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foudre, dont les comédies ont tiré tant d'effets commodes pour les intrigues amoureuses, devait ressembler singulièrement à l'impression qu'il venait de ressentir.
S'étant si bien raisonné, il se reprocha son premier mouvement d'hostilité à l'égard de M. Freeman, qu'il avait toujours traité en ami, et, comme il était bon maître de maison, il se rapprocha de lui, causa avec abandon et effaça les premiers effets de la brusque défiance qu'il axait montrée. Mais comme il était très net en affaires, fût-ce en affaires de cœur, il se rendit, dès le lendemain malin, dans une agence de renseignements, afin qu'on fît une enquête sur la famille Hertelin.
Il voulait être informé sur le compte de ces gens-là, connaître leurs tenants cl aboutissants, avoir, en résumé, une « fiche » sur eux comme il en avait sur toutes les maisons commerciales ou industrielles, avec lesquelles il faisait des opérations. Et quelle opération plus importante que celle où pouvait être engagée une fortune de deux cents millions de dollars, sa part dans la maison Brown and Sons ?
L'agence Sparklett, à laquelle il s'était adressé, était un î' office » anglo-américain, très sérieux, à l'encontre des agences françaises, qui se font un jeu de voler l'argent de leur clients, en prévenant les gens sur lesquels on les charge d'enquêter, de façon à toucher des deux mains. En vingt-quatre heures. Reginald Brown sut à quoi s'en tenir sur l'honorabilité de la famille Hertelin. Il connut les revers essuyés par le banquier, la scrupu-
'l'i COEURS EN DEUIL.
leuse probité avec laquelle il avait payé jusqu'au dernier sou, sa décadence complète et les laborieux efforts faits par lui pour subvenir aux besoins de sa famille.
On lui dépeignit Mm<? Hertelin comme une femme très fière, un peu aigrie par le malheur, et ses filles comme des personnes dignes d'intérêt par leur conduite. Il sut que Geneviève avait essayé d'entrer au théâtre et n'avait pu obtenir un engagement, et que Rosalie vendait de petits tableaux, pour un prix médiocre, à Régis, de la rue Laffitte. La note remise, par M. Sparklett junior, était d'une si absolue exactitude que Reginald en fut très troublé. Il aurait préféré un rapport moins favorable. C'était, dans l'état d'esprit où il se trouvait, un encouragement, qu'il considéra comme fâcheux, de savoir tous ces Hertelin, qui ne l'intéressaient déjà que trop, si recommandables .
Toute la journée, avec son rapport dans sa poche, Reginald se livra à ses occupations habituelles. Mais il était soucieux, parce qu'il ne savait pas exactement ce qu'il voulait faire. Pour ce libre caractère et cet esprit droit, toute hésitation était comme une maladie de la volonté et il en souffrait plus qu'il ne pouvait dire. Il se sentait vaguement sur le bord d'une sottise, et cependant il ne pouvait rien reprocher à ceux au profit de qui il craignait de la commettre. 11 cessa, pendant deux jours, d'aller chez sa grand'mère, pendant que Rosalie y travaillait. Le troisième jour, il partit pour Londres, où il était appelé par ses affaires, et il pria Mrs Rrown de
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l'excuser auprès des dames Hertelin, s'il n'était pas de retour pour diner avec elles.
Pendant ce temps, il se produisait, dans la situation de fortune de Rosalie, des changements si brusques qu'une tète moins bien équilibrée que la sienne eût pu s'en montrer troublée. Dans une seule journée, quatre personnes étaient venues chez Régis et avaient fait un choix parmi les tableaux qu'il possédait de M"e Hertelin. Et. le lendemain matin, Bechmann, de New-York, était arrivé très affairé et avait montré un vif désappointement en apprenant qu'il avait été devancé. Il avait interrogé son confrère, pour savoir si c'étaient des amateurs ou des marchands qui accaparaient ainsi la production de Rosalie. Un peu rassuré, en apprenant que ce n'étaient pas des marchands, l'Américain avait fait, séance tenante, avec Régis, un traité pour les dix premiers tableaux que la jeune artiste lui vendrait. Le Mécène de la rue Laffitte, affolé par le brusque départ de sa marchandise, s'était précipité chez M"e Hertelin afin de se réapprovisionner et de l'inciter à produire rapidement. Mais il s'était heurté à la résolution froide et ferme de Rosalie qui, nullement grisée par le succès, ne voulait profiter de la vogue que pour soigner davantage sa peinture et ne livrer que des œuvres peu nombreuses et très étudiées. Régis s'en arrachait les cheveux.
— Mais, malheureuse enfant, s'écriait-il, mius ne comprenez rien à votre aventure! L'occasion se présente, il faut en pruliter. \ ous êtes tombée sur un lot d'ama-
leurs, exploitez-le, et vivement. Produisez ! produisez !
— Non, monsieur Régis, non ! Je ne juge pas du tout
ma situation comme vous, répondait Rosalie. Je n'ai de
chance de réussite qu'en raffinant sur ma production. Si je donne dans le banal et le médiocre, je suis perdue. Il faut que je fasse de mieux en mieux. Peu de toiles, mais de bonnes toiles. Et pas de commerce! \ aucun prix! — C'est ma ruine! gémil Régis. Moi qui croyais que vous alliez m'abattre une étude par jour, et un grand tableau par mois! Savez-vous que j'en ai vendu dix
d'avance! Et que j'ai touche de l'argent dessus! Que devenir, si vous ne me fournissez rien ?
— Vous deviendrez ce que vous étiez avant : un excellent commerçant, faisant de très belles affaires!
— Mais, je peux gagner cent mille francs par an, avec vous, si vous voulez !
— Vous les gagnerez tout de même. Mais, au lieu de vendre deux cents pochades sans importance, vous livrerez cinq ou six tableaux de valeur! \ otre commerce n'en souffrira pas, et ma réputation s'en accroîtra.
— Ah ! vous donnez dans la conscience ! Le père Corot, tant qu'il a travaillé d'après nature, n'a [tas trouvé plus de cinq cents francs de ses plus beaux tableaux. A partir du jour où il s'est mis à peindre dans son atelier, conduisant, par trois à la fois, ses études, toujours les mêmes, et les empilant, comme des bûches, le long du mur. il n'a pas pu suffire et il a fait la fortune du commerce de peinture des deux mondes !
— S'il n'avait pas travaillé, d'après nature, pendant quarante ans, en vendant mal sa peinture, il n'aurait pas pu travailler, plus tard, à l'atelier, avec tant de facilité. Et puis Corot, c'était Corot ! Moi je ne suis qu'une modeste élève.
Régis, très impressionné par cette belle fierté artistique, rentra chez lui, emportant les deux dernières toiles que possédât M"" Ilertelin, payées par lui trois mille lianes chacune et revendues aussitôt dix mille à son confrère Bechmann, qui ne sourcilla pas, pour l'excellente raison
qu'il en avait la commande à quinze mille pour la maison Erskine de Londres. Il avait suffi que Reginald Brown demeurât trois jours en Angleterre, parlât à quelques amis de la découverte qu'il avait faite d'une jeune artiste d'un immense talent et du plus brillant avenir, pour qu'en un instant le téléphone marchât, entre l'Angleterre et la France, mettant en mouvement la spéculation et poussant vers les hauteurs de la surenchère les tableaux de Mlle Hertelin.
Lord Paget venait d'acquérir, à un très gros prix, les deux tableaux de MUe Hertelin, sans même les voir, rien que sur la recommandation de Reginald Brown, que la jeune artiste, nullement enivrée de son ascension rapide, n'avait encore rien changé à sa tenue plus que simple de petite institutrice et ne réclamait pas de la munificence de ses parents un atelier convenable pour travailler à l'aise. Elle continuait à se rendre, par le tramway, chez Mrs BroAvn et ne s'était pas même pa\é une paire de gants neufs. Il fallut que M",c Hertelin, elle-même, honteuse de la toilette de sa fille, lui commandât une robe de soie, chez un bon faiseur, pour que Rosalie, indifférente à tout ce qui n'était pas son art, s'habillât d'une façon un peu plus recherchée.
Elle avait commencé, dans son étroit cabinet, une étude de petite fille, endormie sur son livre, qui s'annonçait comme un chef-d'œuvre. La souplesse du corps, la grâce de la figure, le calme des traits détendus, la bouche entr'ouverte et laissant passer le souffle régulier de la
Elle représentait Réginald, assis devant un chevalet, et examinant un tableau, dans son cabinet (p. 53.)
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dormeuse, les mains molles près de laisser échapper le livre, et surtout l'atmosphère fluide, claire, lumineuse qui baignait tout le tableau, fixaient l'attention avec cette puissance qui révèle la maîtrise. M. Hertelin ne se lassait pas d'admirer cette toile. Il eût voulu la garder et priait Rosalie de ne pas la vendre. Mais celle-ci, riant :
— Ah ! papa, nous ne sommes pas assez riches pour nous payer des tableaux de ce prix-là ! Sais-tu que Régis m'en donnera au moins six mille francs! Du reste il est destiné à M. Cantor, c'est pour lui que je l'ai fait. Si tu y tiens, je t'en exécuterai une réplique, en m'amusant...
Elle ne pouvait mieux dire. Elle s'amusait en travaillant. Les heures passaient rapides, pendant qu'elle restait assise devant son chevalet, et ses modèles las demandaient grâce avant qu'elle fût fatiguée de peindre. Le jour s'en allait, alors elle allumait sa lampe et, penchée sur la table, dessinait, avec une netteté aiguë, ces figures de femmes rehaussées de quelques touches de brunrouge, qui ont eu une si grande vogue, et dont les reproductions sur chine composent des albums tirés à des centaines d'exemplaires. Elle fit ainsi le portrait de sa mère et de sa sœur, qui sont des chefs-d'œuvre, dignes du crayon d'Ingres, dont ils rappellent la manière pure et un peu froide. Depuis Couture, personne n'avait dessiné avec une pareille précision.
L'apparition de ces premiers dessins, à la vitrine de Régis, produisit dans le monde des amateurs une sensation très vive. Le marchand de tableaux put alors se
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rattraper de la parcimonie de son artiste, en fait de peinture, et obtenir d'elle un dessin par soirée, qu'il vendit un bon prix. Femmes en voiture, coiffées d'un grand chapeau, femmes étendues sur un canapé et lisant, femmes assises dans un fauteuil et méditant d'un ailpassionné, toutes ces séries de figures avaient une physionomie énigmatique, un peu perverse, qui leur donnait un air de parenté et constituait la marque de l'artiste.
On les reconnaissait de loin, dans la vitrine, et elles devinrent familières au public. On dit : « C'est un Hertelin » comme on. disait : « C'est un Diaz. » La notoriété s'établit. On appréciait déjà le talent et les œuvres de Rosalie, avant de la connaître elle-même. Mrs BroAvn, qui avait le monopole de la jeune artiste, puisque c'était seulement chez elle qu'on pouvait la voir, subit un assaut de curiosité qui l'amusa. Et elle tira parti de cette vogue à l'avantage des deux sœurs. Elle fit l'éloge de Geneviève, en même temps qu'elle répondait aux questions posées sur le compte de Rosalie.
Le grand mouvement de vogue se produisit au moment de l'exposition du portrait de Mrs Brown à la Galerie contemporaine. Ce fut un coup de théâtre. Le public et la critique s'échauffèrent, à qui mieux mieux. Les artistes eux-mêmes, ravis d'avoir une occasion de rabaisser les réputations acquises, en consacrant un talent nouveau, se servirent de Mlle Hertelin pour battre en brèche les quatre ou cinq grands portraitistes du jour. Ils les mirent aux pieds de la triomphatrice, qui devenait, tout
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doucement, et sans s'en douter, une célébrité parisienne. Elle était, pour le moment, fort occupée à faire le portrait de Reginald Brown, et trouvait, à reproduire les traits de l'Américain, un plaisir jusque-là inconnu pour elle. Au lieu de le peindre de grandeur naturelle, coupé aux genoux, comme sa grand'mère, elle avait eu la fantaisie de faire un tout petit portrait, dans la mesure de celui d'Alexandre Dumas par Meissonier. Elle représentait Reginald, assis devant un chevalet, et examinant un tableau, dans son cabinet. Luxe des détails, justesse des accessoires, fini de la figure, tout rappelait, dans la manière, le genre des grands maîtres hollandais. On eût dit un Miéris. Extraordinaire contraste entre la figure si largement traitée et si grassement peinte de Mrs Brown et le tableau précis et si minutieusement exécuté dont Reginald était le sujet principal! L'amateur de peinture ne pouvait cacher son joyeux étonnement et se laissait aller, par instants, à une admiration qui, aux yeux de Rosalie, pouvait passer pour de la tendresse.
Elle n'avait pas été gâtée, sous ce rapport, la pauvre fille, et jamais un homme ne s'était occupé d'elle. Son visage maigre et pâle, aux pommettes saillantes, à la bouche méditative, éclairé par des yeux noirs plus vifs que beaux, révélait l'intelligence, mais n'offrait aucune séduction. Elle était, du reste, sans prétentions et, arrivée à vingt-cinq ans, se résignait très facilement à devenir vieille fille.
Un trouble délicieux, causé par l'enthousiasme de Re-
ginald, se produisit en elle, fait de sa reconnaissance pour l'homme, à qui elle devait sa réputation, et de son goût timide pour le beau garçon qui posait devant elle. En secret, sans se l'avouer à elle-même, elle commença d'aimer Reginald, et ce fut avec ferveur qu'elle travailla à son portrait. Ce n'était plus la fougue qu'elle avait mise à peindre Mrs Brown. Elle allait à petites touches pressées et caressantes, comme si ses lèvres avaient été au bout de son pinceau, quand elle le promenait sur le visage du jeune homme. Une volupté délicieusement secrète la ravissait, quand elle était seule avec lui dans ce large cabinet, où les splendeurs de la peinture moderne s'étalaient sur les murs. Dans cette intimité des chefs-d'œuvre consacrés et de son naissant amour, elle passait des heures exquises. Elle causait volontiers avec Reginald, tout en travaillant, et c'étaient les années sombres de sa vie que le jeune homme voulait connaître, les tristes heures où sa sœur et elle avaient passé de l'aisance à la gêne. Il ne se lassait pas de se faire expliquer les déboires de Geneviève, les échecs subis, les rebuffades essuyées de la part de gens qui se posaient, la- veille, en protecteurs. Il ne tarissait pas en critiques amères sur la lâcheté et l'égoïsme des hommes. Ah! s'il avait été là, s'il les avait connues plus tôt, il eût promptement réparé les injustices du sort! Mais tout était encore réparable. Et il indiquait d'une façon vague, qui paraissait cependant bien claire à Rosalie, qu'il interviendrait volontiers dans les destinées de la famille.
Ce jour-là, M'"° et M"6 Hertelin étaient venues, dans l'après-midi, faire visite à Mrs Brown, et celle-ci les avait conduites dans le cabinet de son fils, où Rosalie mettait les dernières touches au portrait de Reginald. Rosalie, devant son chevalet, continuait à travailler, pendant que l'Américain faisait les honneurs de sa collection à la mère et à la fille. Geneviève, très simplement mise, montrait dans un corsage bien ajusté la richesse de sa taille souple, et son joli visage au teint éclatant, éclairé par de magnifiques veux noirs, souriait aux regards enflammés du jeune homme. Elle écoutait, avec un air doux, les explications qu'il donnait sur les tableaux suspendus aux murs.
En réalité, elle n'entendait môme pas ce qu'il disait, elle suivait son rêve. Elle se voyait maîtresse dans cette haute et somptueuse maison, et disposant de la fabuleuse
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richesse de ces étrangers, appuyée sur des centaines de millions, comme une reine sur son trône. Son talent et sa beauté, mis en valeur par ce cadre éblouissant, lui assuraient la souveraineté incontestée. Elle devenait la grande dame artiste qui rayonne, universellement connue, admirée et applaudie. Et que fallait-il donc pour que cette destinée extraordinaire s'accomplit? Que ce blond Américain, qui la dévorait des yeux en lui détaillant les beautés d'un Théodore Rousseau, se décidât à contenter un caprice en la faisant sa femme. Elle se sentait séparée de l'aboutissement prodigieux de sa vie, par un simple mot. Mais ce mot il fallait obtenir que Reginald le prononçât, et par quel sortilège l'amener à cette grave décision? C'était ce qu'elle se demandait, tout en paraissant se complaire aux considérations dans lesquelles il se perdait. Car il ne faisait pas plus attention à ses tableaux, ce jour-là, qu'elle n'écoutait ses discours. Il la contemplait, et sa belle collection, ses toiles inestimables, pour la première fois, lui paraissaient sans intérêt, tant cette charmante Geneviève le troublait profondément.
Ils étaient arrêtés, tous les deux, devant un ïroyon, de la plus remarquable qualité, et Reginald ne parlait même plus. Il demeurait immobile à regarder la nuque fauve de la jeune fille, sur laquelle Irisaient des boucles légères de cheveux, dorés. Geneviève sentait, derrière elle, le souffle de l'Américain énamouré, elle le devinait palpitant, anxieux, prêt aux suprêmes faiblesses. Peut-être la parole décisive allait-elle frapper son oreille, lorsque la
porte du cabinet s'ouvrit et le secrétaire d'ambassade, M. Freeman. fit son entrée.
Le charme, on un instant, fut rompu. Reginald dut aller au-devant de son ami, et il fallut que Geneviève accordât à celui-ci sa part de grâces. Elle le maudissait, de bon cœur, tout en plissant poliment ses lèvres pour sourire. Dès lors, le portrait de Reginald par M"e Hertelin devint le banal sujet de la conversation. Les recherches de la composition, la maîtrise de l'exécution furent tour à tour admirées. Puis la mère et ses filles prirent congé de Mrs Brown, et les deux Américains restèrent seuls.
Freeman et Reginald avaient été élevés ensemble à Harvard, et la plus solide amitié les unissait. Cependant une femme avait passé entre eux, et brusquement leurs rapports s'étaient tendus. Ils se tenaient, l'un vis-à-vis de l'autre, sur la réserve. Au lieu de chercher les occasions de se rencontrer, comme par le passé, maintenant, sans s'éviter, ils ne faisaient aucun effort pour se trouver ensemble. Ce jour-là, assis dans le cabinet de Reginald, fumant chacun une cigarette égyptienne, ils se taisaient, les regards perdus, comme livrés à de sérieuses pensées. Le secrétaire d'ambassade, au bout d'un assez long temps, se décida à parler :
— Je voudrais vous faire une confidence, Reginald. et j'hésite depuis quelques jours, comme si je n'avais pas toutes les raisons les meilleures de me fier à vous... Je suis très amoureux de la jeune fille qui sort d'ici, et je
voudrais vous demander ce que vous penseriez d'une union avec elle.
En cette conjoncture, le jeune Brown donna les preuves du sang- froid imperturbable qui avait tant contribue à la prospérité de ses affaires. Il ne sourcilla pas,
sa main secoua doucement la cendre de sa cigarette, et, avant de répondre à son ami sur un sujet qui lui tenait si fort au cœur, il s'accorda le temps de réfléchir. Il pensa : « Si je dis à Freeman que j'approuve son projet, je me retire tout moyen de le supplanter, ou bien il pourra m'accuscr de m' être conduit déloyalement visà-vis de lui. Il faut donc que je m'explique nettement, et tout de suite. Mais si je lui avoue que j'aime M"c lier-
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telin, je dois me mettre sur les rangs pour l'épouser, et c'est un parti à prendre sans retour. » Il biaisa :
— Avez vous réfléchi. Freeman, que M"'' Hertelin est tout à fait pauvre et que, vous même, vous n'êtes pas riche...
— J'ai de quoi vivre.
— Pour vous tout seul, et. encore, avec économie. Un ménage, ce n'est plus cela...
— Oui, je sais. J'ai pensé à ce que vous me dites... Mais, en France, avec la fortune que je possède, on est très à son aise.
— Renoncerez-vous donc à votre carrière?,..
— Peut être y serai-je obligé...
— C'est une bien grave résolution. Ne craindrez- vous pas de la regretter un jour?
— Si je suis heureux, je n'aurai pas de regrets.
— Mais serez-vous heureux, quand vous n'aurez plus d'occupations ?
— Voilà ce qui m'inquiète. Mais ne puis-je m'occuper en dehors de la diplomatie?
— Vous voudriez entrer dans les affaires? Pour faire des affaires il faut être très pauvre, ou très riche. Vous n'êtes ni l'un ni l'autre.
En écoulant son ami, Freeman se disait : « Il ne me dit pas exactement ce qu'il pense. Il y a peut-être, déjà, un accord conclu entre M"c Hertelin et lui. Il faut que je l'oblige à me l'avouer. » Il reprit :
— Ce n'est pas seulement un conseil que j'étais venu
vous demander, Reginald. Je voulais vous prier de faire, pour moi, une démarche...
— Auprès de qui?
— Auprès de Mlle Geneviève... Je voudrais que, en causant avec elle, sans apparat et en toute simplicité, vous lui fissiez part de mes sentiments...
— Eh ! fit Reginald, vous me traitez comme un grand-oncle !
— Cela vous gênerait-il de parler pour moi?
— Non certes ! Mais voilà une singulière commission ! Que ne la faites-vous, vous-même?...
— Jugez comme il me serait pénible d'entendre M"e Hertelin me répondre par un refus... Ce serait direct, comme un coup de poing dans la poitrine...
— Vous aimez mieux que je le reçoive pour vous...
— Ah! cher ami, il ne pourrait vous faire aucun mal... Je ne pense pas que votre affection pour moi vous rende si sensible!
— Que ne vous adressez-vous à Gantor?
— Ah! il est trop occupé de la sœur, qui fait de la peinture. Il confondrait tout.
— Vous croyez que Robinson a une inclination pour M1,c Rosalie Hertelin?
— Je suis sûr qu'il est fanatisé par son talent. Il ne parle que de cela, à tout le monde.
— Excepté à la principale intéressée...
— Il est convaincu qu'elle ne veut pas se marier...
— Pourquoi?
— Oli ! parce qu'il a interrogé M"' Geneviève et que celle-ci lui a affirmé que sa sceur voulait rester fille...
— Eh bien! écoutez, Freeman, je puis l'aire pour vous ce que Gantor a fait pour lui-même, et parler à M" Rosalie... Par elle je saurai quelles sont les dispositions de sa sœur, et je lui poserai nettement la question, en ce qui vous concerne.
— C'est bien. Je n'en demande pas plus à votre amitié. Merci, mon cher lUginald, et, quoi qu'il arrive, je serai votre obligé...
Ils se regardèrent bien en face, comme de loyaux concurrents, et se serrèrent la main. Ils n'avaient plus aucun doute sur leurs sentiments intimes. Sans s'être rien dit, ils s'étaient tout avoué, et Freeman, convaincu que Reginald était son rival, n'en demeurait pas moins sur que son ami accomplirait, jusqu'au bout, la mission qu'il avait acceptée. En effet, celui-ci ne songeait pas à s'y dérober. Et autant il avait mis de retard à prendre une décision, tant qu'il n'avait pas été fixé sur ses véritables intentions, autant il avait hâte, à présent, de résoudre l,i question de son avenir. Le biais, qu'il avait trouvé de faire part à Rosalie des sentiments que Freeman et luimême éprouvaient pour Geneviève, facilitait singulièrement sa démarche en rassurant sa timidité. S'il avait dû parler à celle qu'il aimait et s'exposer, comme disait Freeman, à recevoir sa réponse en pleine poitrine, comme un coup de poing, il ne se serait pas montré aussi impatient.
La journée du lendemain, qui devait ramener chez lui
Mlle Hertelin, pour la séance de pose quotidienne, lui parut traîner interminablement ses heures. Pourtant, lorsque Rosalie s'installa dans le cabinet, près du grand jour de la fenêtre, prépara ses pinceaux et commença à regarder son modèle, Reginald se sentit moins enclin à parler. Toutes les périodes du discours, qu'il ressassait depuis la veille, s'effacèrent de sa mémoire. Il demeura sur son fauteuil, immobile, muet et très agacé. Au bout, d'un assez long temps, soudain une réaction se produisit dans sa pensée. Il se dit : « Je suis vraiment stupide: Est-ce si difficile d'aborder une telle question? C'est une affaire comme toutes celles qui se négocient couramment. » Il retrouva son courage, sa lucidité, et parla :
— Mademoiselle Hertelin, j'ai une très importante confidence à vous faire, et une requête à vous adresser... Il s'agit de Mademoiselle votre sœur...
Il s'arrêta brusquement. Rosalie s'était retournée vers lui et le regardait toute pâle, avec des yeux d'angoisse. Il remarqua que sa palette tremblait entre ses doigts et que, dans le trouble qui s'était emparé d'elle, inconsciemment elle étalait du blanc sur du bleu avec son couteau. Elle ne prononça cependant pas une seule parole, mais du regard elle interrogeait Reginald ardemment. Il poursuivit ;
— Un de mes amis n'a pu voir Mlle Geneviève sans s'éprendre d'elle...
Il fut interrompu, de nouveau, par le soupir profond qui s'exhala de la bouche décolorée de la jeune fille, à
ces mots : « un de mes amis ». Les yeux de Rosalie vacillèrent, pleins de larmes, un sourire de gratitude s'épanouit sur ses lèvres. Elle répéta :
— Un de vos amis aime ma sœur... Et cet ami?...
— C'est Freeman, répondit le jeune Américain. Et il m'a chargé de vous demander d'être son interprète auprès de M" Geneviève... Mais ce n'est pas tout... Il n'est pas seul à mêler voire charmante sœur à ses plus douces espérances.
L'inquiétude qui avait assombri, un instant, le regard de Mllc Hertelin, et qui s'était dissipée, reparut plus poignante, et, la tète baissée, la bouche douloureuse, la jeune fille sembla, de nouveau, attendre un coup mortel.
— Je suis vraiment très embarrassé pour vous faire ces confidences, reprit Reginald, et si je n'avais pas tant de confiance dans votre sagesse, si je ne savais pas quelle affection vraiment protectrice vous avez pour votre sœur, je n'aurais jamais osé vous faire juge d'une si singulière compétition, Oui, Freeman aime Mlle Geneviève, il est venu me le confesser, hier, et en même temps me demander d'être l'interprète de ses sentiments... Quel rôle, en vérité, pour moi, qui suis aussi épris qu'il peut l'être lui-même, et qui me vois obligé de défendre sa cause quand je ne voudrais plaider que la mienne ! Je dois cependant tenir la promesse que j'ai faite et vous dire tout le bien que je pense de Freeman. C'est un tout à fait galant homme, dans une très belle situation, et qui aura certainement une ambassade, ou
un poste très important en Amérique... Il n'est pas très riche... Mais il a assez pour vivre... Ce serait un choix très honorable pour M1|e Geneviève, s'il était assez heureux pour lui plaire... Quant à moi...
Il s'arrêta. Elle ne paraissait plus l'entendre. Le front penché, le visage comme muré par la fermeture obstinée des yeux, elle restait immobile, on eût pu croire qu'elle dormait. Un lourd silence s'établit dans la pièce. Reginald, très gêné par la surprenante attitude de M1U Heitelin, décontenancé par son mutisme, ne songeait plus à poursuivre, quoique ce fût pourtant sa propre cause qu'il lui restât à plaider. Mais il ne se sentait pas en humeur de faire son apologie à cette songeuse qui paraissait avoir complètement oublie'' sa présence .
Et pourtant, derrière ses paupières closes, dans le secret de sa pensée, Rosalie était en proie à une violente agitation et son immobilité dissimulait les .plus cruels tourments. Ainsi elle s'était si lourdement trompée! Celui, qu'elle croyait, avec tant de naïf bonheur, occupé d'elle, ne pensait qu'à Geneviève, et, une fois de plus, la favorisée de la nature, la préférée de sa mère, triomphait et la reléguait dans l'ombre, pour laquelle sa disgrâce semblait faite. Toujours, elle serait dédaignée et devrait se résigner à se voir prendre sa part de joie par une plus heureuse. La destinée l'avait vouée au dédain et à l'abandon. Il n'y aurait jamais que son vieux père, méprisé comme elle, qui saurait la comprendre et l'aimer.
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D< >S larmes, entre ses paupières closes, coulèrent sur ses joues, dégonflant son pauvre cœur ulcéré. Après de tels espoirs, il était si dur de subir cette déception cruelle que, malgré sa force d'âme, elle ne pouvait dominer son chagrin. Et, sans se préoccuper de ce qu'en pouvait penser Reginald, d'ailleurs seule en face d'elle-même, elle ne se contraignait plus et laissait, dans un abandon suprême, surprendre l'agonie de son Ame.
L'Américain était si loin de soupçonner la vérité qu'il ne s'alarma pas. pour elle, de voir couler les pleurs de la jeune fille, mais qu'il redouta, pour lui. quelque grave contretemps. Il s'enhardit à prendre la main de Rosalie, et, l'interrogeant d'une voix anxieuse :
— Est-ce que vous savez quelque chose qui pourrail rendre inutiles mes espérances? Est-ce que votre sœur...
Elle ne laissa pas achever, tant il lui parut pénible de le \<»ir souffrir :
- Non, rassurez-vous. Elle est libre. Vous pouvez espérer.
— Est-ce donc pour moi que vous parlerez?
— Comment pourrait-il en être autrement? C'est vous, seul, qui êtes digne d'elle. Votre ami Freeman est un aimable garçon, mais vous...
Elle s'arrêta, craignant d'en trop dire. Déjà elle avait complètement repris possession d'elle-même et l'amertume de son sacrifice ne lui paraissait pas sans douceur. N'étaitce pas une habitude pour elle d'être dédaignée, cl tout ce
qui fleurissait dans le cœur des autres ne devait-il pas se faner et mourir dans le sien ?
Avec un regard où la tristesse déjà s'avivait d'ironie, elle dit :
— Votre ami a choisi un bon ambassadeur... Il est un peu comme moi, ce pauvre M. Freeman : sa destinée est de faire paraître plus brillant le mérite d'autrui... Auprès de vous il s'efface, comme je suis éclipsée par ma sœur. Mais ce n'est que justice. Elle est si jolie, notre Geneviève, elle a tant de talent!... Comment la voir sans l'aimer, n'est-il pas vrai:'
Si aveuglé que fût Keginald par sa passion, les paroles de Rosalie lui inspirèrent quelques doutes sur les sentiments de la jeune fille. Il l'examina plus attentivement qu'il n'avait fait depuis le début de leur entretien. Mais la physionomie grave et calme de M"0 Hertelin n'exprimait ni émotion ni désenchantement. Telle il la voyait chaque jour, telle il la retrouvait, en ce moment même. Elle avait recommencé à peindre, et sa brosse de martre posait avec précision les touches légères de couleur sur la toile. L'orage, qui avait bouleversé ce cœur délicat, grondait encore, mais il ne se manifestait plus par aucun signe extérieur. Avec un sang-froid très bien joué, Rosalie reprit :
— Maintenant, voulez-vous m'expliquer quelle suite vous comptez donner à notre entrelien, car il ne me paraît pas admissible que vous vous borniez à me faire, à moi seule, des confidences. Vous convient-il que je répèle à mes parents ce que vous venez de me dire?...
— Je vous en prie. Je ne donnerai aucune réponse à Freeman, tant que vous n'aurez point parlé à votre sœur. C'est elle, seule, qui doit décider entre nous. C'était pour la mettre à même de juger que je vous soumettais aujourd'hui les ambitions de Freeman et les miennes.
— Je lui répéterai, tout à l'heure, notre conversation, lj pour que vous n'ayez pas à attendre, jusqu'à demain, une solution qu'il doit vous tarder de connaître, je vous enverrai un petit bleu, ce soir, afin que vous dormiez tranquille cette nuit.
- Oh ! vous êtes d'une bi mli' exquise! s'écria Reginald. Elle hocha la télé, sans répondre, et continua de peindre. Le jour baissait. Elle posa sa palette, regarda la toile, puis, au bout d'un assez long moment :
— Voilà un portrait à peu près terminé. Je vais pouvoir le laisser reposer, pendant quelque temps, pour le reprendre, ensuite, avec plus de fruit. Je vous demande de le serrer dans un endroit où nul ne puisse y toucher et où il soit à l'abri de la poussière...
— Comment! Ne viendrez-vous donc pas travailler demain? demanda Reginald avec inquiétude.
— Non! J'ai un tableau en train, chez moi, et je désire le finir... Pour dire les choses exactement : j'ai besoin de le finir...
— Mais s'il vous faut de l'argent... interrompit l'Américain.
Elle fit un geste de fière protestation :
— Nullement! Vous ne m'avez point comprise. Régis
me presse de lui livrer ce tableau, et j'ai négligé mes engagements pour me consacrer uniquement à vous... Mais, maintenant, il faut que je retourne à nies travaux courants... Et c'est ce que je compte faire.
Il n'osa plus répliquer, tant elle avait parlé avec fermeté. Elle s'était transformée brusquement. À la douceur un peu enfantine, qu'elle montrait dans ses rapports avec lui, avait succédé une autorité décidée el forte. I ne femme apparaissait dont la volonté égalait la valeur. Et c'était bien ainsi qu'elle devait être pour que son caractère lut à la hauteur de son talent.
Elle prit congé de Reginald, sans passer par le salon, où le lunch était préparé pour Mrs Brown. Elle semblait avoir hâte de s'éloigner. El lui. instinctivement, ne faisait point effort pour la retenir. Il \ avait, entre eux, quelque chose de nouveau qui mettait de la gène dans leurs rapports. Ils se serrèrent la main, et Reginald, avec un peu de stupeur, se trouva seul dans le vestibule splendide de l'hôtel, devant les valets de pied debout cérémonieu sèment.
Il se dirigea, à pas lents, vers le petit salon où se tenait régulièrement sa grand'mère, à partir de cinq heures. Il lui baisa la main distraitement, s'assit, se prépara une lasse à thé-, ne la but pas. et resta plongé dans ses réflexions, jusqu'à ce (pie Mrs Brown lui dit :
— Reginald, qu'est-ce que vous avez? Il me semble • pie vous n'êtes pas Cil postes-ion de VOUS même, ce soir?
Est-ce que vous avez un désagrément?
Pas du tout! lil il en se secouant, pour sortir de sa préoccupation.
— E>t ce que vous u'avez |>a> |><»é pour votre portrait, aujourd'hui?
— La séance vient de finir, el M"0 Hertelin, qui était pressée de s'en aller, m'a chargé de l'excuser auprès de vous si elle n'est pas entrée pour vous dire bonjour...
— Ce sera pour demain...
— Non! Elle va rester quelque temps, sans revenir... Mrs Brown regarda sont petit (ils avec attention. Elle
sourit :
— Est-ce que vous vous êtes querellés, M"" Hertelin et vous? ,1e parierais que vous n'êtes pas d'accord...
Reginald rougit. Il lit un geste de vive protestation et répliqua :
— Bien au contraire!
— Tant mieux! C'est une charmante fille, et d'un bien grand talent. . .
— Une charmante fille et un grand talent, répéta Reginald. Ces deux qualités si précieuses, réunies en une seule personne, lui donnent donc à vos yeux une valeur toute particulière?
Sans doute! répondit .Mrs Brown, non sans un peu d'étonnement. Mais où voulez-vous en venir;1
— Une fille charmante, et qui a un grand talent, est elle, selon vous, dans une situation qui la fasse l'égale au point de vue social, d'un homme... comme moi, par exemple?
?d cim uns fefi ttfetjtt.
— INIais qu'est-ce que vous me demandez là, Regînald? s'écria Mrs Brown, sérieusement alarmée cette l'ois. Est-ce que, après avoir refusé tous les plus beaux partis, vous songeriez à épouser M"1 Hertelin?
— Et si j'y songeais?... Qu'est-ce que vous diriez?
— Ah! voilà une nouveauté, par exemple! Vous me prenez là, vraiment, à l'improviste, MUc Hertelin?...
— Une charmante fdle et un grand talent!... Vous l'avez déclaré, vous-même, à l'instant.
— Un grand talent, certes! Une charmante iille... charmante, moralement, car physiquement elle est fort ordinaire. . .
— Aussi n'est-ce pas d'elle qu'il s'agit, dit vivement Reginald.
— Comment?...
— C'est bien, pourtant, à une M" Hertelin que je songe. Mais ce n'est pas à M"0 Rosalie... C'est à sa sœur MUc Geneviève...
— Ah! fit Airs Brown. Beaucoup plus charmante fdle, mais bien moins grand talent!
— Très grand, chère mère, vous en avez éprouvé, comme moi, la séduction délicieuse. Et quant au charme et à la beauté...
— Je vous l'accorde, elle est jolie... très jolie, et beaucoup plus jeune... Mais je ne puis vous cacher que votre choix m'étonne... Ab! M"0 Geneviève ller telin...
La grand'mère demeura rêveuse, le menton appuyé
LA DÈTE-A-Cit.V(;itl s. 71
Sur si main, les veux mi-clos. Reginald l'observait silencieusement, sans troubler sa méditation. Elle poussa un soupir, enfui, et, rouvrant les yeux, regarda son petit-fils avec un sourire :
— Evidemment, ce n'est pas le mariage que j'aurais souhaité pour vous. Mais celte famille Hertelin est honorable, et la jeune fille est très belle... Pourtant, c'est singulier, il me semble que j'aurais préféré vous voir épouser l'autre. Vous êtes bien sûr que c'est la cadette que vous aimez?
— Très sûr! Depuis le premier jour où je l'ai vue, je pense à elle, et je ne suis pas le seul : Freeman m'a fait ses confidences, et son plus cher désir serait d'épouser MUe Geneviève.
— Est-ce cela qui vous a décidé? Car pour me parler comme vous le faites il faut que vous ayez pris une résolution...
— Oui, certainement. Il ne m'était plus possible d'hésiter. Freeman m'a demandé de parler pour lui à M" Hertelin...
— Et vous l'avez fait?
— Aujourd'hui même, comme je m'y étais engagé... M. ii-. Iniil en faisant connaître les intentions de mon ami, j'ai dû aussi ne pas laisser ignorer mes espé rances.
— Et les espérances ont été mieux accueillies que les intentions? Cela devait être, en toute justice. Vous êtes un autre parti que Freeman, mon cher enfant...
— Sans doute. Mais ce n'est que M1U Rosalie que j'ai eu à convaincre. . Qui sait si sa sœur partagera son opinion ?...
— Tl y a bien des chances pour qu'il en soit ainsi. Je croirais volontiers Mlle Rosalie peu sensible au luxe et assez dédaigneuse de la richesse... Mais M11" Geneviève... c'est autre chose ! . . .
— Avez-vous donc mauvaise opinion d'elle?
— Pas du tout. Mais je la crois moins désintéressée et plus l'utile que sa sœur. Elle a élé plus gâtée. Il est visible qu'elle est la favorite de sa mère... Ce n'est du reste pas une raison pour qu'elle ne soit pas excellente, et je ne veux en aucune façon vous la déprécier. Vous êtes d'ailleurs maître de vos actes, et assez sage pour vous conduire sans conseils...
— Ah ! je ne voudrais rien faire qui vous déplut, \ous le savez, et j'ai pleine confiance en votre jugement.
— Je vous en remercie, mon cher enfant... Eh bien ! laissons aller les choses et voyons comment elles tourne ront. Soyez assuré, en tout cas.de ma meilleure volonté.
En rentrant faubourg Poissonnière. Rosalie était allée, sans même prendre le temps de défaire son chapeau, dans la chambre de sa mère. Geneviève el M'"c Ilertclin y étaient installées, toutes les deux, suivant leur habitude, et causaient, tout en travaillant à de menus ouvrages. L'arrivéede Rosalie les interrompit à peine. M"" Ilertclin demanda :
— Tu es revenue a\cc ton père!'
LA BÊTE-A-CH \ (", Il IN. 7 3
— Non, maman. J'étais en avance, je n'ai pas attendu papa. D'ailleurs j'avais à vous communiquer des nouvelles si importantes rpie je n'ai pas voulu tarder à vous en donner connaissance.
— Qu'est-ce qui t'arrive donc ? fit aigrement la mère, en le van I sur sa fdlc aînée un regard presque hostile.
- V moi. rien. Il ne s'agit pas de moi.
— De qui donc, alors?
— De ma sœur.
- De Geneviève ! Eh bien ! qu'est-ce que tu attends pour t' expliquer? Est ce heureux, au moins?
— Très heureux ! Du moins je le juge tel.
— Oh! Toi!... Enfin! Allons, de quoi s'agit-il?
— D'une demande en mariage.
Un silence profond, lourd, subitement s'étendit sur 1rs trois femmes. M'"' Hertelin et Geneviève regardaient Rosalie, avec des yeux étincelants, et une rougeur était montée à leurs joues.
— - De qui? de qui? Parleras-tu? bégaya Mra0 Hertelin avec un mouvement fébrile.
— DeM. Reginald Brown, dit Rosalie d'une voix calme.
— Reginald Brown ! s'écria Geneviève.
- Est-ce possible? clama M'"" Hertelin.
— Reginald Brown ! répéta (ieneviève.
Elle se leva, comme prise de folie, et se mit à danser autour de la pièce en crianl :
— Reginald Brown ! Cet homme si riche ! Tra la la la ! Ira la la la!...
'~\ CCÈ1 fi S lîN DEUIL,
Et un rire aigu, presque convulsii, s'échappa de ses lèvres, pendant qu'elle sautillait toujours, cognant les meubles, en tournant autour de la chambre, entraînée par une sorte de vertige. Mme Hertelin reprit la première ses esprits. Elle saisit Geneviève par le bras, la força à se rasseoir, et attirant à elle Rosalie, qui assistait stupéfaite à ce déchaînement de joie frénétique :
— Ah çà ! raconte un peu parle menu, maintenant. Tu es bien sûre, au moins, de ne pas te tromper:' Une telle déception, après de pareilles espérances... il y aurait de quoi nous tuer ! A oyons ! Comment cela s'est-il passé? A propos de quoi? Car M. Brown ne s'est pas mis, sans préparation, à te raconter... Oh! mais, est-ce possible ? s'interrompit la mère, emportée à nouveau par la joie. Un mari des Mille et une Xuils ! Un des hommes les plus riches du monde! Et c'est à nous, à nous, qu'un pareil bonheur arrive ! Et il a suffi, pour cela, qu'il vit un de tes tableaux, ma bonne petite Rosalie!... Car c'est à toi que nous devrons un pareil triomphe ! Viens m'embrasser !
Et, dans la satisfaction de son orgueil, elle serra sa fille sur son cœur, avec une effusion à laquelle ne l'avait jamais entraînée sa tendresse maternelle. Rosalie, très calme, avec une tristesse profonde au cœur, en constatant que seule la fortune de Reginald avait du prix pour les deux femmes, raconta la scène des confidences et que M. Freeman aussi était sur les rangs.
— M. Freeman! s'écria .M Hertelin avec mépris,
Un des hommes les plus riches du monde! Et c'est à nous qu'un pareil bonheur arrive ! p. ~ \ .
I, \ BETE V-CH VG U I N .
un petit secrétaire d'ambassade, qui n'a peul rire pas cenl mille lianes de renie! M. Freeman ! Il n'est pas à demi prétentieux, ce jeune bomme, de songer à Geneviève. Qu'en dis lu. chérie? Est-ce que tu accepterais
ilr n'êtreque M Freeman, pouvant devenir M"" Reginald
Brow n ?
Geneviève ne répondit que par un sourire. Depuis que sa première frénésie étail passée, elle était redevenue froide el réfléchie.' Elle songeait, à présent, aux conséquences fabuleuses qu'aurait pour elle et pour les siens le caprice de Reginald, et un mirage splendide se dcveloppail à son imagination.
— Non! non! çepril \1'"(> Hertelin, M. Freeman ne doit pas entrer en ligne, une seule minute. Il convient qu'il ne >'• jette pas au travers de nos affaires, sans discrétion. Je pense que c'est un homme délicat. Il faudra le prier de se tenir sur la réserve. Mais, Kosalie, tu n'as pas été seulement chargée de faire choisir à la sieur celui des deux prétendants qui lui agréerait le mieux... Il faut, ;'i rctte situation si extraordinaire, une solution pratique el simple. Laquelle?
Rosalie pril nu temps et répondit :
— J'ai promis à M. Brown île lui faire connaître la réponse de ma sœur.
— Bravo '.Tuas manœuvré comme un ange. M. Brown est donc engagé \is à-vis de nous, et il dépend de nous d'être engagés vis-à-vis de lui. Que répondons-nous, <ieiie\iè\e> Nous engageons-nous '.'
— Oui, maman, et sans hésiter.
— Alors, Rosalie, comment vas-tu procéder?
— Ainsi que je l'ai promis à M. Brown, afin de lui éviter les préoccupations de l'attente...
— Ah ! Il est sur des charbons, n'est-ce pas ?... s'écria M"'e Ilertelin. Donc, pour lui éviter les préoccupations...
— Je vais lui envoyer un petit bleu, qu'il aura avant de se coucher. . .
— Parfait ! Ah ! que cette enfant est intelligente et avisée ! Gomment ! C'est toi, Rosalie, qui es un pareil diplomate^ Qui s'en serait douté, à te voir toujours muette et concentrée? Mais tu es très forte ! Geneviève, embrasse ta sœur. Elle a fait beaucoup pour toi, aujourd'hui. Ceci rachète bien des choses !
M'"e Hertelin prononça ces dernières paroles avec une onctueuse solennité. Ce que Rosalie rachetait ainsi, sans doute, c'était sa supériorité artistique, sa courageuse vertu, son héroïque abnégation, sa laideur peut-être aussi, et le triomphe d'un moment que son talent lui avait fait remporter sur les prétentions de sa sœur. Elle baissa la tète, sous le poids de la flatterie maternelle, prit un petit bleu, écrivit quelques lignes, et le passa à sa mère qui lut avec attention :
« La réponse que j'ai h vous donner, cher monsieur Brown, est celle que je vous avais laissé pressentir. Mes parents et ma sœur sont très touchés de votre demande et ils seront heureux de vous l'entendre renouveler vousmême. — Votre très dévouée Rosalie IIkktelin. »
— Ceci veut dire clairement : Venez, demain, commencer votre coin-, commenta M"" Hertelin. C'est très malin et, en même temps, 1res digne... La réponse est cordiale mais sans chaleur : « Mes parents et ma sœur sont très touchés de votre demande... » Elle ne serait pas venue, qu'ils n'en seraient pas morts, mais cependant ils y sont sensibles... Tout à fait ce qu'il fallait dire... A présent, mon ami, cela est bel et bon, mais il faut faire entendre le son de votre voix et lâcher les paroles officielles... Cela s'enchaîne merveilleusement! Cette Rosalie, hein! où \ a telle prendre cette malice-là ?
— Mais, maman, il était impossible de répondre autre chose...
— Eh bien! envoyons ce bleu.
— Et papa!' s'écria Rosalie. Il faudrait cependant le consulter?
— Tiens, je n'y pensais plus du tout !.. Le consulter? Il ferait beau voir qu'il mît des bâtons dans les roues! Mais il est le chef de la famille : je comprends qu'il faille ne pas le tenir à l'écart, dans une si grave circonstance. Différons cet envoi jusqu'à ce qu'il rentre. C'est l'affaire d'un quart d'heure.
Et, en attendant que M. Hertelin, qui ne se doutait guère des nouvelles destinées de la famille, rentrât de son bureau, à pied, pour économiser un omnibus, devant Rosalie songeuse, les deux femmes se reprirent à tisser de iils d'or la trame de leur rêve.
Le lendemain du jour où Reginald était venu faubourg Poissonnière commencer sa cour, Rosalie manifesta l'intention de faire un voyage. Aux objections qui lui furent faites, elle répondit, avec une tranquille fermeté, qu'elle avait besoin, pour se perfectionner dans son art, de visiter les musées d'Italie. Et comme sa mère se récriait sur l'effet que produirait son absence, en un pareil moment, la jeune fdle déclara qu'elle avait assez pensé aux autres et qu'il était temps qu'elle pensât à elle-même. En un instant, une Rosalie inconnue, insoupçonnée, se révéla, qui plongea M"" Hertelin dans des abîmes de stupéfaction.
— Mais tu vas partir seule ?
— Non, papa m'accompagnera, c'est décidé.
- Ton père ! Au moment de marier ta sœur !... Il ne serait pas présent!' \ songez-vous^!'
— Il reviendra, on temps utile.