m'a fait donner une pièce d'or par un officier qui était avec lui dans la voiture. La pièce valait vingt francs. Je voudrais bien en avoir un sac comme ça! Pas quatre-vingt-dix ans? Qui donc raconte des faussetés pareilles, sur mon compte? C'est-il votre Gloriette, qui est si fiérote qu'elle ne me connaît plus, quand elle passe?... Ah! votre Gloriette...
L'œil éteint de la Balore cligna, sa bouche édentée se pinça.
— Vous avez confiance en votre Pierre. II vous a fait de grands serments, le soir, quand vous alliez le retrouver dans le jardin (page iC5).
AU, BORD D UNE RIVIERE. l65
— Faites-y attention, ma petite... Faites-y attention! Elle ne vous veut pas de bien !
— Mère Balore, prenez garde, dit sérieusement Zéphyrine. si vous continuez, nous nous fâcherons...
La mendiante la prit par le poignet, l'attira vers le coin de la rue, et là, sûre qu'on ne pourrait pas surprendre ses paroles :
— Vous avez confiance en votre Pierre... Ah ! ah! Il vous a fait de grands serments, le soir, quand vous alliez le retrouver dans le jardin, au bord de la rivière. . . Ne craignez pas, je sais que vous êtes une honnête fille, et que le beau taillandier en a été pour ses peines. . . Il vous a promis de vous épouser, dès que Gloriette sera pourvue. . , La belle caution que vous avez là! Et si c'est lui qu'elle épouse?
— Vous êtes folle, ma bonne femme! s'écria Zéphyrine avec un fier sourire... Pierre n'est pas homme à se si mal conduire... Et d'ailleurs Gloriette est quasi accordée avec le clerc de M0 Amurat. . .
— Veillez au grain, petite fille, veillez! Vous avez l'assurance de la jeunesse, ricana la Balore. Ah! J'en ai vu comme vous, depuis que je traîne ma vie, qui avaient confiance et qui n'ont pas eu assez de leurs deux yeux pour pleurer. Le père Thiriot n'est pas si ravi que vous le croyez du mariage avec ce coq bouffi d'apprenti notaire. Il se sent méprisé de son futur gendre, qui a de belles manières et pas le sou. Il a l'habitude des bonnes affaires, le dénicheur de trésor, et il ne croit pas qu'il ait trouvé la pie au nid, avec ce dadais qui lui prendra sa fille, son
i66 COEURS EN DEUIL.
argent, et qui ne le'connaîtra plus, au sortir de l'église... Pierre Doublet, son voisin, un rude travailleur, et qui a des économies, lui plairait bien davantage... Le malheur, c'est qu'il y a Zéphyrine... Mais qu'est-ce que Zéphyrine? Une petite fille ramassée par charité et qui cire les bottines de Gloriette... Comment hésiter entre les deux? Le cœur de Pierre a parlé? Eh bien! on lui fera dire autre chose!... Veillez au grain, ma fille, je vous le répète. Et puis, soignez bien la mère Balore, qui n'a que vous, sur qui elle puisse compter, pour manger, bien juste à sa suffisance, pendant la semaine, ce que vous lui donnez, par charité, le dimanche.
Zéphyrine, immobile, comme foudroyée, paraissait écouter, sans les entendre, les paroles de la vieille femme. Elle secoua sa tète, afin de chasser des idées importunes, puis regardant la Balore avec des yeux menaçants :
— Ne vous avisez pas de répéter, à qui que ce soit, un mot de ce que vous venez de me dire. Je ne vous crois pas... Non! Je ne veux pas vous croire! Ce serait tellement indigne!...
Elle aspira violemment l'air, comme si elle étouffait :
— Allons, mère Balore, venez! Votre provision est toute préparée... Mais ne gardez pas, même pour vous seule, de pareilles idées... Votre tète s'affaiblit, ma bonne. Décidément, je crois que vous avez bien vos quatrevingt-dix ans...
La mendiante ne répondit pas. Elle suivit Zéphyrine et entra dans le cabaret.
Sous la tente de coutil rayé de rouge, éclairée par des lustres à gaz, dans une atmosphère lourde, chargée des poussières soulevées par les pieds des danseurs, la jeunesse d'Aygueville se trémoussait. Le plancher de sapin vibrait sous les tournoiements de la valse. L'orchestre de six musiciens, juchés sur une estrade, répandait avec abondance les sonorités criardes de ses cuivres. Les tentures de la salle, relevées sur un côté, laissaient libre accès à un buffet installé sur le gazon du pâtis, à l'abri des vieux tilleuls aux verdures renaissantes. Des tables dressées s'olTraient aux consommateurs. Et déjà altérés par l'exercice violent auquel ils se livraient, les danseurs affluaient dans cet endroit plus sombre, plus frais et plus tranquille. Il était neuf heures, et Thiriot venait de faire son apparition avec ses deux filles, lorsque le brillant clerc de notaire de Me Amurat, qui promenait ses grâces
dédaigneuses dans la salle de danse, s'approcha de Gloriette. M. Legrand était en habit, le col entouré d'une cravate blanche au nœud irréprochable. Il tenait à la main un claque, le seul qui existât à Aygueville et le
maniait avec une nonchalante ostentation. Blandureau, son courtier matrimonial, l'accompagnait.
— Eh bien ! père Thiriot, dit le greffier, en grimaçant un sourire, vous vous êtes décidé à nous amener les deux plus jolies personnes de la ville... Le bal était morne sans elles... Et voici notre jeune futur notaire qui commençait à s'impatienter.
— Bon! bon! lit Thiriot de sa voix grêle, il faut
savoir attendre. Dans la vie on n'a pas toujours, tout de suite, ce qu'on désire...
— Ça dépend de la chance ! répliqua Blandureau. Il y a des gens à qui le bien arrive en dormant.
— Mademoiselle me fera-t-elle la faveur d'accepter mon bras? demanda Legrand, en lançant à Gloriette un regard vainqueur.
— Ah ! mais, monsieur, c'est que je veux danser, déclara la jeune fille, avec un air décidé. Je ne suis pas venue ici pour me promener...
— Et vous passez pour avoir plus de langue que de jarret ! ajouta en riant le père Thiriot :
— Je vous prouverai, avec bien du plaisir, le contraire, dit le clerc d'un ton piqué. Voulez- vous m'accorder la première contredanse?
— Je l'ai promise, répliqua Gloriette vivement.
— Alors la prochaine polka?
— Si vous voulez.
Le clerc salua d'un air hautain et s'écarta avec son confident. Blandureau stupéfait d'un accueil aussi froid, après les espérances que le père Thiriot lui avait laissé concevoir, prit le bras de son ami, et incapable de se contraindre :
— Ah ça ! qu'est-ce que ça signifie ? Que s'est-il passé! La belle Gloriette nous bat froid.
Il dit « nous » pour ménager l'amour-propre du coq de la ville. Il n'était du reste pas sans craindre ses reproches, car il s'était embarqué sans le consulter, dans la négociation du mariage avec Thiriot.
— Cela m'apprendra, et à vous aussi, à traiter les gens de rien comme des égaux. Vous avez fait trop d'avances, Blandureau, au sieur Thiriot. Il prend maintenant des airs avec « vous »... Mais je le ferai changer d'allures !
Par une tactique inverse de celle de Blandureau, il mettait maintenant son ami seul en échec, vis-à-vis de Thiriot, et tirait son épingle du jeu.
Pendant ce temps-la, Pierre Doublet s'était avancé et, superbe, avec sa redingote des grands jours, un gilet blanc moulant son torse d'hercule, il souriait dans sa barbe blonde. Zéphyrine le regardait venir, et, le cœur encore serré par les inquiétantes révélations de la mère Balore, attendait avec impatience que le taillandier lui proposât de danser avec elle. Mais ce fut vers Gloriette qu'il se dirigea, et, après un salut collectif à la famille :
— Vous n'avez pas oublié ma première contredanse ? demanda-t-il gaiement à la fille de Thiriot. C'est que je vous ai attendue, moi, de mon côté!...
Déjà Gloriette était suspendue à son bras et s'en allait à travers la salle de bal. Zéphyrine, pétrifiée, n'avait pas trouvé un mot à prononcer. Elle assistait, comme en rêve, à cette modification foudroyante des sentiments de celui à qui, hier encore, elle se croyait liée par les plus tendres promesses. Elle se dit : Voyons! Est-ce possible? C'est Pierre qui s'en va avec Gloriette, et c'est moi qui reste auprès du père Thiriot. Sans même m'adresser la parole, sans presque me regarder, après un bref salut,
comme à une indifférente, il s'écarte de moi, et, il y a deux soirs encore, il jurait de m'aimer toujours !
Thiriot la tira de ce cauchemar en lui parlant :
— Eh bien! Voilà Gloriette qui danse... Tu n'as plus besoin de moi, Zéphyrine : tu es ici en pays de connaissance. Tous nos voisins sont là... Tu trouveras auprès de qui t' asseoir... Moi, je vais rejoindre les amis...
Elle ne répondit pas, mais le départ du père de Gloriette lui fut un soulagement, elle ne craignit plus qu'il s'aperçût de son trouble, elle se trouva aussi plus libre de ses mouvements. Elle essaya de raisonner. Que Pierre eût invité sa sœur de lait avant elle, il n'y avait, en somme, rien là qui fût bien [décisif. Peut-être avait-il voulu, par cette politesse préliminaire, se dégager vis-àvis d'elle pour être tout à Zéphyrine. Mais alors comment expliquer qu'ils parussent d'accord, et que Doublet vînt réclamer cette contredanse comme l'exécution d'une promesse? Et son attitude, si froide, si contrainte! Non! non! Ce n'était pas ce qu'elle devait attendre de lui. Un événement, qu'elle ignorait et qu'elle ne pouvait comprendre, avait changé tout à coup les dispositions de Pierre. La mère Balore avait dit la vérité, C'était de Gloriette qu'il s'occupait. Zéphyrine était une dupe. Mais depuis combien de temps ?
Une colère empourpra le visage de la jeune fille à se découvrir bafouée par son amoureux et par sa compagne. Pendant qu'elle s'exténuait à travailler dans la maison, Gloriette faisait la belle au dehors, et non contente de
traîner derrière elle le brillant clerc, que toute la ville lui donnait déjà pour mari, elle volait à Zéphyrine l'homme qui le premier avait su troubler son cœur. Qu'en voulaitelle faire? Etait-ce un triomphe de coquetterie qu'elle se ménageait, et, après avoir bien montré à toute l'assemblée Pierre Doublet complaisant et docile à ses caprices, le renverrait-elle à Zéphyrine, penaud d'avoir songé à la trahir? Elle n'était pas fière, la tendre fille, et elle s'avouait déjà qu'elle trouverait de la douceur à pardonner. Mais n'était-ce que d'un passager mécompte qu'elle aurait à souffrir? Ne pouvait-elle pas craindre davantage? Pierre Doublet non seulement était un des plus beaux garçons de la ville, il était, aussi, rangé, sobre et riche. Un meilleur mari, et plus avantageux que ce clerc, aux prétentions ridicules, qui n'avait, pour toute fortune, que ses hardes dans la commode d'une chambre garnie. Le père Thiriot, mieux éclairé sur la valeur du prétendu de sa fille, n'avait-il pas manigancé, à petit bruit, ce changement de main, qui ruinait, à la fois, les espérances de l'infatué Legrand, et le bonheur de la pauvre Zéphyrine ?
La contredanse finissait, et, dans le brouhaha du bal, les couples échauffés se répandaient au dehors, pour respirer l'air frais. Zéphyrine se glissa, par une ouverture de la tente, dans la partie réservée à la buvette. Elle longea les tables des consommateurs, sans répondre aux propos familiers des clients de l'auberge. Elle suivait des yeux, à travers l'obscurité, la robe blanche de
Gloriette et la liaute stature de Doublet. Ils avaient gagné une petite tonnelle, éclairée par des verres de couleurs et, assis à une table étroite, devant une chope de bière et un verre de grenadine, ils causaient gaiement. Zéphyrine ouvrit une petite porte percée dans la palissade, qui formait l'enceinte du bal, et sortit sur le pàtis. Là, tout était ombre et silence. Sous le couvert des arbres, elle se dirigea vers la tonnelle et, adossée au treillage, sans qu'il tut possible de soupçonner sa présence, muette, tremblante d'anxiété, elle écouta. C'était Gloriette qui parlait :
— Ah ! Monsieur Doublet, voilà un singulier changement, et je voudrais bien savoir ce qui vous a poussé, hier soir, à me dire tout ce que vous m'avez dit et que je ne soupçonnais guère...
— C'est votre père, qui m'en a donné le conseil,. Il ne m'en a pas parlé le premier, bien sûr, mais comme il a vu que j'enrageais de vous voir causer tout le temps avec cet imbécile de clerc de notaire, il m'a donné un grand coup de coude dans les côtes, en me soufflant : Enlève-la-lui, grande bête! Je n'y tiens déjà pas tant, à ce Nicodème ! Il savait, Gloriette, que je me languissais de vous, mais que je n'osais pas vous l'avouer, parce que. de tout temps, chacun avait assuré que vous n'épouseriez jamais qu'un bourgeois... Mais quand j'ai vu que le père Thiriot marchait d'accord avec moi, je n'ai plus hésité. Et c'est alors qu'hier soir, en revenant de la ville au faubourg, comme je marchais en avant avec vous, j'ai eu le courage de vous dire que je vous aimais...
— Mais est-ce bien sur cela, monsieur Doublet? demanda Gloriette, en regardant de haut son amoureux. N'en avez-vous pas dit autant à quelque autre? Vous étiez bien assidu, chez nous, depuis longtemps... Et les habitués de la maison prétendaient que vous en contiez à Zéphyrine...
Pierre devint un peu pâle. Il prit à pleine main sa large barbe d'or, et riant d'un air contraint :
— Ah! Cette petite? Sans doute que j'ai été aimable avec elle, comme tous les clients de votre père... Elle nous servait, n'est-ce 'pas, alors on plaisantait, mais sans que ça tire à conséquence ! C'était comme une enfant, que nous étions habitués à voir, et que chacun tutoyait : Zéphyrine par-ci... Zéphyrine par-là... Mais lui en conter? Non! Je ne l'aurais pas voulu, rien qu'à cause du père Thiriot, qui est mon ami, et qui s'en serait formalisé... Vous pensez bien que cette fille-là n'était pas un parti pour moi et que, dès lors, si je m'étais occupé d'elle, ça n'apurait été que pour la bagatelle... Et ce n'était pas une chose à faire!
— C'est que, voyez-vous, moi je ne voudrais pas lui causer de peine. C'est ma sœur, ou tout comme. Et il n'y a pas de si beau garçon et d'homme si riche, qui pourrait m'entrainer à une vilaine action, et c'en serait une que de vous accepter comme futur, si vous étiez déjà engagé avec Zéphyrine. . .
— Je pense que vous me croyez, Gloriette;, lorsque je vous affirme...
— J'en causerai avec elle... Je ne veux pas qu'il y ait le moindre doute là-dessus... Mon père, qui a toujours détesté le clerc de notaire, est sujet à caution... Il serait bien capable de ne m'apprendre que ce qu'il voudrait que je croie. Mais ce n'est pas de cette monnaie quV>n me paiera... Et si quelqu'un essaie de me tromper, tant pis pour lui!...
Un mouvement se fit derrière les causeurs, et le treillage de la tonnelle s'ébranla, comme si une main s'y suspendait brusquement.
— Est-ce qu'on nous écoute? demanda Gloriette avec inquiétude.
Déjà le grand Pierre s'était levé et, par les intervalles du lattis, il regardait à travers les branches. Il lui sembla, sur le pâtis, apercevoir une forme qui s'enfuyait, mais l'obscurité était trop profonde, il ne put reconnaître celui ou celle qui était là. Une angoisse soudaine lui crispa le visage. Il pensa que peut-être c'était Zéphyrine, qui les avait suivis et qui venait de surprendre son secret. Mais l'intérêt qu'il avait à rassurer Gloriette l'obligea à se contraindre. Il dit en se tournant vers sa compagne :
— Je ne vois pas figure humaine. C'est quelque chien qui rôde autour d'ici, en cherchant son maître... Aussi bien, nous n'avons pas à nous cacher, et demain, sinon ce soir, tout le monde saura à quoi s'en tenir...
Ils sortirent de la tonnelle et rentrèrent dans le bal. Le piston fignolait le solo d'une polka, sur le rythme de laquelle les danseurs sautaient, très préoccupés de ne pas
perdre la mesure. Le père Thiriot, aux mains de Blandureau et du beau Legrand, poussa un cri de délivrance en voyant apparaître sa fille :
— Adressez-vous à elle, dit-il au clerc de notaire, ce n'est pas moi qui danse! Mais, au fait, d'où donc venezvous, tous les deux? dit-il à Gloriette et à Doublet, Zéphyrine vous cherchait, il n'y a qu'un instant... Elle voulait vous prévenir qu'elle rentre... Son mal de tête a empiré... Et elle va se coucher...
Gloriette regarda Doublet, soupçonneuse, mais la placide figure du taillandier demeura souriante, et Gloriette se tournant vers son père :
— Nous prenions le frais sur le pâtis...
— Je croyais que vous étiez venue pour danser, fit aigrement le beau Legrand. Du moins, c'est ce que vous m'avez dit à moi. Mais une jolie femme a toujours le droit de changer !
— Eh bien! répliqua Gloriette, j'en use. Et la preuve c'est que je ne danserai plus de la soirée... Allons nous promener, monsieur Doublet...
Et tournant le dos au coq d'Aygueville, elle prit le bras du taillandier, et commença à circuler parmi les groupes. Mais la brusque disparition de Zéphyrine la tourmentait, car, après quelques pas :
— Ne trouvez-vous pas bien surprenant ce départ de Zéphyrine?... Il y a. là-dessous, quelque chose, monsieur Doublet.
— Et que voulez- vous qu'il y ait, Gloriette? Allez-
vous croire que cette petite se soit montée la tète à mon sujet? En tout cas, qu'y pourrais-je, si cela était:»
— Monsieur Pierre, fit la fille de Thiriot, en menaçant le taillandier d'un doigt qui effleurait sa barbe blonde, vous êtes un bien beau garçon, pour qu'une femme puisse vivre tranquille avec vous!
— Ah! Je puis vous en dire tout autant : un mari, avec vous, est sûr d'avoir à se défendre contre tous les galants de la ville. Mais qu'importe, si vous m'aimez! Ce ne sont pas les plus jolies femmes qui sont les moins fidèles !
— Mais Zéphyrine ? Zéphyrine ! Comment expliquer son attitude? Ah! cela serait affreux, si elle avait du chagrin à cause de moi!
-Me la préféreriez-vous donc? demanda Doublet d'un air désolé. Et suis-je responsable de ses imaginations? Mi-ltons les choses au pis, et qu'elle ait un sentiment pour moi. Eh bien! Je pense que, vous non plus, vous ne me détestez pas? Alors entre les deux que devenir? Ne me laissera-ton pas libre de choisir celle que je veux pour compagne? Et si Zéphyrine en a le cœur un peu gros, — c'est une supposition que je fais! — ne saurait-elle se consoler, en pensant à tout ce qu'elle doit à votre père et à vous-même?
Pendant que le taillandier, avec plus de subtilité qu'on n'aurait pu en attendre de lui, apaisait les soupçons de sa promise et la disposait déjà à lui sacrifier Zéphyrine, le père Thiriot, attablé avec ses amis, recueillait les
échos de la mauvaise humeur du clerc de notaire évincé :
— Eh bien! Vous êtes un fameux compère, disait Blandureau, déjà railleur, en voyant que son candidat était irrémédiablement battu; vous laissez les gens s'avancer, et puis, au moment décisif : « Serviteur » ! il n'est pas content M. Legrand. Et que va penser Me Amurat?
— Voilà une chose dont je me fiche! s'écria Thiriot de sa voix grêle. Me rabattrait-il un sou sur un acte, votre notaire? Pourquoi donc voudrait-il que je me gêne pour lui être agréable? Ma fille prend qui elle veut. Elle est maîtresse d'elle-même, c'est connu. Et si elle aime Pierre Doublet... C'est son affaire!
— Ah! Vous l'avouez donc qu'elle préfère Doublet?
— - Tiens! Comme c'est malin à deviner? Elle se promène à son bras, devant toute la ville, et elle refuse de danser, pour ne pas le quitter de la soirée!
— Ça fait un beau couple, il n'y a pas à dire le contraire.
— Et puis il est très à son aise, Doublet, vous savez. C'est un garçon rangé, qui n'a jamais dépensé un sou pour lui...
— Ni pour les autres, du reste !
— Il n'est pas avare.
— Mais il tient à son argent. Quand il est chez vous, il se laisse volontiers régaler par les camarades, et on ne voit pas souvent la doublure de sa poche.
— C'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons !
— Satané Thiriot! Tout lui réussit. Il voulait garder sa fille, il la garde.
— Pardi ! Je logerai les enfants chez moi, Doublet n'aura qu'à traverser la rue pour être à sa forge. Et il pourra louer son logement à ses commis. C'était mon rêve. Je maigrissais, en pensant que ma Gloriette s'en irait de chez moi, avec cet imbécile de clerc, qu'elle prendrait des habitudes de dame, ne verrait plus que la bourgeoisie de la ville, et finirait par mépriser son père. Doublet, c'est mon homme, un de mon bord, de mon espèce, et qui ne rougira jamais de moi. Aussi, vous pouvez compter sur une belle noce. La cave sera ouverte, ce jour-là, et on boira, jusqu'à plus soif, sans que ça compte sur l'ardoise.
— A ta santé, père la Joie! Au bonheur des jeunes époux !
Les verres se choquèrent cordialement, par-dessus la table. La danse, sous la tente, continuait dans la chaleur du gaz, et l'orchestre, largement abreuvé, répandait sur les couples en sueur le grincement de ses violons et les couacs de ses cuivres.
Dans le désordre de ses pensées, Zéphyrine était allée droit devant elle, fuyant le bal, la lumière, les regards, tout au désespoir de la cruelle révélation qui venait de lui être laite. Jamais plus durement femme amoureuse n'avait été détrompée, par celui-là même en qui elle avait placé ses espoirs. Elle entendait encore Pierre dire, en parlant d'elle : « Vous pensez bien que cette fille là n'était pas un parti pour moi. » Oh! non, elle le comprenait bien, maintenant, jamais il n'avait songé à faire d'elle sa femme. La servante de l'auberge pouvait bien distraire un instant M. Doublet. Cela n'engageait à rien de rire avec elle, mais une fille qui n'avait pour richesse que son courage et sa jeunesse, ne devait pas se monter l'imagination au point de croire qu'un homme établi, riche et beau garçon, s'éprendrait d'elle jusqu'à la conduire à la mairie et à l'église. Il l'avait juré pourtant!
Le soir, assis au bord du puits, pendant qu'elle laissait tremper dans l'eau profonde et froide ses seaux alourdis, il lui prenait les mains, la regardait ardemment dans les yeux, et lui murmurait de tendres promesses. Il paraissait sincère, et il était si pressant! Ah! comme il savait parler et dire doucement les mots qui allaient au cœur, ce grand Pierre, si rude avec les hommes, et si fort à l'ouvrage. Il lui avait plu, lui le premier, lui le seul, malgré sa défiante raison qui la mettait en garde contre les amoureux, qui ne sont jamais francs avec les filles sans argent. Et elle s'était laissée aller à le lui avouer. Ah! comme elle en souffrait, maintenant qu'elle l'avait entendu parler d'elle avec tant de mépris, et adoucir sa voix pour dire à Gloriette les mêmes tendresses qu'il lui avait dites à elle. Ah! le menteur! le lâche! l'ingrat!
Et, désespérée, marchant droit devant elle, déjà Zéphyrine avait dépassé les dernières maisons du faubourg. Longeant la route qui mène à Saint-Martin, elle était en pleine campagne. Une charrette, qui descendait la côte pour aller à Aygueville, passa escortée de deux chiens qui aboyèrent avec fureur. Sous la bâche de toile, une voix enrouée s'écria :
— Mange-le, Noiraud! A toi Bidor! A toi!
Les chiens s'élancèrent. Mais, moins méchants que l'homme, s'arrêtèrent en approchant de Zéphyrine, la flairèrent, et, calmés, remuèrent la queue en gémissant doucement. La jeune fille leur passa la main sur la tête et poursuivit son chemin. La nuit était sombre et sans
lune. Elle arriva au confluent de la Verpière et de la Marne, et se jetant sur la gauche, elle suivit le cours de la petite rivière, dans les prés bas, où les vaches, en liberté, dormaient pesamment au milieu.de l'herbe. Elle se dirigeait au hasard, sans but, et passa près du petit
moulin de Campaidon, noir et silencieux, à cheval sur la Verpière. Brisée de fatigue, et instinctivement ras-
surée par le voisinage d'une habitation, Zéphyrine s'assit sur la levée du fossé, et resta à rêver, cherchant à démêler le sens de sa désolante aventure.
Au bout d'un instant, son attention fut attirée par une lumière vagabonde qui dansait, telle qu'un feu follet, dans les roseaux de la rivière. Elle allait, se baissait, se relevait, persistante et capricieuse, continuant, dans les ténèbres, sa sarabande fantastique. Ce fut pour Zéphy-
ri ne une distraction, elle ne put détacher ses regards de cette lueur, dont elle ne s'expliquait pas la cause, et qui, mystérieuse, animait la solitude au point de devenir inquiétante. Elle se rapprochait lentement et suivait le bord de la rivière. Brusquement, l'oreille exercée de Zéphyrine perçut dans l'eau le clapotement régulier de deux aviii mis, et la lumière s'avança droit vers la berge. La jeune fille reconnut que ce feu venait d'une lanterne, qui était placée à l'avant d'un bateau. Elle n'en était plus séparée, maintenant, que par une vingtaine de mètres, et enveloppée d'ombre, elle distinguait confusément ce qui se passait sur la rivière.
Deux hommes, l'un ramant, l'autre à l'avant, baissant tantôt sa lanterne au ras de l'eau, tantôt l'élevant audessus de sa tête, s'avançaient, montant un bachot plat fait pour la pêche. Ils paraissaient bien tranquilles et ne prenaient aucune précaution, quoiqu'ils fussent en contravention. Mais ils savaient qu'à cette heure de la nuit, les gardes champêtres et les gardes-pêche étaient à la fête, ou tranquillement couchés, et que les fraudeurs avaient le champ libre pour opérer en toute sécurité. Ils venaient de s'arrêter, et juste au pied du talus sur lequel était assise Zéphyrine, ils relevaient avec un croc de fer une nasse, qui devait contenir une belle pièce, car les frétillements du poisson s'entendirent, en même temps qu'une voix enrouée disait :
— Celle-là est toujours bonne! H y a gras! Passemoi le baquet!
La lanterne s'agita, et à sa clarté confuse, dans le bachot, Zéphyrine vit les deux fraudeurs s'emparer de leur proie, et amorcer leur engin ruisselant. Ils replongèrent, avec un grand éclaboussement d'eau, la nasse dans la rivière, et battant le courant de leurs avirons, ils s'éloignèrent dans la direction du moulin. Zéphyrine resta seule, inaperçue, et plus profondément triste, parce qu'elle redevenait consciente de la réalité de sa situation.
Elle sortait de l'espèce d'hallucination qui l'avait conduite, instinctivement, loin de la maison de Thiriot, loin de celle qui était sa rivale triomphante, et contre laquelle la reconnaissance, l'habitude de la subordination et la médiocrité de son état devaient l'empêcher de lutter. Quelle résistance était possible à la pauvre Zéphyrine, contre la riche Gloriette? La victoire était acquise d'avance. Et, même si elle essayait de défendre son bonheur, ne risquait-elle pas de s'entendre accuser d'ingratitude? Tout ce qu'elle avait sur le corps, son pain de chaque jour, l'abri du toit hospitalier, ne le devait-elle pas à la bonté de Thiriot? Il l'avait recueillie, élevée, aimée, encore qu'il l'exploitât. Pouvait-elle disputer à la fille de son bienfaiteur l'élu de son choix? Quand bien même Doublet n'aurait pas si vilainement renié ses promesses, le sacrifice de son amour était presque un devoir pour Zéphyrine. C'était le seul moyen qui s'offrit à elle de payer sa dette de vingt années. Mais, cela fait, elle serait quitte, libre et pourrait disposer d'elle-même.
\r HO HO D UNE RIVIERE. 10.)
Elle pensa, avec une tristesse infinie, que cette liberté, elle ne saurait comment en user, et que, pour sa faiblesse, ce serait un poids bien lourd. Habituée à vivre, chaque jour, dans la même maison, en accomplissant la même besogne, pour les mêmes personnes, pouvait-elle s'en aller seule, dans un pays inconnu, parmi des étrangers? Rester à Àygueville, et chez le père Thiriot, elle n'en acceptait pas la pensée. Son premier mouvement avait été de s'enfuir, et cet instinct, qui l'écartait de celle par qui elle souffrait, était bien d'accord avec sa raison. Elle n'admettait pas qu'elle pût prendre un autre parti. Sa fierté, sa tendresse, l'entraînaient loin, bien loin, de Thiriot, de Doublet, de Gloriette. Mais où? Elle ne le savait pas, elle n'y avait point pensé, et maintenant que la question se posait pour elle, une immense lassitude l'accablait. Partir, chercher un autre asile, donner des explications sur son passé, dévoiler ses peines, trahir sa détresse, lui paraissait un effort surhumain, et dont elle se sentait incapable. Oh ! Dormir, se reposer, se taire, ne plus entendre, être enlevée à l'atrocité désespérante de la vie, entrer dans le mystère et dans l'oubli, où toute initiative cessait, apaisée par l'inertie définitive. Le vent dans les roseaux murmura sa plainte. C'était comme la voix de la rivière qui chantait la fraîcheur, la limpidité de ses retraites profondes. Un calme enveloppant et doux s'étendait sur la vallée, et du ciel tombait une paix sereine qui engourdissait l'àme. Un rossignol se mit à moduler dans un saule, et sa chanson vibra dans le
silence, rappelant à Zéphyrine le jardin de l'auberge, les lilas en fleurs, et les doux serments de son ami d'hier. Un flot amer monta de la gorge aux lèvres de la jeune fille, et son cœur crevant en sanglots, elle resta accablée sur le revers du fossé, au bord des roseaux, la tête dans ses mains, et pleurant son beau rêve évanoui.
Dans le bateau, les deux braconniers continuaient leur pêche clandestine. L'un, celui qui ramait, grand gaillard à figure énergique, vêtu d'une blouse rapiécée, coiffé d'une toque en fourrure et chaussé d'une paire de bottes, dans lesquelles était entré son pantalon de velours, s'appelait Bernard, plus connu sous le sobriquet de la Loutre. L'autre était le meunier de Campardon, Jacques Siblot. vigoureux garçon, revenu depuis deux ans du régiment. Il vivait, avec sa mère, misérablement, parce que, au lieu de travailler à moudre le blé des fermiers de la vallée, il aimait mieux courir les plaines et les bois voisins, en mettant des collets, ou écumer la rivière pour y prendre les truites qu'un riche propriétaire, M. le baron de Jarcy, entretenait à grands frais dans les eaux froides de la Verpière. Posant sa lanterne sous la levée du bachot, il fouilla dans un baquet recomcrt d'un grillage, et plongea son bras dans l'eau, à l'instant soulevée par les coups de queues et les frétillements : •
— Y a du bon, mon vieux, dit-il avec satisfaction. Les fins becs de Meaux pourront se régaler, en faisant maigre, vendredi prochain. Ils trouveront de quoi se caler les joues avec du poisson de choix... Nous n'avons
encore relevé que la moitié de nos engins... Il faut, avant de remonter, déposer tout ce poisson-là dans la boutique... Il s'abîme, à sauter comme ça!
Ils étaient, à ce moment-là, au-dessus de la retenue du moulin dont la vanne était baissée. La Loutre donna un coup d'aviron qui approcha l'embarcation de la berge. Jacques sauta à terre, attacha la chaîne à un pieu, et aidé de son compagnon il transporta à terre le baquet où se débattaient ses prises :
— Veux-tu que je t'aide?
— Non ! Ça n'est pas la peine. Je reviens tout de suite, attends-moi...
La Loutre tira sa pipe, la bourra, l'alluma, et silen cieux, assis à l'avant du bachot, il fuma dans la nuit tiède, avec la patience d'un homme habitué à guetter longuement les proies. Un silence profond enveloppait la vallée, le moulin demeurait obscur, endormi, avec sa grosse roue immobile. Le rossignol seul, entendu par Zéphyrine, continuait à gazouiller, dans les rameaux du saule creux, s'essayait à des trilles, encore novice, mais déjà excité par le désir de plaire à sa femelle qui l'écoutait. Un quart d'heure s'écoula, puis Jacques reparut, sans bruit, comme s'il sortait d'un trou, brusquement :
— C'est fait? demanda la Loutre.
— Oui, dit Jacques. Tiens, je suis entré à la maison, en passant, et j'ai apporté la fiole et la tasse... Une goutte de dur... Ça chasse l'humidité...
— C'est pas de refus.
i88 CŒURS EN DEUIL.
Ils burent, l'un après l'autre. Et. remis en train par la chaleur de l'alcool :
— Allons-y de la seconde série, dit Jacques gaîment. Nous avons vingt nasses à relever, d'ici à la réserve de M. le baron... Ah! bon sang! En ferait-il une vie, s'il voyait ses truites danser dans mon vivier! C'est bien étonnant que Berthaut, son grand brigand de garde, par une nuit sans lune, ne soit pas venu flâner au bord de l'eau, ce soir...
— Et la fête? Ce garçon-là ne peut pas être à la danse et sur notre dos, à la fois. Ce serait trop lui demander !
— Allons ! souque, Bernard, notre premier panier est en face, au droit de la grosse pierre.
Ils se mirent en marche, dans les demi-ténèbres de la berge, sur ce point-là très élevée, et surplombant à pic la rivière. Les roseaux, divisés par l'avant du bachot, faisaient entendre un bruit de soie froissée, et tout à leur travail, les deux hommes ne s'occupaient point de ce qui se passait autour d'eux. Ils continuaient leur pêche frauduleuse, sans soucis, se sachant libres sur l'eau et sur la terre, débarrassés, ce soir-là, de toute incommode surveillance. Ils venaient d'accoster à une place nouvelle, à un tournant de la rivière, et comme, avec son croc. Jacques avait de la peine à retrouver sa nasse, en sondant avec précaution le fond vaseux, un peu de temps s'écoula. Ils étaient là, silencieux, hors de vue, presque immobiles. Le meunier seul, penché sur le bordage, explorait
Bernard, plus connu sous le sobriquet de La Loutre (p. i8(3).
minutieusement la place, la main dans le courant, car l'endroit était très creux, lorsqu'une plainte lugubre retentit dans la nuit, en même temps qu'une chute, lourde, faisait rejaillir l'eau jusque dans la barque.
Les deux hommes, en un instant dressés, poussèrent une exclamation. Le silence s'était rétabli, et la rivière, redevenue noire, ne montrait même plus la place où le courant avait été troué.
— Qu'est-ce que c'est que ça? fit la Loutre.
— -Quelque chose qu'on vient de jeter à l'eau...
— Quelque chose? Quelle chose?
— Est-ce que je sais, moi? Qui peut être dans les prés, ce soir, excepté nous?
— Si on avait fait un mauvais coup, dis donc?... Il ne faudrait pas qu'on puisse le mettre à notre compte.
— Il fait noir, comme dans la cave.
— Si nous rentrions?
Jacques, à ce moment-là, sans répondre à la prudente recommandation de son camarade, se pencha vers la rivière, regardant avec une attention extrême. Brusquement, il lança son croc sur un objet qui filait entre deux eaux, mais il ne put le ramener à lui.
— C'est un corps humain ! Vingt dieux ! cria Bernard. . . On dirait une femme!
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Jacques, enlevant sa veste, venait de sauter clans la rivière. Pardessus sa tête l'eau bouillonna. La Loutre, attentif, mais sans inquiétude, car il savait quel bon nageur était son
19a COEURS EN DEUIL.
camarade, guettait, prêt à l'aider. Une première fois, le meunier reparut à la surface, et aspira l'air fortement, puis replongea. Doucement, la Loutre laissa descendre son bachot, devinant que Jacques explorait le fond, dans le sens du courant. Une seconde fois, haletant, le meunier montra son visage rouge et ses cheveux ruisselants à la surface. Il était déjà vingt mètres plus bas. Il redescendit encore dans les dangereuses joncières de la Verpière, puis il revint à fleur d'eau, mais nageant vigoureusement. Un informe paquet noir chargeait son épaule. 11 héla son compagnon :
— ■ Prends la femme, j'en ai ma claque, Bernard, prends vile!...
Il fit de violents efforts pour aborder la barque. Ses mouvements gênés s'alourdissaient et, de sa bouche, le souffle sortait comme un râle. Rapidement, la Loutre tendit son croc et attira à lui le sauveteur, puis saisissant le corps pesant qui paralysait Jacques, il l'allongea au fond du bateau. En un instant, le meunier s'accrocha au bordage et respira longuement.
— Ah! bon Dieu de sort! J'ai cru que j'y resterais. Un coup de main, mon vieux...
Attiré par la Loutre, il se hissa dans le bateau. Il ruisselait d'eau. Mais il ne parut pas y prendre garde. Penché sur le corps étendu devant lui, il soulevait la tête, dont le visage était caché par les cheveux défaits.
— Est ce qu'elle est morte:' demanda t-il avec inquiétude.
— Ah ! Ce n'est pas possible ! Elle est restée trop peu de temps sous l'eau.
— Regagnons le moulin. Nous ferons lever la mère... Il faudra des soins à cette malheureuse, si elle respire encore... Nage, Bernard...
Le bachot emporté par le courant, poussé par les rames, filait sur la Verpière sans précaution, maintenant. Il importait peu aux deux hommes d'être vus. Le moulin, tout noir, grossissait dans les ténèbres, semblait venir audevant d'eux. L'avant choqua la terre, Jacques monta sur le premier degré d'un escalier taillé dans la berge, et saisissant la chaîne de son embarcation, l'attacha à un pieu. Silencieusement la Loutre avait déjà pris le corps inerte, et le passait à son camarade qui le soulevait avec précaution.
— Eclaire-moi, et marche devant, dit Jacques.
La Loutre, tenant la lanterne, s'avança au travers d'un petit pré, arriva devant une porte basse, l'ouvrit, et les deux hommes se trouvèrent dans la cuisine du moulin. Une grande table occupait le milieu de la pièce. Ils posèrent la femme, à plat, dessus, pendant que Jacques, d'une voix forte, appelait sa mère. Ils étaient maintenant, de chaque côté de la noyée, pris d'une sorte de terreur respectueuse, n'osant plus la toucher, même pour s'assurer qu'elle n'était pas morte. Ses longs cheveux noirs mélangés d'algues se plaquaient sur son visage, dont la pâleur apparaissait par places, entre les mèches. Et la rigidité de ce corps allongé sur la table, dans cette salle obscure,
offrait un aspect tragique. Enfin la mère Siblot, finissant d'ajuster sa camisole, descendit avec une lumière, et apercevant le lugubre tableau :
— Ah! mon Dieu ! gémit-elle, qu'est-ce que c'est que cette malheureuse? Pourquoi l'avez-vous apportée au moulin?
- — C'est que nous croyons, la mère, qu'elle n'est peutêtre pas morte, et qu'il lui faut des secours...
Sans répondre, la vieille avait relevé les cheveux mouillés et dégagé le visage :
— Mais, bon sang ! C'est la Zéphyrine au père Thiriot! s'écria Jacques. Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Cette jeunesse, se jeter dans la Verpière. .
— Quand la Marne passe à cent pas de sa maison... ajouta la Loutre, d'un air songeur...
— Elle respire encore, dit avec un accent de triomphe la mère Siblot, qui avait soulevé la tète de la jeune fille. Vite, Jacques, emporte-la, nous allons la fourrer dans mon lit... Vous, Bernard, courez à Aygueville chercher un médecin.
— Doucement, la mère, fit Jacques. Maintenant que nous sommes sûrs que cette pauvre fille est vivante, ne racontons à personne ce qu'elle a fait, avant d'avoir appris pour quelle raison elle s'y est décidée. Nous saurons bien la remettre sur pied, sans l'aide du marchand de mort subite... Prends-la par les jambes, je la prendrai pardessous les bras... Bernard, allume du feu, et fais du \in chaud. C'est tout ce qu'il y a à donner pour l'instant. Après, on verra !
Et la rigidité de ce corps allongé sur la table dans cette salle obscure, offrait un aspect tragique (page ig3).
AU DOlin D UISE RIVIERE. IQ7
Dans la chambre de la mère Siblot, déshabillée, ses cheveux essuyés, ranimée par la chaleur du lit, Zéphyrine revenait à elle. Ses yeux, d'abord vagues, avaient peine à fixer les objets. Elle poussa de profonds soupirs qui semblaient des gémissements. Ses mains se tordirent avec angoisse. Arrachée à l'insensibilité de la mort à demi acquise, elle retrouvait déjà le sentiment de sa détresse morale. Elle s'écria avec un accent déchirant :
— Oh! mon Dieu. Pourquoi m'avez-vous sauvée?
La mère Siblot se pencha vers elle, et avec une grave douceur :
— Reposez-vous, mon enfant, ne parlez pas, ne vous tourmentez pas. Vous êtes chez de braves gens, qui vous soigneront bien. Et demain, remise, vous réfléchirez et vous comprendrez que ce que vous avez fait, ce soir, est mal...
Zéphyrine, à ces réconfortantes paroles, se sentit incapable de répondre, et, brisée de fatigue, elle se mit à pleurer doucement, mouillant les mains de la vieille Siblot qui maternellement lui caressait le visage. La bonne femme écarta la lumière, qui pouvait blesser les yeux de la malade. Elle ouvrit la porte de la salle, et à voix basse, s'adressant aux deux hommes qui attendaient :
— Eh bien! mes enfants, dit-elle avec un sourire, vous n'avez pas perdu votre temps, cette nuit, quoique vous n'ayez pas eu l'intention de faire une si honnête besogne... Il faut aller vous coucher, maintenant, il est près de deux heures...
ig° CŒURS EN DEUIL.
— i Plus souvent! dit la Loutre. Et nos vingt nasses qui nous attendent. Tu es sec, Jacques?... Buvons le vin chaud, puisque la demoiselle n'en a pas besoin. Et allons dire encore un mot à notre poisson, qui nous attend Lien gentiment. Dommage de le laisser dans les nasses... Il serait crevé, demain soir...
— Mauvaise graine! Tâchez de ne pas récolter un bon procès! Ah! Jacques, au lieu de passer tes nuits à respirer le brouillard de la rivière, tu ferais bien mieux d'employer tes journées à moudre le blé qui est ici...
— Demain, la mère, demain, je te le promets...
— Oui, toujours demain !
Et la mère en grondant rentra dans sa chambre, et s'assit auprès du lit pour veiller Zéphyrine.
Ce fut seulement dans la matinée, en ne voyant pas Zéphyrine descendre à son heure habituelle, pour mettre en ordre la salle et faire le ménage, que le père ïhiriot apprit le grave événement qui s'était passé pendant la nuit. Rentré avec Gloriette à l'aube, sous la conduite du taillandier, le cabaretier s'était couché, sans s'inquiéter de sa fille adoptive. Il était convaincu que, mal en train, Zéphyrine était revenue toute seule, ou avec quelque voisin. D'ailleurs il avait pris, depuis longtemps, l'habitude de ne point s'occuper d'elle. Cela simplifiait sa vie. Avec Zéphyrine, il n'y axait jamais rien à craindre : tout était fait, à point et au mieux. On ne s'apercevait de son existence qu'aux services qu'elle rendait. Il est vrai que c'était, à peu près, la marche entière de la maison qu'elle assurait ainsi. Lorsque, vers huit heures, le père Thiriot, entendant un vacarme terrible dans la salle, qui
était située sous sa chambre, se décida à enfiler un pantalon, une paire de pantoufles et à descendre, il trouva ses clients habituels groupés devant le comptoir, et les tables encore couvertes des verres salis, la veille.
— Eh bien! père La Joie! cria Doublet, vous en faites un lard, ce matin! Et la goutte, on ne la boit donc plus, chez vous?
— Qu'est-ce que ça veut dire? lit Thiriot de sa voix de fausset. Les volets sont encore aux fenêtres, et la salle n'est pas balayée?... Pour sûr Zéphyrine est malade! Je vais voir ce qu'elle fait.
Il entra dans une petite chambre, au rez-de-chaussée, à côté de la cuisine, ouvrit la fenêtre, et voyant le lit non découvert, resta stupéfait d'abord, s'élança ensuite dans la cour, où les garçons lavaient les voitures, et demanda :
— Vous n'avez pas vu Zéphyrine?
— Non, patron, pas à ce matin...
— Qu'est-ce qui se passe? grogna Thiriot.
Il revint, très troublé, un peu pâle, dans sa salle, monta à son comptoir, et regardant ses clients avec un commencement de grave souci :
— Zéphyrine n'est pas là. Elle n'a pas couché dans sa chambre! Où peut-elle être?
L'honnêteté de la jeune fille était si bien établie que pas une pensée mauvaise ne vint à ceux qui étaient présents. Nulle voix ne s'éleva pour faire entendre une supposition offensante. Doublet, lui, parut bouleversé. Il ne put se retenir de dire :
— Mais quand vous a-t-elle quitté? Quand l'avezvous vue, pour la dernière fois?
— Au bal, hier soir. Elle s'est séparée de nous... Ma Bile a pris votre bras; moi, je suis allé retrouver des amis à la buvette... Depuis, rien... Je l'ai crue rentrée, toute seule... Elle aimait si peu la fête!... Et, toujours, elle était si préoccupée de son ouvrage du lendemain!... Ah! s'il faut qu'il lui soit arrivé malheur. . Je ne m'en consolerai jamais ! . . .
— Malheur? A qui donc? répéta une voix tremblante. Ses beaux cheveux blonds en désordre, vêtue à la
hâte d'un peignoir à peine attaché, "c'était Gloriette qui descendait l'escalier. En voyant son père, Doublet, et tous ceux qui les entouraient, demeurer silencieux, elle reprit avec force :
— C'est de Zéphyrine qu'il s'agit? Sa porte est ouverte. Sa chambre vide... Qu'est-il arrivé? Je veux le savoir.
— Eh! nous n'en savons rien nous-mêmes, s'écria Thiriot consterné. Cette diable de fille a disparu, sans qu'on puisse s'en douter... Elle n'a rien dit, rien fait, qui pût permettre de prévoir... Nom de nom! Il faut aller à la gendarmerie. Si elle est sortie du bal, seule, cette nuit... Avec les chemineaux qui roulent sur les routes...
— Non! Ce n'est pas cela! interrompit Gloriette, en jetant sur Doublet un regard qu'il ne put supporter... Non! Si Zéphyrine s'est éloignée d'ici, c'est qu'elle l'a voulu . . .
La jeune fille ne put prononcer une parole de plus. Elle éclata en sanglots, et, assise sur un tabouret, les coudes appuyés à la table, elle continua à pleurer en cachant son visage dans ses mains. Une lourde contrainte pesait sur les assistants. Doublet n'osait pas s'approcher de Gloriette, et Thiriot voyait avec ennui ses clients décontenancés sortir du cabaret, pour aller dans la rue. chez le voisin peut-être, lorsqu'un nouvel arrivant, avec trois paroles, changea brusquement la face des choses. C'était Jacques Siblot qui venait d'entrer au Soleil d'Or, et de s'adresser au père Thiriot :
— Eh! patron, je vous apporte des nouvelles de Mlle Zéphyrine.
Ce fut un coup de théâtre. Thiriot descendit de son comptoir, Gloriette se dressa les yeux secs et la ligure resplendissante, tous les assistants se pressèrent autour du meunier :
— Où est-elle? s'écria le cabarelier.
— Chez ma mère.
— Comment! Chez ta mère?
— Oui, au moulin de Campardon.
- C'est un peu fort ça, par exemple! Et qu'est-ce qu'elle fait là?
Au ton hostile de ces paroles, la physionomie de Jacques devint railleuse. Il toisa le père Thiriot et dit avec un grand calme :
— Elle est à la campagne. Elle se repose des fatigues qu'elle a eues chez vous. Et puis, si c'est sa fantaisie, à
AU BORD D UNE RIVIÈRE. 2o3
cette fille. Est-ce qu'elle n'est pas libre de ses mouvements?
— Comment! L ne enfant que j'ai élevée, qui a vécu cliez nous, depuis vingt ans! glapit Thiriot, pris de colère, maintenant qu'il était débarrassé de ses inquiétudes. Et tu viens me raconter ça, d'un air goguenard! Est-ce que tu te ficbes de moi, mon garçon?
— \ous doit elle quelque chose? Vous ferez votre note, reprit Jacques avec sang-froid. Je la crois bonne pour payer. En attendant, elle demande ses hardes, et m'a chargé de les lui rapporter.
— Qu'elle vienne les chercher, elle-même! vociféra l'aubergiste exaspéré. En voilà une façon de quitter les gens! Et se donner le genre d'envoyer chez eux, pour faire ses commissions, les pires galvaudeux du pays...
— Oh! oh! Bonhomme, vous n'êtes pas poli, dit Jacques. A. otre âge vous le permet... Vous ne marquez plus, on ne peut rien vous faire... Mais si vous avez. ici. quelqu'un qui ait l'air de penser ce que vous venez de dire, on pourra s'expliquer avec lui...
Doublet, qui s'était trouvé assez gêné, jusque-là, et que l'intervention du meunier irritait instinctivement, s'avança en se dandinant, et fier de sa force :
— Faudrait pas, devant moi, menacer le père Thiriot, n'est-ce pas, le farinier!
— Bon! fit Jacques avec un sourire, nous allons causer de ça, dans un instant, le ferrailleur!
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Ils n'eurent pas le temps de se provoquer davantage. Gloriette s'était avancée entre eux.
— Voulez-vous venir par ici, meunier, dit-elle, nous ne pouvons pas causer, à loisir, devant tout le monde.
Et je devine que vous avez bien des choses à nous apprendre, qui ne doivent pas être entendues par toutes les oreilles...
— C'est tout à fait ça. mademoiselle, et si chacun avait parlé comme vous, avec bonne grâce et sens commun, il y a dix minutes que les affaires seraient tirées au clair.
Elle prit son père par la manche de son gilet, le fit passer avec Jacques dans la cour, et les attirant sous un cellier, en plein air, loin du bruit, elle questionna Siblot :
— Comment se fait-il qu'elle soit au moulin?
— Parce que je l'y ai conduite.
— Quand donc l'avez-vous rencontrée?
— Cette nuit.
\ I MORD D U M'. ItlVI È R E . 2o5
— Où ça?
— Dans la rivière.
( rloriette sursauta :
— Elle ! Zéphyrine ? La malheureuse ! Elle a voulu m- noyer?
— Comme vous dites. îl était temps que je la retire. Une minute de plus, c'était fini !
— Mais se noyer, cria Thiriot. pourquoi?
— Ça, c'est ses secrets, dit le meunier. Elle les racontera, si elle veut. Moi, je ne les sais pas. Elle n'a pas eu encore beaucoup le temps de causer. Et, chaque fois qu'on la questionne, elle pleure. Ce qu'il y a de sûr, c'esl qu'elle est chez la mère et qu'elle veut y rester.
— Comment elle ne reviendra pas ici ?
— Jamais elle ne repassera votre porte. C'est la seule chose qu'elle ait déclarée, et net ! Vous pouvez, si vous teniez à elle, en faire votre deuil. Vous ne la reverrez pas.
— Mais où ira-t elle ?
— Où elle voudra.
— Que va-t-clle devenir?
— Elle travaillera. Vous savez bien qu'elle est dure à l'ouvrage,
— Ah! Pour certain, je ne la remplacerai pas !
A ce cri, où se trahissait l'égoïsme atroce de son père. Glorielte rougit, et se tournant vers Jacques :
— Elle ne laissera pas ici que le souvenir de sa bonne volonté et de son courage, meunier, on n'y oubliera pas sa douceur et sa gentillesse. J'ai vécu, depuis que je suis au
2o6 CŒURS EN DEUIL.
monde, à ses côtés, j'ai grandi auprès d'elle, et, si on lui a fait du mal, elle doit bien savoir que je n'y suis pour rien, et que je n'ai jamais cessé de l'aimer. Ditesle-lui, et que j'ai de la peine, et que vous m'avez vu pleurer en apprenant son désespoir. Si je puis quelque chose pour l'empêcher de souffrir, je suis toute prête à le faire, qu'elle n'en doute pas. Elle n'a qu'un mot à prononcer. Rien ne me coûtera pour la contenter.
— Mais qu'est-ce que tu dis donc? Voyons, tu' es folle ! cria le père Thiriot. La belle raison ! Et si elle accepte, et qu'il faille que je paye !
— Zéphyrine? Payer pour elle! Non papa. Tu sais bien qu'elle ne t'a jamais rien coûté. Mais nous lui coûtons, nous, et probablement bien cher!
— ■ Ah! Fiche-moi la paix! Tu m'embêtes, à la fin. reprit le cabaretier, avec colère. Je n'ai que des ennuis, depuis ce matin, à cause de cette satanée cabocharde de fille ! Qu'a-t-elle été s'imaginer ? Veux-tu mon opinion? Elle devait être amoureuse de Doublet!
Gloriette, à ces mots, devint pourpre :
— Je ne le crains que trop! Mais s'il y a eu quelque vilaine manœuvre contre elle, je ne le supporterai pas, je t'en avertis !
— ■ Assez ! On s'expliquera plus tard ! Meunier, on va vous faire un paquet. Si vous voulez passer dans ma salle, vous vous rafraîchirez, en attendant.
— • Merci, j'ai deux mots à dire au taillandier.
— Ah ! ricana Thiriot, ne vous frottez pasà Doublet...
\ i BOB l> l> l NE BIVIERE. :io-
C'est un garçon qui n'est pas patient.. Et, entre nous, il en croquerait plusieurs comme vous, sans sel ni poivre.
— Je ne lui veux pas de mal. J'ai besoin de boulons pour ma roue.
— Si c'est pour une affaire, parlait! Dans cinq minutes on vous portera le paquet...
Et, ouvrant la porte de la cour, il fit sortir Jacques i I rentra chez lui. Dans sa forge, Doublet passait l'excitation de ses nerfs sur le fer d'un louchet, qu'il était en train de marteler à grand bruit. Un de ses garçons attisait le feu du foyer, et l'autre rangeait des lames de faulx le long de la muraille. Jacques traversa la rue, et, suivi de l'œil par Glorielte restée sur le pas de la porte, il alla droit au taillandier.
— Eh bien ! monsieur Doublet, dit-il avec affectation, je vous avais annoncé ma visite. Me voilà. Vous paraissiez, tout à l'heure, avoir des choses très importantes à me dire. Causez, je vous écoute.
Le taillandier jeta son marteau, regarda son interlocuteur de travers, et essuyant nerveusement ses mains à son tablier de cuir :
— Vous n'avez pas été très poli, monsieur Siblot, et vous me devez la dernière réparation de votre vanne — Il faudrait tâcher de payer ses créanciers, avant de faire l'insolent avec eux...
— Combien est-ce que je vous dois? demanda froidement le meunier.
— Est-ce que par hasard, vous voudriez me régler aujourd'hui, ricana Doublet.
— Oui, mon ami, je veux vous régler, comme vous dites, aujourd'hui même.
— Eh bien ! il y en a pour quatorze francs, dit le taillandier après avoir consulté un calepin crasseux.
— En voilà vingt, fit le meunier en posant une pièce d'or sur l'enclume.
— T'as donc dévalisé quelqu'un ce matin? Car, si c'était hier, l'argent serait déjà bu ! fit le grand Pierre, en clignant de l'œil du côté de ses garçons qui s'esclaffèrent.
Il tira de sa poche un porte-monnaie, en sortit trois pièces de deux francs que le meunier prit et examina d'un air méfiant.
— Crains-tu qu'elles soient en faux? Dis donc, méchant ver de farine ! cria Doublet avec violence.
— Et ça, est-ce en vrai? répliqua Jacques.
En même temps, le taillandier reçut, sur l'oreille, une claque à tuer un bœuf. Il chancela, verdit, sauta sur son marteau et, d'un geste terrible, revint vers le meunier. Mais celui-ci, froidement, avait tiré de sa ceinture un large couteau, et il en présentait la pointe aux yeux de son adversaire.
Les garçons effrayés s'interposèrent :
— Pas de bêtises! Hé ! meunier. Voyons, patron, bas le marteau !
Déjà Doublet avait jeté sa lourde masse et sortait dans la rue :
Al IÎOHD DUNE IIIVIKIIE.
— Viens que je t'assomme! Ah! je le vois hien : c'est Zéphyrine qui me vaut ça! Elle t'a envoyé pour me
tuer !
— Tu regretteras ce que tu viens de dire là, repli-
qua Jacques, en faisant disparaître son long couteau dans sa veste. La personne, dont tu parles, est plus respectable que toi et tous les tiens!
— Arrive! arrive! hurla Doublet, en crachant dans ses mains et se mettant en position, d'un air formidable
— Ah! mon Dieu! cria Glorielte, voilà Doublet qui
va massacrer le meunier! Vite! vile! Qu'on les sépare. Papa, viens donc!
Le meunier, petit, maigre, svelte, aussi brun que le taillandier était blond, grand et bouffi, s'avança sans se presser, examina son gigantesque partenaire d'un air circonspect. Un groupe d'ouvriers, sortis du cabaret aux cris de Gloriette, déjà se pressait pour assister à la lutte.
— En finiras-tu, capon, cria Doublet que la lenteur des mouvements de Jacques achevait de rassurer. Attends ! Je vais te prendre sous mon bras et te corriger devant tout le monde.
Il fondit sur le meunier, mais celui-ci faisant une volte sur le talon gauche, évita le colosse, et, au moment où celui-ci le dépassait, d'un coup de pied envoyé dans les reins, suivant les plus pures règles de la savate, il retendit, tout de son long, sur le pavé. La galerie, enthousiasmée par ce coup si inattendu, cria bravo. Doublet, le nez plein de sang, se relevait tremblant de rage. Il poussa un mugissement de bœuf et s'élança, les deux bras tendus vers son adversaire. Cette fois, celui-ci ne chercha même pas à fuir le choc, il resta de pied ferme. Et, comme Doublet levait ses gros poings, il lui sauta à la gorge, le happa, et pendant que l'autre, violet et étouffant, se débattait dans des mouvements désordonnés, Jacques resserrant toujours son étreinte, le contraignit à se courber, puis d'une dernière secousse, il le jeta à ses pieds.
— As-tu ton compte, cette fois-là? dit le meunier de
sa voix rauque. Ou faut-il que je t'étrangle tout à fait?
— Arrêtez! meunier, cria le père Thiriot fendant la foule.
Il aida son futur gendre à se relever et, le soutenant, il le guida vers le cabaret, sur le seuil duquel Gloriette se lamentait, son mouchoir sur les yeux pour ne rien voir.
— Ça a-t-il le sens commun, un homme établi et qui a de quoi, grondait Thiriot, de se commettre avec un sans-le-sou, qui ne paye même pas le loyer de son moulin. Doublet, imbécile, m'entends-tu? Comment ça vat-il? Reprends-tu haleine? Je te croyais plus fort! Un si grand gaillard, se faire abîmer par un gringalet!
A ce reproche, qui l'humiliait cruellement, le taillandier, assis maintenant dans la salle du cabaret de son beau-père, parut reprendre tout à fait connaissance. Il beugla :
— Il m'a pris en traître! Et, avant, il voulait m'assassiner avec son couteau.
— Allons! mon garçon, tu dis des bêtises. Il a été le plus adroit, voilà tout!... Quant à son eustache, c'était la réplique à ton marteau... Si tu n'avais pas essayé de l'assommer, il n'aurait pas offert de te saigner!... A deux de jeu! Mais tu es mou, Doublet. Je t'aurais jugé plus rai de que ça!
— J'aurais bien voulu vous y voir, vous, père Thiriot !
— Tu bafouilles, mon garçon ! dit le cabaretier, avec dignité. Un homme, dans ma situation, ne condescend
pas à des jeux de vilains, comme celui où tu as si mal réussi, il n'y a qu'un instant. Quand tu auras épousé ma fille, il faudra te défaire de ces manières-là! N'est-ce pas, Gloriette?
— Quand il m'aura épousé, c'est que j'aurai dit : oui! fit la jeune fille avec un air dédaigneux. Mais, avant, il faudra qu'il m'explique un peu mieux ce qui s'est passé avec Zéphyrine. Et puis, je n'aime pas les batailleurs qui se font battre! Et enfin, regarde-le, avec son nez en compote : il est ridicule ! Yoilà un beau gaillard, pour me défendre, si on m'attaquait!
Et foudroyant son amoureux du regard, elle sortit de la salle, en haussant les épaules. Los deux hommes restèrent en présence. Tous les clients s'étaient éloignés, la salle était vide. Le père Thiriot monta à son comptoir, et de là, regardant son futur gendre, comme un magistrat du haut d'un tribunal :
— Eh bien! Doublet, te voilà joli garçon! Si, comme ma fille le soupçonne, tu as fait le galant avec Zéphyrine, je ne sais si tu arriveras à arranger tes affaires.
— Mais, père Thiriot, il ne s'est rien passé, se lamenta le taillandier. Rien, entendez- vous. Qu'est-ce qui aurait pu se passer, sous vos yeux? Certainement que je trouvais Zéphyrine gentille. On ne peut pas dire le contraire : elle l'est! Mais est-ce que je pouvais prévoir que Gloriette voudrait de moi? Une lille si distinguée et si fière. qu'on voyait déjà « dame » du notaire, et peut-être mairesse de la ville! Voyons, mettez-vous à ma place. J'ai du bien.
au bord i > i n i •: iu v 1 1; r f: .
Je pensais à me minier, et une rude ouvrière, comme Zéphyrine, m'aurait joliment tenu ma maison! Alors, n'est ce pas, en causant, je lui disais des gentillesses. Mais
elle est si sauvage, cette fille-là! Elle ne voulait pas me permettre de plaisanter avec elle, devant les camarades. Il fallait être seuls. Alors elle venait m'attendre, le soir, dans votre clos potager, près du puits, à l'heure où elle tirait de l'eau pour le service de la maison. Là, on jasait
2l4 CŒURS EN DEUIL.
pendant un quart d'heure... Jamais plus ! Et c'était tout! Vous ne vous en êtes jamais douté, vous, père Thiriot. Ainsi! Il n'y a que la mère Balore, la mendiante de Saint- Martin, qui nous a surpris, une fois. Mais elle aime tellement Zéphyrine que nous étions sûrs qu'elle ne dirait rien! Voyons, je vous le demande, à vous, qui êtes une personne raisonnable, y a-t-il, là dedans, de quoi faire les histoires que vous savez, et se jeter, la nuit, dans la Verpière, pour qu'il arrive de l'ennui à un jeune homme qui n'est responsable de rien? Est-ce des manières convenables. Ça? Et vous croyez qu'après une conduite pareille, et la tentative d'assassinat du meunier contre moi, car il était envoyé par elle, il vous l'a dit lui même, je consentirais à revoir, de ma chienne de vie, cette Zéphyrine de malheur:' Vous pouvez rayer ça de vos papiers, père Thiriot. Je ne sais pas ce que racontera Zéphyrine, je ne sais pas ce que décidera Gloriette, mais je sais bien, moi, que j'aimerais mieux rester garçon jusqu'à ma mort, que de conduire dans ma maison une lille à qui je dois des avanies pareilles !
— Doublet, tu as été inconséquent, dit le cabaretier. hochant la tète entre ses deux grands sucriers de plaqué. Mais je reconnais que tu ne pouvais prévoir que ma fille penserait à toi, et que je ne me mettrais pas en travers de ses projets. Voilà un point. Maintenant, tu n'as peut-être pas su manœuvrer assez adroitement, avec Zéphyrine, pour te faire rendre ta parole, si tu l'avais donnée. Voilà un second point. N'empêche que nous sommes dans un
\ i BORD l> l \ i: RIVIÈRE. 21")
pétrin soigné, par suite du coup de tète de cette satanée fdle! Kn somme, c'est moi qui y perds le plus! Car, comment la remplacer:' Ce n'est pas Gloriette qui peut s'en charger. Elle sait faire des robes, lire des livres et toucher du piano. Pour ce qui est du ménage, cherche! Mais peu importe! Avec de l'argent, et j'en ai, on se tire de tout. Moi, je ne te lâcherai pas, Doublet : tu es le gendre de mon choix. Je t'aiderai à ramener ma fille, qui est comme un cheval emporté. Seulement, tâche d'être adroit, ne brusque rien, et laisse-moi agir.
— Père Thiriot, je vous revaudrai ça ! s'écria Doublet rasséréné. Oui, nous sommes les deux doigts de la main. Marchons d'accord, et le diable sera bien malin, si tout ça ne finit pas par le mariage !
— Allons, va à ton travail, mon garçon. Moi, je vais arraisonner ma fille.
Lorsque Jacques arriva au tournant du chemin de Saint- Martin, en vue de la Verpière, un bruit singulier frappa son oreille. On aurait dit le ronflement de la roue de son moulin poussée par le courant de la rivière. Il pensa : Comment le moulin pourrait-il marcher, puisque le meunier était à la ville? Et cependant le sourd roulement, accompagné par le ruissellement clair de l'eau sur les palettes, parvenait jusqu'à lui, persistant et comme ironique. Il hâta le pas, traversa le pré, et débouchant en face du coteau de Campardon, demeura stupéfait. C'était bien le moulin qui marchait. Il y avait plus d'une semaine que cela ne lui était arrivé. Comme il restait sur place, ayant posé dans l'herbe le panier contenant les effets de Zéphyrinc. une voix bien connue monta vers lui de la rivière :
— Eh! Jacques. Est-ce qu'il esl devenu fou, ton moulin? 11 tourne tout seul, à présent!
\l llOUl) 1) UNE RIVIERE. 217
A travers Les saules, il aperçut, dans les joncs qui bordent la rive, Bernard qui s'avançait vers lui. Trempe de rosée, le fusil sur l'épaule, un lourd carnier battant les reins, le braconnier siffla doucement. Un barbet gris
et n»»ir. se coulant dans les roseaux, comme un renard, sauta hors du fourré, et vint s'asseoir entre les deux hommes.
— Déjà en chasse, dit Jacques.
— Les riverains se plaignent qu'il y a des lapins logés dans les berges de la Verpière... Rapport aux délits, il faut les en débarrasser. Le chien Drapeau et moi, nous nous en occupons.
— Entres-tu à la maison!3
— J'y allais. J'ai entendu la roue tourner : je pensais que tu étais chez toi... Quand je t'ai vu sur le chemin d'Aygueville, je n'y ai plus rien compris...
Ils traversèrent, sur une planche étroite, la retenue pleine jusqu'au ras des pierres, et pénétrèrent dans le moulin. Là le mystère de ce travail inaccoutumé leur fut révélé. En jupons et en camisoles, blanches de poussière, mais actionnées à leur besogne, la mère Siblot et Zéphyrine, l'une à la trémie, et l'autre au blutoir, enfournaient le grain, et recevaient la farine dans des sacs. Elles n'entendirent pas les deux hommes, qui entraient, et continuèrent à travailler méthodiquement, tranquillement, avec un air de satisfaction. Bernard et Jacques, arrêtés à les regarder, demeurèrent un assez long instant, écoutant ronfler la meule, et respirant la saine odeur du son.
Puis le meunier lil quelques pas vers la muraille, débraya sa roue, et le moulin cessa de tourner.
— Ah ! c'est Jacques, et Bernard avec lui, fit la mère Siblot en descendant l'escalier du moulin. Venez, Zéphyrine, c'est mon fils et son compagnon de cette nuit. Si vous voulez lui parler, c'est l'occasion.
Sortant du blutoir, Zéphyrine se montra sans coquetterie. \ètue d'un jupon et d'une camisole à la mère Siblot. Elle était un peu pâle, el ses veux noirs paraissaient plus grands entourés d'un cerne bleuâtre. Ses bras musclés sortaient tout poudrés de farine des manches du corsage. Au-dessus de son cou brun et renflé, ses cheveux étaient tordus en une seule masse épaisse et lourde.
— Je crois bien que cette enfant-là, dit la vieille femme, n'a pas beaucoup l'habitude de se reposer. A peine si tu as été parti pour lui chercher ses effets, elle s'est mise à ranger la chambre, puis la cuisine, elle m'a aidé à préparer la soupe... Et enfin, comme tout le ménage était fini, et que nous nous regardions à ne rien faire, elle m'a dit : Est-ce que c'est difficile à mettre en marche un moulin? — ■ Non. da. ma fille, mais faut savoir. — Si nous égayions? Et nous avons essayé... Voilà deux heures que ça tourne, et nous avons déjà quatre sacs de farine...
— Je m'en vais donc alors avoir le temps d'aller me promener tout mon soûl, fit Jacques avec une pointe d'amertume, puisque j'aurai des femmes chez moi, pour faire ma besogne?
— Mais, on ne t'empêchera pas de prendre ta part du travail, mon garçon, si tu es assez raisonnable pour la demander... Il sera plus sain pour toi de moudre ton blé que de courir les bois et la rivière avec Bernard...
— Ah! mère Siblot, interrompit la Loutre, pour cette
fois, vous avez tort. Si Jacques et moi, cette nuit, nous n'avions pas été sur la Yerpière, cette jeune personne-là ne serait pas en mesure de vous aider, ce matin, d'un si bon courage.
— C'est vrai, dit Zéphyrine, avec un doux regard, et je vous remercie bien, monsieur Bernard, du secours que vous m'avez porté. Dans le premier moment, je l'ai regretté, parce que ma résolution était bien prise de ne plus vivre... Mais, maintenant que j'ai réfléchi, et que Mme Siblot m'a raisonnée, j'ai honte de ce que j'avais décidé, et je suis reconnaissante de tout mon cœur à ceux qui m'ont retirée de l'eau.
— Alors, tout va bien, s'écria Jacques avec satisfaction. Je vous apporte, mademoiselle Zéphyrine, ce qu'on m'a donné pour vous, chez le père Thiriot.
A ce nom, la jeune fille rougit. Sa bouche trembla, elle fit un geste vers le meunier, comme pour le questionner. Mais une gêne invincible arrêta la parole sur ses lèvres. Elle demeura immobile et muette. Pourtant Jacques avait deviné sa curiosité, et il se mit de son propre mouvement en devoir de la satisfaire :
— Ils étaient, vous devez le comprendre, aux cent coups, quand je suis arrivé au Soleil d'Or. Le père Thiriot venait de constater votre absence. Il ne savait plus à qui s'en prendre : de sa fille, de Doublet, ou de ses clients...
Zéphyrine pâlit. Mais elle parut ne pas avoir entendu.
— Il allait, je crois bien, s'adresser à la gendarmerie,
AU BORD D UNE RIVIERE. a:u
pour vous faire rechercher, lorsque j'ai fait mon entrée... Le père Thiriot est devenu violet, sa fille a fondu en larmes... Quanta Doublet, il a voulu me battre...
— Doublet? interjeta la Loutre, en serrant les poings. Malheur !
— Ah! dame, voyez-vous, mademoiselle Zéphyrine, je n'étais pas déjà très bien disposé pour ce grand canardlà, par ce que la mère m'avait raconté de sa conduite envers vous. Aussi, quand il a fait mine de me houspiller, je n'y ai pas tenu, et je lui ai trempé une soupe de ma façon...
— Il ne t'a pas blessé, au moins? demanda vivement la mère Siblot... Ah! Jacques, tu sais comme j'ai horreur des batteries...
— Et Pierre Doublet est si fort! murmura Zéphyrine avec un reste d'admiration craintive.
— Il ne fera plus jamais le malin avec moi, dit Jacques rudement. Je l'ai envoyé mesurer le pavé de la route avec son dos... II a touché des deux épaules, le fameux taillandier... Et la belle Gloriette était là, qui regardait, comme au spectacle. Elle sait maintenant ce qu'il pèse, son prétendu. Moins lourd qu'un sac de deux cents! On me l'a retiré des mains ! Voyez-vous, en pensant à ce qu'il vous a fait, je crois que je l'aurais assommé!
— Ne dites pas cela, monsieur Siblot, fit Zéphyrine avec un triste sourire. Je ne voudrais pas être entrée chez vous, si vous deviez en avoir des ennuis. Et j'en partirais bien vite...
— Et où iriez-vous, s'il vous plaît? demanda la vieille femme d'un ton bourru. Vous m'avez avoué vous-même que vous étiez comme un pauvre chien perdu sur la route... Non! non! La providence vous a conduite au moulin de Campardon... C'est là qu'il faut rester, tant que vous vous y plairez, comme de juste... Car, pour une place, vous ne serez jamais embarrassée d'en trouver une, travailleuse comme vous l'êtes... Et il n'y a pas une ferme des enviions où on ne serait heureux de vous engager. . .
— Si on déjeunait, dit Jacques brusquement... Il y a. sur le feu, un fricot qui embaume... Bernard sera des nôtres... Hein? n'est-ce pas, la mère?
Déjà le braconnier posait son fusil dans un coin, et enlevait son carnier avec précaution. Il en sortit une paire de lapins, qu'il suspendit à une cheville plantée dans le mur :
— Il faut que vous en goûtiez, madame Siblot. Ils ont de vos choux dans le ventre, ces « guerdins »-là... Je les ai cravatés au bout de votre enclos...
Il montra, avec un rire muet, une poignée de collets en laiton, qu'il cacha sous sa blouse.
— Et qu'est-ce qu'il y a encore dans le sac? demanda Jacques.
— Ah ! deux faisans et un lièvre, que je porterai ce soir à Me Amurat. le maire de la ville... Il reçoit dimanche le sous-préfet, qui vient pour la revision.
— Et ils vont, entre fonctionnaires, se goberger avec
vu no un d'une rivière. 323
du gibier, en temps prohibé! C'est ce qu'on appelle donner le bon exemple !
— Est-ce que les lois sont pour ces messieurs-là? Pour 1rs pauvres bougres comme nous, oui! Mais faut être ju<t»> î Quand il s'agit de leur estomac, les bourgeois payent bien,.. Six francs le « capucin » et dix francs les deux « comètes ». Voilà ce que je rapporterai ce soii !
— Et si on vous prenait, monsieur Bernard?
— Ali! j'irais en correctionnelle, et j'attraperais de l'amende, peut être bien <le la prison... Ce ne serait pas la première fois, mademoiselle Zéphyrine, dit la Loutre avec une faroucbe gaieté... Mais quand on est à l'ombre, on a des amis, qui vous envoient du tabac... Et puis ça se tire!
— ■ vllons! La paix! Bernard. Tu nous attristes avec tes bistoires, fit Jacques qui voyait le visage de Zéphyrine s'assombrir. À table !
La mère Siblot prit une soupière fumante sur le fourneau et servit chacun à la ronde. Le chien Drapeau, convenablement séché, s'était approché de Zéphyrine, et posant sa tête aux poils frisés sur le genou de la jeune fille, il remuait, de temps en temps, la queue pour ne point se laisser oublier. Dans cette maison inconnue, au milieu de ces convives aventureux, Zéphyrine, avec une grave tristesse pensait à son existence de la veille, si douce, si réglée, si droite et si cruellement bouleversée en une minute. Elle se disait : Que sont ces gens-là? Comment vivent-ils? De quoi vivent-ils? La mère paraît une femme
bonne, simple cl honnête, pas heureuse, à coup sûr, et qui n'a pas vingt francs d'avance, sans doute, dans son tiroir. Le fils, brave, franc, mais peu régulier dans son travail et aimant mieux courir, la nuit, avec son camarade Bernard, que faire tourner son moulin, le jour. Et ce Bernard lui-même, avec sa mine sinistre, son fusil à portée de la main et son habitude de narguer les gardes. ne serait-il pas capable, un beau soir, pour n'être pas pris, et éviter d'aller « à l'ombre », comme il disait, de tirer sur un homme, tout aussi facilement que sur un de ces beaux lièvres qu'il vend à M" Aniurat pour régaler le sous-préfet? Dans ce milieu, où elle était tombée, qu'allaitelle devenir? Pourrait-elle s'y acclimater, même si les conditions, dans lesquelles il lui faudrait vivre, étaient acceptables? Elle avait cessé de manger et, suivant ses pensées, elle n'entendait même pas la conversation joyeuse des deux hommes, animés par de larges rasades d'un gros cidre qui moussait dans les pichets de grès. La voix rude de Jacques la tira de sa méditation douloureuse :
— Allons, la mère, fais-nous du café et donne-nous l'eau-de-vie. Bernard, allume ta pipe... Vous permettez, mademoiselle Zéphyrine?. . .
— Ah! je suis bien habituée au tabac, dit l'ancienne servante du Soleil <VOr.
Elle se leva pour aider la mère Siblot à dégarnir la table, pendant que les deux hommes s'enveloppaient d'un nuage de fumée. Le chien Drapeau sembla moins endurci que Zéphyrine aux effets de la nicotine, car il
éternua plusieurs fois et se réfugia près du foyer, dans le courant d'air de la fenêtre. Les deux hommes discutaient avec animation, et dans leurs paroles, les mots « bateau » et « octroi » revinrent à différentes reprises. La mère Siblot parut inquiète. Elle s'approcha de son fils, profitant de ce que Bernard s'était levé, et lui dit tout bas :
— Tu ne vas pas encore t'engager dans quelque mauvaise affaire, comme l'autre fois?
— Mais non, ne crains rien, répondit évasivement le meunier.
— Ah! Jacques, tu ne me parles pas franchement, gémit la vieille femme.
D'un coup d'œil, Siblot montra Zéphyrine à sa mère. Mais celle-ci haussa les épaules :
— Ahl Elle ne trahirait pas. Ce n'est pas cela qui est à craindre!
— Eh bien ! Jacques, dit la Loutre en revenant à la table. Y allons-nous?
11 avala d'un seul trait son verre d'eau-de-vie, prit son carnier, son fusil, siffla son chien et se tournant vers les deux femmes :
— Mère Siblot, et vous, mademoiselle Zéphyrine, à l'avantage...
Il regarda son copain d'un air impérieux et dit :
— Je t'attends au bord de l'eau. Ne lambine pas ! Jacques mettait vivement de grosses guêtres de cuir
et prenait un lourd bâton à bout ferré. Sa mère fil encore une tentative pour le retenir. Mais il la repoussa et, d'un
tS
geste brusque, se coiffant d'un vieux feutre roussi par le soleil et la pluie :
— Allons, à ce soir, et pas d'idées déraisonnables!
Il fit un geste d'adieu à Zéphyrine, et s'élançant vers l'escalier du moulin, il disparut. Les deux femmes restèrent seules. La mère Siblot, avec la passive résignation des femmes habituées, dès longtemps, à obéir, se mit à laver silencieusement sa vaisselle. Zéphyrine, une serviette à la main, essuyait au fur et à mesure les assiettes. Elles travaillèrent ainsi, pendant un quart d'heure, puis, le ménage rangé, elles vinrent toutes deux s'asseoir près de la fenêtre, regardant au dehors le soleil qui jouait sur les verdures naissantes du clos. La mère Siblot avait pris de la laine et tricotait activement de ses longues aiguilles de fer. Au bout d'un instant Zéphyrine lui dit :
— N'avez-vous donc rien à me donner à faire? Je m'ennuie à rester inactive.
— Oui, vous n'avez pas été élevée à vous croiser les bras, au Soleil d'Or. Vous n'arrêtiez guère du matin jusqu'au soir...
— N'est-ce pas le bonheur, de travailler?
La mère Siblot soupira, et regardant tristement la jeune fdle :
— Il faudra répéter ça à Jacques et tâcher qu'il le croie.
Il y eut un petit silence, puis Zéphyrine dit :
— Il n'est pas toujours très sage, le meunier?
— Ah! Ce n'est pas un méchant garçon! Il ne ferait
N'avez-vous donc rien à me donner à faire? Je m'ennuie à rester inactive (page 236).
pas de mal à une mouche. Mais il aime le grand air. Il ne peut pas s'enfermer ici, pour travailler de son état. C'est plus fort que lui, il faut qu'il sorte. Et puis il y a Bernard qui l'entraîne... C'est une bien mauvaise connaissance pour lui !
— Pourquoi le recevez- vous au moulin, madame Siblot? N'êtes-vous pas la maîtresse?
— Faut-il risquer de contrarier Jacques, pour qu'il aille attendre Bernard au cabaret, au lieu de le rencontrer ici? Voyez-vous, mon enfant, chez moi, ils ne boivent que ce que je leur donne. Au dehors, ils prennent ce qu'ils veulent, et ce n'est pas ce qu'il y a de mieux.
— Il est bon ouvrier, pourtant, votre fils?
— Ah! s'il voulait, comme autrefois, ne sortir que le soir, pour aller s'amuser honnêtement avec des camarades, nous serions plus riches que nous ne le sommes... Mais le moulin ne moud plus et le propriétaire s'impatiente après ses loyers... Sans compter que les gardes se plaignent continuellement de la Loutre et de Jacques. De sorte qu'un de ces matins il nous enverra l'huissier pour se débarrasser d'un mauvais locataire et d'un braconnier... Avant de connaître Bernard, Jacques travaillait... Maintenant, il flâne et il maraude!... Dieu sait ce qu'ils vont faire, ce soir, avec leur bateau! Entrer, sans doute, en fraude, des barriques d'alcool, pour le gros marchand du faubourg... Ah! c'est une fatalité! Et je vous assure que cet enfant-là a un cœur excellent et que, si quelqu'un de raisonnable pouvait prendre de l'influence
23o - CŒURS EN DEUIL.
sur lui, il redeviendrait ce qu'il était : un bon sujet.
Zéphyrine ne répondit pas. Elle pensait : cette vieille femme-là est une tendre mère et une honnête ménagère. Près d'elle je pourrai me reprendre à vivre. Je n'ai rien à craindre sous son toit. Et qui sait si je n'aurai pas l'occasion de lui rendre service? Nous avons, à nous deux, ce matin, fait tourner le moulin. Qui nous empêchera de continuer? La besogne que le meunier devait faire, qu'importe que ce soit sa mère et moi qui la fassions, pourvu que la farine soit livrée et qu'on la paye? Le propriétaire recevant un acompte sur son loyer s'adoucira, et on finira par s'acquitter petit à petit. Pendant ce temps-là, Jacques Siblot, voyant deux femmes s'exténuer à sa place, prendra honte et viendra mettre la main à l'ouvrage. Si, comme l'assure sa mère, il a encore de bons sentiments, il en fournira la preuve en ayant scrupule d'aller se promener, pendant que nous travaillerons. Ce sera l'épreuve, toute simple et bien facile, à laquelle il faut le soumettre. S'il se laisse nourrir par nous et trouve cela tout naturel, il n'y aura plus rien à attendre de lui. La mère m'a recueillie et il m'a sauvé la vie. Je leur dois, à tous les deux, d'essayer de les aider dans la mesure de mes forces. C'est une tâche que je me donne et qui m'aidera à supporter mes peines.
Sa résolution désormais était prise. Elle s'attachait au toit sous lequel le hasard l'avait amenée. Et, créature qui semblait née pour le dévouement et le sacrifice, à peine la destinée l'avait-elle rendue libre, qu'elle
AU BORD DUNE RIVIÈRE. 23l
s'enchaînait de nouveau et volontairement, au risque de ce qu'elle pourrait encore souffrir. Elle se tourna vers la mère Siblot et, l'air joyeux :
— Au lieu de rester assises là, si nous retournions au moulin... Nous avions fait de la bonne farine, ce matin. Pourquoi ne pas continuer? Gela n'est pas bien fatigant. Et d'ailleurs urf peu de lassitude donne un meilleur sommeil...
— Ma foi, ma fille, ça n'est pas de refus... La rivière est là qui se chargera de mettre notre meule en branle... Venez donc, puisque vous êtes si dispose. Moi j'en ai bien l'habitude. Et puis, quand nous aurons assez de farine pour charger une voiture, j'irai avec la carriole chez le boulanger de Saint-Martin...
— Ce sera avant ce soir, mère Siblot, si la Yerpière n'est pas plus paresseuse que nous.
Elles montèrent dans le moulin, embrayèrent la roue et, avec leur ruisselant clapotis, les palettes se mirent à battre l'eau claire et froide de la rivière. La nuit vint. Après cette rude journée, les deux femmes dînèrent en tête à tête. Déjà, dans l'intimité du travail, le bon accord s'était établi entre elles. La mère Siblot calme, grave, lente, façonnée à la patience par les rigueurs de la vie, Zéphyrine vive, ardente, passionnée, en dépit de ses déceptions récentes. Le contraste de leurs deux natures avait rapproché la jeune fille et la vieille femme. Elles se découvrirent si différentes l'une de l'autre qu'elles s'observèrent avec intérêt. Elles se jugèrent mutuellement
dignes d'affection. Et, dès le jour tombant, la sympathie et la confiance entre elles étaient complètes. Elles eurent de la tristesse à ne pas voir rentrer Jacques et se l'avouèrent en toute sincérité.
L'obscurité les rendit silencieuses. Elles demeurèrent dans la cuisine, sans allumer la lampe, éclairées seulement par la clarté de la lune qui se levait sur le coteau de Campardon. Et quand neuf heures sonnèrent au clocher de Saint-Martin, elles s'en furent se coucher. La mère Siblot conduisit Zéphyrine à une petite chambre aux murs blanchis à la chaux, qui communiquait avec la sienne, et l'embrassa :
— Bonsoir, mon enfant... Si vous n'étiez pas là, je serais plus triste encore. Je vous remercie donc d'êlro restée...
— Ayez confiance, mère Siblot. Il ne lui arrivera rien... Et, demain, nous lui ferons de la morale.
La tête sur l'oreiller, aussitôt Zéphyrine s'endormit. Quelle heure était-il. quand elle fut réveillée par un murmure de voix confuses? Elle ouvrit les yeux dans l'obscurité, écoutant avec attention. Il lui semblait discerner des supplications auxquelles de rudes paroles répondaient. Inquiète, elle se leva vivement, passa un jupon, une camisole et sortit de sa chambre. A la lueur d'une lanterne placée sur la table, Jacques, pâle, les yeux troubles, résistait aux instances de sa mère qui essayait de le retenir. Il répéta sourdement :
— Laisse-moi, la mère, il faut que j'attelle la grise à
AU BORD D'UNE RIVIÈRE. a33
la carriole... Bernard est près de la vanne, dans le bateau qui m'attend...
— Malheureux, gémit la vieille femme, et comment ferais-tu? C'est à peine si tu te soutiens! Et où veux-tu aller avec la charrette?
— Nous avons trois pipes d'eau-de-vie, à bord... Et de la fameuse!
Il fit claquer sa langue et eut un sourire de satisfaction.
— J'en ai mis quelques litres de côté pour moi... Allons, donne-moi la clef de l'écurie...
— Non, tu ne l'auras pas! Si Bernard veut entrer sa contrebande, il peut se servir du bateau. Par le quai, c'est aussi facile que parla route...
— Mais c'est bien plus long et plus fatigant... Allons, la mère, assez causé! La clef!
Il frappa du pied d'un air de menace. A ce moment précis, Zéphyrine s'avança en pleine lumière. Jacques fit un mouvement pour aller à elle, mais il trébucha et dut se retenir à la table.
La jeune fille savait ce que c'est qu'un ivrogne. Elle en avait mis plus d'un à la porte du Soleil d'Or. Mais la vue de Jacques, sombre, le regard éteint, les jambes tremblantes, lui serra le cœur. Elle s'approcha de lui et très doucement :
— Allons! monsieur Siblot, il faut obéir à votre mère. Vous n'êtes plus en état de rien faire, cette nuit, si ce n'est de dormir...
Il bégaya, très troublé :
— Ah! mademoiselle Zéphyrine, ne croyez pas... Voyez-vous, c'est l'air de la nuit qui m'a saisi... J'ai à peine bu une petite goutte...
— On ne vous le demande pas, reprit-elle avec plus de fermeté. Votre mère vous dit seulement d'aller vous mettre au lit...
— Mais Bernard... essaya-t-il de répliquer.
— Bernard va en faire autant, s'il est bien inspiré...
— Il faut au moins que je le prévienne.
— Restez ici. Je le préviendrai moi-même.
— Cependant...
— Allons, mon garçon, obéis-lui, à elle, supplia la mère Siblot. Tu vois, tu lui fais de la peine...
— Ah! ça, je ne le veux pas, entendez-vous, mademoiselle Zéphyrine... Vous faire de la peine. Ça, non, jamais!
Il étendit la main d'un air solennel. Zéphyrine lui enleva la limousine qu'il avait sur les épaules et s'en couvrit, elle chaussa des sabots et, regardant Jacques avec autorité :
— Si vous tenez à ne pas me chagriner, tenez-vous tranquille. Quant à Bernard, je m'en charge...
Le meunier baissa la tète, et accompagné de sa mère, il entra d'un pas pesant dans la chambre. Zéphyrine prit la lanterne, sortit dans le clos, alla au barrage et devinant la barque, plus qu'elle ne la découvrait, car la lune avait disparu derrière d'épais nuages :
— Bernard, cria-t-elle, êtes-vous là?
— Qui m'appelle? répondit le maraudeur en sautant sur la berge.
— C'est moi, Zéphyrine.
— Ah! ah! Et Jacques?
— Il ne viendra pas. Dans l'état où il est, il n'a qu'à se coucher.
— Ouais! Il était encore bon pour un coup de main. Mais c'est la mère Siblot et vous qui l'avez retenu?
— Parfaitement.
— Et moi, qu'est-ce que je vais faire de mes futailles?
— Ce que vous voudrez.
— Vous savez qu'elles sont pour le père Thiriot.
— Peu m'importe !
— Attelez-moi au moins la charrette, j'irai seul.
— Pour que vous la fassiez saisir à l'octroi.
— L'employé dort à cette heure ci !
— Allez en faire autant.
La Loutre jura avec fureur :
— Ah! les sacrées femmes! Quand elles se mettent après un homme, il devient plus faible qu'une poule mouillée! Je vous revaudrai ça, à vous, la Zéphyrine! Ah! bon sang!
— Bonne nuit, monsieur Bernard, dit Zéphyrine, le serein tombe. Je rentre.
Et, tournant le dos, elle retourna vers le moulin, poursuivie par les imprécations du fraudeur, qui descendait la Verpière avec le bateau.
Jacques au réveil ne se trouva pas très fier, le lendemain matin. Il avait la tête lourde et ses oreilles bourdonnantes percevaient un ronflement continu qui le préoccupait. Il sauta à bas de son lit, regarda par la croisée et, au pied du mur, vit la roue du moulin qui tournait régulière et ruisselante. Il s'habilla vivement et, sortant de sa chambre, il entra dans le moulin. Parmi les poussières voltigeantes, blondes et légères, dans un rayon de soleil, il aperçut Zéphyrine qui ensachait du son, à côté du blutoir. Gomme il s'avançait l'oreille basse, retrouvant en un instant ses souvenirs de la nuit, la jeune fdle lui sourit, sans avoir l'air de lui garder rancune.
— Bonjour, monsieur Siblot, dit-elle. Vos bluteaux ne sont pas assez serrés. Votre farine est trop grosse. On la vendrait mieux, si elle était plus fine.,. Il faudra voir à changer les tamis...
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes au travail, mademoiselle Zéphyrine? demanda le meunier ( page 23o).
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes au travail, mademoiselle Zéphyrine? demanda le meunier, plus embarrassé par cette douceur que par des reproches.
— Mais depuis le jour... Il est huit heures! Votre mère et moi, nous vous avons attendu pour déjeuner... Mère Siblot!
Le moulin s'arrêta, et la vieille femme d'un pas ferme descendit l'échelle. Son visage était riant, comme celui de Zéphyrine. Elle frappa doucement sur l'épaule de son fils et, passant dans la cuisine :
— Il y a de la soupe pour toi et pour moi... Quant à Zéphyrine, elle est habituée au café au lait, comme une demoiselle de la ville. Chacun sa préférence.
Jacques s'assit, taciturne. Il se rappelait que la jeune fdlc, pendant la nuit, était allée à travers l'herbage, congédier la Loutre, qui attendait dans le bateau. Que s'étaitil passé? Il n'osait la questionner et, cependant, il était anxieux de savoir. Ils mangèrent en silence. Les deux femmes ne voulaient rien dire, n'ayant que des reproches à faire. Et lui craignait de parler. Vers la fin du repas, un coup <le sifflet strident et prolongé monta de la rivière jusqu'à eux.
— C'est Bernard ! s'écria Jacques avec contrariété.
— Il ramène sans doute votre bateau, dit Zéphyrine. Ce coup de sifflet, c'est pour vous appeler. Il ne faut pas le faire attendre, monsieur Jacques. Il n'est pas patient, votre ami...
— Est-ce qu'il n'aurait pas été convenable avec vous,
34o CŒURS EN DEUIL.
mademoiselle ZéphyrineP demanda le meunier d'un ton rude. Il faudrait me prévenir, car je remettrais le camarade au pas...
— Non! non! dit Zéphyrine avec un sourire. D'ailleurs, je ne crains personne, et j'ai mis de plus méchants que lui à la raison.
Un nouveau coup de sifflet vibra dans l'espace.
— Il s'irrite, ce garçon. Vous l'avez habitué à faire ses quatre volontés... Il trouve extraordinaire que vous ne lui obéissiez pas, quand il commande.
— Quand il commande! Quand il commande! grommela Jacques. Il n'a pas le droit de me commander. Je ne laisse ce droit-là à personne, qu'à lanière...
Il se tourna vers la jeune fille et ajouta :
— Et à vous, mademoiselle Zéphyrine...
— Oh! moi!
— Ne m'avez-vous pas, cette nuit, empêché de sortir quand je le voulais? Est-ce commander, ou non?
— Allons! C'est bon, oublions cela, dit tristement Zéphyrine. Ce n'est pas le plus beau de notre affaire... Je ne voudrais pas vous revoir, comme je vous ai vu, dans ce moment-là?... Car je ne m'intéresserais plus du tout à vous...
Des prés, un troisième coup de sifflet monta vers le moulin, persistant et rageur.
— J'y vais, mon Dieu, j'y vais! s'écria Jacques avec humeur, en repoussant son assiette. Qu'est-ce qu'il a donc, ce matin, à faire le serpent à sonnettes?...
Il ouvrit la porte et descendit dans le clos. La jument grise, qui paissait le garon au pied des pommiers, souffla
fortement en reconnaissant son maître, et le suivit pas à pas, achevant de mâcher dans sa bouche verdie une
iG
touffe d'herbes fraîches. Arrivé près du barrage, Jacques trouva dans le bateau, trônant à l'arrière, Gloriette entourée de paquets de grosseurs et de formes diverses. Bernard, sa pipe à la bouche, son chien à ses pieds, tenait encore les rames.
— Si tu avais su que j'avais une si belle passagère, tu serais venu plus vite au bateau, je pense, dit le fraudeur, avec une âpre gaîté.
— J'ai demandé à M. Bernard de m'amener avec le reste des effets de Zéphyrine, expliqua la fille de Thiriot en minaudant, puisque c'est maintenant chez vous qu'elle habite.
— Est-ce que vous voulez la voir? demanda Jacques.
— Oui, je le désirerais, si elle y consent. Emportez tous ces paquets, qui sont trop lourds pour moi, et prévenez-la. Je vais l'attendre dans le clos.
Elle descendit sur la rive, aidée par le meunier et s'assit sur une souche de pommier abattu. Jacques, sans répondre, se chargea docilement de tout ce que Gloriette avait apporté.
— Ah çà ! tu vas revenir, Jacques, dit la Loutre. J'attache le bachot à sa place et puis nous partons, n'estce pas?
— Non! J'ai affaire au moulin, fit Siblot avec fermeté. Va, sans moi...
— Tu me lâches? Qu'est-ce que ça signifie?
— Suis-je mon maître, dis donc? répliqua le meunier avec emportement. Si je refuse, c'est que j'ai mes raisons. . .
A l BOB 1) 1) l \ E RIVIÈRE. 2^3
— Ces raisons-là, tu ne les avais pas hier? grogna le fraudeur.
— Possible!
— Tu vas donc te ranger ?
— Si ça me plaît!
— V a de la femme, là-dessous! mâchonna Bernard, en poussant de lourdes bouffées de fumée... Y a de la femme!
— Assez! fit Jacques, Va où tu voudras, et laisse-moi où il me plaît !
Et s'éloignant à. grands pas, il traversa la prairie et disparut dans le moulin.
— Eh bien ! vrai ! Si je m'attendais à celle-là ! s'exclama la Loutre, je veux que tous les petits verres que je boirai, d'ici dimanche, me servent de poison!
Il sauta à terre, enroula la chaîne du bachot à un pieu, et se tournant vers Gloriette :
— Vous n'avez plus besoin de moi, mademoiselle Thîriot? Je peux profiter du congé que le camarade me donne ?
— Merci, monsieur Bernard, j'attends Zéphyrine. Si elle ne veut pas me voir, je m'en irai par la route.
— Alors, bien le bonjour. Et dites à votre père que quand il voudra des liquides, il n'a qu'à parler. Je sais où est la fabrique!
Il siffla Drapeau, qui s'élança d'un bond sur la berge et, faisant le moulinet avec une lourde trique de cornouiller attachée à son poignet par une lanière de cuir,
il disparut derrière les saules. Un instant se passa pendant lequel Gloriette, au soleil, abritée contre les rayons ardents par son élégant chapeau de paille, respirant l'air vivifiant des prés parfumés de thym et de menthe, demeura immobile, les yeux fixés sur le coteau de Campardon, couronné de ses sombres futaies, engourdie délicieusement. Le ronflement de la roue recommençant à tourner, la tira de sa quiétude; en même temps, elle se sentit toucher l'épaule. Elle se retourna. Zéphyrine était devant elle. Gloriette, un peu vaine, était bonne cependant et son premier mouvement fut de sauter au cou de sa compagne d'enfance. Des larmes vinrent aux yeux de Zéphyrine. coulèrent sur ses joues, et parlant avec effort :
— Tu as donc voulu me revoir, Gloriette, tu ne m'as pas déjà oubliée, depuis que tu ne m'as plus sous les yeux? Viens plus loin du moulin, car, dans le fracas de l'eau, nous ne nous entendrions pas facilement.
Elle prit sa sœur de lait par le bras et l'emmena à un tournant de la rivière, au bord d'une haie d'aubépine, à l'ombre de laquelle elles s'assirent, sur un petit talus tapissé de marguerites et de boutons d'or. Là, dans une solitude apaisante, les deux jeunes filles se regardèrent, et toutes deux impressionnées de ce qu'elles pensaient sans oser encore se le dire, elles se sourirent tristement. Gloriette prit la main de son amie, la pressa, et d'un ton désolé :
— Comment est-il possible que tu aies voulu mourir,
sans me voir, sans me parler:' C'est affreux cela, Zéphyrinel Et que serais-je devenue, si tu avais réussi dans ta tentative:' Quand je l'ai apprise, j'ai eu le cœur déchiré! Crois-tu qu'il y ait un homme au monde à qui je ne te préférerais pas?
— Ah! je n'ai pas réfléchi, dans le premier moment, j'ai été emportée par une espèce de folie... Je n'avais qu'une idée : me sauver de l'endroit où je venais d'apprendre mon malheur et me cacher pour que personne ne puisse voir mon chagrin.
— Mais comment as-tu été informée:'
— C'est moi-même qui ai tout entendu.
— Où cela :'
— Pendant le bal. J'étais derrière la tonnelle, lorsque tu causais avec Pierre Doublât.
— J'espère alors que tu ne m'accuses pas ? Tu sais que j'ai agi avec franchise...
— Oui, je le sais. Je n'ai pas perdu une seule de tes paroles. J'ai compris que tu ne tenais pas plus à Pierre qu'à un autre, et que tu aurais tout aussi bien donné ta parole au clerc de Me Àmurat... Mais lui... Pierre Doublet... Après tout ce qu'il m'avait dit, l'écouter te tenir le discours qu'il t'a tenu... Ah ! mon cœur s'est rompu. Je n'ai pu rester là, immobile, silencieuse. Il m'a fallu courir, crier, et je me suis sauvée, à travers la nuit noire, dans la solitude des champs, insensée, hors de moi, non pas à cause de mon abandon, mais à cause de la lâcheté humaine.
— Ecoute. Zéphyrine, je suis venue pour te déclarer que je n'épouserai pas Doublet, et qu'il faut qu'il tienne les engagements qu'il a pris envers toi...
— Je l'en tiens quitte ! Je ne suis pas une femme qu'on épouse contraint et forcé. D'ailleurs, après l'avoir entendu te parler, comme il te parlait, sous la tonnelle du petit jardin, il me serait impossible de croire jamais un mot de ce qu'il me dirait. Je sais maintenant que cet hommelà a deux voix, bien différentes l'une de l'autre : celle qui m'a prodigué des promesses était fausse et mensongère. Je ne veux plus l'écouter jamais.
— Que dois-je donc faire, Zéphyrine? Conseille-moi.
— Si le taillandier ne te déplaît pas, épouse-le. Ton père le désire, et vous êtes fiancés, au vu et au su de toute la ville. Ce serait un gros scandale, si tu rompais avec lui, et il faudrait donner des raisons qui ne seraient ni avantageuses pour Doublet ni flatteuses pour moi. Il n'est jamais bon. pour une fille, d'être abandonnée par un garçon. Il y a toujours de mauvaises gens disposés à chercher les motifs de la rupture et ceux que l'on invente sont toujours moins simples que les véritables. Doublet a du bien et ce n'est pas un méchant garçon. Il est faible seulement, et puis tu passes pour être si riche, et tu es si jolie... Il n'en fallait pas tant pour tourner une tête..
— Tu le défends?
— A. quoi me servirait de l'accuser ? Est-ce que cela arrangerait les choses? Doublet, vois-tu, c'est un homme comme tous les autres, ni meilleur, ni pire. Il est très
\l BORD I» t NT. 1UVIÈRE. 3^7
égoïste, je l'ai bien vu, et il tient à l'argent. C'est un beau garçon, qui flattera ton amour-propre et il ne mangera pas ta dot, car il a de la conduite. Il manque un peu de résolution, puisqu'il m'a plantée là, très vite, dès qu'il a compris qu'il pourrait t'épouser. Tu le mèneras donc à ta guise, par le bout du nez. Epouse-le, Gloriette, tu seras dame et maîtresse chez le taillandier. Gela vaudra mieux que d'être servante dans la maison du notaire.
— Mais toi, Zéphyrine, n'auras-tu donc aucun regret?
— Aucun. C'est incroyable, et je ne le comprends pas moi-même. Le sentiment que j'avais pour Doublet s'est effacé de mon esprit, au point que je me demande si je l'ai jamais aimé, et si ce ne fut pas une illusion de ma part. Quand je me le représente, par la pensée, je ne le retrouve plus tel que je le voyais. C'est un être nouveau, inconnu, indifférent. Il viendrait ici, me chercher, me poursuivre, que je le renverrais comme un importun. C'est un phénomène inexplicable pour moi, mais que je te décris tel qu'il m apparaît, sans atténuation et en toute franchise. Cet amour est tombé de mon cœur comme un fruit gâté de sa branche. Je ne fais aucun effort pour te tenir le langage que tu entends. Je ne joue pas une comédie. C'est la vérité même.
— Et qu'est-ce que tu vas faire ? Tu ne peux pas rester ici. chez des étrangers, et qui n'ont pas très bon renom.
— La mère Siblot est une femme excellente, que l'on ne connaît pas, parce qu'elle ne sort jamais de chez elle... Quant à son fds, il vaut mieux que sa réputation. Et
puis, en somme, il m'a tirée de la Verpière. Je ne puis oublier, si promptement, ce service. Et travailler chez lui, ou travailler ailleurs, j'aime mieux rester au moulin, dans la solitude des prairies, au bord de la rivière qui a failli me garder pour toujours.
— Mais mon père ne veut pas que tu sortes de chez lui, les mains vides. Tu as, pendant dix ans, donné ton temps, ta peine, cela vaut quelque chose...
— J'ai vécu, c'est vrai, sous son toit, insoucieuse, près de vous deux, me dépensant, sans compter, pour le bien de la maison, et j'étais très heureuse. Vous m'avez aimée, lui et toi, je le sais, et c'est le meilleur souvenir de ma vie. Je vous ai donné mon travail, comme vous m'avez donné votre affection. Nous sommes quittes.
— Ne veux-tu donc pas revenir près de nous ?
— Et comment cela serait-il possible? Doublet habite en face de chez toi, tous vos clients et les siens connaîtraient mon histoire. A toute heure de la journée, j'aurais à supporter une allusion, une raillerie peut-être. L'existence, pour nous tous, deviendrait intolérable. Et c'est vous qui pourriez, après m'avoir ramenée, me conseiller de partir. Non, je suis dehors, ma résolution est prise, il faut m'y tenir. Cela seulement sera raisonnable et digne.
Des larmes coulèrent sur les joues de Gloriette, et descendirent jusqu'à ses belles lèvres :
- Ah ! que tu me fais de peine, Zéphyrine. Je comprends bien que tout ce que tu dis est tellement sage, qu'on ne pourrait mieux raisonner, mais, en même
\i bord d'une rivière. 249
temps, je suis si humiliée et si froissée de voir que tout ce que tu endures de douloureux l'arrivé à cause de moi, et que je me sens impuissante même à te consoler...
— Va. ma fine Gloriette, ne te tourmente pas tant, cela n'en vaut pas la peine, 11 est bien entendu qu'un homme, ayant à choisir entre nous deux, devait aller à toi. Il ne faut pas demander l'impossible ! J ai été bien habituée à te voir triompher partout et toujours. Moi, je ne suis qu'une pauvre fille, élevée par charité. Toi, tu es une demoiselle. 11 est juste que tu sois brillante et courtisée. Tu vois, je me réjouis pour toi, loin de te jalouser. Et je souhaite, de tout mon cœur, que la vie te soit douce autant que tu le mérites.
Elles se levèrent, et au bruit lointain de la roue clapotante qui tournait sans relâche, elles traversèrent le clos et gagnèrent la route de Saint-Martin à Aygueville, toute blanche sous le soleil.
— C'est bien définitif? demanda, encore une fois, la fille de Thiriot. Tu ne veux pas quitter d'ici?
— Non ! Pour l'instant, j'y ai trouvé le repos et le calme. C'est tout ce que je souhaite. Et puis, peut-être, ai-je de la bonne besogne à y faire.
Elle embrassa Gloriette, cueillit une fleur d'aubépine rose, au parfum acre, et la piqua à son corsage, puis sans s'attarder à la conduire vers la ville, elle rentra dans le clos et se dirigea vers le moulin. Acharné à la besogne, Jacques, sous le regard émerveillé de sa mère, emplissait les sacs de farine, et déjà il en avait rangé une vingtaine
25o COEIRS EN DEUIL.
le long du mur. La rentrée de Zéphyrine n'arrêta pas le travail. A la trémie, la mère Siblot ne cessait pas de verser le grain, et entre les roues de meulière, la blanche amande du blé s'écrasait avec une régulière lenteur. Jacques, tout poudré comme un pierrot, se tourna vers la jeune fille, et, élevant un peu la voix pour dominer le ronflement de la meule :
— Qu'est-ce qu'elle vous voulait, la GloriettePdemanda-t-il avec un peu d'anxiété dans le regard.
— Elle voulait me voir... Nous avions à causer ensemble...
— On vous regrette, hein, au Soleil d'Or? Gageons que le père Thiriot l'avait envoyée pour vous chercher?. . . Ah ! vous devez lui manquer à cet homme. . . Il ne retrouvera pas facilement votre pareille !
— Le père Thiriot savait que je ne reviendrais pas chez lui, et il m'a fait offrir l'argent qu'il juge que j'ai gagné à son service.
— Et qu'il ne vous a jamais payé, le grigou ! Vous avez accepté ?
— Non ! Je n'ai pas besoin de ses libéralités... J'ai mes bras.
— Et qui sont fameux ! s'écria Jacques avec une joie soudaine. Allez, mademoiselle Zéphyrine, restez auprès de la mère, elle sera bien contente, et. ici. on ne vous tourmentera pas, je vous en fais mon grand serment.
Zéphyrine s'assit sur un des sacs que Jacques venait
Al BORD l> UNE ItlM EB E.
de remplir et resta songeuse. Au bout d'un instant, le meunier, inquiet, lui demanda :
— ^ ous ne m'avez pas répondu? A. quoi pensez-vous:'
— A ceci, dit Zéphyrine avec netteté, que j'ai toujours vécu parmi des gens rangés et laborieux, et que je ne tiens à rien tant qu'à la probité et à l'endurance... Un homme, qui ne travaille pas et qui court, de jour et de
a5a CŒURS EN DEUIL.
nuit, avec des mauvais sujets, battant les bois, les eaux, et se reposant au cabaret, au lieu d'être au coin de son feu, est vraiment ce que je connais de plus haïssable... Vous me proposez de rester au moulin, monsieur Siblot. Si c'est pour vous y entendre préparer des expéditions avec Bernard, et vous voir partir Dieu sait où, au moment où il faudrait vous employer à moudre votre farine, je préfère vous dire tout de suite que je n'y consentirai à aucun prix.
Le visage de Jacques se rembrunit :
— Vous avez mauvaise opinion de moi? Et j'ai malheureusement tout fait pour qu'il en soit ainsi. Je suis facile à la tentation, et quand je me mets en train, je ne m'arrête pas aussi vite que je le devrais, ayant ma bonne femme de mère à la maison... Oui, tout cela est vrai. Pourtant, j'ai le désir de bien agir, et il me faudrait très peu de chose pour devenir raisonnable. Vous avez vu, ce matin, que j'ai refusé à Bernard de partir avec lui... Nous avions pourtant une belle batterie de collets à chevreuil, dans les bois de Jarcy. C'était bien tentant d'aller voir s'il n'y avait pas quelque broquart de pris... Je suis resté, parce que j'ai eu peur de vous contrarier, après ma bordée de cette nuit... Ah! si vous vouliez vous intéresser à moi, il me semble que la régularité me deviendrait facile...
— Ne pouvez-vous vous y décider, rien que pour votre mère?
— Sans doute, la mère est une bonne femme, que
AU BORD D UNE RIVIÈRE. a53
j'aime de tout mon cœur... Mais elle est habituée à mes frasques, et elle ne sait pas me retenir... Tandis que vous, mademoiselle Zéphyrine, si vous étiez toujours là, à travailler avec nous, il me semble que je ne penserais plus à quitter le moulin, et que ma besogne me paraîtrait agréable. Quand je suis tout seul à la trémie, à vider des sacs de blé, la tristesse me prend, mes bras mollissent, je ne suis capable de rien, et j'arrête le moulin pour aller prendre l'air sur la colline... Voilà ce qui me perd, voyez-vous... Je m'ennuie chez moi... Restez-y, avec nous, allez, et vous verrez comme nos affaires redeviendront prospères...
— Faites attention à ce que vous venez de me dire, monsieur Siblot. Je n'ai pas l'habitude des paroles en l'air, et je crois tout ce que l'on me promet.
— Vous pouvez m'en croire.
— \ous voulez me garder chez vous? C'est pour y travailler, et je prétends que tout change, ici, à partir d'aujourd'hui. Je ne veux pas qu'on raconte que j'ai quitté M. Thiriot, pour aller en service dans une maison de désordre et de paresse...
— C'est entendu!
— Ainsi donc, j'ai votre parole de vous montrer régulier, sobre et laborieux.
— Vous l'avez, et deux fois plutôt qu'une.
— Voilà donc qui est décidé. Mais, à la première incartade, je vous en avertis, je fais mon paquet et je vais chercher fortune ailleurs.
Topez là! Vous n'en aurez pas l'occasion.
Il débraya la roue et le silence se fit dans le moulin. La vieille Siblot, étonnée, descendit l'escalier de bois et trouva les deux jeunes gens déjà dans la cuisine, en train de préparer la table pour le repas.
— Je vais à la cave, la mère, c'est jour de réjouissance. Ce ne sera pas trop d'une vieille bouteille de vin, pour nous régaler tous les trois...
Non, point de vin, s'il vous plaît, fit Zépbyrine
avec autorité. Prenez l'habitude de ne plus boire. Moi, j'ai vécu, toute ma vie, dans un cabaret, et cela m'a donné le goût de l'eau, pour jusqu'à mon dernier jour. Si vous voulez me réjouir, que ce soit par de gentilles et aimables paroles. Votre mère et moi, nous les entendrons volontiers.
— Se réjouir! Et en l'honneur de quoi? demanda la mère Siblot.
— En l'honneur de ce que Zéphyrine vient de s'engager à rester auprès de nous, ma bonne mère.
La vieille femme eut un geste de joie. Elle attira à elle la jeune fille et l'embrassa tendrement.
— Je vous remercie, mon enfant, de ne pas nous quitter, dit-elle avec émotion, car je crois bien qu'avec vous, c'est la chance qui est revenue au moulin.
Dans la remise du Soleil d'Or, Bernard entra mystérieusement avec le père Thiriot, prit avec lenteur, sous sa blouse, un lièvre roulé en ceinture autour de sa taille ; il lui lustra le poil avec la main, et clignant de l'œil :
— Vos pratiques ne se casseront pas les dents avec les plombs qu'il a dans la peau, dit-il. C'est un joli capucin!... Moi, je suis comme le gouvernement, je ne veux pas de congréganistes. Je les disperse.
Il se mit à rire grossièrement.
— C'est avec Siblot que tu as encore fait ce coup-là? demanda le cabaretier.
— Non, dit la Loutre, aussitôt assombri, il m'a manqué de parole. C'est votre Zéphyrine qui est cause de ça... Elle est allée faire la « j'ordonne » au moulin et Jacques est devenu plus timide qu'un enfant... Je crois bien qu'elle lui a jeté un sort. Mais, patience, cela ne durera
pas... J'ai un bel affût à lui proposer, et jamais il n'a boudé à une si tentante partie... Les cerfs des bois de Jarcv sortent en plaine pour brouter les blés de mars, j'ai vu la place de leur passage... Il y a une harde d'au moins dix animaux... Il y aura de la viande au saloir, demain ou après-demain, père Thiriot...
— Bon, mon garçon, le garde-manger est prêt. Un cuissot de biche n'est pas pour me faire peur, et, avec une sauce piquante, ça se mange. Combien ton lièvre?
— Pour vous, c'est cent sous !
— Tu les augmentes.
— Ah! Ils sont rares, cette année. Et puis, vous savez, la cuisinière de Me Amurat me les paye six francs. Ainsi...
— Tu me fais un cadeau ! railla Thiriot de sa voix aiguë. Allons.! tiens, voilà ton argent. Après tout, tu as des risques.
— Oui, vraiment. Les gardes de M. Je baron ont déclaré qu'ils me feraient mon affaire, dit-il d'un air sinistre. Mais qu'ils se méfient eux-mêmes. Je ne suis pas homme à me laisser canarder sans me défendre. Et ma foi, le cas échéant, j'aimerais mieux tirer le premier que le second.
— Ne me fais pas tes confidences, hein ! Je ne veux pas savoir tout ça. Je t'achète ton gibier; la façon dont tu te le procures ne m'intéresse pas. Parle-moi plutôt de Zéphyrine. Ainsi ce damné meunier l'a gardée chez lui?
— Elle est déjà plus maîtresse que la mère Siblot...
— Vos pratiques ne se casseront pas les dents avec le plomb qu'il a dans la peau (page '•> > .
Elle est capable déranger Jacques. Un si bon compagnon ! Ali! elle me le paiera! J'ai une dent contre elle!
Il n'ont pas le temps d'en dire davantage, un jappement répété deui fois se fit entendre dans la cour.
— Cachez le capucin. C'est Drapeau qui aboie. Il a vu les gendarmes, dit Bernard d'un air inquiet.
Thiriot ouvrit le coffre d'une calèche, et, avec un rire silencieux, fourra le lièvre dedans, puis il baissa le rabat de drap, et fermant la porte, il sortit dans la cour avec le braconnier. Le bon chien n'avait pas trompé son maître. Solennels et tranquilles, le long de la barrière du clos, deux gendarmes à cheval suivaient au pas la rue qui descend vers la Marne. Ils s'arrêtèrent, en voyant le cabaretier, et d'un air de condescendance le brigadier porta la main à son bicorne :
— Salut, père Thiriot.
Puis regardant Bernard d'un air sévère :
— Te voilà, toi, mauvaise graine. Il nous est encore arrivé des plaintes sur ton compte.
— Y a des gens qui ne sont jamais contents! grogna la Loutre. Ah bien! si on les écoutait!
— Il faut qu'on les écoute. On est là pour ça, dit le brigadier. La gendarmerie est un corps d'élite qui a la charge de poursuivre les délinquants...
— Et de porter les lettres du sous-préfet! gouailla Bernard. Faites votre correspondance, nom de nom, "mais ne vous occupez pas de ce qui se raconte sur les bons garçons comme moi.
— Tu n'es qu'un maladroit et qu'un malhonnête ! répliqua le gendarme avec dédain. Tes plaisanteries ne peuvent pas émouvoir un gradé. Mais tâche moyen de marcher droit. Parce que, si je te pince en train de faire tes manigances, je te montrerai si la brigade d'Avgueville est faite pour porter les lettres ou pour arrêter les braconniers.
— Arrêter un braconnier? Les gendarmes ! Mais, répliqua insolemment Bernard, faudrait d'abord descendre de votre cheval, lâcher vos bottes, décrocher vos sabres, et ne pas marcher deux par deux, comme les canards dn père Thiriot, quand ils vont se baigner à la rivière. Ah! ah! Essayez donc de me prendre, pour voir!
— Eh bien ! tu le verras, puisque tu le demandes, déclara avec calme le brigadier.
Il porta la main à son bicorne, lâcha la bride à son cheval, et, au pas, avec son camarade, sans s'émouvoir, il descendit vers la berge, faisant craquer le cuir de sa selle et sonner l'acier de ses étriers.
— Es-tu bête! s'écria le cabaretier, de te mettre à dos le brigadier, qui est un militaire tout ce qu'il y a de plus gentil. Tu en auras du désagrément.
— Allons donc! Il faudrait se coucher trop lard el se lever trop matin, pour ça. Messieurs les gendarmes sont des gens rangés qui passent les nuits dans leur lit. Et puis, la rosée, ça ternit les basanes, et ça recroqueville les buffle leries...
Le cabaretier poussa Bernard vers la maison :
— Allons! viens prendre un verre de a in. avanl de t'en aller...
— Ce n'est pas de refus. Et à quand la noce, père Thiriot?
— Oh! J'ai bien des ennuis, de ce côté-là... Depuis que Doublet s'est fait battre par le meunier, ma fille ne le prend plus au sérieux... Elle est tout le temps à se moquer de lui...
— Ça n'empêche pas les sentiments...
— C'est vrai ! Ce grand Doublet en est plus féru que quand elle était gentille... Est-ce bête, les hommes, mon Dieu, est-ce bête !
— Nous sommes tous pareils, à notre heure, père Thiriot. Et vous-même, vous avez connu des moments où vous auriez donné la clef de votre caisse à votre femme. . .
— Jamais! Bernard. Jamais! Certes, j'ai bien aimé ma défunte... Mais si elle s'était permis de vouloir entreprendre sur mon autorité... Ah! sapristi!
— Vous racontez ça, maintenant!
— Mais, Bernard, explique-moi comment un homme aussi grand et aussi fort que Doublet a pu être maîtrisé et arrangé, comme il l'a été, sous mes yeux, par ce gringalet de Siblot?...
— Ah! c'est que Siblot, voyez-vous, père La Joie, c'est un gas terrible! Il a, pendant son temps de service, été moniteur à l'école de la Faisanderie... Il sait la canne et le chausson. Il ne reculerait pas devant trois gaillards
solides... C'est à dire que, s'il avait voulu, il aurait tué Doublet... Aussi j'aime bien l'avoir comme compagnon, quand je fais une bricole dangereuse, la nuit... Avec lui, rien à craindre... Et si les gardes approchent, gare dessous.
— On se sauve !
— Non! on se bûche!
— Allons! ne dis pas de bêtises. Les jambes sont faites pour courir.
— Et les bras pour cogner.
Ces derniers mots avaient été échangés dans la salle du cabaret, où trois ou quatre clients arrêtés devant le comptoir jouaient leurs consommations au tourniquet. Vainement Thiriot faisait signe à Bernard de se taire et qu'on les écoutait. Le braconnier paraissait avoir à tâche de se compromettre, et Jacques avec lui. Enfin le cabaretier, inquiet, finit par entraîner son redoutable convive à l'écart et lui dit :
— Es-tu fou aujourd'hui? Tu n'as, depuis que tu es arrivé, prononcé que des paroles dangereuses. Avec le quart de ce que tu as laissé entendre à ces gens qui sont là, il y aurait de quoi te faire arrêter, si quelque mauvais coup se faisait dont l'auteur resterait inconnu...
— Bah! Laissez donc, c'est pour m'amuser!
— Ah ! mais, dis donc, s'écria Thiriot mécontent, tu t'amuses à de mauvais jeux... Je t'ai assez vu... bonsoir!
— Sans adieu, père Thiriot. Mes salutations à la belle Gloriettc...
AU BORD D i:NF RIVIÈRE.
— Dis donc, tu pourrais dire M"' (ilorictte, sans t'écorcher le bec...
Le braconnier s'inclina avec une déférence gouailleuse :
— Oh! oh! Alors, nies respects à la princesse, repli qua-t il en ricanant. II siffla son chien et sortit.
— Bon voyage! fit Thiriot derrière lui.
Il re\int à -es clients et, pour effacer l'effet des imprudences du fraudeur :
— Il n'est pas si diable qu'il veut le paraître.
— Lui? Ne vous y fiez pas, Thiriot. Il n'y a pas plus sournois et plus rancunier. Mauvaise race! Le Jacques vaut dix fois mieux que lui... C'est godailleur, mais, au fond, c'est honnête.
— Ne parlez plus de Siblot, voilà ma fille qui rentre avec Doublet.
— Ah! c'est égal, père Thiriot, c'est un beau couple! Le taillandier, en redingote, son chapeau de soie à la
main, revenait de la ville avec l'héritière du Soleil d'Or. 11 ouvrit la porte et fit passer devant lui sa fiancée. Un sourire épanoui sur sa large figure, il triomphait de la grâce fraîche et rayonnante de Gloriette. Tout, dans ses regards, dans ses gestes, témoignait de sa fierté. On sentait à le voir qu'il était satisfait jusqu'au fond de luimême et qu'il ne s'écoulait pas un instant sans qu'il pensât : La plus belle fille d'Aygueville est à moi!
Gloriette s'approcha de son père, et lui plaçant la main sous les yeux :
— Regarde la bague de fiançailles que M. Doublet vient de m'olTrir.
— Ah! lichtre! s'écria Thiriot avec un coup d'œil rapide à son gendre qui signifiait clairement : cet animallà est fou!
L'objet de son admiration était un gros cercle d'or, sur lequel une perle et un diamant étaient fixés. Tous les habitués du cabaret, sans souffler, regardaient le bijou, stupéfiés comme Thiriot de tant de somptuosité. Personne dans la ville, même la femme du maire, n'avait une bague pareille. Et les « demoiselles » de Nivert, le richard d'Ayguevillc, portaient de minces anneaux ornés de petites perles que leurs maris leur avaient achetés avec grand effort, et qui, à côté du joyau de Gloriette, donnaient envie de pleurer.
— Tu vas bien, Doublet, mon garçon, déclara enfin le père Thiriot. Si tu secoues ton bas de laine, dès maintenant, qu'est-ce que tu feras plus tard?
— Ah! père Thiriot, c'est qu'aussi il n'y a qu'une Gloriette, s'écria le taillandier d'un ton extasié. Rien n'est trop beau pour elle, qui est la plus belle!
— Ron, mon ami, bon! Mais, lu sais, ne te ruine pas... Moi, je suis un homme simple... Je n'ai pas gâté ma fille... Ne lui donne pas de mauvaises habitudes...
— Mais, papa, je pense que tu ne vas pas mal conseiller mon futur? dit Gloriette, en riant. Il sait bien comment il peut me plaire.
— Au lieu de trotter derrière toi, chez les marchands
d'Âygùeville, il ferait mieux d'êtreà sa forge et de vendre des outils...
— Bah! mes commis sont là, et puis une fois n'est pas coutume, fit le taillandier. On recommencera à marteler demain, mais aujourd'hui, c'est jour de fête.
Et sortant du cabaret, le grand Pierre s'en alla avec Gloriette se promener dans le clos, auprès du puits où il avait échangé avec Zéphyrine les plus douces promesses. Il recommençait le jeu avec sa fiancée; mais celle-ci d'un air pincé lui dit :
— Ah! monsieur Pierre, ayez au moins la convenance de ne pas me faire, à cette place-ci, tant de belles phrases... Je croirais que ce sont les mêmes que vous adressiez à ma sœur de lait, et que je n'en entends que l'écho.
La figure de Doublet s'allongea, il fit un geste de protestation :
— Je vous en prie, mademoiselle Thiriot, ne me parlez plus de cette histoire-là ! Vous me rendez très malheureux !
— Oui, vous êtes comme tous les hommes : vous oubliez vos torts, et vous vous étonnez qu'on s'en souvienne. Il faudra du temps, monsieur Doublet, pour que l'impression que j'ai éprouvée s'efface. Et je suis vraiment bien bonne de ne pas vous avoir renvoyé à vos marteaux, sans plus jamais vouloir vous écouter...
— Vous êtes bonne, Gloriette, autant que belle, soupira le taillandier, je le sais bien. Ne me faites donc pas
un crime de ce que je vous ai préférée à toutes les femmes...
— Bon! bon! Vous n'en êtes pas moins un volage. Mais je vous surveillerai, je vous en avertis, et si vous ne marchez pas droit, j'enverrai chercher, pour vous remettre au pas, le meunier de Campardon.
Elle éclata de rire au nez de Doublet qui, plein de confusion et de colère, serrait ses gros poings, en roulant dos yeux effarés. La cruelle fille n'était pas au bout de ses sarcasmes; elle ricana :
— Car si je suis la plus belle des filles, comme vous venez de le répéter, c'est Jacques Siblot qui est le plus fort des garçons.
Et tournant sur ses talons, devant son promis décontenancé, elle se mit à courir dans le clos, laissant voltiger derrière elle son écharpe, que le vent gonflait et qui palpitait sur son dos comme deux ailes.
— Attendez moi, Gloriette. attendez-moi! cria Pierre.
— Attrapez-moi, si vous pouvez!
Et la gracieuse et légère fille continua à gambader sur l'herbe, au travers des abricotiers roses de fleurs, en faisant retentir le clos de ses éclats de rire.
A cent pas du moulin, comme le jour tombait, Jacques, dans sa charrette traînée par la Grise, revenait de Saint-Martin, délesté d'un chargement de farine, lorsque au pied d'une haie. Bernard se dressa brusquement, comme un lièvre qui se dégite.
Jacques dans sa charrette, traînée par la Grise, revenait de Saint-Martin, délesté d'un chargement de farine (page :iij(j).
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— Eh bien! Jacques, lu reviens de chez le boulanger? Je t'ai vu passer avec tes sacs, tantôt; ta tâche est unie, tu es libre, ce soir. Montes-tu avec moi jusqu'au bois de Jarrv. .. 11 \ aura de la venaison en plaine, cette nuit.
Les yeux de Jacques s'allumèrent, mais il reprit vite son sang-froid :
— Impossible, mon vieux. J'ai promis de ne plus ^sortir la nuit. La mère a peur, quand je ne suis pas là.
— Une dernière t'ois, Jacques. J'ai préparé deux aoûts, à bon vent. Il n'y a qu'à aller s'y asseoir, c'est un coup sur : chacun son cerf!
— C'est ira coup que je ne forai pas.
La Loutre baissa le front d'un air sombre :
— Tu crains donc quelque coup de chien:1
— Suis-je si lâche ? s'écria Siblot avec colère. Il se mit à rire, aussitôt calmé. Mais que je suis bète ! Tu dis cela pour me piquer. Tu n'y réussiras pas... Affûte tout ce que tu voudras, Bernard, tu affûteras sans moi.
— C'est bien! Si j'ai la tête cassée, lu sauras que c'est parce que tu m'as abandonné.
— Ah! tu m'ennuies, à la fin! Chacun pour son compte. Je ne sui> responsable que de ce que je fais.
— Adieu cli un !
Le fraudeur disparut à travers la haie, avec une promptitude si grande, qu'il sembla s'être escamoté. Jacques continua son chemin, assombri, quoiqu'il en eût, parles reproches de son ancien compagnon. Dans son honneur
de braconnier, il souffrait de l'espèce de défection dont il se rendait coupable vis-à-vis de Bernard. Mais il avait donné sa parole à Zéphyrine. Il se serait plutôt coupé le bras que d'y manquer. Il fut bien payé de sa sagesse. Quand il eut mis son cheval à l'écurie, et rangé sa voiture sous le hangar, il trouva dans la cuisine sa mère et la jeune fille qui travaillaient. Zéphyrine avait pris un paquet de chemises à Jacques et les reprisait avec un soin particulier. Un calme profond régnait dans le moulin, offrant un contraste reposant avec le mouvement qui l'avait animé pendant toute la journée. Une légère brume s'élevait des prairies et enveloppait la Verpière de ses gazes transparentes. Un chien, laissé seul, hurlait au loin, mélancoliquement, dans la nuit qui descendait sur la vallée. Dans cette cuisine tiède, où le dîner préparé sentait bon, près de ces deux femmes paisibles travaillant smis la lampe, Jacques éprouva une délicieuse sensation de bien-être. Le rude coureur de plaines se détendit dans la mollesse accueillante de cette intimité familiale. Assis près de sa mère et de Zéphyrine, le meunier souhaita d'y rester toujours. Ils ne se parlaient pas. Ils restaient tous trois à penser, sans doute, la même chose et à se féliciter d'avoir, avec toutes leurs amertumes et leurs tristesses confondues, su constituer une si douce tranquillité. Enfin, la mère Siblot posa son tricot, piqua ses aiguilles de fer dans ses cheveux gris, et regardant son fds : — Tu ne dis rien, Jacques; tu n'as pas eu d'ennuis à Saint-Martini»
Non pas. Le boulanger m'a pris toute ma farine et me l'a payée. . .
Il fouilla dans sa poche, en lira une bourse de cuir, et la vidant sur la table :
— Voilà l'argent. 11 y a de quoi donner un petit acompte au propriétaire, régler les fournitures de blé et manger pendant le mois...
— Ce qui presse, c'est de payer le blé, afin d'en avoir une livraison nouvelle. Le moulin, pour tourner, a besoin de marchandise... Cet argent-là va rafraîchir le crédit...
— Ah ! Nous avons encore de quoi moudre, pendant trois jours... D'ici là, j'aurai du grain... Il nous faut des blés tendres, avec nos meules de pierre... Les fermiers abusaient de nôtre situation pour nous mal fournir... J'y mettrai bon ordre...
— Voilà qui estbien... Tu vas devenir un commerçant parlait... Et pour commencer, prends le livre de comptes et écris ta recette...
Jacques, avec un peu de confusion, se leva, et regardiinl sa mère :
— Ce livre, où est-il ? Il y a longtemps que je ne m'en suis servi... Je ne sais pas où je l'ai serré, la dernière fois...
Il fouilla dans le bahut, dérangea des boîtes de poudre de chasse, des sacs de plomb et des douilles de cartouches, bouscula un épervier plié et qui avait besoin de réparation. Enfin, sous des bottes, dans la poussière, il découvrit le fameux livre. Il l'épousseta avec soin et l'ouvrit à
la page commencée. Il y avait plus de trois mois qu'aucune note n'y avait été inscrite. Zéphyrine se pencha, examina le papier, lut à la date du 22 janvier.
— Reçu de Courtier à Aygueville, 215 francs... Elle répéta : 22 janvier!... Et nous sommes à la fin d'avril... On ne peut pas dire que vos écritures soient en règle!... A moins que vous n'ayez plus rien vendu, depuis ce jour-là... Et que vous vous soyez borné à...
Elle s'interrompit. Ce fut lui qui acheva :
— A battre, avec la Loutre, les bois et les plaines, n'est-ce pas? C'est cela que vous vouliez dire? Et, par indulgence pour moi, vous ne prononcez pas ces paroles. Vous avez tort, car c'est la vérité. Oui, je maraudais, au lieu de travailler, quand vous êtes entrée chez nous, pour me faire voir clair dans ma conduite. Depuis le 22 janvier, je n'ai pas cessé de fainéanter et de risquer d'aller devant le tribunal, pour avoir braconné... Ah! c'est que vous ne pouvez vous douter, mademoiselle Zéphyrine, de l'attrait qu'offrait pour moi cette vie de liberté, de fa ligue et de danger. Courir sans cesse, dans l'air pur des champs et des taillis, l'œil au guet, le pied léger et la main prompte, ne dépendre que de sa volonté, et chasser, maître sur la terre des autres, en dépit des gardes qui vous pourchassent. Ce sont des émotions continuellement renouvelées et toujours vives. Je me suis laissé entraîner par Bernard, c'est vrai. Mais j'étais braconnier, de naissance et comme d'instinct. Il faut être juste, voyez-vous, et dire les choses comme elles sont. A cette existence-là,
j'ai goûté bien du plaisir. Et il n'a pas fallu moins que voire volonté, pour m' empêcher de la continuer.
— Et je crois que je vous ai rendu service, monsieur Jacques. Car vous auriez certainement été pris, un de ces jours, malgré votre adresse, et on vous aurait vu, au milieu des chenapans, sur le banc de la police correctionnelle. Sans compter que, par une nuit noire, avec un homme aussi dangereux que Bernard, on ne sait pas ce qui aurait pu arriver, si vous aviez été rencontrés par les gardes... Allez, il vaut mieux dormir dans son lit que de se tremper de rosée en affûtant au clair de lune. Tant qu'on est jeune, ça va bien. Mais plus tard, on est perclus de douleurs... Et, loin de courir, on ne peut même plus marcher.
— Je lui ai dit tout ça, Zéphyrine, et bien souvent, fit la vieille Siblot. Mais on n'écoute jamais sa mère. Il faut que ce soit une autre bouche, et plus jeune surtout, qui vous fasse entendre la vérité pour qu'on y croie. Dieu merci ! notre meunier est maintenant disposé à être raisonnable. Solide et adroit comme il est, il ne tardera pas à remettre ses affaires en ordre. Et le moulin retrouvera son ancien achalandage.
Jacques se leva, alla jusqu'à la porte du moulin, et écouta au dehors, comme s'il avait cru entendre un signal. Il huma l'air de la nuit, et revenant près du foyer :
— Le vent est remonté au nord. Il fera froid cette nuit à l'orée du bois. Je plains ceux qui y seront postés. Et, lentement, il se rassit près de Zéphyrine.
La nuit était avancée. Deux heures venaient de sonner au clocher de Saint-Martin; le moulin, dans les ténèbres, profilait sa masse lourde et sombre sur le ciel clair. La Yerpière roulait rapide avec un ronflement continu par dessus la retenue. Tout dormait dans le silence, lorsque brusquementun hommchaletant entra dans le pré, à travers la clôture. Il paraissait se traîner avec peine. 11 fit le tour de la maison et s'approcha d'une fenêtre à laquelle il cogna doucement. Au bout d'un instant, une forme vague apparut derrière les carreaux, puis la croisée s'ouvrit, et la voix de Jacques demanda :
— Qui est là ?
— C'est moi, Bernard! Ouvre-moi vite, les gardes de la forêt sont à mes trousses...
— Va-t'en chez toi, va-t'en, répondit Siblot rudement. Ils ne te rattraperont pas, si tu le dépêches...
AU BORD DUNE RIY1KRE.
— Je ne peux plus avancer : j'ai du plomb dans la cuisse... Les brigands ont tiré sur moi... Ouvre, Jacques, ou je suis perdu! Je né ferai pas cent mètres sans être obligé de me coucher dans un fossé. Je souffre comme un damné... Ma blessure se raidit...
Jacques lâcha un juron. Sa fenêtre se referma et Bernard put croire que son camarade l'abandonnait...
Mais, au bout d'un instant, la porte s'ouvrit. Siblot, à peine vêtu, descendit et aida la Loutre à se traîner jusqu'à la cuisine. Là il lit delà lumière, et voyant le braconnier pâle et narrasse :
— Eh bien! te voilà propre! Où es-tu blessé? Bernard montra son pantalon de velours troué et rouge
de sang :
— Tiens! J'ai plus de vingt grains de plomb dans la jambe...
— Qui est-ce qui t'a envoyé ça?
— C'est Laurent! J'ai reconnu sa voix...
— Il était seul ?
— Non! Berthaut était avec lui. Et ils s'étaient concertés avec les gendarmes... Car ceux-ci sont arrivés au coup de fusil... Ils me cherchent... Cache-moi...
— Mais s'ils te trouvent ici...
— Eh bien! ils me trouveront... Je ne peux pas aller plus loin... Veux-tu laisser ton vieux camarade crever à ta porte?
— Non! Viens avec moi.
Il le soutint par-dessous le bras et le hissa jusqu'au premier étage. Là, près du grenier, sous les sacs de blé, une trappe levée découvrit une cachette ménagée entre le plancher et le plafond. Jacques y jeta deux bottes de paille, sur lesquelles Bernard s'étendit en geignant :
— Attends, je vais t'apporter de l'eau fraîche et du linge... Tu pourras laver ta blessure..., car de la panser, en ce moment, il n'y faut pas songer... J'irai, au petit jour, chercher le médecin, comme si la mère était malade...
Il revint, au bout d'un instant, avec un peu d'eau et de la toile, il apportait aussi une bouteille de vin et un verre...
— Tiens! Voilà pour te remettre, si tu te sens faible...
— Merci. Va-t'en... Je vais essayer de dormir... Jacques referma la trappe, replaça les sacs de blé et
descendit se recoucher. Le jour vint, blanchissant les
\l BORD D UNE RIVIERE. 277
collines, réveillant le silence des fermes, les coqs se répondirent, et les habitants du moulin commençaient à se mettre en mouvement, lorsque des coups violents furent frappés à la porte, et, devant la mère Siblot qui était allée ouvrir, parurent les gendarmes et le garde du bois de Jarcy.
— Qu'y a-t-il donc? demanda la vieille en pâlissant.
— Laissez-nous entrer, nous vous le dirons, fit le brigadier. Et il est inutile qu'on essaie de sortir, les abords de la maison sont gardes...
Au même moment, une voiture s'arrêta sur le chemin de Saint- Martin, et deux messieurs en descendirent, qui traversèrent l'herbage et gagnèrent la maison.
— Ah! voici justement M. le procureur de la République et M. le baron de Jarcy, s'écria le brigadier.
— Oh! mon Dieu! soupira une voix tremblante. Et Zéphyrine se montra, habillée à la hâte et toute pâle d'émotion.
— Vous êtes M'"" Siblot!' interrogea le magistrat, en - ulressant à la vieille femme. Pouvez-vous nous dire où est votre fils ?
— Mais Jacques est ici. 11 n'en a pas bougé depuis hier soir.
— C'est ce que nous verrons plus tard. S'il est ici, comment se fait-il qu'il ne se présente pas.'
— Eh ! monsieur, laissez au moins aux gens le temps de se réveiller! dit Jacques en s'avançant dans la cuisine. Sans reproches, vous faites vos visites de bonne heure...
On n'est pas paresseux au lit, chez nous, mais un quart d'heure plus tôt, vous trouviez tout le monde encore endormi...
— Trêve de bavardage ! Répondez ! Où êtes-vous allé cette nuit!*
— Nulle part. Je me suis couché, hier soir, à dix heures, et me voilà...
— N'essayez pas de nous tromper. Vous étiez, à une heure du matin, dans le bois de Jarcy, avec Bernard, votre compagnon ordinaire...
Jacques devint grave. Il sentit qu'un danger le menaçait et il rassembla ses forces pour se défendre.
— Je n'étais pas au bois de Jarcy, puisque j'étais chez moi, reprit-il avec tranquillité. Du reste, qui m'y a vu?
— Le garde Laurent, qui vous a reconnu à la lueur des coups de feu, quand son camarade Berthaut a été tué.
— Berthaut, tué? s'écria Jacques en blêmissant. Ah! mais, il faudrait faire attention à ce que vous dites, monsieur le procureur de la République! Vous êtes en train de me traiter d'assassin !
Son attitude indignée, la fermeté de sa réponse, impressionnèrent les assistants. Le magistrat lui fit signe de la main de se calmer :
— Le garde Laurent ne prétend pas que ce soit vous qui ayez tiré. Il déclare seulement que vous étiez avec le coupable, ce qui ferait peser sur vous des charges de complicité déjà suffisamment graves...
AU HO 111) 1) l \ E RI VI lili E. 27D
— Mais, monsieur, je vous jure qu'il n'a pas quille le moulin, celle nuit! s'écria la mère Siblot. El voilà Zéphyrine qui peut en témoigner comme moi!
— C'est vrai! Je l'attesterai, s'il le faut!
A ces mois, le baron de Jarcy enchâssa son monocle sous son arcade sourcilicre et lorgna la jeune fille avec un air approbateur.
— Du silence, s'il vous plaît! reprit le procureur de la République. Nous sommes fondés à croire que non seulement Jacques Siblot était au bois de Jarcy, quand le crime a été commis, mais encore qu'il a aidé son compagnon, blessé par le garde Laurent, à revenir jusqu'au moulin, où il l'a caché, selon toule vraisemblance... Nous avons relevé les traces du meurtrier jusqu'à la Verpière. Il saignait de la jambe gauche... Il a passé, avec grand'peine, sur le pont de la vanne et est entré dans le clos... Et tenez, il est venu dans cette cuisine. Voici des gouttes de sang sur le plancher. . .
Un silence de stupeur pesa sur les assistants. La mère Siblot et Zéphyrine, rapprochées l'une de l'autre, regardaient les petites taches rouges qui s'espaçaient dans la direction de l'escalier. Jacques, les sourcils froncés, attendait. Le procureur de la République fit un geste :
— Fouillez-moi le premier étage.
Les lourdes bottes des gendarmes sonnèrent sur l'escalier. On les entendit fourrager dans le grenier, chercher dans le moulin, puis une exclamation de triomphe et des jurons éclatèrent.
— Ah ! ah ! fit le magistrat. Nous n'aurons pas fait buisson creux.
Bernard, traînant péniblement sa jambe blessée, parut au haut de l'escalier. Le brigadier le tenait au collet. La physionomie du fraudeur exprimait, à la fois, la colère et l'inquiétude. Il se tourna vers le baron de Jarcy, et le regardant avec insolence :
— Voilà bien des affaires, pour un malheureux daguet ! . . . Nous ne sommes pourtant plus sous les tyrans ! Comment les gardes ont-ils encore le droit d'assassiner les pauvres bougres?
— Coquin ! s'écria le propriétaire, c'est vous qui m'avez tué mon garde... Et par derrière, comme un lâche!
— Croyez-vous que je faisais face à celui qui m'a salé de cette façon-là? répliqua la Loutre d'un air sinistre. Ah! si je n'avais pas... mais, suffit! Je n'ai pas besoin cb m'expliquer. J'attendrai mon avocat.
Il se tourna du côté de Jacques :
— Eh bien! mon pauvre Jacques, voilà de l'ennui. Mais, s'il n'y avait pas les risques, le métier serait trop beau !
— Ainsi, demanda le magistrat, c'était bien Siblot qui était, avec vous, au bois de Jarcy?
Bernard garda le silence. Mais tout, dans son attitude, était un acquiescement. Jacques frémit; le sang lui monta au visage :
— Bernard, tu ne réponds pas? Quand un mot, dit par loi, pourrait m'innocenter!
Voyons, Bernard, dit Zéphyrine, vous savez bien que M. Siblot était au moulin cette nuit ('page a83).
vu bord d'une rivière. a83
Le braconnier baissa la tête, d'un air obstiné et revêche,
mais ne prononça pas une parole.
- Quoi! Tu refuses de parler? Tu sais pourtant bien
que je ne suis pas parti avec toi, que je n'ai pas voulu...
La paupière de Bernard cligna et son regard faux, son
sourire ironique, répondaient clairement : Tant pis pour
toi! Tu n'as pas voulu m'accompagner, je t'en punis!
— Quoi, Bernard, ce n'est pas possible! balbutia le meunier. Tu vas me laisser accuser, toi?... Allons! tu as beau avoir fraudé et braconné, tu as une conscience... Bernard? C'est affreux ce que tu fais!
Sa voix s'étrangla, des larmes coulèrent sur ses joues et il gémit comme un enfant. La mère Siblot. hors d'elle, se précipita sur son fils et le serra dans ses bras, comme pour le défendre.
Seule, Zéphyrinc ne perdit pas la tète. Elle s'avança vers le braconnier, et le regardant jusqu'au fond des yeux :
— Voyons, Bernard! Vous savez bien que M. Siblot était au moulin cette nuit, puisque vous êtes venu lui demander asile... Je l'ai entendu vous ouvrir et vous aider à monter au grenier... Il pouvait vous laisser sur la route... Est-ce ainsi que vous le remerciez de vous avoir accuilli?...
Le braconnier grogna sourdement, mais ne répondit pas. Sans se décourager, Zéphyrine reprit :
— Qu'est-ce que vous gagneriez à le compromettre avec vous? On finira toujours bien par savoir la vérité.
Dites-la donc tout de suite. Ce n'est pas pour que je me lasse une si mauvaise idée de vous, que vous m'avez tirée de la Yerpière? Voulez-vous donc que je vous méprise comme un menteur? Allons! Bernard, on peut essayer de faire du mal à un homme, mais c'est lâche de torturer une femme. Voyez la mère Siblot qui pleure... Et moi-même qui vous supplie de ne pas perdre celui qui m'a sauvée avec vous !
Le visage de la Loutre se creusa. 11 parut respirer difficilement. Ses mains s'agitèrent. Un long sifflement s'échappa de ses lèvres :
— Ah ! quand les satanées femmes se mettent après vous, dit-il, il n'y a plus moyen de se débrouiller!
Il releva la tète
— Allons! c'est bon! Soyez satisfaite! Non, Jacques n'était pas au bois de Jarcy. Laurent s'est trompé. Celui qui était avec moi est un capon, qui s'est sauvé en m'abandonnant, quand j'ai eu fait son affaire à Rerthaut! Mais j'étais en cas de légitime défense. Et ce sont les gardes qui ont tiré les premiers. Bcrthaut avait dit qu'il me tuerait. Je n'avais pas envie de me laisser descendre par ce roussin-là!...
Le procureur de la République interrompit le braconnier :
— Si ce n'était Siblot, qui donc était avec vous, cette nuit!*
— Ah! pour ça, ne m'en demandez pas tant! C'est votre état de chercher. Ne mangez pas l'argent du gou-
AU BORD D U*ÎE RIVIÈRE. a85
vernemenl à ne rien faire. Quanta toi, gros malin, cl i l il en se tournant vers le brigadier qui s'approchait de lui, ce n'est pas avec tes grandes bottes que tu m'aurais attrapé, si je n'avais pas eu de la grenaille dans un abatis. Tiens, donne-moi une chaise, vieux briscard, je souffre comme un damné, à me tenir debout.
La sueur lui coulait du front, il tremblait de fièvre, il faillit s'évanouir.
Le baron de Jarcy se penchant vers le procureur lui dit d'un air important :
— Si ce n'est pas Siblot, qui était dans mes bois, cette nuit, ce ne peut être qu'un braconnier de Vieux-Moulin, nommé Chapelot.,.
— Bien! Bien! monsieur le baron, interrompit le magistrat, mécontent de cette intrusion sur son terrain judiciaire. Le juge d'instruction saura le découvrir, soyezen sûr... Le principal était de s'emparer de Bernard... Maintenant qu'il est pris, le reste viendra à son heure... Mais le docteur Michon est bien en retard... L'examen, qu'il avait à faire de ce malheureux Berthaut, ne demandait point un si long temps...
Le juge d'instruction entrait, à ce moment même, dans l'enclos, accompagné de son greffier et du médecin de la ville. Il s'avança grave et froid au-devant du procureur, jeta un coup d'oeil sur la Loutre et dit à son compagnon :
— Cet homme est blessé, voilà de la besogne pour vous, docteur.
— Plus agréable que celle de tout à l'heure, fit le médecin avec une moue grognonne. Eh bien! Bernard, mon garçon, tu as fait un joli coup! Et te voilà, toimême, bien arrangé...
— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Michon, répliqua le braconnier, je ne pouvais pas vous faire manger les faisans et les lièvres de M. le baron, sans aller les tuer dans ses bois...
— Qu'est-ce que tu dis, animal? protesta le médecin. Est-ce que je connaissais la provenance du gibier que tu me vendais?
— Vous la connaissiez parfaitement. Mais vous êtes tous les mêmes, les messieurs de la ville, pourvu que votre ventre soit satisfait, tout est bien. Le reste ne vous inquiète guère! S'il n'y avait pas de gourmand, comme vous, docteur, pour acheter le gibier en temps prohibé, il n'y aurait pas de braconnier, comme moi, pour aller le prendre !
— Non, mais vous verrez, tout à l'heure, que je suis son complice! s'écria le médecin avec indignation. Ne croyez pas un mot de ce que dit ce vaurien, monsieur le baron, ni vous, monsieur le procureur de la République.
— Je sais, monsieur, dit le baron d'un air rogue, que ce ne sont pas les principes qui vous étouffent, et que, pour un démocrate tel que vous, le gibier des grandes propriétés devrait être livré aux ravages du petit chasseur qui vote... Le permis de chasse à trente sous, n'est-ce
Non, mais vous verrez, tout à l'heure que je suis son complice, s'écria le médecin, avec indignation (page 386).
pas? Et la libre circulation pour tout le monde! Voilà où ces théories-là conduisent : à l'assassinat des gardes et au massacre des braconniers. Compliments bien sincères !
— Il est certain, monsieur, reprit le docteur rouge de colère, que je trouve beaucoup plus intéressant de défendre les champs de l'humble cultivateur contre les dégâts du gibier du riche propriétaire, que de traquer les j >au vies hères qui tentent de s'emparer de ce gibier, « res nullius » en somme, et qui par conséquent ne vous appartient pas plus, à vous, qu'à celui qui s'en empare...
— Chez moi?... Sur ma terre?... Est-ce que vous devenez fou? Mes faisans vous donnent une indigestion intellectuelle, monsieur!
— Mais, messieurs, interrompit le procureur d'un ton imposant, voilà une querelle bien inattendue. Ne sauriezvous parler de ce qui nous occupe, sans en venir à des personnalités? De tels propos, en tel lieu, en de telles circonstances, sont d'une haute inconvenance.
— Oh! oh! s'écria Bernard avec une âpre ironie, voilà mes accusateurs et mes juges qui se chamaillent ! Tous d'accord, contre moi, ils se divisent aussitôt qu'il s'agit de leurs intérêts particuliers. Allez! bourgeois et patrons, vous vous mangerez entre vous... Et le pauvre peuple sera là pour en rire!
— Emmenez le prévenu, fit le procureur, pour couper court à la situation.
Les gendarmes soutinrent Bernard, pendant que le
baron de Jarcy et le docteur Michon, échangeant des regards hostiles, se traitaient sourdement de jésuite et d'anarchiste. Sur le seuil du moulin, la Loutre s'arrêta un instant et, regardant avec plus de douceur Siblot, qui restait entouré des deux femmes :
— Je ne te demande qu'une chose, Jacques, en récompense de ce que je t'ai évité le voyage au chef-lieu, c'est de t' occuper de mon chien. Le pauvre Drapeau, sur mon ordre, est rentré chez moi... Il m'y attend... Va le chercher, et garde-le près de toi... C'est un ami. Tu sais ce qu'il vaut. Je te le recommande.
En parlant de son chien, le rude brigand, qui venait de tuer un homme, et qui avait failli compromettre son camarade, avait les lèvres tremblantes et le regard humide.
— Compte sur moi, Bernard, dit Jacques. Drapeau ne me quittera pas, et, quand tu reviendras, tu le trouveras couché devant mon feu.
— - C'est bon ! Merci ! Adieu !
Il disparut, et derrière lui, sans un mot, les magistrats, le médecin et le propriétaire descendirent dans l'herbage.
— Ouf! cria Jacques avec soulagement en se voyant seul, dans sa maison, entre sa mère et Zéphyrine. Bon débarras ! M'ont-ils fait peur, ces hommes-là, avec leur attirail judiciaire! Plutôt que de m'exposer à pareille aventure, j'aimerais mieux ne plus jamais sortir de mon moulin !
— Sage résolution! dit Zéphyrine avec un bon sourire,
Vous voyez, monsieur Siblot, ce que peuvent coûter de mauvaises connaissances. On est prompt à soupçonner et les accusations coûtent si peu !
— Mais comme vous m'avez bien défendu, Zéphyrine, s'écria Jacques plein d'effusion. Hein! la mère, tu l'as entendue. A-t-elle réussi à embobeliner Bernard!... Il a été petit garçon, devant elle, comme si M. le Curé lui avait parlé...
— C'est que c'est une honnête fille, vois-tu, mon garçon, dit la mère Siblot d'un ton grave. Et la voix de l'honnêteté sait toujours se faire écouter. Elle a obtenu de toi que tu restes chez nous, hier soir, et ainsi elle t'a empêché de courir les plus grands dangers. Tu lui as sauvé la vie, mais le service qu'elle t'a rendu est bien plus grand, car il ne s'agissait pas que de toi, mon pauvre enfant, mais aussi de moi, qui n'aurais pas survécu à ton malheur !
— Allons, madame Siblot, répondit Zéphyrine, c'est trop pour le peu que j'ai l'ait. Mais maintenant que voilà M. Jacques hors de peine, il ne faut pas s'endormir dans la joie. Travaillons,
Et, l'instant d'après, la roue du moulin commença à ronfler dans le courant de la Yerpière.
Le mois de mai était arrivé, et sous le ciel plus doux, les pommiers dans le clos se couvraient de fleurs roses. La mère Balore, qui avait su bien vite retrouver Zéphyrine au moulin, poussa la barrière et entra, comme c'était son habitude, le samedi, afin de chercher les provisions que la jeune fille lui mettait de côté, pendant la semaine. Le chien Drapeau s'élança vers elle, le poil hérissé, en aboyant avec fureur, puis, arrivé tout près, il se calma, remua la queue et revint vers Zéphyrine. qui étendait du linge sur la haie.
— Eh bien 1 Drapeau, tu veux manger la mère Balore? dit-elle, au chien qui s'était couché dans l'herbe auprès d'elle.
— Ah! ma fine mignonne, il me connaît bien. C'est façon déjouer. Il sait qu'il se casserait les crocs sur mes vieilles jambes, tant elles sont maigres, ce pauvre bon
toutou... Mais c'est pas pour dire, mademoiselle Zéphyrine, il est plus gras que quand il trottait derrière son maître, de jour et de nuit, dans les bois et sur l'eau... Vous savez qu'il passe aux assises, le mois prochain, le Bernard... M. le brigadier assure qu'il en aura pour ses dix ans !
— Ne parlez pas de ça à M. Siblot, mère Balore, ça le tourmenterait...
— Oh! Il aurait bien pu lui en arriver autant, à ce meunier, si vous ne lui aviez pas fourni une conduite... Il vous en doitunechandelle !
Et sa mère aussi
donc, car, qu'est-ce qu'elle serait devenue, la mère Siblot, si son (ils avait été à Melun avec le camarade? Il eu prenait le chemin, pour dire le vrai, quand vous êtes arriver au moulin, quasiment la tète la première, hein? Tandis que maintenant oh! oh! il n'y a pas, dans le canton, un homme plus rangé. Ça travaille et ça ne boit pas ! Il doit avoir de l'argent dans son tiroir, le meunier, à pré-
294 CCEURS EN DEUIL.
sent? Et on prétend qu'il va se payer une seconde paire de meules...
— C'est vrai, fit Zéphyrine avec un sourire joyeux, les affaires marchent bien. Et nous ne chômons guère.
— Ah! On n'en dira pas autant du Soleil d'Or, dit la mendiante. La Pomme d'Amour a raflé presque tous les clients. La maison est triste, depuis que vous n'y êtes plus, mademoiselle Zéphyrine. Mais qu'est-ce que ça fait au père Thiriot : il est riche et son gendre l'est autant que lui. La Gloriette aura de quoi se payer des robes de soie.
Le visage de Zéphyrine devint grave. Elle ne répliqua pas. Sa main, cependant, en plaçant les pinces de bois pour attacher ses camisoles sur la corde tendue entre deux pommiers, trembla d'une façon très visible. La mère Balore reprit, en baissant la voix, quoiqu'il n'y eût là que Drapeau qui pût entendre :
— Il lui donne soixante mille francs, à sa fille, en la mariant, à ce qu'on raconte. Et il lui en reste plus du double, au père Thiriot. Ça en représente des petits verres, hein ! ma mignonne ? Et croyez- vous qu'il en a empoisonné de la société, pour être si riche, ce gFOS homme-là?
Zéphyrine, qui avait vidé sa brouette et étendu toute sa lessive, regarda alors la mère Balore et demanda :
— Et quand se fait le mariage ?
— Mais, aujourd'hui, ma belle. Vous n'avez donc pas entendu les cloches qui sonnaient, tout le malin, à grandes volées? Ils sortaient de la mairie, comme je venais ici, et
AU BORD D UNE RIVIERE. 2f)5
ils doivenl être à l'église... 11 y a un repas préparé, clans le clos de L'auberge, sous une tente qu'on a louée à l'entrepreneur de bal public. On doit se mettre à table à deux heures... Le père Thiriot a placé trois pièces de vin en chantier dans sa cour... On les videra! Et afin de se donner de L'appétit, la noce fera le tour de la ville, avec tirs violons et en cortège... C'est une fête pour tout le pays!...
La mendiante regarda la jeune fille de ses veux clignotants et demanda:
— Vous n'en avez pas de peine, au moins, de ce que je vous raconte? Si je le pensais, ma Zéphyrine, je m'en voudrais... Mais vous êtes trop fière pour avoir regretté le Doublet, et trop brave pour tenir à l'argent... Vous voilà au moulin, restez-y. ma fille, le meunier vaut bien le taillandier, c'est moi qui vous le dis.
— Mais, à quoi pensez-vous, mère Balore? répondit Zéphyrine eu rougissant. Je suis servante au moulin et ne pense pas à autre chose qu'à mon travail...
— Oui, ma petite, vous êtes sage, on le sait. Mais d'autres pensent à faire de vous mieux que ce que vous èle>. Servante, oui, pour l'instant; patronne, après, et ça sera bien juste !
— Taisez-vous, ma bonne femme, vous radotez.
— Vous me l'avez dit, le jour où je vous ai prévenue de- vous méfier de Doublet, et vous avez pu vous convaincre que je n'étais pas encore en enfance, quoique au delà de ma nonanlième année... Je ne veux pas vous con-
trarier, chère fille du bon Dieu, sans qui je mourrais de faim... Mais il n'en sera que ce qu'il devra être.
— Venez prendre vos provisions, mère Balore. Vous me faites jaser, et ce n'est pas mon habitude.
Elle rentra au moulin, et quelques instants plus tard, la mendiante s'en allait courbée sous le poids de son sac plein pour la semaine. Cependant Zéphyrine ne resta pas dans la cuisine : Jacques était à Saint-Martin, la mère Siblot préparait le déjeuner. La jeune fille, songeuse, s'arrêta à rêver, dans le clos, assise sous le même pommier où elle s'était expliquée avec Gloriette. Tout avait bien changé, depuis ce jour-là. Et jamais existence plus calme n'avait pu être rêvée par elle. Quand ses souvenirs la reportaient au cabaret, parmi l'odeur aigre des vins et des alcools, parmi la fumée du tabac, au travers des propos grossiers des clients du père Thiriot, elle s'étonnait d'avoir pu vivre en ce milieu, et le cœur lui en levait.
Quelle différence avec ses occupations familiales, auprès de la mère Siblot, dans la paix laborieuse du moulin. Dure besogne que la sienne, et plutôt d'un garçon que d'une fille, mais elle était solide et, de ses bras nerveux, elle emplissait les sacs de farine, vidait les sacs de blé, pelletait le son, et, toute blanche dans les poussières qui voltigeaient, écoutait les meules qui broyaient, régulières et sonores, la fleur des moissons destinée à nourrir l'humanité. Sa lassitude lui paraissait féconde. Elle pensait, avec satisfaction, que son labeur avait un résultat heureux, et
que le pain du travailleur sortait de ce moulin où elle peinait depuis le matin jusqu'au soir.
Ouand elle descendait à la cave, au Soleil d'Or, pour \ chercher les litres de vin blanc, les bouteilles d'eau-devie et les flacons d'absinthe, c'était la maladie, l'imbécillité et la mort qu'elle rapportait aux clients alourdis par la chaleur de la salle. L'argent, qui s'empilait dans le tiroir caisse du père Thiriot, était le produit de la débauche et du vice. Les femmes et les enfants des buveurs attendaient à la maison que l'homme rentrât avec sa paie. Et pendant que les tournées succédaient aux tournées, les rasades aux rasades, dans le triste logis on pleurait d'impatience et peut être de faim.
hlle eut un soupir de soulagement en respirant l'air vif et parfumé qui venait de la colline. Ses regards se portèrent vers le courant de la Verpière, qui murmurait à ses pieds, entre ses vertes joncières, et, avec un furtif sourire, elle se dit que c'était au bord de cette petite rivière, où elle était venue pour mourir misérablement, qu'elle avait trouvé la joie de bien vivre. L'eau coulait rapide, moirée et froide, la fauvette des roseaux faisait entendre son cri de « tire-tire arrache ». Sur la colline de Gampardon, les bois se dressaient verdoyants, profonds et sourds. Une tranquillité délicieuse s'étendait sur le clos, et Drapeau, fermant les yeux au soleil, venait de s'endormir dans l'herbe, à côté de Zéphyrine...
Combien de temps dura cet engourdissement auquel la jeune fille cédait sans résistance? Les cloches avaient
recommmencé à sonner dans le lointain, de vagues bruits de musique bourdonnaient du côté de la ville, des détonations assourdies retentirent. Zéphyrine. plongée dans sa somnolente béatitude, ne se souvenait pas que les cloches sonnaient, les violons chantaient et les fusils tiraient, en l'honneur du mariage de son ancien fiancé avec sa sœur de lait. Gloriette et Doublet, comme s'ils avaient disparu de sa mémoire, ne s'évoquèrent pas à son esprit. La ville n'existait plus, ni l'auberge, ni la mairie, ni l'église, ni la jalousie, ni les rivalités, ni rien de ce qui était une cause de tristesse. Le monde entier s'effaçait derrière le moulin, la haie fleurie et l'enclos verdissant. Et parmi les vivants, la mère Siblot et Jacques, les compagnons du travail quotidien, les amis sincères, qui avaient accueilli la désespérée, seuls comptaient maintenant pour elle.
A demi endormie, au bord de la rivière à la chanson berceuse, Zéphyrine n'entendit pas le meunier qui. à travers le pré, venait vers elle. Il était rentré de -sa tournée, avait dételé sa jument grise, et, apercevant de loin la jeune fille assise sous le pommier, il allait la retrouver, ne voulant pas se remettre au travail avant le repas de midi. Le sol gazonné étouffait le bruit de ses pas, et Zéphyrine ne soupçonna point la présence du meunier, avant que Drapeau, en bon avertisseur, n'eût dressé l'oreille, Ouvert les yeux et frétillé de joie dans l'herbe. Zéphyrine, encore engourdie, se retourna et vit Jacques
qui
la regardait
Zéphyrine, encore engourdie, se retourna et vit Jacques qui la regardait (page 2()b\
AU BORD D UNE RIVIÈRE. 3oi
— 01) ! Je me suis attardée là, depuis un grand moment, dit-elle, en taisant un geste de confusion.
Elle voulut se lever. La main de Siblot appuyée doucement sur son épaule la contraignit à rester assise à l'ombre du pommier, sur le talus semé de soucis et de \ iult'ttes.
— Restez là, mademoiselle Zéphyrine. ce n'est pas l'heure de travailler, le moulin se repose et la mère prépare le repas. Il l'ait bon, à cette place, et je comprends que vous vous y soyez arrêtée. A quoi pensiez-vous, quand je suis arrivée?
La jeune fille leva ses yeux candides sur le meunier, et le voyant, brun et fort, bien rasé, avec sa moustache épaisse, vêtu de sa belle blouse neuve, et coiffé de son large chapeau de feutre, elle se prit à sourire sans répondre. Le visage de Siblot s'assombrit d'une inquiétude soudaine. Il dit :
— Est-ce que vous écoutiez tous les bruits de la ville qui nous arrivent jusqu'ici!1
— Ma foi non! je n'écoutais que le murmure de la Verpière, la chanson du vent à travers les branches, et le bourdonnement des mouches dans les arbres en fleurs. La mère Balore m'a bien parlé de quelque chose comme une fête, qui a lieu aujourd'hui, à Aygueville. Mais je ne m'en souvenais déjà plus, tant cela m'intéresse peu.
Il fut étonné de ce calme et de cette indifférence : - — C'est que peut-être la mère Balore a négligé de
3oa COEURS EN DEUIL.
vous dire que tout ce tintamarre se faisait en l'honneur d'un mariage...
— Non, certes, elle me l'a appris, car c'est une femme qui aime les commérages. Et, quoiqu'elle soit bonne, il lui eût trop coûté de ne pas m'annoncer que, ce matin même, Pierre Doublet et Gloriette Thiriot se sont mariés en grande cérémonie...
— En apprenant seulement qu'ils étaient fiancés, Zéphyrine, vous avez pourtant voulu mourir.
— Oui, c'est vrai, dit-elle avec simplicité. Mais, voyez comme le cœur change : aujourd'hui, il me semble que je n'ai jamais aimé Pierre Doublet et que c'est une autre que moi qui, dans un accès de désespoir, est venue se jeter au plus profond de la Vcrpièrc. Rien que d'avoir entendu le taillandier parler d'amour à Gloriette, je suis devenue folle. Et, à présent, je les verrais au bras l'un de l'autre passer, riants, suivis de leur cortège, au bord du chemin, que je n'en aurais pas au cœur un battement de plus.
Le meunier se mit à rire :
— Est-ce donc là ce qu'on doit attendre de la constance d'une femme?
Elle hocha la tête :
— Avouez que j'aurais été bien dupe, si j'avais continué à me désespérer, quand je me suis vue si délibérément abandonnée ? Est-ce l'entretien que j'ai eu, plus tard, avec Gloriette ? Est-ce la vie toute nouvelle que j'ai menée, auprès de votre mère, monsieur Siblot? Est-ce tout cela
AU BORD D UNE RIVIÈHE. 3o3
réuni qui m'a si bien retournée? Mais, j'ai honte, vous l'avouerai- je, de m'ètre si fort tourmentée pour un garçon qui n'en valait vraiment pas la peine.
— Et puis, je crois, voyez-vous, Zéphyrine, que l'on regrette presque toujours, quand on en a le loisir et l'occasion, les actes que l'on accomplit dans le désespoir ou la colère. Le temps fait beaucoup pour la guérison de l'esprit. Et je m'en rends bien compte, par moi-même. Car je ne pense plus comme il y a deux mois, et je m'étonne, ainsi que vous, d'avoir pu agir comme je le faisais, tant je trouve ma conduite passée déraisonnable et mauvaise.
« Du reste, maintenant que j'y réfléchis, reprit Zéphyrine, je ne juge plus Doublet si coupable envers moi. J'ai été punie de mon ambition. En levant d'épouser le taillandier, j'avais des désirs au-dessus de ma condition. Qu'est-ce quejj'étais, pour aspirer à devenir la femme d'un dea principaux artisans de la ville:* Une pauvre servante d'auberge, qui courais et virais, à la voix des consommateurs, depuis le matin jusqu'au soir. Le beau parti que Zéphyrine, avec ses sabots aux pieds et sa robe d'indienne sur le corps, pour le riche M. Doublet, qui occupe trois ouvriers et vend tous les louchets, toutes les pioches et toutes les faulx du canton. Je méritais, sans doute, une leçon pour tant de prétention. Je l'ai reçue et je suis bien résolue à en profiter.
— Et comment? demanda Jacques avec un léger tremblement dans la voix.
3o4 COEURS EN DEUIL.
— Ah i En me défiant de mon imagination et en ne pensant qu'à mon travail. De la sorte je suis bien sûre de ne plus jamais me tromper.
Le meunier resta un moment silencieux, puis montrant à la jeune fille le pommier, qui, comme un bouquet, s'arrondissait sur leur tête :
— L'an dernier la gelée, en une seule nuit, avait détruit toute la fleur de ces arbres. Ils étaient, au matin, noirs et tristes. Tout l'espoir de la récolte attendue gisait à leur pied, dans l'herbe, et ce fut une désolation. Us ont pourtant refleuri, cette année, et plus abondamment peut-être, comme pour compenser la perte ancienne. Notre cœur n'est-il pas pareil à ces arbres, et le sang n'y revient-il pas, de même que la sève monte dans les rameaux? Parce qu'il a éprouvé une déception, va-t-il se fermer et se flétrir pour toujours ? La vie réserve des douceurs aux êtres vivants, comme les saisons ramènent des bourgeons aux branches. Il ne faut pas, quand on a vingt ans, dire : Je n'aimerai plus jamais. On ne peut changer l'âge de son visage, et l'on n'est pas sûre de ne pas être aimée encore. La beauté d'une femme, méprisée par un ignorant ou un ambitieux, ne disparaît pas parce qu'elle a été inaperçue. Un autre vient qui la voit, l'admire et s'en éprend avec sincérité. Celui-là est quelquefois un pauvre garçon, qui avait beaucoup à se faire pardonner, et à qui l'on a donné le courage de se bien conduire. Faut-il le rendre responsable de la faute d'un autre et le repousser quand il vient, le regard ouvert et la main tendue? On ne doit pas
AI BORD DUNE RIVIÈRE. 3o5
dire : Je n'aimerai plus, Zéphyrine, quand, avec une parole d'espoir, on peut faire le bonheur de qui vous aime. Ils n'osaient plus se regarder, maintenant. La voix du meunier était devenue faible comme un souffle. Il s'était assis près de Zéphyrine, et autour d'eux les fleurs de pommier continuaient de tomber, comme une neige rose et parfumée. Ils restèrent ainsi immobiles et muets, assez longtemps, étourdis par leurs pensées. Puis, dans le silence, le son du violon jouant une marche joyeuse arriva jusqu'à eux, apporté par le vent, et des rumeurs de fête bourdonnèrent plus proches. Des cris retentirent, acclamant un cortège invisible derrière le rideau des arbres, et dont la marche rythmée par les instruments fit voltiger la poussière du chemin. Le bruit s'éloigna bientôt, dans la direction de la ville, et la paix féconde et grave des champs cessa d'être troublée par les ébats des gens de la noce.
— \ oilà le passé qui s'en va, dit lentement Zéphyrine, en levant ses regards sur Jacques.
— Ne voulez-vous pas, Zéphyrine, dit le meunier, que, de cet instant, date notre avenir? Nous nous devons beaucoup, l'un à l'autre. Mais je crois que nous sommes assez riches de cœur, tous les deux, pour nous payer largement notre dette avec du bonheur?
Il lui tendait la main. Ce n'était plus le Jacques des excursions nocturnes, dangereuses et criminelles, ni des longues oisivetés alourdies par l'ivresse. C'était un garçon rangé, franc, sobre et laborieux. Et ce changement si complet, la jeune fille le comprenait bien, c'était son
3o6 COEURS EN DEUIL.
influence souveraine qui l'avait produit. Une douceur attendrie lui troubla le cœur, ses yeux se remplirent de larmes, et plaçant sa main dans celle du meunier, elle dit :
— \enez Jacques; allons embrasser votre mère.
Et lentement, au bras l'un de l'autre, pendant que le beau Doublet, parmi la poussière, les détonations, les chants, rentrait triomphalement avec Glorielte chez le père Thiriot, Jacques et Zéphyrine, dans la fraîcheur apaisante des prés, retournèrent vers le moulin.
Paris, 1907.
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