‹ CurumillaChapitre 1 sur 8 · AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX · texte numérisé non relu

AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX

HDCCCLX

Les jésuites avaient fondé au Mexique des missions autour desquelles, avec cette patience qui les a constamment distingués, une charité sans bornes et une persévérance que rien ne pouvait décourager, ils étaient parvenus à grouper un grand nombre d'Indiens auxquels ils enseignaient les principaux et les plus touchants dogmes de notre religion, qu'ils bap* lisaient, instruisaient et faisaient travaillera la terre. Ces missions, d'abord peu considérables et séparées par de grandes distances, s'étaient insensiblement accrues ; les Indiens, séduits par la douce aménité des bons pères, étaient venus se placer sous leur protection, et nul doute que si les jésuites, victimes de la jalousie des vice-rois espagnols, n'avaient été honteusement dépouillés et chassés du Mexique, ils ne fossent parvenus à attirer à eux la plupart des >^ Indios bravos les plus féroces, à les civiliser et à faire ^ abandonner aux tribus indiennes la vie nomade. ^ C'est dans une de ces missions que nous conduirons le lecteur, un mois après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent ouvrage (1) . La mission de Nuestra Sefiora de los Angeles

îÇ (1) Voir la Fièvr.è d'or, 1 vol. Amyot, éditeur, 8, rue de la Paix.

2 GUKUMILLA.

avait été construite sur la rive droite du Rio San Pedro, à soixinta lieues environ du Pitic.

Rien n'égale le grandiose et l'originalité de sa position, rien ne peut le disputer en majesté sauvage et en sévérité imposante au paysage majestueusement terrible qui s'offre aux regards et remplit le cœur de terreur et de joie mélancolique, à l'aspect des effrayants et sombres rochers qui se projettent sur les eaux du fleuve, pareils à des murailles colossales et à de gigantesques créneaux coupés par d'immenses fissures et des gouffres béants qui semblent accuser ijuelque convulsion de la nature ; puis, au milieu de ee chaos, de ces rocs entassés formant des précipices et de fantastiques aspérités au pied même d'un rapide de quatre-vingts toises, d'où le fleuve mugit en toui^billons impétueux et se précipite en une large et écumeuse cascade, au sein d'un délicieux vallon couvert d'un tapis de verdure, se cache et s'abrite frileusement la mission, d<miinée de trois côtés par d*immenses montagnes qui élèvent jusqu'aux cieux leurs pics lointains.

Hélas! cette mission, jadis si riante, si animée^ si gaie et si heureuse, ce coin ignoré du monde, qui semblait un reflet perdu de l'Eden, où matin et soir, ae mêlant à la cascade, les hymnes de reconijiaissance contaient vers le Tout-Puissant, cette mission est morte et désolée maintenant, ses cases sont dessertes et en rumes, l'église est effondrée, l'herbe a envahi le chœur; les membres effrayés de cette simple et naïve communauté, dispersés par la perséeution, se sont réfugiés au désert, et sont rentrés dans eette vie sauvage dont on avait eu tant de peine à le3 foire sortir ^ les bêtei^ fiuves gitent.âaiis la

CUaUMILU. 5

maison de Dieu, et l'on n'entend plus que la voix de la solitude qui murmure incessamment parmi les cases désertes et siffle à travers les murs écroulés» que les herbes parasites envahissent rapidement» rongent sans cesse, et ne tarderont pas à renverser sur le sol et à recouvrir d'un vert linceuL

C'était le soir ; le fleuve grondait sourdement à travers les palétuviers ; le ciel, semblable à un ddme de diamant, étincelait de ces millions d'étoiles qui sont aussi des mondes ; la lune répaiidait une vagué et mystérieuse lumière, et Tatmosphère, rafraîchie par une brise folle, était embaumée de ces acres sen« leurs du désert, si bonnes et si saines à respiren

Cependant la nuit était assez fraîche, et trois voyageurs, accroupis autour d'un vaste brasier allumé au milieu des décombres, semblaient en apprécier la chaleur, bienfaisante.

Ces voyageurs» sur les rudes visages desqueb jouaient les reflets changeants de la flamme, auraient offert un splendide sujet de tableau à un peintre, avec leurs costumes étranges et leurs physionomies caractérisées, campés là au milieu de cette nature abrupte et sauvage. ^

Un peu en arrière du groupe principal, quatre cl^evaux entravés k l'amble broyaient à pleine bouche leur provende, tandis que leurs maîtres, de leur côté, terininaient un maigre repas composé d'une tranche de venaison, de quelques morceaux de tasajo et de tortillas de maïs, le tout arrosé d'eau» lé* gèrement^ mélangé de refino» destiné à corriger en partie sa crudité.

Ces trois hommes étaient le comte Louis» Valent Wi

et 409 Gormdii^

h CtJRUMaLA*

Bieii qu'ils mangeassent en véritables chasseurs, c'est-à-dire de bon appétit et sans perdre une bouchée, cependant il était facile de deviner que nos personnages étaient sous le coup d'une préoccupation sérieuse; leurs yeux erraient sans cesse autour d'eux, furetant dans l'ombre et cherchant à percer les tendres. Parfois, la main s'arrêtait à moitié chemin de la bouche, le morceau de tasajo restait suspendu; de la main gauche, ils cherchaient instinctivement leur rifle posé à terre auprès d'eux ; ils tendaient le cou en avant et écoutaient attentivement, analysant et décomposant dans leur esprit ces mille bruits sans nom des grands déserts américains, qui tous ont une cause et sont un infaillible avertissement pour l'homme qui sait les comprendre*

Cependant le repas s'acheva.

Don Gomelio avait saisi sa jarana, mais sur un geste de Louis, il la reposa à ter4*e, s'enveloppa dans son zarapé et s'étendit sur le sol.

Valentin réfléchissait profondément, Louis s'était levé, et appuyé contre un pan de mur, il regardait attentivement au dehors.

Un laps de temps assez long s'écoula ainsi sans qu*une parole fût échangée.

Louis vint enfin se rasseoir auprès du chasseur.

— C'est étrange 1 dit-il.

•— Quoi ? répondit distraitement Valentin.

— U absence prolongée de Curumilla ! voilà près de trois heures qu'il nous a quittés sans nous en dire la raison, et il n'est pas encore de retour.

— Le soupçonnerais-tu? fit le chasseur avec ime certaine amertume.

— Frère, reprit Louis, tu es injuste en ce mo^

lOêût ; je ne soupçonne pas, je suis inquiet» voilà tout. Ainsi que toi, j'ai pour le dief une trop yive et trop sincère amitié pour ne pas redouter un malheur.

— Gurumilla est prudent, nul n'est autant que lui au fait des ruses indiennes ; s'il ne revient pas, c'est qu'il a poiu* cek des raisons importantes^ sois* en sûr.

— J'en suis convaincu; mais le retard que cette absence nous cause peut nous devenir préjudiciable.

— Qu'en sais-tu, frère? Peut-être notre salut dépend-il de cette absence elle-même. Crois-moi, Louis, je connais beaucoup mieux que toi Gurumilla, j'ai trop longtemps dormi côte à côte avec lui pour ne pas avoir en lui la plus grande confiance. Ainsi, tu ie vois, j'attends patiemment son retour.

— Mais s'il est tombé dans un piége^ s'il a été tué?

Valentin regarda son frère de lait avec une expression indéfmissable ; puis il répondit en haussant les épaules d'un air de suprême dédain :

— Tombé dans un pîége, lui! Gurumilla, mort!

allons donc! tu plaisantes, frère. Tu sais bien que cela n'est pas possible.

Louis ne trouva rien, à objecter à cette assurance si franchement naïve.

-r Enfin l reprit-il au bout d'un instant, toujours est-il qu'il se fait bien attendre.

— Pourquoi donc? Qu'avons-nous besoin de lui en ce moment? Tu n'as pas l'intention de quitter ce campement, n'est-ce pas? Eh bien, qu'est-ce que cela fait qu'il arrive une heure plus tôt ou plus tard?

Louis fit un geste de mauvaise humeur, se roula

d GtlRUVnXA.

Aém son sarapé et s'étendit auprès de don Cornelioi en disant d'un ton bourru :

-* Bonsoir,

— Bonsoir, frère, répondit Valentin en soorianL Dix minutes plus tard^ malgré sa mauvaise hu-

meur^ Louis, vaincu par la fatigue, dormait comme s'il n'eût plus dû se réveiller,

Valentin laissa encore un quart d'heure s'écouler avant de fhire un mouvement, puis il se leva doucement, s'approcha à pas de loup de son frère de lait, se pencha sur lui et l'examina attentivement pendant deux ou trois' minutes.

— Enfin 1 murmura-t-il en se redressant, j'avais peur qu'il ne s'obstinât à veiller et à me tenir compagnie.

Le chasseur passa dans sa ceinture les pistolets qu'il avait déposés à terre, jeta son rifle sur son épaule, et enjambant avec précaution par-dessus les pierres et les décombres de toute sorte qui encombraient le sol, il s'éloigna rapidement, quoique sans bruit, et ne tarda pas à disparaître dans les ténèbres. • n marcha ainsi pendant environ dix minutes, et gagna un épais foun'é d'arbres du Pérou et de mezquites. Arrivé là, il s'abrita derrière un buisson, et après avoir d'un coup d'œil perçant soigneusement exploré les environs, il siffla doucement à trois reprises, en ayant soin de laisser une distance égale entre chaque sifflement.

Au bout de deux ou trois minutes^ le cri de l'épervier d'eau s'éleva à deux reprises différentes du sein des palétuviers qui bordaient la rive du fleuve & quelques pas à peine de l'endroit où se tenait le chasseur.

CtJftUMltiJL 7

— Bon ! murmura celuin^i, noire ami est exact ; mais, comme la sagesse des nations dit quelque part que la prudence est la mère de la sûreté, soyons prudent, cela ne peut pas nuire, lorsque Ton traite avec de pareils drôles, et le digne chasseur arma son rifle.

Puis, cette précaution prise, il quitta le fourré au sein duquel il était caché, et s'avança vésolûment en apparence, mais cependant sans négliger' aucune précaution pour éviter une surprise, vers l'endroit d'où était partie la réponse à son signal.

Arrivé à moitié chemin environ du lieu vers lequel il se dirigeait, quatre ou cinq individus en sortirent et marchèrent à sa rencontre.

— Oh I oh I fit le chassem*, voilà des gens qui semblent avoir grande hâte de causer avec moi) attention.

Alors 11 s'arrêta, épaula son rifle, et couchant en joue l'homme le plus rapproché de lui ;

— Halte 1 dit-il, ou je fais feu.

— Capa de Dios l vous êtes vif, caballero, répondit une voix ironique, vous ne vous laisses pas facilement i^procher; mais désarmez votre fusilf vous voyez que nous sommes sans armes*

— Saûs armes apparentes, oui ; mais qui tue répond que vous n'en avez pas de cachées?

-^ Mon honneur 1 monsieur, répondit avec hauteur le premier interlocuteur. En douteriez-vous, par hasard?

Le chasséttf ricana.

— Je doute de tout la nuit, lorsque je suis seul dans le désert et que devant moi se trouvent quatre

8 CVRUMltU.

hommes que j'ai tout liea de supposer ne pas être de mes meilleurs amis.

— AlloDs, allons, monsieur, un peu plus d'aménité, s'il vous platU

— Je ne demande pas mieux ; seulement, cette entrevue, c'est vous qui l'avez désirée ; donc vous devez accepter mes conditions et non pas moi les vôtres.

— A votre aise, don Valentin ; qu'il soit fait selon votre désir. Cependant, la première fois que nous avons traité ensemble, je vous ai trouvé beaucoup plus coulant.

— Je n'en disconviens pas ; venez seul et nous causerons.

L'étranger ordonna d'un geste à ceux qui l'accompagnaient de demeurer où ils se trouvaient et il s'approcha seul.

— A la bonne heure 1 fit le chasseur en désarmsûot son rifle, dont il reposa la^^rosse à terre et sm* le canon duquel il s'appuya , les deux mains croisées.

L'homme envers lequel Valentin montrait si peu de confiance, on, pour parler plus clairement, dont il avait une aussi grande méfiance, n'était autre que le général don Sébastian Guerrero.

— Là , maintenant , vous devez être satisfait ; je vous ai, je crois, donné une grande preuve de condescendance, dit le gésaéral en arrivant auprès de lui.

— C'est que probablement vous avez des raisons poiu: cela, répondit le chasseur d'un 9xt narquois.

— Monsieur ! fit le général avec hauteur.

— Soyons nets et brefs comme des hommes qui

CVB0MILtA. 9

s'apprécient à leur juste y aleiir» répondit sèchement Valentin. Je ne suis ni un niais ni un individu infatué de son propre mérite, la franchise seule» une franchise récq>roque, pourra donc seule, je le répète, nous amener à nous entendre, si cela est. possible, ce dmit je doute;

— Que supposez-vous donc, monsieur?

— Je ne suppose rien, général, je^suis certain de ce que j'avance, voilà tout Quelle probabilité qu'un grand personnage comme vous, général, gouverneur de la Sonera, que sais-je encore? s'abaisse à solliciter d'un pauvre diable de chasseur comme je le suis une entrevue la nuit, .au. fond d'un désert, s'il n'espère pas retirer de cette entrevue de grands avantages ? Il faudrait être fou ou imbécile pour ne pas voir cela du premier coup d'œil, et, grâce à Dieu, je ne suis ni l'un ni l'autre.

— Supposons que cela soit sûnsi que vous le dites.

— Supposons^ je àe demande pas mieux. Maintenant, venons au iait.

— Hum ! cela lie me semble guère facile avec vous.

— Pourquoi donc? Nos premières relations, que vous rappeliez tout à l'heure, ont dû cependant vous prouver que je suis assez fadle en affaires.

— C'est juste ; pourtant celle que j'ai à vous proposer est assez. scabreuse et je crains...

— Quoi dcmc ? Que je refuse ? Dame I vous comprenez^ c'est un risque à courir.

— Non^ je crains que vous ne saisissiez pas bien l'esprit de l'affaire et que vous vous fâchiez.

— Vous croyez? après tout c'est possible. Voulezvous que je vous évite la peine.de vous expliquer?

10 GOftUiniXA.

— Comment cela?

— Ecoutez-moi.

Les deux hommes étaient debont à deux pas Yun de l'autre, se regardant l'œil dans l'oril ; seulement Yalentin, toujours sur ses gardes, surveillait attentivement, sans en avoir l'air, les trois ou quatre individus restés en arrière.

— Parlez, fit le général.

— Général, vous voulez tout simplement me pro* poser de vous vendre mon ami.

Don Sébastian , à ces paroles , prononcées d'un accent incisif, fit malgré lui un geste de surprise, en reculant d'un pas.

— Monsieur !

— Est-ce vrai? oui ou non?

— Vous employez des termes balbutia le

général.

— Les termes ne font rien à la chose. Maintenant que vous avez reconnu que le comte Louis n'est pas le complice que vous espériez trouver afin de vous hisser sur le fauteuil de la prtèidence de la république, comme vous désespérez de le faire changer d'avis, vous voulez vous en débarrasser, c'est logique.

-^Monsieur!

— Laissez-moi continuer. Pour cela vous ne trouvez rien de mieux que de Tacheter. Du reste, vous avez l'habitude de ces transactions. J*ai entre les mains des preuves de quelques-unes qui vous font beaucoup d'honneur.

Le général était blême d'épouvante et de rage ; il serrait les poings , frappait du pied en murmurant des mots sans suite.

dURÛMILLA^ 11

Le chasoeur ne sembla pas s*apeiceyoir dt cette agitatioQ et continua imperturbablement :

— Seulement, vous vous êtes trompé en vcms adressant à moi ; je ne suis pas Faee-de-Chien , un gaillard avec lequel vous avez fait un bien beau mar« ché dans le temps (1) . J'ai fait le commerce des beiSJ* tiaux, mais jamais celui de chair humaine : chacun sa spécialité, je vous laisse celle-là,

— Mais enfin, monsieur, s'écria le général àsm te paroxysme de la colère, où voulez -vous en venir? Est-ce donc dans le but de m'insulter que vous avez accepté cette entrevue?

Yalentin haussa les épaules.

— Vous ne le croyez pas, dit-îl, cela serait trop niais ; non, je veux vous proposer une a&iire.

— Une affaire \

— Ou un marché, si vous l'aimez mieux.

— Et ce marclié?

— Le voici en deux mots : j'ai entre les mains certains papiers qui, s'ils voyaient le jour et étaient remis à certaines personnes, pourraient vous coûter non-seulement votre fortune, mais encore la vîé.

— Des papiers? balbutia don Sébastian.

— Oui, général ; votre correspondance avec certain diplomate nord-américain auquel vous consentez à livrer la Sonora et un ou deux autres Etats si les Etats-Unis vous fournissent les moyens de vous emparer de la présidence de la république mexicaine,

— Et vous avez ces papiers? dit le général avec une anxiété mal contenue*

(1) Voir le Chercheur de Pistes^ 1 vol. Âmyot, éditetir, 8, rue 4è la Paix.

12 CCaDMlLLA.

— J'ai les lettres avec les réponses de votre correspondant, oui.

. —Ici?

— Parfaitement, fit Valentin en ricanant.

— Alors tu vas mourir I s'écria le général en se précipitant par un bond de panthère sur le chasseur.

Mais celui-ci était sur ses gardes. Par un mou* vement aussi vif que celui de son ennemi avait été brusque, il le saisit à la gorge, le renversa sous lui, et lui appuyant le pied sur la poitrine :

— Un pas de plus, dit-il froidement aux compagnons du général, qui accouraient en toute h&te à son secours, un pas de plus^ et il est mort I

Certes, le général était un homme brave; maintes fois, il avait donné des preuves non équivoques d'un courage poussé jusqu'à la témérité : cependant il vit une telle résolution étinceler dans l'œil fauve du chasseur qu'il sentit un frisson agiter tous ses membres , il se vit perdu , il eut peun

— Arrêtez 1 arrêtez 1 s'écria-t-il d'une voix inai-ticulée en s'adressant à ses amis.

Ceux-ci obéirent

— Je pourrais vous tuer, dit Valentin, vous êtes bien en mon pouvoir ; mais que m'importe votra vie ou votre mort, je tiens Tune et l'autre entre mes mains; relevez - vous ! Maintenant, un mot-: prenez garde de rien faire contre le comte.

Le général avait profité de la permission du chasseur pour se relever tout froissé et tout meurtri de sa chute ; mais aussitôt qu'il se sentit libre de ses mouvements, que ses pieds portèrent bien

A>rU' • '•■<

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J*aplomb sur le sol, une révolution s*opéra ra lui et le courage lui revint.

— Ecoutez à votre tour, répondit -il, je serai avec vous aussi franc et aussi brutal que vous l'avez été avec moi ; c'est maintenant entre nous une guerre à mort, sans pitié et sans merci. Dusséje porter ma tète sur un échafaud^ le comte mourra, parce que je le hais et qu'il me faut sa mort pour satisfSsbire ma vengeance.

— Bien , répondit froidement ValenUn.

^- Oui, répondit le général en raillant. Aile», je ne vous crains pas ; servez -vous des papiers dont vous m'avez menacé, peu m'importe ; je suis invulnérable, moi.

— Vous croyez ? articula lentement le chasseur.

— Je vous méprise , vous n'êtes que des aventuriers; jamais vous ne pourrez m'atteindre.

Valentin se pencha vers lui.

^i— Vous, lui dit-il, c'est possible, mais votre fillelll

Et profitant de la stupéfaction du général, atterré par ces paroles, le chasseur poussa un rire strident et moqueur, et s'élança dans le fourré, où il était impossible de le poursuivre.

— Oh I murmura le général au bout d'un instant en passant sa main sur son front moite de soeur, ohl le démoa! ma fille I a-*t-il ditl... ma fiUel

11 rejoignit ses compagnons et s'éloigna avec eux sans vouloir répondi*e à aucune des questions qu'ils lui adressaient.

^Â ,CUBUIIILLi4 '

ftin lllliision*

Valentin, après s'être brusquement séparé du général, ainsi que nous l'avons rapporté à la fin dé notre préoédent chapitre, ne sembla nullement s'in^ quiéter d'être poursuivi» et si dans le premier mo* ment il avait pressé le pas, il ne tarda pas à la ralentir.

Arrivé à peu près à une centaine de mètres de l'endroit où avait eu lieu son entrevue avec don Se* bastian, il s'arrêta, leva les yeux au ciel et parut s'orienter, puis il reprit sa marche; mais au lieu -de 9e diriger vers la Mission, il lui tourna complètement le dos, fit un crochet sur la droite et revint sur la riye du fleuve, dont il s'était d'abord éloigné.

Bien qu'en ce moment sa course fui assez rapide, le chasseur paraissait fortement préoccupé, ses regards erraient machinalement autour de lui ; parfois H s'arrêtait, non pas pour écouter quelque bruit inconnu, mais par suite des penséeë qui l'obsédaient et lui étaient le sentiment des choses extérieures. Evidemment Valentin cherchait la solution d'un pro*^ l^lème qui l'embarrassait.

Enfin, au bout d'un qimrt d'heure environ, il entrevit une faible lueur À quelques pas devant lui$ cette lueur brillait à travers les arbres ; elle semblait indiquer un campement

Valentin s'arrêta et siffla doucement. Au même instant les branches d'un buisson , situé à cinq où six mètres de lui, s'éeartèi^nt sans bruit, et un honune parut.

GtnmiÉii.LA« IB

C!et homme éteit Gurundlla»

~ Eh hien, demanda Valéntiû^ est-^elle veimet L Araucan baissa affirmatlv6ment la tdte.

Le chasseur fit un geste de mauvaise humeur.

-^ Où est-elle? dit-il,

L'Indien indiqua du doigt le feu que le ebassenr avait aperçu.

— Le diable enq)orte les femmes I grommela le chasseur ; ce sont les êtres les moins logiques qui existent. Gomme elles se laissent toujours guider par la passion, elles renversent souvent sans y songer les plus sûres combinaisons.

Puis il ajouta à haute voix :

— N'avez-vous donc pas fait ma commission ?

Cette fois Vlndien parla.

— EHe ne veutrira entendre, dit-il, elle veut voir.

— Je le savais, s'écria le chasseur; elles sont toutes les mêmes, têtes folles bonnes à faire des grelots pour les mules t Et encore, c6lle--ci est une des meilleures I Enfin, conduisez-moi près d'elle^ je vais tâcher de la convaincre.

L'Indien sourit d'ufi air railleur, mais il ne répondit pas; il se détourna et guida le chasseur versf le feu.

En quelques secondes le chasseur se trouva sur la lisière d'une vaste clairière au centre de laquelle, auprès d'un bon feu de bois mort, doiSa Angola et sa camérista Violanta étaient accroupies sur des. monceaux de fourrures.

A dix pas derrière les deux femmes , plusieurs peones, armés jusqu'au dents, attendaient, appuyés sur leurs longues lances, le bon plaisir de leur maltresse.

16 CUIU/MIIM*

DoQa Angela leva 1^ tête au brait causé par rapproche du chasseur, et poussa un léger cri de ioie.

— Vous voilà donc enfin I s'écria-t-elle, je desespérais de vous voir arriver.

— Peut-être eût-il mieux valu que je ne vinsse pas, répondit-il avec un soupir étouffé.

La jeune fiUe n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre la réponse du chasseur.

— Votre campement est-il loin d'ici ? reprit-elle,

— Avant de nous y raidre, dit le chasseur, il faut que nous causions un peu, seSora.

— Qu'avez-vous donc de si intéressant, ou plutôt de si pressé à me dire?

-7- Vous allez en juger.

La jeune fille fit le geste de quelqu'un qui se résigne à écouter une chose qu'elle sait d'avdaace lui devœr être désagréable.

— Parlez, dit-elle.

Le chasseur ne se fit pas répéter deux 6>is l'invitation.

— Où Curumilla vous a-t-il rencontrée?

— A l'hadenda, au moment où je montais à cheval pour venir ; je n'attendais que lui pour me mettre en route.

— U a cherché à vous dissuader de cette démarche?

— C'est vrai; moi j'ai voulu absolument venir et je l'ai contraint à me conduire ici.

— Vous avez eu tort, Nina.

-^ Pour quelle raison?

— Pour mille.

— Ceci n'est pas répondre ; dites-m'en une»

— Votre père, d'abord.

GURUIIIIXA. 17

*^ Il n'est pas encore arrivé à l*hacienda« Je sersà Àe retour avant qu'il ne vienne ; je n'ai rien à craindre de ce côté-là,

*~ Vous voas trompez; votre père e3t arrivé ; je l'ai vu» îfsi causé avec lui.

— Vous! où? quand?

— Moi, ici, il y a une demi-heoi'e.

— C'est impossible, dit-^Ue.

— Cela est. J'ajontersd même qu'il m'a voulu tuer.

— Lui?

— Oui.

La jeune fille demeura un instant pensive ; au bout de cet instant, elle releva sa tête mutine, et la secouant à plusieurs reprises :

— Tant pis! dit-elle résolument; quoi qu'il arrive, j'irai jusqu'au bout

— Qu'espérez-vous de cette entrevue, NiSa? ne savez-vous donc pas que votre père est notre ennemi le plus acharné ?

— Ce que vous me dites là arrive trop tard, à présent ; il fallait me faire ces objections lorsque je vous ai fait parvenir ma demande.

— C'est vrai ; mais, alors, j'avais enccnre des espérances que, maintenant, je ne puis conserver. Croyez-moi, Nina, ne vous obstinez pas à voir don Luis. Retournez le plus vite possible à l'hacienda. Que pensera votre père s'il ne vous voit pas en arrivant?

— Je vous répète que je veux avoir avec don Luis une conversation des plus importantes; il le faut, pour lui et pour moi.

lê GCJltÛMltLA.

— Songez aux conséquences d'une telle démarche.

— Je ne songe à rien. Je vous avertis que si vpus reftiseï plus longtemps d'exécuter votre promesse envers moi, j'irai seule trouver le eimdê.

Le chasseur la considéra un instant avec une expression singulière; il secoua tristement la tète, et lui prenant et lui serrant affectueusement la main :

*-^ Que vôtre volonté soit faite, répondit-il doucement, nul ne peut changer son destin; yenox donc, puisque vous l'exigez ; Dieu veuille que votre obstination ne cause pas de grands malheurs I

— Vous êtes un oiseau de mauvais augure, ditelle en riant; partons! partons I Vous verrez que tout cela finira beaucoup mieux que vous ne l'es* pérez.

— J*y consens; seulement oonfi^HVOUs à moi et laissez ici votre escorte.

. -Je ne démanda pas nûeux; je n'emmènena que Violanta.

— Comme il vous plaira.

Sur un signe de sa maltresse, la camérista s'ap* procha des peonea, toujours immobiles, et leur in^ tima l'ordre de ne quitter sous aucun prétexte la clairière avaftt bgu retoiur.

Alors, guidées par Valentin, les deux femmes se dirigèrent vers le campement des flibustiers ; Guru^ imlla formait l' arrière-garde* ^

Arrivés à une centaine de mètres au plus, Valenlin s'arrêta* . > ^^:Qu'avez<»¥0^s' l^i demanda dofla Angdia.

— J'hésite à troubler «le repos de mon ami;

peut-ètr^ me saura-t-il mauvais gré de vous avoir conduite vers lui, répondit Valentin.

— Non, fit -elle, vous me trompez, telle n'est pas votre pensée en ce moment.

D la regarda avec étonnement.

— Mon Dieu! continua-t-elle avec animation, croyez-vous donc que je ne sache pas ce qui en ce moment vous tourmente ? C'est de voir une jeune fille de mon âge, riche, bien née, fttire, ainsi que vous dites, vous autres, une démarche inconvenante et qui, lorsqu'elle sera connue, la perdra inévitablement de réputation. Ehl mon Dieul nous autres Américaines, nous ne sommes pas comme vos femmes froides et compassées d'Europe, qui font tout par poids et mesure : nous aimons ou nous haïssons ; ce n'est pas du sang, c'est la lave de nos volcans qui circule dans nos veines ! Mon amour, c'est ma vie 1 Peu m'importe le reste. Demeurer ici quelques instants ; laissez-moi arriver seule ; don Luis, j'en suis convaincue, comprendra et appréciera à sa juste valeur ce que je fais. Ce n'est pas un homme ordinaire, lui ; je l'aime, vousdis-je. Dans un amour véritable et ardent comme le mien, il ya une certaine attraction magnétique qui fait qu* on ne peut le dédaigner.

La jeune Mexicaine était splendidement belle en prononçant ces paroles ; la taille cambrée, la tête rejetée fièrement en arrière, Tœil étincelant et la lèvre frémissante, il y avait à la fois en elle de la vierge et de la bacchante.

Dominé malgré lui par l'accent de lajeune femme, ébloui par sa resplendissante beauté, le chasseur s'inclina respectueusement devant elle , et d^une voix émue : - • •

20 CURUMILU.

— Allez donc, lui dit41 doucement, et Dîqu veuille que, grâce à vous, mon frère se rattaclic ^ la vie I

Elle sourit avec une inexpiimable expression de finesse et de sécurité, et,^ légère comme un oiseau, elle s'envola rapidement au milieu des buissons.

Valentin et Curumilla, assez rapprochés du camp pour voir ce qui s*y faisait, sans cependant que le bruit de la voix an-ivât jusqu'à eux, résolurent d'attendre où ils se trouvaient en ce moment et de n'intervenir que si leur présence devenait absolument nécessaire.

Le campement se trouvait dans le même état oh le chasseur l'avait laissé en le quittant pour se rendre auprès du général ; don Luis et don Cornelio dormaient profondément

Dofia Angola demeura un instant silencieuse, fixant sur don Luis un regard dans lequel rayonnait une inébranlable résolution; elle se pend. a doucement sur lui. Mais au moment où sans doute elle allait poser légèrement sa main sur son épaule pour l'éveiller, un bruit soudain la fi t. tressaillir, elle se redressa vivement, jeta autour d'elle un regard effrayé, et se rejetant brusquement en arrière, elle disparut au miUeu des buissons.

A peine s'était-elle éloignée, que le bruit, qui sans doute avût frappé ses oreilles et interrompu l'exécution de son projet^ devint de plus en plus fort, et bientôt il fut facile de reconnaître le bruit cadencé des pas d'une nombreuse troupe en marche, et les grincements sourds des roues de plusieurs Wagons.

— Vos compagnons arrivent, dit rapidement dona

^ngela à Valentin en le rejoignant, ils ne sont plus qu'à une courte distance de la Mission ; puis-jetonjours compter sur tous ?

— Toujours, répondit-îL

— J'ai changé d'avis : ce n'est pas de cette façon que je veux m'expliquer avec le ccœite» c'est en face de tous, à la lumière du soleil; lûentôt vous me reverrez parmi vous. Adieu» je retourne à l'hacienda ; préparei^ le comte à ma visite.

Après avtàr fait un dernier signe d'adieu au chasseur et lui avoir souri, la jeune fille remonta à cheval et s'éloigna au galop, suivie de son escorte.

— Oui, je préparerai Louis à la recevoir, murmura le chasseur ^n la suivant un instant des yeux. Cette enfant a le coeur noble , elle aime réellement mon frère de lait. Qui sait quelle ' sera la conséquence de cet amour?

Et après avoir deux ou. trois {(As secoué la tète d'un air songeur, il regagna le campement, accomr pagné de Gurumilla, dont l'impassibilité indienne ne se démentait pas et qui semblait complètement étranger à tout ce qui se passait autour de Itd.

Valentin réveilla Louis.

Celui-ci fut debout en un instant.

— Avons-nous du nouveau ? demanda-t-il.

— Oui, la compagnie arrive.

— Déjà, oh I oh ! elle a fait diligence, ceci est de bon augure.

— Demeurerons-nous longtemps ici?

— Non ; deux jours au plus, lé temps de faire un peu reposer les gens et les bètes.

— Peut-être vaadrait*il mieux jpousser de suite en avantè

i& OURUMiUA.

— Je le vouerais comme toi , mais c'esrt; impos?atble, puisque les quarante mille ratioBs que nous devions trouver ici ne sont pas encore arrivées t 6t que nous sommes contraints de les atteaidre.

—* C'est Trai.,

•«-Je suis d*autant plus contrarié de ce contre^ temps, que nos vivres diminuent rapidement. Cependant, ne laissons pas voir notre désaj^intement à nos compagnons, faisons contre fortune bon cœur ; ils savent que nous les avons devancés ici afm de tout préparer en fourriers, laissons-leur croire que nous avons réusiri.

Valentîn sMnclina affirmativement.

La nuit était presque finie ; déjà, à Thorizon, le çîel commençait à se nuancer de larges bandes blanchâtres, les étwles avsdent toutes disparu et s'étaiçnt, les unes ^.près les autres, éteintes dans les profondeurs du ciel ; le soleil n'allait pas tarder à se lever.

Curumilla jeta une brassée de bois sec dans le foyer, afin de raviver sa flamme et de neutraliser les *e0fets de l'air glacial de la nuit.

— Caramba ! s'écria don Cornelio en s'éveillant en sursaut, je suis gelé| moi, tant les nuits sont froides.

7— N'est-ce pas? lui dit Valentin; eh bien, si vous voulez vous échauffer, rien n'est plus facile, accompagnea-moi.

'— Jfe ne demande pas mieipt ; où allez-vous?

— Ecoutez I

^ ïécmkia. Tions» ih-il w hb\A d'un instant* serait-ce la conipagnie? , . : j

flORinfiuAi S9

^ Blte-*!Dâme. Mais U est hwtîl^ que »<m$ mm âérwgiom, la yoiet.

En effet, en ce moment, rayant-:garde int^^am déboueba daofr la Mkeîoot

D'aprèa las traitéa ptsaés avec la société Atrê* vijdai quamnte mille ratiws devaient 6tre prépa^ fée» il la MisBioa pour la compagnie françaiie.

Le comte avait remis le oomifia&dement au eo* lonel Fl<»rèa, avec ordre de faire diligwce* et accompagné de Yalentin, de CorneUo et de Gmti* SûâUa, il avût poussé en avwt.

Malheureusement, la sodét4, n'avait pas rempli ses eitgagements avec la loyauté que le oomte était en droit d'attendre d'elle ; au lieu de qua^ rante miUe rations « il n'en avait trouvé que la moitié environ, rangées avec une certaine simè^ trie dans une cabane en ruunes.

Ce manque de parole était d'antaat plus préju^ dicial^Jie aux intérêts de l'expéditloQ que le comte* grâce à cette manœuvre perfide, se trouvait près* que daqs l'impossibilité de poussa plus }(m)»puia« ^ qu'il allmt quitter définitivement les terres habitées et cultivées pour s'enfai»îer dass le désert

Au Teste, depuis* le départ de la oompagnie de Guaymas, le mauvais vouloir dés Mexicains avait en toutes eireonstances été si évident qu'il avait fallu à don Lu^ une énergie surhumaine et une volonté de fer, pour ne pas tomber dans le découragement et ne pas se retirer devant ces obstacles asmés sous ses pas comme à plaisir avec une animosité sans égale.

Cependant^ jusqu'alors les Mexicains n'avaiwi pas osé numqœr aussi effirantémem à leiers .engage** montai 'û fiî^t qu'ils se saatiasttiÉlEiieniHrts, gb4u

th ClJRUItILU.

moins que leurs précautions fussent bien prises , et qu'ils se crussent enfin sûrs du succès, pour lever ainsi le masque.

D'autant plus que le comte n'avait trouvé à la Mission personne pour lui donner livraison, au nom de la société, des rations préparées, et que les gens qui se jouaient aussi indignement de lui n'avsûent même pas daigné aflEiôblir par un prétexte, quelque mauvais qu'il fût, la trahison dont en ce moment ils se rendaient coupaldes.

Don Luis prévit, d'après un semblable procédé, que le dénoûment de Todieuse comédie jouée par les Mexicains approchait, il se prépara à faire bravement tète à l'orage.

Les Françsûs ont une qualité charmaate : c'est que partout où ils vont, lorsqu'ils se ti*ouvent réunis en troupe, ils emportent avec eux cette gsûeté et cette joyeuse insouciance qui caractérise leur nation, toujours prêts à plaisanter dans les circonstances les plus difficiles, et prenant leur parti avec une grande facilité des désagréments les plus imprévus.

C'était cette heureuse disposition, soigneusement entretenue par le comte^ qui avait jusque là sauvegardé la comp^poie, et avait empêché, malgré tout, l'expédition de péricliter.

Non-seulement aucun sympt6me de découragement ne se laissait voir parmi les hommes^ mais encore ils étaient aussi remplis d'ardeur et d'esprâr qu'au premier jour.

La Missi(m fut occupée militairement par la comr pagnie ; on se trouvait sur la limite du désert et il était bcm de commencer à se garder avec.sona.

Les canons furent braqués à chaque angle du

CÙRITMILIA. 25

quartier général, des senlinefles placées de distance en distance; enfin cette Mission, triste et abandonnée la veille, sembla tout à coup renaître, les décombres furent déblayés, et la vieille église des Jésuites, plus qu'à demi ruinée, prit subitement l'apparence d'une forteresse.

Lorsque le comte eut donné les ordres nécessaires à l'installation de la compagnie et qu'il se fut assuré de leur entière exécution, il se fit rendre compte par le colonel Florès de k façon dont il s'était acquitté de ses fonctions de chef provisoire.

Le colonel Florès, seul au milieu des Français, et se sentant par conséquent dans la gueule du loup, était trop fin pour ne pas agir ostensiblement avec la plus stricte loyauté; il comprenait que, du moment où il serait soupçonné, il serait perdu ; aussi, en toute occasion, faisait-il preuve de bonne volonté et agissait^l avec une circonspection dont Valentin lui-même, cet étemel douteur, était presque la dupe, bien qu'il sût cependant parfaitement à quoi s'en tenir sur le caractère mexicain.

Puis le comte se retira à l'écart avee le chas-* seur, et les deux frères de lait eurent entre eux un entretien qui, à en jug^ par sa durée et surtout par l'air soucieux de don Luis lorsqu'il se termina, devait avoir été fort important.

En efiet, Valentin, accomplissant sa promesse envers dona Angela, mit le comte au courant des événements de la nuit, et non-seulement lui rapporta ce qui s'était passé entre lui et la jeune fille, mais encore il lui raconta succinctement les détails de son entrevue avec le général sur les bords du fleuve»

M CUBUMIUA.

' — Tu le vois, ajouta-t-41 en terminant, la âtiu^ tion se tend de plus en plus, c'ost la guerre qu'ils veulent.

— Oui, c'est la guerre ; mais tant qu'il me restera le plus £ûble espoir, sois coovaincu, frère, que je ne leur donnerai pas la satisiactioix de leur fournir le prétexte d'une ruptui*e.

— Il faut jouer plus serré que jamais» frère ! Du reste, je me trompe fort, ou avant peu nous sauriois à quoi nous en tenir.

— C'est aussi mon avis.

En ce moment, don Comelio parut suivi de Curamilla.

— Permettez, dit-il au chasseur, je désirerais que vous me missiez d'accord avec le chef, qm s'obstine à me dire que nous sommes en ce moment surveillés

. de près par une embuscade indienne.

— - Hein? fit Valentin en fronçant le sourcil, que . dites-vous donc, don Comelio ?

— Voilà ; en me promenant aux environs de la Mission avec le chef, j'ai ramassé ceci :

— Voycms, dit Valentin.

Don Comelio lui ranit un mockaona^ que le chasseur examina attentivement pendant quelques minutes.

— Hum! fît-il, cedest sérieux* Où avez-vous trouvé cela?

— Sur la plage,

— Que pensez-vous de cela, chef? dit Valentin ed , se tournant vers X Auracan,

— Le mocksens e^^t neuf, il a été perdu. Curumilla a vu des traces nombreuses*

<^ Ecoutez, dit vivement don Luis^ ne parlea à

GtlfttlMItLA. 27

personne de cette découverte ; nous detom nous défier de tout, la trahison plane autour de nous» elle nous menace de tous les côtés à la fins. Pendant que je ferai augmenter la force de nos retranehe* ments, sous prétexte d'un plus long séjour id, toi, frère, tu iras à la découverte avec le chef, et tu t'assureras de ce que nous avons réellement à la^ndre des Indiens.

— Sois tranquille^ frère ; de ton côté, fais booM garde.

n était environ huit heures du mâtin lorsque ya«« lentin et Curumilla avaient quitté Louis.

Le chasseur avait passé la nuit entière sang fermer Toeil; il se sentait fetigué; ses paupières, allourdies par le sommeil, se fermaient malgré lui; cependant il se préparaît à exécuter les recherches dont son frère de lait l'avait chaîné, lorque Curumilla, s' apercevant de son état, l'engagea à prendre quelques heures de repos, lui faisant observer qu'il n'avait pas absolument besoin de hii pour relever les empreintes qu'il avait aperçues le matin, et qu'il lui rendrait bon compte de ce qu'il aurait fait.

Valentin avait en Curumilla la plus entière confiance ; maintes fois, pendant le cours de leur commune existence j il avait été à même d'apprécier la sagacité, la finesse et Texpérience du chef; il ne- se fif donc que fort peu prier pour consentir à te laisser.

28 CURUUIUAt

se charger seul du soin d'aller à la découverte, et après lui avoir fait les plus cfaaleiureuses recouunandations, il se roula ilans son manteau et s'endormit profondément.

n dormait depuis deux heures environ d'un sommeil paisible et rép( rateur, lorsqu'il sentit une main s'appuyer doucemei.t sur son épaule.

Si léger qu'eût été cet attouchement, il suffit cependant pour éveiller le chasseur, qui, de même que tous les hommes habitués à la vie des prairies, conservait pour ainsi dire, en dormant, le sentiment des choses extérieures ; il ouvrit les yeux et regarda fixement rhomme qui venait ainsi troubler si malencontreusement le repos dont il jouissait, en l'envoyant in petto à tou3 les diables.

— Eh bien! lui dit-il avec l'accent bourru d'un honime éveillé au mdlleur nwment d'un beau rêve, que me voulez-vous, don Comelio? Ne pouviez-vous choisir un instant plus propice pour causer avec moi? car je suppose que ce que vous avez à me dire n'est pas d'une grande importance.

Don Comelio, car c'était lui, en effet, qui venait d'éveiller Valentin, posa un doigt sur sa bouche, en jetant un regard soupçonneux autour de lui, comme pour recommander la circonspection au chasseur, et se penchant à son oreille :

— Pardonnez-moi, don Valentin, dit-il, je crois que la communication que j'ai à vous faire est, au amtraire, fort importante.

Valentin se dressa comme mû par un ressort, et regardant l'Esp^nol dans les yeux :

— De quoi &'agit-il donc? demanda-t-il d'une voix basse et concentrée, mais cependant impérieuse.

GOEBOlIltLil. S0

— Nckài ea deux mots» Taffidre. Le cdooel Florès, dont, entre parenthèses, la figure ne me revient nullement, n*a fait que rôder dans la Mission depuis ce matin, furetant et regardant partout, s'infonnaat de ce qu'on fait et de ce qu'on ne fait pas, jasant avec Tun et avec l'autre^ et tâchant surtout de connaître Topinion de nos hommes sur leur chef. Jusque*-là, il n'y avait pas gnmd mal ; mais, aussitôt qu'il vous a vu vous endormir, il s'^st assuré que le comte, occupé à écrire sa correspondance, avait défendu qu'on vint le déranger, et pour quelques heures au moins, ne surveillerait pas ce qui se passe dans le campement ; il a feint de se retirer dans une case à demi ruinée, située sur la lisière de la Mission ; puis, au bout de quelques minutes, lorsqu'il a supposé que l'on ne songeait pas à lui, au Ueu de dormir, ainsi qu'il l'avait annoncé, il e&t sorti de cette case en se glissant à travers les arbres, conune un iKHume qui craint d'être surpris, et il a disparu dans la forêt.

— Ah ! ah ! fit Valentin tout soucieux, quel intérêt cet homme a-t-il donc à s'absrater ainsi secrètem^it? Et, ajouta-t-il au bout d'un instant» il y a longtemps qu'il est parti ?

— Dix minutes à peine.

Valentin se leva.

— Demeurez ici, dit-il ; au cas où le colonel reviendrait pendant mon absence, surveillez-le avec soin, sans c^ndant qu'il puisse se douter de quoi que ce soit. Je vous remercie de n'avoir pas hésité à m'éveiller. Le cas est grave.

Brisant alors brusquement l'entretien, le chasseur quitta don Cornelio, et contournant les ruinas de

3^ cnàmmiju

âiçoQ ^ Q€t pa8 attirer i'atientkm sui» Imi, H entra daîis la forêt.

Cependant le colonel Florès, eroyant Yalentin endormi, sachant le comte en train d'écrire, et per-> suadé par conséquent qu'il n'avait pas à <^raindre d'être suivi ou aurveillé,^ marchait rapidement dans 1^ direction du fleuve sans se donner la p^ne de chercher k dissimuler ses traces, imprudence dont profita le chasseur et qui le mit immédiatement sur la piste de l'homme qu'il surveillait.

Le colonel arriva ainsi jusqu'au bord du fleuve.

Le calme le plus complet régnait aux environs.

Les alligators se vautraient dans la boue du rivage, les flamands roses péchaient insoucieusement, tout enfin témoignait de l'absence de l'homme. Cependant, h peine le colonel parut-il sur la plage qu'un individu, se suspendant par les bras aux branches d'un arbre, se laissa tomber sur le sol à deux pas devant lui.

, A cette apparition imprévue, le <^olonel recula en étouffant un cri de surprise et d'eflroi^ mais il n^avait pa$ encore eu le temps de se remettre de cetle émotion , qu'un second individu sauta de la mtaaefaçon sur le sable.

Machinalement, don Francisco leva les^ yeux vers

l'arbre.

— Oh 1 oh I fit le premier personnage avec un gros rire, ce n'est pas la peine de regarder ainsi, Garrucbolo ; il n'y a plus personne.

A ce nom de Garrucholo, le colonel tressaillit et examina attentivement les deux hommes qui s'étaient présMtés à lui d'une si étrange manière, qui se te*

Baient imnM^iles devant lui et qui le regardaient d'un air moqueur.

Le premier de ces deux hommes était un blanc, ce qui était facile & reconnaître au premier coup d'ceil^ malgré son teint hâlé, qui avait presque la couleur dé la brique. Les vêtements qui le couvraient étaient en tout semblables à ceux des Indiens.

Cet intéressant personnage était armé jusqu'aux dents» et tenait un long rifle à la main.

Quant à son compagnon, c'était un Peau-Rouge : il était peint et arinè en guerre.

— Eh I reprit celui qui déjà avait parlé, on dirait que tu ne me reconnais pas, garçon. By godt tu as la mémoire courte.

Ce juron et surtout l'accent fortement prononcé avec lequel cet homme s'exprimait en espagnol, bien xpi'îl parlât couramment cette langue, furent un trait de lumière pour le colonel.

v^ El Buitre! s'écriar*t-il en se frappant le front

— Allons donc I fit T autre en riaQt, je savais Uen qne tu ne m'avais pas oublié, compagnon.

Cette r^icontre imprévue n'était ri^n moin^ qu'agréable au colonel; e^enda^t^ il jugea prudent dQ n'en rien laisser paraître. ^

— Par quel hasard vous trouvez-vous dcfnc ici? demanâar4-il.

— Et toi 7 répondit efirontément l'autre.

— Moi ! mais ma présence est toute naturelle et extrêmement facile à expliquer.

— Et la mienne aussi.

— Ahl

— Pamel je suis ici parce que tu t*y troilvcifi.

SS GDItUlOtUi.

— Hum I fit la colonel, en se tenant sur la réi^rye, expliquez-moi donc cela.

— Je ne demande pas mieux ; seulement Tendroit est assez mal choisi pour causer ; \\Bm avec moi.

— Permette;^ I Buitre, mon ami, nous sommes, ainsi que vous l'avez dit vous-^mème, de vieilles connaissances.

— Ce qui veut dire?

— Que je me méfie extraordinairement de vous. Le bandit se mit à rire.

— Confiance qui m'honore, fit-il, et dont je suis digne. Mais deux mots vont te mettre au courant. As-tu trouvé dans l'église de la Mission un manche de poignard avec un S incrusté sur le pommeau?

— Oui.

— Très-bien ; ce manche de poignard signifiait, n'est-ce pas? que tu d^ais venir te promener par ici? ^

— En effet

— Et que tu rencontrerais une ou plusieurs personnes avec lesquelles tu causerais?

— Oui.

— Eh bien ! les personnes avec lesquelles tu dois causer sont devant toi. Comprends-tu maintenant?

— Parfaitement.

— -Alors, causosis.; seulement» comme ce que nous avons à dire ne regarde que nous et qu'il est inutile d'immiscer dans nos affaires des gens qui n*ont rien à y voir, nous allons nous rendre dans un endroit où nous n'aurons, pas à craindre des ordUes indiscrètes.

— Qui diable voulez-vous qui nous surprenne ici ?

— Personne, probablement j mais, mon estimable

ami, la prudence étant Ja m^ de la sûreté, je suis, depuis notre séparation , devenu extraordinairement prudent.

— Allcms où TOUS voudrez*

— Viens,

Les trois hommes rentrèrent dans la forêt.

Valentin les suivit pas à pas. Us n'allèrent pas loin.

Arrivés à une certaine distance de la plage, ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une clairière assez vaste, au centre de laquelle s'élevait un bloc éaQii;i;iC cb rochers verdâtres.

Les trois hommes escaladèrent les rochers, et arrivés au sommet, ils s'étendirent nonchalamment sur une espèce de plate*forme.

— Là I fit el Buitre, je crois que nous pouvons causer ici en toute sûreté.

Valentin fut un inst^t assez désappointé de cette précaution du bandit ; cependant il ne se rebuta pas ; le chasseur était habitué à voir se dresser devant lui des impossibilités matérielles du genre de celle qui surgissait en ce moment; après quelques secondes de réflexion , il jeta un regard autour de lui en sou* riant d'un air railleur.

— Au plus fin ! murmura^t-il.

Alors , il s'étendit sur le sol ; l'herbe croiss^t haute, verte et drue dans la clairière, Valentin com* mença à ramper, par un mouvement lent et presque imperceptible , dans la direction des rochers, passant à travers les herbes, pour ainsi dire, sans les froisser et sans leur imprimer la plus légère oscillation. Après un quart d'heure environ de cette manœuvre, le chasseur vit ses efforts couronnés de succas, il atteignit un endroit od il lui fut possible de

se relever et d'où il entendait parfaitement ce qui se disait sur la plate-forme, tout en demeurant invisible.

Malheureusement, le temps qu'il lui avait fallu employer pour gagner son observatoire Favait empêché d'entendre des choses probablement fort importantes; au moment où il se remit à écouter, el Buitre parlait.

— Bah I bâh ! disait- il de cet accent railleur qui lui était habituel, je réponds du succès. Si démons que soient les Français , chacun d*eux ne vaut pas deux hommes, que diable 1 laisse-moi faire.

— Canaries I je veux être pendu, si je me mêle en rien à toute cette affaire, je n'en ai que trop fait déjà, répondit le colonel.

— Tu trembles toujours. Comment yeux -tu qu'une troupe d'hommes à demi démoralisés» fatigués d'une longue route , puissent résister à Fattaque combinée et surtout bien dirigée des guerriers de mon frère , le chef apache , appuyés par les quatre-vingts drôles que le gouvernem^t mexicain a mis à ma disposition pour cette expé^ dition?

— Je ne sais pas comment feront les Français, mais tu recoi^naitras peut-être que ce sont desoUdes gaillards 1 .

— Tant mieux I alors nous aurons du plaii^r,

— Prends garde d'en avoir ti'op, fit el Garnichplo en ricanant.

— Va-t-en au diable I avec tes observations»- D'adlleurs, j'en veux & leur chef, tu -le sais«

. ^^ Bahl j&st-ce qu'un homme comme toi en veut à

GORdaixA. 36

quelqu'un en particulier? Il n'en veut qu'à la richesse. Quels sont tes hommes ?

— Des civicos, de véritables bandits, vrai gibier de potence. Mon cher, ils feront des miracles.

— Comment, des civicos! Tidée est impayable; eux que les bacienderos payent el soutiennent dans le but de combattre les Peaui^-Rouges,

"^ Mon Dieu I oui> ainsi va le monde ; cette fois ils combattront auprès des Peaux-Ronges contre les blancs ; l'idée est originale, n'est-ce pas ? d'autant plus que» pour cette affaire, ils seront naturelle^ ment déguisés en Indiens.

— De jmem. en mieux ! Et le chef, combien a-t-il de guerriers avec lui ?

— Je ne sais pas ; il te le dira lui-même*

Le chef était demeuré sombre et silencieux pei^ dant cet entretien.

Le colonel se tourna vers lui en lui adressant un regard interrogateur.

. — : Mizcoatzin est un chef puissant, dit le Peau- Rouge de sa voix gutturale ; deux cents guerriers apaches suivent sa plume de guerre.

£1 Garrucholo fit une moue significative.

— Allons I reprit-il, je maintiens ce que je disais* —Quoi?

— Vous recevrez une effroyable frottée.

El Buitre réprima avec peine un mouvement de mauvaise humeur. ^

— Assez, dit-il ; tu ne connais pas les Indiens Ce chef est un des plus braves sacbems de sa tribu ; sa réputation est immense dans les prairies; les .guerriers placés soua ses ordres sont tous des hom- .infi»4'élite.

SO CUKlJMfLLA.

— Bon, bon! faites comme vous Tentendrez; je m'en lave les mains.

— Pouvons-nous au moins compter sur toi?

— J'exécuterai ponctuellement les ordres que j'ai reçus du général.

— Je ne t'en demande pas davantage.

— Alors, rien n'est changé?

— Rien^ toujours la même heure et le même «îgnal.

— Alors, il est inutile que nous demeurions plus longtemps ensemble ; je retourne à la Mission, je dois éviter d'éveiller les soupçons.

— Va ! et que le démon te continue sa protection.

— Merci.

Le colonel quitta la plate-forme. Valentin hésita un instant pour savoir s'il le suivrait ; mais toutes réflexions faites, il demeura persuadé que tout n'était pas fini, et que probablement il recueillerait encore des renseignements précieux.

El Buitre haussa les épaules, et se tournant vers le chef indien, toujours impassible :

— L'orgueil a perdu cet hamme, dît-îl, c'était un joyeux compagnon il y a quelques années.

*— Que fera mon frère maintenant ?

— Pas grand' chose, je resterai caché ici jusqu'à ce que. le soleil soit aux deux tiers de sa course^ puis j'irai rejoindre mes compagnons.

— Le che^va se retirer, ses guerriers sont loin encore.

— Fort bien ; ainsi nous ne nous reverrons plus d'ici au moment convenu?

— Non, le visagepâle attaquera du côté de la forêt, tandis que les Apaches s'avanceront parle fleuve.

CUBUMIiU. ^7

— Fort bien; seulement, soyons prudents, un malentendu nous serait fatal. Je m'avancerai ausâ près que possible de la Mission, mais je vous avertis que je ne bougerai pas avant d'entendre votre signal.

— Ooah I mon frère ouvrira ses oreilles, et le miaulementdu tigre Tavertiràque les Apaches sont arrivés.

— Parfîdtement. Une dernière recommandation, chef.

— J'écoute le visage pâle.

— Il est bien entendu que le butin sera partagé également entre nous?

L'Indien eut un mauvais sourire.

— Oui, fit-il.

— Pas de trahison entre nous, Peau-Ronge, ou, by Godj je vous avertis que je vous écorche vif comme un chien enragé.

— Les visages pâles ont la langue trop longue.

— C'est possible ; mais si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur, faites votre profit de mes paroles.

L'Indien ne répondit que par un geste de dédain ; il se drapa dans sa robe de bison et s'éloigna à pas lents. Le bandit le suivit un instant des yeux.

— Misérable chien 1 murmura-t-il; dès que je pourrai me passer de toi, je réglerai ton compte, sois tranquille.

L'Indien avait disparu.

— Hum 1 qu'est-ce que je vais faire maintenant? reprit el Buitre.

Tout à coup, un homme bondit femme un jaguar, et avant que le brigand comprît seulement ce qui lui arrivait, il était solidement garrotté et réduit à la plus complète impuissanoe^;

— Vous ne save^ pas ce qu^ vous allez faire? eh

i8 GuauMiiXA.

bien, je vais vous le dire, fit Valentin ^i s'asseyant paisiblement auprès de lui.

Le premier moment de surprise passé, le bandit reprit tout son sang-froid et toute son audace, . et regardant effrontément le chasseur :

-— By Godl je ne vous connais pas, compagnon, répondit-il ; mais je dois avouer que c'est bien joué!

— Vous êtes connaisseur.

— Un peu.

— Oui, je le sais.

— Seulement vous q.vez serré un peu trop fort , votre diable de reata m'entre dans les chairs.

— Bah ! vous vous y habituerez,

— Huml fit le bandit; ainsi vous avez entendu tout ce que nous avons dit ?

— A peu près.

— Le diable m'emporte, on ne peut plus causer au désert sans avoir quelqu'un aux écoutes.

— Que voulez-vous, c'est malheureux.

— Enfin, il faut bien en prendre son parti. Vous disiez donc?

— Moi ? je ue disais rien du tout,

— Ah! excusez- moi alors, je croyais que vous m'interrogiez. Il est probable que ce n'est pas complètement dans le but de vous divertir que vous m'avez ficelé comme une carotte de tabac.

— Cette observation ne manque pas de justesse} j'avais effectifement un autre but.

— Lequel?

— Celui de jouir im instant de votre conversation.

*— Vous êtes mille fois trop bon*

CURUMIILA. 50

— On a' sf mrement roccasion de causer au désert.

, — En effet.

— Ainsi vous êtes en expédition ?

— Moq Dieu, oui ; il faut bien faire quelque chose.

— C*èst vrai; soyez donc assez bon pour jne donner quelques détails.

— Sur quoi ?

— Mais sur ctttte expédition.

— Ah 1 ah I je le voudrais, malheureusement c'est impossible.

— Voyez -vous cela! pourquoi donc?

— Je ne sais que fort peu de chose.

— Ah!

— Oui ; et puis je suis extraordinaîrement contrariant : il suffit qu^on me prie de faire une chose pour que je m'y refuse.

Valentin sourit et dégaina son couteau, dont la lame étincelante lança un éclair bleuâtre.

— Même si ron vous donne des raisons convaincantes?

— Je n'en ooimais pas , répondit en ricanant le bandit.

— Oh 1 oh J fit Valentin , j'espère cependant vous faire changer d'avis.

* — Essayez ! Tenez , ajouta-t-il en changeant de ton, assez de comédie comme cela. Je suis en vôtre puissance ; rien ne peut me sauyer ; tuez-moi, peu m'importe, je ne dirai pas un mot.

Les deux hommes échangèrent deux regards d'une expression étrange.

- — Vous êtes un idiot, reprit froidement Vaîentiui vous ne comprenez rien.

àO . GURUMIUA.

— Je comprends que vous voulez savoir les se* crets de Texpédition.

— Vous êtes un imbécile, cher ami. Ne vous ai-je pas dit que je sais tout?

Le bandit sembla réfléchir une minute.

— Que voulez-vous alors? dit-U.

— Vous acheter simplement.

— Hum I ce sera cher.

— Vous ne dites pas non ?

— Je ne ne dis jamais non !

— Bien, vous devenez rsûsonnable.

— Qui sait?

— A combien évaluez -vous vos parts de prise de cetta nuit?

El Buitre le. r^arda comme 8*il eût voulu lire sa pensée au fond de son coeur.

— Dame ! cela montera haut.

— Oui, surtout si vous êtes pendu.

— 0ht

— n faut tout prévoir en aflRûre.

— Vous avez raison.

— D'autant plus que si vous refusez le marché que je vous propose, je vous tue Comme un chien.

— C'est une chance.

— La plus probable; ainsi, croyez-moi, traitons; dites votre chilfre.

— Quinze mille piastres I lE^écria le bandit, pas un ochavo de moins I

— Penh t dit Valentin, c'est peu.

— Hein? fit-il avec étonnement

— Je vous en donne vingt mille.

Malgré les liens qui le retenaient, le brigand bondit sur lui-même.

crauMiuA* 41

— Topel s*écria*-t-il ; mais reprit-il aa bout d'un instant, où est la somme?

— Me croyez-vous assez niais pour vous la payer d'avance ?

— Dame ! il me semble..*

— Allons donc, vous êtes fou, compadre. Maintenant que nous nous entendons, laissez -moi vous délier, la liberté vous éclaircira les idées.

Et il défit les tours de la reata ; el Buitre se releva aussitôt, frappa du pied pour rétablir la circulation du sang , et se tournant enfin vers le chasseur qui l'examinait en riant, les mains croisées sur le 3anon de son rifle.

— Au moins vous avez une garantie à me donner? . lui dit-il.

— Oui, et une bonne I

— Laquelle?

-7- La parole d'un honnête homme.

Le bandit fit un geste.

Valentin continua sans paraître s'en apercevoir.

— Je suis celui que les blancs et les Indiras ont surnommé le Chercheur de pistes; mon nom est Valentin Guillois.

— Vous 1 c'est vous 1 s'écria avec une émotion étrange el Buitre; c'est vous qui êtes le Chercheur de pistes?

— C'est moi, répondit simplement Valentin.

El Buitre marcha de long en large sur la plateforme à pas précipités, mumurant à voix basse des mots entrecoupés, en proie enfin à une émotion terrible.

Soudain, il s'arrêta devant le chasseur.

— *J*accepte, dit-il d'une voix brève.

À2 cnnitJMiiiA»

- — r Demain vous touclièrez votre argent»

— Je ne veux rien.

. -— Qu'est-oe à.dire? .

— Valentin, laissez -moi quelques jo^rs enoere maître de mon secret ; je vous expliquerai ma conduite* Bien que je sois un bandit, tout sentiment n*est pas mort dans mon cœur ; il en est un qui est resté pur, c'est la reconnaissance. Fiez-vous à moi ; désormais, vous n'aurez pas de plus dévoué séide, soit pour le bien, soit pour le mal.

' — Votre accent n'est pas celui d'un homme qui a l'intention de tromper, je me fie à vous, sans vous demander compte de ce brusque revirement de conduite.

— Plus tard vous saurez tout, vous dis-je, et maintenant que nous sommes entre nous, expliquezmoi votre projet dans tous ses détails, afin que je puisse vous aider efficacement.

— Oui, fit Valentin, le temps nous presse.

• Lés deux hommes demeurèrent ensemble" deux heures environ à discuter le plan du chasseur; puis, lorsque tout fut bien convenu et bien arrêté, ils se séparèrent, Valentin pour retourner à la Mission et el Buitre pour rejoindre ses compagnons, cachés à peu de distance.

Pendant l'absence de Valentin, des faits .d'une gravité extrême s'étaient accomplis à la Mission.

GURUMILLA. AS

Le comte de Préboîs-Crancé avait terminé sa correspondance, et tenant à la main les lettres qu'il venait d'écrire, il donnait à un peon, déjà à cheval et prêt à partir , ses dernières instructions , lorsque les sentinelles avancées, placées à une certaine distance en dehors, firent entendre le cri de Qui vive? cri répété immédiatement sur toute la ligne.

Louis sentit instantanément son cœur se serrer à ce cri, auquel cependant il était habitué ; une sueur froide perla à ses tempes, une pâleur mortelle couvrit son visage et il fut contraint de s'appuyer contre un pan de mur pour ne pas tomber, tant il se sentait défaillir.

— Mon Dieu ! balbutia-t-il à voix basse, que se passe-t-il donc en moi ?

Explique qui pourra la cause de cette étrange émotion, de ce pressentiment intime qui avertissait le comte d'un inalheur ; quant à nous, nous reconnaissons notre impuissance, et nous nous bornons à constater le fait.

Cependant le comte se roidit contre cette émotion extraordinaire sans cause plausible; grâce à un suprême effort de volonté, une réaction s'opéra en lui, et il redevint froid, calme, impassible, prêt à, soutenir sans faiblesse comme sans forfanterie le choc, quel qu'il fût, dont il se sentait instinctivement menacé.

Cependant on avait répondu aux sentinelles, quelques paroles s'échangeaient.

Don Comelio arriva auprès du comte, le visage bouleversé par Tétonnement et en proie à la plus vive agitation.

44 CUBUMILtA.

— Sefior conde ! dit-il d'une voix haletantCi et il s^arrêta*

— Eh bien , demanda le comte, que signifient ces cris que j*ai entendu»?

— Senor, reprit d )n Cornelio avec effort, le général Guerrero, accot ipagné de sa fille, de plusieurs autres dames, d'un^î dizaine d*ofliciers et d'une nombreuse escorte, demande à être introduit auprès de vous.

— Qu'il soit le bienvenu; il consent donc enfin à traiter directement avec moi !

Don Cornelio se retira, afin de transmettre l'ordre qu'il avait reçu ; bientôt une brillante cavalcade, en tète de laquelle se tenait le général Guerrero, entra dans la Mission.

Le général était pâle, il avait les sourcils froncés; on devinait qu'il ne" contenait qu'avec peine une sourde colère qui bouillonnait dans son cœur.

Les aventuriers, diversement groupés et fièrement drapés dans leurs guenilles, regardaient avec curiosité ces beaux officiers mexicains si pimpants, si vains et si chamarrés d'or, qui laissaient à peine tomber sur eux des regards de mépris.

Le comte fit quelques pas aundevant du général, et se découvrant par \m mouvement empreint d'une suprême élégance :

— Soyez le bienvçnu, général, dit-il de sa voix sympathique; je suis heureux de recevoir votre visite.

Le général ne toucha même pas du bout du doigt son chapeau empanaché ; mais arrêtant brusquement son cheval à deux pas au plus du comte :

— Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écria-t-il d'une

CVltailLLA. AS

voix irritée: vous tous faites garder comme daos ime forteresse ; vous avez, Dieu me pardonne I des sen* tinelles et des patrouilles autour de votre campement comme û vous commandiez une véritabl»armée.

Le comte se mordit les lèvres, mais il se contint et répondit d'une voix calme, bien que grave :

-^ Nous sommes sur la limite des despoblados — déserts^ — g^iéral, notre sûreté dépend de notre vigilance. Bien que je ne sois pas te chef d'une armée, je réponds du salut des hommes que j'ai l'honneur de commander. Mais ne voulez*vous pas, général, mettre pied à terre a6n que nous puissions plus à l'aise traiter les graves questions qui, sans doute, vous amènent?

— Je ne mettrai pas pied à terre, monsieur, ni personne de ma suite, avant que vous ne m'ayez expliqué votre étrange conduite.

Un éclair si fulgurant jaillit de l'œil bleu du comte, que malgré lui le général détourna la tête.

Cependant cette conversation avait lieu sous la voûte du ciel, devant les Français rassemblés autour des arrivants ; lapatience des aventuriers commençait à s'épuiser, et de sourds murmures se faisaient entendre; d'un geste, le comte calma l'orage, le silence se rétablit immédiatement.

— Général, reprit don Luis, toujours impassible, les paroles que vous m'adressez sont sévères; j'étais loin de m'y attendre, surtout après la façon dont j'ai agi depuis mon arrivée au Mexique, et la modération dont j'ai constamnfent fait preuve.

— Fadaises que tout cela , monsieur I s'écria le général avec emportement ; vous autres , Français, vous avez la langue mielleuse quand il s'agit de

ié QimniniLA;

nous tromper î mâîs, vive Dieu! je voué tnettrat à la raison ; tenez-vous-le pour dit.

Le comte se redressa, une rougeur fébrile empourpra ses joues; d'un geste il remit sur sa tête le chapeau que jusque-là il ayait gardé à la main « et regardant le général bien en face :

•— Je vous ferai observer, seîior dorf Sébastian Gùerrero, dit-il d'une voix brisée par l'émotion qu'il essayait en vain de contenir, que vous ne m'avez pas rendu mon salut, et que vous employez dé singulières paroles en vous adressant à un gentilhomme au moins aussi noble que vous. Est-ce donc là cette courtoisie mexicaine si vantée? Venez au fait, caballero, sans tenir un langi^e indigne de vous et de moi, expliquez-vous franchement, afin que j^ sache, une fois pour toutes, ce que j'ai à craindre ou à espéra* de ces éternelles tergiversations, et de ces continuelles trahisons dont je suis victime.

Le général demeura un instant pensif après cette rude apostrophe ; enfin son parti fut pris, il ôta son chapeau, salua gracieusement le comte, et changeant aussi subitement <ie ton qu'il avait changé de manières :

— Pardonnez - moi , caballero , dit-il , je me suis laissé malgré moi emporter à employer des expressions que je regrette vivement

Le comte sourit avec dédain.

— Ces excuses me suffisent, monsieur, dit-iL Au mot d'excuses^ le général avait tressailli^ mais

il se remit.

— Où désirez-vous que je vous communique les ordres de nion gouvernement?

CURUMItLA. W

— Ici même, monsieur ; je n'ai, grâce à Dieu, rien à cacher à mes braves compagnons.

Le général, évidemment contrarié, mit cependant pied à terre; les dames et les officiers qui l'accompagnaient en firent autant; seule, l'escorte demeura en selle, l'arme haute et les rangs serrés.

Sur un ordre de don Luis , plusieurs tables avaient été dressées et instantanément couvertes de rafraîchissements dont les officiers français commencèrent à faire les honneurs avec cette grâce et cette gaîté qui distinguent leur nation.

Le général et le comte s'étaient assis sur des butaccas placées à l'entrée de l'église de la Mission, auprès d'une table sur laquelle se trouvaient plume, encre et papier.

H y eut entre les deux hommes un silence assez prolongé.

^Evidemment, ni l'un ni l'autre ne voulait parler le premier. Cefut le général qui entama Fentretien,

— Oh ! oh! fit-il, vous avez du canon avec vousf

— Ne le saviéz-vous pas, général ?

— Ma foi, non!

Et il ajouta avec un rire moqueur :

— Est-ce que c'est avec de telles armes que vous avez l'intention de poursuivre les Apaches?

— A présent moins que jamais , général , répondit sèchenjent don Luis ; je ne sais à quoi me servira celte artillerie ; seulement elle est bonne, et je suis convaincu qu'au besoin elle ne me trahira pas.

— Est-ce une menace, monsieur? demanda le général avec intention.

— A quoi bon menacer, quand on peut agir ?

dit nettement le comte. Mais il ne s'agit pas de

A8 CUBUMILU.

cela, quant à prédent du moins ; j'attends qu'il vous plaise, monsieur, de m'expliquer les intentions de votre gouvernement à mon égard.

— £Iles sont bonnes et paternelles, monsieur.

— J'attendrai que vous me les ayez fait connaître pour me prononcer.

— Voici le message que je suis chargé de vous traifismettre.

— Ahl vous avez un message pour moi?

— Oui.

— Je vous écoute, caballero.

— Ce message est tout paternel.

— J'en suis convaincu ; voyous quelles sont à mon égard les intentions de votre gouvernement.

— Ces intentions, je les aurais voulues meilleures ; mais telles qu'elles sont cependant, je les crois acceptables.

— Veuillez donc me les communiquer, général.

— J'ai voulu venir moi-même, sehor conde, afin d'affaiblir, par ma présence, ce que ces propositions auraient de trop amer pour vous.

— Ah I fit le comte, ce sont des propositions que l'on me fait; autrement dit, pour être vrai, des conditions que l'on veut m' imposer; très-bien.

*-* Oh! conde, conde^ comme vous prenez mal ce que je vous disi

— Pardonnez- moi, général, vous savez que je ne parle pas fort bien votre belle langue ^espagnole; cependant je vous remercie du fond du cœur d'avoir bien voulu accepter la dure mission de me communiquer ces propositions.

Cela fut dit avec un accent de fine raillerie qui décontenança complètement le général.

CUKtniltiA. iO

— Je vous ferai observer, général, que nous ne sommes plus qu'à quelques lieues des mines, et que FaUemative dans laquelle je suis placé est des plus pénibles pour moi, surtout après les réponses évasives qui ont constamment été faites & moi et aux personnes que j'ai envoyées avec mes pleins pouvoirs, pour traiter personnellement avec les autorités du pays.

— C'est vrai, je comprends cela ; le colonel Florès, que vous m'avez adressé il y a quelques jours, a dû vous dire combien je suis peiné de tout ce qui arrive; j'y perds autant que vous. Malheureusement, vous le comprenez, n'est-ce pas, mon cher comte , bon gré , mal gré , je suis contraint d'obéir.

— Je comprends parfaitement , répondit Lmiis avec ironie, combien vous devez souffrir.

— Hélas ! fit le général , plus embarrassé que jamais, et qui commençait à regretter intérieurement de ne pas s'être fait accompagner de forces plus considérables.

— Or, comme il est inutile de prolonger indéfini^ ment cette position, qui vous est si cnielle, expliquez-vous sans plus de circonlocutions, je vous en prie.

— Huml songez que je ne suis nulloDoect res« ponsable.

Le fait est que le général avait peur.

— Allez, allez!

— Voici ces propositions : il vous est enjoint. ••

— Oh 1 oh 1 l'expression est dure, observa Louis, Le général haussa les épaules en semblant dire

qu'il n'était pour rien dans cette rédaction.

50 'CraraiLtA.

— Donc, fil le comtfe, il nous est enjoint. ••

— Oui, l*ou de consentir à perdre votre qualité de Français...

— Pardon, dit le comte en posant la main sur le brasdn général, un instant, s*il vous plaît; comme je vois que ce que vous êtes chargé de me communiquer intéresse tous mes compagnons, il est dé mon devoir de les faire assister à la lecture de ces propositions ; carvous les avez par écrit, n'est-ce pas?

— Oui, balbutia le général, qui verdissait.

— Très-bien. Clairons, cria le comte d'une voix haute et impérative, sonnez l'assemblée.

Dix minutes plus tard, la compagnie tout entière était rangée autour delà table où le comte et lé général se tenaient.

Don Luis jeta un regard clair autour de lui; alors il aperçut' les officiers mexicains et les dames qui, curieux de savoir ce qui se passait, s'étaient rapprochés, eux aussi.

— Des sièges à ces caballeros et à ces dames, dit-il; veuillez m* excuser, senôras, si je n'ai pas pour vous tous les égards que vous méritez ; mais je ne suis qu'un pauvre aventurier, et nous nous trouvons dans le désert.

Puis, lorsque chacun eut pris place :

' — Donnez-moi la copie de ces propositions, dit le comte au général ; je les lirai moi-même.

Le général obéît machinalement.

— Messieurs et chers compagnons, dit alors don Luis d'une voix brève et saccadée, au fond de laquelle on sentait bouillonner une colère retenue avec peine, lorsque je vous ai enrôlés à San-Francisco, je vous ai montré les actes authentiques qui-

. ■ • ■ « ■ me conféraient la propriété des mines de la Plancha

de Plata, n'est-ce pas ?

— Oui ! s'écrièrent les aventuriers d'une seule voix.

—Vous avez lu au bas de ces actesles signatures de don Antonio Pavo, du président de la république mexicaine et du général don Sébastian GuerrerOr ici présent en ce moment. Donc, vous saviez à quelles conditions vous vous enrôliez, vous saviez aussi quels engagements le gouvernement mexicain prenait envers vous. Or, aujourd'hui, après trois mois de marches et de contre-marches, après avoir souffert sans vous plaindre toutes les avanies qu'il a plu aux autorités mexicaines de vous infliger ; lorsque vous avez prouvé, par votre bonne conduite et votre discipline sévère, que vous étiez dignes, de toutes les façons, de remplir honorablement la mission qui vous avait été confiée ; lorsque eîifin, malgré lesf obstacles sans cesse renaissants placés comme à plaisir sous vos pas, vous êtes arrivés à dix lieaés à peine de ces mines tant désirées, savez-vous ce que le gouvernement mexicain exigé de vous? Ecoutez, je vais vous le dire, car, plus que moi encore, vous êtes intéressés à la question.

Un frémissement de curiosité parcourut les rangs des aventuriers.

— Parlez I parlez ! s'écrîèrent-ils.

— Vous avez trois alternatives : 1** il vous est enjoint de renoncer à votre qualité de Français pour devenir Mexicains; et, sans solde aucune, sous les ordres suprêmes du général Guerrero, dont je lîé serai plus, moi, que l'aide de camp, il vous sera permis d'exploiter leâ mines.

Un éclat de rire homérique accueillit cette propo* sition.

— La seconde I voyons la seconde ! crisdent les uns.

— Sapristie! disaient d'autres, ils ne sont pas dégoûtés^ les Mexicainst de nous vouloir pour compatriotes.

— Continuez I continuez I hurlait le reste.

Le comte fit un signe, le silence se rétablit.

2* Il vous est ordonné de prendre des cartes de $ûreté si vous voulez rester Français. Au moyen de ces cartes, vous pourrez circuler partout; seulement il vous sera défendu, en qualité d'étrangers, de posséder, c'est-à-dire d'exploiter des mines. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?

— Oui, oui. La fin, la fin I

-— Je ne croyais pas les Mexicains aussi facétieux, observa un loustic.

— 3' Enfin, il m'est ordonné, à moi personnel-* lement, de réduire la compagnie à cinquante hommes, de remettre mon commandement à un officier mexicain, et à cette condition la compagnie pourra aller prendre immédiatement possession des mines.

Lorsque le capitaine eut terminé cette lecture, il y eut une telle explosion de rires, de cris et de hurlements que, pendant près d*un quart d'heure, il fut impossible de rien entendre.

Cependant le comte finit, avec des difficultés extrêmes, à rétablir un peu d'ordre et de silence.

— Voilà les intentions paternelles du gouvernement mexicam à notre égard. Qu'en pensez-vous, mes amis? Pourtant, je vous en conjure, ne vous laisse^ pas dominer par une juste indignation, ré-

GURUStULA. 5S

fléchissez mûrement à ce qoe, dans votre intérêt, vous croirez devoir faire. Qaan\ à moi, ma résolution est prise, elle est inébranlable, dusse -je perdre la vie, elle ne changera jias. Mais vous, mes frères, mes amis, vos intérêts privés peuvent ne pas être les miens ; ne vous sacrifiea donc pas par amitié et dévouement pour moi, "Vjus me connaissez assez pour avoir foi en ma parole; ceux d'entre vous qui voudront me quitter fieront libres de le faire; non-seulement je ne m'opposerai pas à leur départ, mais je ne leur conserverai aucune rancune. La position étrange dans laquelle nous sommes placés par la mauvaise foi des Mexicains m'impose à moi des obligations et une ligne de conduite auxquelles vous êtes libres sans honte de refuser de vous soumettre; dès ce moment, je vous délie de tout engagement envers moi , je ne suis plus votre chef, mais je serai toujours votre ami et votre frère.

Al peine ces derniers mots furent-ils prononcés que, par un élan irrésistible, brisant et renversant tout sur leur passage, ies aventuriers se précipitèrent vers le comte, l'entourèrent avec des cris et des pleurs, l'enlevèrent dans leurs bras et lui prodiguèrent les assurances d'un complet dévouement.

— Vive le comte I vive Louis I Louis I vive notre chef! A mort! à mort les Mexicains! à mort les traîtres !

Cette effervescence prenait des proportions qui menaçaient de devenir dangereuses aux Mexicains en ce moment dans le camp ; l'exaspération était à son comble. Cependant, grâce à l'influence du comte sur ses compagnons et à la conduite énergique des offi-^

cîers français» le tumulte se calma peu à peu, et tout rentra dans un état à peu près normal.

Le général Guerrero, atterré dans le premier moment de Teffet produit sur les Français par les malencontreuses propositions dont il s'était fait le porteur, n'avait cependant pas tardé à se rassurer, surtout en voyant avec quelle abnégation et quelle loyauté le comte l'avait protégé contre la juste indignation de ses compagnons. Sûr à peu près de ne courir aucun risque, grâce au noble caractère de l'homme qu'il avait si indignement trompé, il résolut d'en finir et de frapper un grand coup.

— Caballeros, ditr-il de cette voix mielleuse particulière aux Mexicains, permettez-moi de vous dire quelques mots.

A cette demande, le tumulte fut sur le point de recommencer ; cependant le comte réussit à obtenir un silence orageux, s'il est permis d'employer cette expression.

— Parlez, général, lui dit-il.

— Messieurs, reprit don Sébastian, je n*ai que quelques mots à ajouter : le comte de Prébois- Crancé vous a lu les conditions que le gouvernement vous impose, mais il n'a pu vous lire quelles seraient poiu* vous les conséquences d'un refus d'obéir à ces conditions,

— C'est vrai, en effet, monsieur; soyez donc assez bon pour nous les faire connaître.

— C'est pQUr moi un bien terrible devoir à remplir; cependant, je le dois dans votre intérêt, caballeros.

— Au fait I au fait I crièrent les aventuriers.

Le général déploya une pancarte, et après un

GURUiniLA. 65

instant dTiérftatîon, îl lut ce qui suit d*une voix qui, malgré tous ses efforts, tremblait légèrement :

« Le comte don Luis de Prébois-Crancé et tous les hommes qui lui resteront fidèles seront considérés comme pirates, mis hors la loi, et poursuivis comme tels, jugés par une commission militaire et fusillés dans les vingt-quatre heures. »

— Est-ce tout, monsieur? demanda froidement le comte.

— Oui, répondit le général en balbutiant.

' Sur un signe du comte, les deux papiers, contenant les propositions et la proclamation de mise hors la loi, ftirent cloués à un tronc d* arbre.

— Maintenant, monsieur, vous avec accompli votre mission, n'est-ce pas? Vous n'avez plus rien à ajouter?

— Je regrette, sefior conde,\.

'■ — Assez, monsieur! SI j'étais réellement un pirate, ainsi que vous me qualifiez si bénévolement, il me serait facile de vous retenir ^ ainsi que toutes les personnes qui vous accompagnent, ce qui me fournirait amplement les moyens dé satisfaire ma vengeance; mais, quoi que yous en disiez, ni moi, ni les hommes que j'ai l'honneur de commander, nous ne sommes des pirates ; vous sortirez d'ici aussi libre que vous y êtes venu. Seulement, je crois que vous ferez bien de ne pas retarder votre départ.

Le général ne se fit pas répéter l'invitation. Depuis deux heures, il avait vu plusieurs fois la mort de trop près, du moins il le supposait, pour désirer, prolonger son séjour au camp, il donna immédiatement les ordres nécessaires pour le départ.

En- ce moment dona Àpgelà sortant tout à coup du groupe de femmes au milieu duquel elle était jus-

56 CUMUMIIXA.

qu'à cet instant f^emeurée cachée» s'avança, majestueu<5einent drapée dans son rebozo, la démarche Hère et l*œil éthicelant d'un feu sombre.

— Arrêtez I dit-elle avec un accent si ferme et si imposant que chacun se tut et la regarda avec étonnement.

— Madame, lui dit Louis» je vous en conjure, . .

— Laissez-moi parler! dit-elle avec énerj^ie, laissez-moi parler, seuor conde. Puisque persoane dans ce malheureux pays n'ose protester contre l'odieuse trahison dont vous êtes victime, moi, femme, moi, la fille de votre plus implacable ennemi, ja le déclare hautement devant tous : vous êtes, conote, le seul homme dont le génie soit assez puissant pour régénérer cette malheureuse contrée. On vous méconnaît, on vous insulte, on attache à votre nom l'épithête de pirate. £h bien , pirate, àoit ! Don Luis^ je voiis aime : désormais, je suis à vous, à vous seul. Persévérez dans votre noble entreprise ; tant que je vivrû, il y aura sur cette terre maudite une femme qui priera pour vous ! Maintenant, adieu I je vous laisse mon cœur.

Le comte s'agenouilla devant la noble femme, lui baisa respectueusement la main, et levant les yeux au ciel :

— Dona Angola, dit-il avec émotion, merci. Je voua aime, et, quoi qu'il arrive, je vous prouverai que je suis digne de votre amour.

— Maintenant, mon père, partons, dit-elle au général^ à moitié fou de rage et qui cependant n'osait laisser éclater sa colère ; et se tournant une dernière fois vers le comte : Au revoir, don Luis, repritelle ; mon fiancé, à bientôt I

GtrftUMILU. 57

Et elle sortit du cantp au milieu des acclamations d'enthousiasme des aventuriers.

Les Mexicains marchaient la tète basse et la rongeur au front; malgré eux, ils étaient honteu^t de l'infâme trahison qu'ils venaient de commettre envers des gens qu'ils avaient eux-mêmes appelés avec instance, que pendant quatre mois ils avaient leurrés dé fallacieuses promesses, et auxquels maintenant ils se préparaient à courir sus comme à des bêtes fauves.

Il y avait deux heures à peine que ces événements s'étaient passés, lorsque Valentin rentra au camp*

Cependant l'émotion causée par la visite du général se calma peu à peu. Les Français, depuis si longtemps le jouet de la mauvaise foi mexicaine, éprouvèrent presque de la joie de se voir enfin débarrassés du réseau d'inextricables fourberies dans lequel depuis si longtemps ils se trouvaient enchevêtrés , sans pouvoir en sortir. Avec l'insouciance qui fsut le fond du caractère national, ils commencèrent à rire et à plaisanter sur les Mexicains en général et surtout sur les autorités de ce pays, dont ils avaient eu tant à se plaindre, sans oser se permettre la moindre observation, par égard pour le comte. Pleins de confiance en leur chef, sans calculer qii'ila n'étaientqu'une poignée d'bom*

68 QVKUMJU4'

mes abandonnés à eux-mêmes, saiis ' secours et sans protection possible, à plus de six mille lieues de leur pays, ils se livrèrent avec toute la folle imagination aventurière qu'ils possédaient aux rêves les plus insensés, discutant gravement entre eux les plans les plus inouïs et les plus téméraires, sans même supposer, dans leur candide naïveté flibuatière, que mêm^ le plus extravagant de ces rêves fût impossible k réaliser.

Louis ne voulut pas laisser refroidir Tardeur de ses volontaires. Après s'être cpnsulté avec ses officiers, auxquels il soumit ses projets, projets que ceux-ci acceptèrent avec enthousiasme, d'après le conseil de Valentin, il. ordonna une assemblée générale de la compagnie.

Aussitôt les clairons sonnèrent et les aventuriers vinrent ^e grouper autour du quartier général.

— Messieurs, dit le comte, vous voyez dans quelle position nous a placés le manque de foi des autorités mexicaines à notre égard ; cette positionnât loin, à mon avis, d'être désespérée. Cependant, je ne dois pas vous cacher qu'elle est fort grave, et que, d'après certains renseignements que je tiens de bonne source, elle menace de le devenir encore davantage. Deux partis s'offrent à nous pour en sortir : le premier est de nous diriger, à marches forcées, siu* Guaymas, de nous emparer d'un navire, et de nous embarquer avant que nos ennemis aient eu la penr sée de s'opposer à notre départ.

Un l(mg murmure de méçoiitentement accueillit ces paroles.

— Messieurs, continua le comte, il était de mon devoir de vous ^ouAettre cette proposition» vous là

GURUMUXAt 60

discuterez entre vous'; si elle ne vous agrée pas, tout sera dit. Maintenant, voici la seconde : le Mexique, depuis son émancipation, croupit dans la plus honteuse barbarie ; il serait beau de régénérer ce peuple, ou tout au moins de le tenter. L'émigration américaine des Etats-Unis envahit ea ce mo-ment la Californie, ne laissant aux autres émigrants aucun moyen,^ je ne dis pas de prospérer, mais seulement de se maintenir sur un pied d'égalité avec elle. Nous sommes en Sonora deux cents. Français résolus, bien armés et bien disciplinés, emparonsnous d'une grande ville afin d'avoir une base d'opé-? ration ; puis appelons à nous l'émigration française de Californie et de toute F Amérique, émancipons la Sonora, faisons-la libre et forte, civilisons-la malgré die, et non-seulement nous aurons créé un débouché pour l'émigration française, mais nous aurons régénéré un peuple et formé une colonie qui balancera avantageusement l'influence nord-américaine dans ces parages et opposera une digue iufranchis^ sable à ses empiétements incessants ; nous aurons acquis des droits à la reconnaissance de notre pays et nous nous serons vengés de nos ennemis comme les Français se. vengent, c'est-à-dire en répondant & leurs insultes par des bienfaits. Voilà, messieurs, les deux seuls partis que nous ayons à prendre et qui soient dignes d'hommes comme nous. Pesez avec 3oin mes paroles, réfléchissez mûrement âmes propositions, et demain, au lever du soleil, vous me ferez connaître vos intentions par la bouche de voa officiers. Souvenez-vous surtout d'une chose, com-» pagnons, c'est que vous devez inaintenir entre voufl une discipline rigide,^ ^^a'obéir pasûvcuonent e^ avoiii

60 CUHPMlLUi

en moi une foi à toute épreuve ; si vous manquez à un des devoirs que je vous impose en ce moment, nous sommes tous perdus, car la lutte nous deviendra impossible, et, par conséquent, nos ennemis auront bon marché de nous. Du reste, niés frères, recevez ici ma parole que quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous nous trouverons, si magnifiques que soient les offres que l'on me fera, jamais je nf vous abandonnerai, nous périrons ou nous réussirons ensemble.

€e discours fut accueilli comme il devait Tètre, c'est-à-dire avec un enthousiasme impossible à décrire.

Le comte se retira alors à l'écart avec Valentin.

— Hélas ! fr^e, dit-il à celui-ci avec une expression de tristesse navrante, le sort en est jeté à présent, me voilà^ moi, comte de Prébois-Grancé , un rebelle, un pirate ; je suis en guerre ouverte avec une puissance reconnue, un gouvernement constitué ; que ferai-je avec les quelques hommes que je commande? Je périrai àlapreniière bataille, ah ! cette lutte est insensée; je vais devenir avant peu la risée du n^onde. Qui m'aurait dit cela lorsque, pleiif d'espoir , je quittai San -Francisco pour venir exploiter ces mines que je ne verrai jamais ? Que sont devenus mes beaux rêves, mes séduisantes espérances 7

— Ne te laisse pas abattre ainsi frère, répondit Valentin ; c'est à présent surtout que tu as besoin de toute ton intelligence et de toute ton énergie pour remplir dignement la tâche que le hasard t'impose. Songe que de cette énergie et de ce courage dépend k salut de deux cents de tes compatriotes, que tu as

juré de les ramener au bord de la mer, et qu'il te faut tenir ton serment.

— Je mourrai avec eux. Que peuvent-ils ériger davantage?

— Que tu les sauves I répondit sévèrement le diasseur.

— Cest mon désir le plus vif.

— Ta position est belle, tu n'es pas ici aussi seul que tu le supposes.

— Comment cela?

— N'as-tu pas la colonie française de Guetzalli, fondée par le comte de Lhoraîlles?

—Oui, répondit tristement Louis; mais le comte est mort.

— En effet; mais la colonie existe, elle prospère : tu trouveras là cinquante ou soixante hommes résolus qui ne demanderont pas mieux, quand ce ne serait que par esprit d'aventure, que de se joindre à toi.

— Cinquante hommes, c'est bien peu.

— Allons donc ! contre des Mexicains, c'est plus qu'il n'en faut. Fais autre chose encore : prépare une insurrection des peuplades à demi sauvages, dont les alcades gémissent en secret sur leur position secondaire- et l'espèce de vassalité dans laquelle lé gouvernement mexicain les courbe malgré eux.

— Oh! ohl fit Louis, c'est une idée, cela; mais quel est l'homme qui se chargera de parcourir ces peuplades et de s'aboucher avec les alcades des puebbs?

— Moi, si tu le veux.

— Je n'osais te le demander; merci. Moi, de mon côté, je préparerai tout afin de débuter par \m

d^ CpRUMILtA.

coup d'éclat qui terrifie le. gouvernement paexiçaîij en lui donnant la mesure de notre force.

— Bien; surtout n'oublie pas que jusqu'à nouvel ordre la guerre que tu entreprends doit être une suite non interrompue de coups de main hardis.

— Oh ! sois tranquille ; maintenant que les Mexicains ont levé le masque et m'ont contraint à mé défendre, ils apprendront à connaître les hommes qu'ils ont si longtemps méprisés et qu'ils ont crus lâches parce qu'ils étaient bons,

— Le colonel Florès estr-il parti ?

— Non, pas encore.

— Retiens-le ici jusqu'à demain, sous ^importe quel prétexte.

— Pourquoi cela ?

— Laisse-moi faire, tu le sauras. Maintenant, préparons-nous à soutenir l'attaque des Indiens : si mes pressentiments ne me trompent pas, elle sera chaude.

— Qu'est-ce qui te le fait supposer? - -

— Certains renseignements que j'ai pris moimême, et d'autres plus importants encore que Curumilla m'a donnés. Ah I tâche donc que le colonel mexicain, sans cependant soupçonner qu'on le sur^ veille, ne puisse sortir du camp.

— Cela sera fait. Tu sais que je me repose sur toi de toutes les précautions à prendre?

— Pour l'extérieur, oui; veille seulement à ce que les lignes ne soient pas forcées..

La plus grande animation régnait dans le camp-; les forgerons et les armuriers étaient à l'œuvre, travaillant avec une ardeur fétrile ^ remettre les armeSi les wagons et les affûts en état.

Partout on entendait des cris joyeux et des éclats de rire; ces dignes aventuriers avaient repris tonte leur gaieté, puisqu'on allait se battre, c'est-à-diro avmr des coups à donner et à recevoir.

lîe colonel Florès vaguait assez tristement au milieu de cette cohue ; sa position devenait difficile; îl le sentait ; cependant, Û ne savait comment prolonger son séjour parmi les Français, maintenant que la guerre était déclarée, que les intérêts de la société dont il était le délégué se trouvaient complètement mis de côté, et que, de cette façon, la seule raison plausible qu'il aurait pu invoquer pour demeurer lui manquait. Depuis l'arrivée des Français au Mexique, le double rôle joiié par le colonel lui avait rapporté de belles sommes; son métier d'espion, rendu facile par la confiante fi^anchise des aventuriers , avait été pour lui une source d*énormes bénéfices : on ne renonce pas ainsi sans peine à une. position lucrative;

Aussi, le colonel ayait-il le front soucieux, car il se creusait la tête pour trouver un prétexte à présenter au comte. Au plus fort de ses combinaisons diplomatiques, Valentin se présenta à lui, et de Tair le plus innocent, lui annonça que don Luis le faisait chercher et désirait causer avec lui. Le colonel tressaillit à cette nouvelle ; il remercia le chasseur et se rendit en toute hâte auprès du comte.

' Valentin le suivit des yeux avec un sourire ironique, et, certain que Louis le retiendrait assez longtemps auprès de lui , il commença l'exécution du plan qu'il avait préparé.

Sur ces entrefaites la nuit était venue , une nuit èombre et triste ,' sans étoiles au ciel; les nuages

6i CUBUM1UA«

couraient rapidement dans re»pace et paseàient in* cessaminent sur le disque blafard de la lune , dont ils interceptaient les rayons sans^ chaleur.

Le vent se lamentait tristement en sifSant à travers leé branches des arbres qui s'entre-choquaient avec des bruits lugubres.

Dans les profondeurs mystérieuses de la forêt, on entendait des grondements et des hurlements sac* cadés auxquels se mêlaient le mugissement de la cascade et le cliquetis monotone des cailloux rou« lés sur la plage par les eaux du fleuver

C'était une de ces nuits pendant lesquelles la nature semble s'associer aux tristesses humaines et gémir des crimes auxquels ses sombres ténèbres doivent servir de voiles.

D'après les ordres de Valentin, sur un espace de cinquante mètres tout autour du camp, les arbres avaient été abattus , afin de déblayer le terrûn et d'enlever à rennemi les moyens d'arriver sans être vu jusqu'aux retranchements.

Puis , sur cet espace laissé libre , d'énormes brasiers avaient été allumés de distance en distance.

Ces brasiers, dont les hautes flammes éclairaient la prairie à une distance considérable, formaient une ceinture brillante au camp, qui, lui, était plongé dans une obscurité complète.

Nulle lumière, si faible qu'elle fût, ne scintillait dans la Mission ; les retranchements semblaient abandonnés, aucune sentinelle ne se laissait voir.

La Mission était en apparence retombée dans le silence de la solitude, tout était calme et tranquille.

Mais ce calme cachait la tempête. On sentait ins* tinctivement palpiter dans l'ombre les ccsurs anxieux

CU&UMJUA. AB

dB Ces hommeè qai, Toreille an guet et le doigt sur la détente du rifle, attendaient impassibles Tapparition de leurs ennemis.

. C€|)eiidaiit les heures s'écoulaieot lentement les unes api^s les autres sans que rien vint justifier les craintes émises par Yal^tin d'une attaque prodMÛne.

Le comte se promenait à grands pas dans l'égUse qui lui servait de retraite, écoutant avec anxiété les m<nndres bruits qui s'élevaient par intervalles dans le silence. Parfois il jetût vers la campagne déserte on regard d'impatience et de colère ; mais rien ne bougeait, le même calme continuait toujours à peser sur la nature*

Fatigué de cette longue et énervante attente , il sortit de l'égUse et se dirigea vers les retranchements.

Tous les aventuriers étaient à leurs postes étendus sur le sol et le doigt sur la détente du rifle.

— N'avez-vous rien vu, rien entendu encore? demanda le comte , bien qu'il sût d'avance la répcmse qui lui serait faite , mais plutôt dans le but de tromper son impatience que pour toute autre cause.

— Rien I répondit froidement don Comelio , qui se trouva par hasard auprès de lui.

— Ah I c'est vous , dit le comte , et le colonel Florès, qu'en avez-vousiait?

— J'ai suivi vos instructions, commandant II dort. <— Vous en êtes sûr?

L'Espagnol sourit

— Je réponds qu'il dormira ain^ au moins jus*

qu'au lever du soleil, fitp-il, j'ai bien fait les choses»

Qê GimtninuA.

' -^ Trës^bi^ ; de cette faço» ncne tf^mid iten Ir redouter de lui.

— Absolument rien.

— -^Perâoûûè n'a:^ don Yalentin ni le bbef inâien?

-^ Non , ils sont sortis tous deux au coucher du soleil , depuis ils n'ont pas reparu.

Tout en causant ainsi , les deux interlocdteurs: étaient touillés vers le deliors, et leurs- yeux exsuninaient attentivement laplaine ; aussi firent-ils un geste d'étounement et presque d'épouvante en apercevant tout à coup un homme qui sembla soi^r de terre et se dressa entre eux comme un fantôme.

' — Valga me Dios 1 s'écria le sùp^stitieux Espagnol en se signant, qu'est-ce que c'est que ça?

Le comte saisit vivement un revolver à saceinture.

— Ne tirez pas ! s'écria le nouveau venu en lui posant la main sur le bras.

— '- CuruBûiDa ! s'écria le comte avec surinise.

— Silence 1 fit l'Araucan.

— Où est Valentin?

■ — C'est lui qui m'envoie.

— Les Peaux «Rouges ne nous attaqueront dono pas cette nuit?

Curumilla regarda le comte avec étonnement.

— Mon frère ne les voit donc pas? dit^îl.

— Où cela ? fit le comte avec surprise.

— ^^ Là , répondit Curumilla en étendant le bras dans la direction de la plaine.

Don Luis et don Conielio regardèrent pendant quelques instants avec l'attention la plus soutenue; mais, malgré tous leurs efforts, ils n'aperçurent rieit; la plaine était toujours aussi nue, édairée par les reflets rouge&tres des : brasiers ;çà- et là

seniemeiit gisaiévt'lfls troncs des aii)res abattus pendant la journée : afin d'agrandir Thorizon et dégager les alentours du camp.

— -Non, dirent-ils enfin, nous ne voyons rien,

— Les yeux des blancs se ferment la nuit, murmura sentencieusement le chef.

— Mais où sont-ils? reprit le comte avec impatience; pourquoi ne pas nous avoir avertis?

— Mon frère Routçnepi m'envoie pour cela.

Le nom de Koutonepi, c'est-à-dire le vaillant, avait été donné à Valentin par les Araueans à son arrivée en Amérique, et jamais Curumilla ne le nonomait autrement.

— Alors, hâtez-vous de nous instruire, chef, afin que nous puissions déjouer la ruse maudite que sans doute ces démons ont inventée.

— Que mon frère avertisse ses guerriers d'être prêts à combattre.

La recommandation passa immédiatement de l'un à l'autre sur toute la ligne.

Curumilla épaula alors tranquillement spn rifle, visa pendant quelques secondes un tronc d'arbre assez rapproché des retranchements et fit feu.

Jamais coup de feu ne produisît un eflet semblable. Un cri horrible s'éleva de la plaine et une foule de Peauic-Rouges se dressant, comme mus par un ressort, de derrière les troncs d'arbre qui les abritaient, s'élancèrent sur les retranchements, en bondissant comme des coyotes, en poussant des hurlements affreux et eii brandissant leuris armes avec rage.

Mais les Français étaient préparés à cette attaquer; ils reçurent les Indiens sur leurs baïonnettes sans

reculer d'un pouce, en répondaot àlénrislnirleBMite féroces par le cri unanime de :

— Vive la France !

Cri qui devait, avant peu, être poussé en plein soleil et les guider à une éclatante victoire.

Désormais, la guerre était déclarée de fût; la première amorce était brûlée, les Françsds avaient senti la poudre, les Mexicains allouent apprendre, à leurs dépens, quels rudes ennemis ils s'étaient follement mis sur les bras.

Cependant les Peaux-Rouges, guidés et animés par leur chef, combattaient avec un acharnement inouï. La plupart des Français qui composaient la compagûie ne connaissaient pas la façon de se battre des Indiens ; c'était la première fois qu'ils avaient affaire à eux. Tout en leur résistant vaiflamment et en leur infligeant des pertes terribles, ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer l'audacieuse témérité de ces hommes qui, demi-nus, munis de mauvaises armes, se ruaient sur eux avec un courage invincible, et qui ne tombaient que morts.

Soudain une seconde troupe, plus nombreuse que la première et entièrement composée de cavaliers, ât irruption sur le champ de bataille et vint soutenir l'effort des assaillants.

Ceux-ci, en se sentant soutenus, redoublèrent de cris et d'efforts, la mêlée devint terrible, les combattants luttèrent corps à corps, se déchirant comme des bêtes fauves.

Les clairons et les tambours français sonnaient vigoureusement la charge.

— Une sortie I une sortie ! criaient les av^turiers,

Gimnimu. 0ft

faèùteux d^ètre aiosi tenus enécliecpârdesenoemis en apparence si misérables.

— Tue ! tue I

Les Indiens répondaient par- leur cri de guerre.

Un chef indien, monté sur un magnifique cheval noir et le corps nu jusqu'à la ceinture, caracolait au prenuer rang des siens, abattant et assommant avec son casse-tête tous les ennemis qui s'avançaient à portée de son bras. Deux fois il avait lancé son coursier sot les barricades, et deux fois il les avait escaladées sans pmrenir aies franchir complètement.

Ce chef était Mixcoatzin. Son œil noir étincelait d'un feu sond)re ; son bras semblait infatigable, et chacun s'éloignait de cet ennemi redoutable et qui parûssait invincible.

Le sachem, cependant, redoublait d'audace, ap« pelant incessamment les siens et insultant les Manca par ses cris et ses gestes ironiques.

Tout à coup, une troisième troupe apparut sur le champ de bataille, où, grâce aux brasiers, il faisait clair comme en plein jour. Mais cette troupe, composée, comme la seconde, de cavaliers, au lieu de se joindre aux Indieifô, se déploya en demi-cercle et les chargea avec fiireur en criant :

— A muertel a muertel

La voix puissante de Valentin domina en ce moment le tumulte de la bataille et parvint jusqu'à ceux qu'il voulait avertir.

— A présent 1 à présent I oria-t-il.

Le comte Fentendit. Se tournant alors vers une cinquantaine d'aventuri^s qui depuis le commencement du combat se tenaient immobiles»

et l'arme au pied derrière lui

70 GDRTJIIIIJUL

•— A notre tour, compagnons 1 s*écria-Ml en dé-1 gainant sa longue épée. Ouvrant alors la barrièret il se jeta résolument dans la mêlée^ suivi par sa troupe» qui. se . précipita sur ses pas avec des cris de joie.

Chose qui rarementarrive dans une rencontre avec les Indiens» ceux-ci étaient pris entre deux feux et contraints de combattre à découvert.

Cependant ils ne se découragèrent pas ; la valeur des Indiens passe toute croyance. Ceux-ci se voyant cernés» résolurent de tomber bravement plutôt que de se rendre, et quoiqu'ils fussent moins bien armés que leurs ennemis, ils n'en reçurent pad moins réso^ lûment leur choc.

Mais les Peaux-Rouges n'avaient pas cette fois affaire à des Mexicains; ils ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Le choc des Français fut irrésistible ; ils passèrent comme un ouragan sur les Peaux-Rouges, qiii» malgré leur résolution» ioreai contraints de ^er.

Maiala fuite était impossible : rappelés par la voix de leurs chefs, qui tout en combattant vaillamment de leur personne ne cessaient de les exciter à redou^ bler d'efforts, ils revinrent au combat.

Alors la lutte prit les proportions gigantesques d* un carnage horrible; ce n'était plus une bataille, c!était une boucherie où chacun cherchait à tuer, se souciant peu de succomber pourvu qu'il entraînât • son ennemi dans, sa chute.

Vulentin^ dont la plus gnqide partie de l'existence s'^itaît passée dans le désert, et qui souvent avait euc des rencontres avec les Indiens, ne les avait jamais vus montrer une sL grande animosité et surtout

GuiBJomjJu .71

iiOe si grands opiniâtreté ; car ordinairement» lorsqu'ils subissent un échec, loin de s'acharner à continuer un combat sans résultat avantageux possible pour eux, ils se retirent inmiédiatement et cherchent leur salut dans une prompte fuite ; mais cette fois leur façon de combattre était complètement changée, il semblait que plus ils reconnaissaient Timpossibiilté de vaincre, plus ils mettaient d'amour-propre à résister.

Le comte, toujours en avant de ses compagnons, qu'il excitait du geste et de la voix, cherchait à se rapprocher de Mixcbatzin, qui^ toujours caracolant sur son cheval noir, accomplissait des prodiges de valeur qui électrisaient les siens, et menaçait, sinon de changer la face du combat, du mois de le faire durer longtemps encore.

Maks^ chaque fois que le hasard le plaçait en face du chef et qu'il se préparait à fondre sur lui, un flot de combattants, refoulé par les hasards de la lutte, se jetait devant lui et neutralisait ainsi s^ efforts.

De son côté, le sachem s'efforçait de se rapprocher du comte, avec lequel il brûlait de se mesurer, persuadé que, s'il parvenait à renverser le chef des visites pâles, ceux-ci seraient frappés de terreur et iui abandonneraient le champ de bataille. . ;

Enfin, comme d'un comm.un accord, les blancs et les Indiens firent quelques pas en arrière pour se préparer, sans doute, à un choc décisif, ce fut alors que, pour la première fois depuis le commencement du combat, le comte et le sachem se trouvèrent enfin face à face.

Les deux hommes se lancèrent un regard étin-

celant et se ruèrent Tun sur l'autre à corps perdu. Les deux chefs n'avaient d'armes à feu ni l'un ni l'autre; le sachem brandissait son tenîble cassetête, et le comte faisait flamboyer sa longue épée, rouge jusqu'à la poignée.

— Enfin 1 s*écria le comte en levant son arme au-dessus de sa tête.

— Chien mendiant des visages pâles, fit en ricanant l'Indien, tu m'apportes donc ta chevelure, pour que je l'attache à l'entrée de mon calli !

Ils n'étaient qu'à deux pas l'un de l'autre, se dévorant du regard, chacun attendant le moment favorable pour fondre sur son ennemi.

En voyant leurs chefs prêts à en venir aux mains, les deux partis s'élancèrent impétueusement en avant, afin de les séparer et de recommencer le combat; mais don Luis, d'un geste de suprême commandement, ordonna à ses compagnons de ne pas intervenir. Les aventuriers demeurèrent immobiles.

De son côté, Mixcoatzin, voyant la noble et galante courtoisie du comte, commanda à ses compagnons de demeurer en arrière.

Les Peaux-Rouges obéirent.

C'était entre don Luis et le sachem que la question all^tse décider.

ctJBUifuxi* 78

ltoy réi i a llleg#

Les deux ennemis seioblërent, nne seconde, se recueillir : puis soudain le sachem bondit, en av^nt.

Le comte demeura immobile ; mais au momeiit où rindien arrivait sur lui , par uh mouvement rapide comme la pensée, de la main gauche il saisit aux naseaux le cheval du chef qui se cabra en hennissant de douleur, et pointant avec une dextérité extrême, il enfonça Sa longue épée dans la gorge de rindien; le bras levé de celui-ci retomba sans force, ses yeux s'ouvrirent démesurément, un flot de sang s'échappa de sa plaie béante, et il roula sur la terre en poussant \xn cri de suprême agonie et en se tordant comme un serpent.

Le comte lui posa le pied sur la poitrine et le cloua sur la twre.

Se tournant alors vers, ses compagnons :

-^£n avant leQ avant! cria^t-il d'uAe voix puissante.

Les aventuriers répondirent par un houirah dô triomphe et se ruèrent de nouveau sur les Eeaux- Kouges.

Mais ceux-ci ne les attendirent pas, cette fois.

Atterrés par la mort de Mîxcoatzin, un de^ leurs sachems les plus révérés et de leurs plus célèbi^es guerriers, une panique s'empara d'eux et ils s'enfuirent dans toutes k^ directions.

Alors commença une véritable chasse à Thomme, avec toutes ses Ûdeuses et atroces péripéties.

7A GURUMILLA.

, Nous l'avons dit, les Indiens étaient cernés; toute fuite leur devenait impossible.

Les aventuriers, exaspérés par la longue lutte qu'ils avaient eu à soutenir, massacraient sans pitié les ennemis vaincus qui les imploraient en vain.

Les Indiens éperdus couraient çà et là, sabrés au passage, percés par les baïonnettes et foulés sous les pieds des chevaux, qui, aussi cruels que leurs maîtres, et enivrés par F odeur acre du sang, piétinaient sur eux avec frénésie.

Les cadavres s'amoncelaieiit au centre du cercle faial qui se rétrécissait incessamment autour d'eux.

About de force etde coui'age, les misérables Peaux- Rouges avaient jeté leurs armes, les bras croisés sur la poitrine^ serrés les uns contre les autres, ils avaient renoncé à disputer plus longtemps leur vie et attendaient la mort avec le calme sombre du désespoir et l'impassibilité qui caractérise leur race.

Le comte aurait voulu, depuis longtemps d^à, arrêter cet horrible carnage; mais, dans Tenivrement de la victoire, sa voix avait été, non pas méconnue, maïs étouffée par le tumulte.

Cependant les Français s'arrêtèrent, saisis, mal-* gré eux, d* admiration à la vue de la résignation stoïque de ces braves ennemis, qui dédaignaient de demander grâce et se préparaient à mourir dignement, sans faiblesse comme sans forfanterie.

Toute noble action, tout noble sentiment, trouvent de Técho dans le cœur des Français, la nation chevaleresque par excellence.

Ils hésitèrent, en se regai'daiiit les uns les autres^ et relevèrent leurs baïonnettes.

Le comte profita de cette trêves suprême rayon

CURMUXA* 76

de iAérneoce déposé par Dieu dan» Fàme de ces hommes iiQ|>lacable3, et il se jeta vivement au-devant d'eux en levant en Tair son épée rouge jusqu'à la poignée.

. — ! Assez, compagnons! s'écria-t^il, assez; nous sommes des soldats, nous autres, non pas des bourreaux ou des J^oujobers I laissons aux Mexicains toutes les lâchetés, demeurons ce que nous avons toujours été, des hommes braves et cléments-: grâce pour ces malheureux I

— Grâce 1 grâce 1 s'écrièrent les Français, en brandissant leurs armes au-dessus de leurs tètes.

En ce moment, le soleil se levait splendide dans * 4B1 flot de vapeurs. C'était un spectacle à k fois imposant et plein d'une sublime horreur que celui que présentait ce champ de bataille fumant encore des dernières exjdosions des armes à feu^ couvert de cadavres» et au centre duquel une trentaine d'hom*^ mes sans arpsies semblaient défier du regard un cercle d'ennemis souillés de sang et de poudre* à Tœil étincelaût et aux traits contractés par la passion.

• Le comte remit alors son épée au fourreau et s'approcha à pas lents des Indiens, qui le regarr daient venir d'un air inquiet, car ila ne comprenaient rien à ce qui venait de se passer.

Les Indiens sont implacables, la clémence leur est inconnue ; dans les prairies, le vm victis est la seule k>i. Les Peaux-Rouges étant sans pitié n'implorent jamais celle de leurs ennemis^ et sul»ssent sans se plaindre la dure loi qu'il platt au vainqueuTi quel qu il soit, qui.les dompte, de leur infli^.

... L«% aventuiiiQCi». w^mX rmÏMmsbmj^ et ou-

76 ÊCftUllILLA.

bliaient déjà toute rancune avec cette versi^iuté Bt cette insouciance innée en eux * ils riaient et causaient gaiement entre eux.

Valentin et Curumilla avisent rejoint le comte.

— Quelle est ton intention? demanda le chas« seur.

— Ne Tas-tu pas devinée? répondit LouiSi je leur fais grâce,

— A tous?

— Pardieu I s'écria-t-il avec étonnement

— Ainsi, tu leur pardonnes ?

— Oui, et je leur rends la liberté.

— Hum I fît le chasseur.

— Verrais-tu quelque empêchement à cela? •

— Peut-être.

•^- Explique-toi.

— Que tu pardonnes aux Indiens, rien de mieux, cela peut* produire bon effet parmi les tribus, d'autant plus que les Peaux-Rouges ont une excellente mémoire et qu'ils se souviendront loi^temps de la leçon sévère qu'ils ont reçue cette nuit.

— Eh bien?

— Mads, continua le chasseur, tous ces hommes ne sent pas des Indiens?

— Que veux-tu dire?

— Qu'il se trouve parmi eux des Mexicains déguisés.

— Tu es certain de cela?

— Oui. D'autant plus que j'sd été averti par l'homme qui commande les cavaliers avec le secours desquels je t'ai donné un si bon coup de main.

— Mais ces cavaliers ne sontMls pas des Apaches? f— ErrejuTr cher ^u»i; ce sont des blancs, et qui

cçBUiiaLA» 77

plus eât des cmcos^ c'est-^à-dire des hommes payés et enr^imentés par les hacienderos pour faire la chasse aux Indiens. Tji vois comment ils s'acquittent honorablement die lew^emploi; mais cela ne doit pas t' étonner, tu connais assez bien les moaurs de ce pays pour trouver cela tout naturel, je n*ea doute pas.

Louis s'était arrêté tout pensif.

— Ce que tu me dis là me confond, murmura-t-il.

— Pourquoi donc? reprit insoucieusement le chasseur, cela est simple, au contraire ; mais il ne s*agit pas des cavdiers, ceux-là sont hors de cause, quant à présent.

* — Certes, je leur dois, au conti-aire, des remerciments.

— Ils t'en dispensent, et moi aussi; occuponsnous seulement des hommes qui sont là.

— Ainsi, tu es sûr que parmi eux se trouvent des blancs?

— Très-sûr.

— Mais comment les reconnaître ?

— Curumilla s'en chargera. -

— Ce que tu me dis est étrange ; dans quel but ces gens se sont-ils ligués avec nos ennemis?

— C'est ce que nous saurons bientôt.

Ils reprirent leur marche et arrivèrent auprès du groupe.

Valentin fit un signe à Curumilla. Le chef s'approcha alors des Indiens, et commença à les examiner attentivement l'un après l'autre, tandis que le comte et le chasseur le suivaient du regard avec intérêt. ,

Le chef araucan était froid ^ sombre comuoie

78 CORUMÎtLA.

toujours ; pas un muscle de son visage ne bougeait. ' En le voyant les examiner ainsi, les Indiens ne purent s'empêcher de tressaillir; ils tremblèrent à la vue de cet homme muet et sans armes, dont le regard perçant semblait vouloir Hre au fond de leurs cœurs. : . :. ■

Gurumilla posa le doigt sur la poitrine d'un Indien.

— Uni dît-il, et il passa.

— Sortez 1 dit Valentin au Peau-Rouge.

Celui-ci se mit à Técart.

Curumilla en désigna ainsi successivement neuf, puis il rejoignit ses amis'

— Est-ce tout ? lui demanda Valentin.

— Oui, répondit-il.

— Désarmez ces hommes et attaçfiez-les solidement, commanda le comte.

On lui obéit. Don Luis s'approcha alors des Apaches.

— Que mes frères reprennent leurs armes et remontent sur leurs coursiers, dit-il ; ce sent de vaillants guerriers ; les visages pâles ont apprécié leur courage, ils les estiment; mes frères retourneront dans leurs villages, ils diront aux anciens et aux sages de leur nation que les blancs qui les ont vaincus ne sont pas des hommes cruels comme les féroces Yoris — Mexicains, — qu'ils désirent enterrer la hache si profondément entre eux et les Apaches, que jamais on ne la puisse retrouver avant dijt mille lunes.

Un Indien se détacha du groupe, fit deux pas en avant, et saluant avec majesté : , •

— . Le Cœur-Fort est un guerrier terrible; c'est

un jaguar pendant le combat; mais.il se fait antilope après la victoire ; les paroles que soufflent sa poitrine .lui sont inspirées par le Grand-Esprit, le Wacondah l'aime ; ma nation avait été trompée par les Yoris, le Cœur-Fort est généreux, il a pardonné, il y aura désormais amitié entre les Apaches et les guerriers du Cœur-Fort.

Les Peaux-Rouges, suivant leur habitude, avaient avec cette poésie qui les distingue, donné à don Luis le nom de Cœur-Fort,

Il y eut après ce discours de l'Indien, qui était un chef célèbre, et se nommait le Bison^Blanc^ un échange de bons procédés entre les aventuriers et les Apaches.

Leurs chevaux et leurs armes leur furent rendus et les rangs s'ouvrirent pour leur livrer passage.

Lorsqu'ils eurent disparu dans la forêt, el Buitre fit faire volte-face à sesk cavaliers, ets'éloigna ison tour.

Don Luis eut un ipstant la pensée de rappeler cet auxiliaire qui, pendant le combat, lui avait été si utile, mais Valentin s' y opposa.

— Laisse partir ces hommes, frère, lui dit-il, tu ne dois ostensiblement avoir aucun rapport avec eux.

Don Luis n'insista pas.

— Maintenant, reprit Valentin, terminons ce que nous avons si bien commencé.

— C'est juste, répondit le comte.

L'ordre fut aussitôt donné d'enterrer les. cadavres et de panser les blessés.

Les Français avaient éprouvé des pertes sérieuses; ils avaient eu dix hommes tués et yingt et quelques blessés î il est vrai que la plupart de ces blessures

80 CURUMllLA.

n'étaient pas mortelles ; cependant la victoire coûtait cher : c'était un avertissement pour l'avenir. ' Deux heures plus tard, la compagnie, rassemblée parle clairon, se rangeait silencîeuscîment sur la place de la Mission, au centre delaquelle don Luis, Valentin et trois officiers, se tenaient assis gravement devant une tahle sur laquelle se trouvaient divers papiers.

A une table plus petite don Cornelio écrivait.

Le comte avait convorpié ses compagnons et avait formé une commission xnilitah^ présidée par lui afin déjuger les prisonniers faits pendant le combat.

Don Luis se leva au milieu d'un religieux silence.

— Qu'on amène les prisonniers, dit-il.

Les hommes désignés précédemment par Curumilla parurent, conduits par un détachement d'aventuriers. Us étaient délivrés des liens avec lesquels on les avait d'abord attachés. Bien qu'ils portassent toujours le costume des guerriers apaches, on les avait obligés à se laver et à faire disparaître les peintures qui tes déguisaient ^

Ces hommes paraissaient, non pas repentant de leur fourberie découverte, mats seul^oaent honteux d'être ainsi donnés en spectacle.

— Amenez le dernier prisoimier, commanda don Luis.

A cet ordre , les aventuriers se regardèrent avec étonnement, ne comprenant pas ce que le comte voulait dire, puisque les neuf Mexicains étaient là.

Mais au bout d'un instant leur surprise se cbaur gea en colère, et une sourde rumeur parcourut leurs rangs comme un courant électrique.

Le colonel Florès venait de paraître ; il était sans armes, la tète nue, mds sa physionomie, empreinte

GtmmiaLA. 81

d*audace et de défi, avait une expression railleusement sinistre, qui imprimait à scm caractère un cicfaet de méchanceté impossible à rendre.

Curumilla l'accompagnât.

. Le comte fit un geste ; le cahne se rétablit.

— Que signifie cela? s'écria le colonel d'un ton hautain*

Don Luis ne le laissa pas ccmtinuer.

— Silice I dit-41 d'une voix ferme en fixant sur hii un clair regard.

Dominé malgré lui par Taccent du comte, le colo^ nel se tut en rougissant.

Don Luis réprit :

. — IM es frères et mes compagnons, dit-il, malheureusement pour nous, les circonstances nous ont placés dans une situation exceptionnelle ; de tous les côtés la trahison nous entoure ; de mensonge en mensonge, de fourberie en fourberie, on nous a amenés dans ce désert où nous sommes abandonnés à nous-mêmes, loin de tous secours, et ne pouvant, pour nous sauver, compter cpie sm* notre courage. Hiei^, le général don Sébastian Guen^ero, se croyant enfin sûr de la réussite des plans infâmes que depuis si longtemps il trame contre nous, se décide à lever le masque ; il nous déclare hors la loi et nous flétiît de i'épitbëte honteuse de pirates x deux heures à peine après son départ, nous sommes attaqués par les Indiens; les mesures de nos ennemis étaient bien prises; 7)011 s'en est fallu qu'ils ne réussissent. Mais Dieu veillait, il nous a sauvés cette fois encore ! Maintenant, savez^voœ quel est l'homme qui s'était fait le bras droit du général et avait machiné Todieuse trabison dooi nous avons foUli être victimes?

Cet homme, fit-41 en le déiâgnant du dûigt ave<; vm^ expression d'écrasant mépris, c'est le misérable qui, depuis notre arrivée à Guaymas , e'est attaché à nous, ne nous a plus quittés, a feint ^e noua, aimer et de nous défendre pour nous voler Qos secrets. et les vendre à nos ennemis ; c'est le misérable . que nous avons traité en frère, pour lequel nous avons eu les attentions les plus délicates et les plus soutenues ; c'est cet homme, enfin, qui prend le titre de colonel et le nom de Francisco Florès, et qui en a menti, car c'est un métis sans nom, surnomnié el Garrucholo, ex-lieutenant del Buitre, ce féroce brigand qui commande une cuadrilla de salteadores qui, depuis plusieura années déjà, désole le haut Mexique. Regardez -le, maintenant qu'il se voit reconnu, il tremble, le misérable^ car il sait que, pour lui , vient enfin de sonner l'heure suprême de la justice.

En effet, à cette terrible révélation, faite ainsi devant tous, l'audace du bandit était subitement tombée^ et une expression de hideuse frayeur contractait ses traits.

<— Voilà, continua le comte^ les hommes que nos ennemi» n'ont pas honte d'employer contre nous, et ils nous traitent de pirates. Eh bien, cette flé^ trissure, nous l'acceptons, frères, et ces bandits tombés entre nos mains Beront jugés selon la loi sommaire des pirates.

Les aventuriers applaudb-mt chaleureusement ce discours de leur chef. D'ailleurs , tous reconnaissaient la vérité et la logique de ses paroles; dans la situation critique rà ib se trouvaient, ils n'avaient rien à ménager; la démence, aurait été une qq\x^

GURiniiuA. 8S

paLle faîblesser ils ne pouvaient se relever qu'à force d'audace et d'énergie, en terrifiant leurs ennemis et les contraignant à traiter avec eux.

Le comte se rassit.

— Don Comelio, dit-il, donnez lecture à Taccusô .des charges qui s'élèvent contre lui.

L'Espagnol se leva alors et commença un long réquisitoire contre le colonel, réquisitoire appuyé de nombreuses lettres écrites par don Francisco ou reçues par lui de plusieurs personnes , notamment du général Guerrero , d'où la trahison du colonel ressortait claire et sans excuse possible. Don Cornelîo termina en rapportant l'entrevue de la veillé entre don Francisco, el Buitre et le chef apache.

Les aventuriers avaient écouté cette longue énumération de crimes et de félonies dans le plus profond silence et le calme le plus parfait.

Lorsque don Comelio eut terminé , le comte s*adressa au colonel.

— Reconnaissez-vous la vérité des faits avancés contre vous?

Le bandit releva la tête, son parti était pris, il haussa les épaules avec dédain.

— A quoi bon nier? dit-il, tout cela est vrai.

— Ainsi, vous avouez nous avoir trahis depuis le premier moment que vous nous avez rencontrés ?

— Canaries I fit-il avec un sourire railleur, vous vous trompez, sefior conde, je vous trahissais même avant de vous connaître.

A cette cynique déclaiation, les assistants ne purent réprimer un mouvement d'horreur.

— Ce que je vous dis vous étonne? reprît audacieusement le bandit; pourquoi donc cela? Je trouve/

84 GURUMILLA,

moi, ma conduite toute naturelle. Qu*6te8-vous^ pour nous autres Mexicains, vous, étrangers? Vous êtes des sangsues qui venez dans notre pays sucer le plus clair de notre sang, c'est-àr-dire vous goiger de nos richesses, vous moquer de notre ignorance, tourner en ridicule nos mœurs et nos habitudes, nous imposer vos goûts et ce que vous appelez votre civilisation occidentale. Qu'avons-nous besoin de tout cela? De quel droit vous emparez-vous de tout ce qui nous est cher? Vous n'êtes que des bêtes féroces contre lesquelles tous moyens sont bons ^ pour les détruire. Nous ne sommes pas les plus forts au grand soleil, eh bien, nous avons la nuit; la loyauté, la franchise, nous perdraient, nous employons le mensonge et la trahison. Après? Qui a tort? Qui a raison? Qui osera ètxe juge entre nous? Personnel Je suis tombé entre vos mains, vous allez me tuer, fort bien; je serai assass sine, mais pas condamné par vous; car vous naurez nullement qualité pour vous ériger en tribunal. Que voulez -vous de plus maintenant? Agissez à votre guise, peu m'importe. Celui qui sème le vent récolte la tempête ; j'ai semé la fourberie, j'ai récolté la trahison : c'est justice. Je vais mourir. Eh bien, cette mort que j'ai méritée, vous n'avez pas le droit de me l'infliger ; votre verdict sera un assassinat, je vous le répète.

Après avoir prononcé ces mots, il croisa fièrement les bras sur sa poitrine et promena un regard assuré sur l'assistance.

Malgré eux, les aventuriers se sentirent pris d'une espèce d'admiration pour la fauve résolution de cet homme aux manières félines et cauteleuses

cratmiLLA. 85

qui vasait tmit à coup de se révéler sous un jour si différent de celui, sous lequel ils TavaienC connu jusqu'à ce moment. En parlant avec une aussi brutale franchise» le bandit s'était pour ainsi dii^e relevé aux yeux de tous ; sa fowbéne parut moins yile> il inspira une espèce de sympathie à ces hommes si braves, pour lesquels le courage et l'audace sont tes deux premières vertus.

— Ainsi, vous ne cherchez même pas à vous défendre ? lui dit Louis d'une voix triste.

— Me défendre, répondit -il avec étonnement, d'avoir agi comme je croyais devoir le faire, et comme j' luirais encore si vous étiez assez niais pour me faire grâce ! Allons donc, caballeros, cela n'aurait pas le sens commun I D'ailleurs, si je me défendais , je reconnaltraits en quelque sorte la corn* pétence de votre tribunal, et je la nie au contraire. Ainsi, coyez-moi, ûnissons-en , le plus tôt sera le mieux, et pour vous et pour HK)i.

Le comte se leva, ôta son chapeau, et s'adres* sant aux aventuriers :

— Frères et compagnons, dit-il d'une voix solen-* nelle, en votre âme et conscience^ cet homme est-il coupable?

— Ouil répondirent les aventuriers d'une voix sourde.

—^Quelle peine améritécethomme ? repritle c<Hnte*

— La mort ! répondirent encore les aventuriers. Alors le comte se tourna vers le colonel :

— Don Francisco Florès, autrement dit el Gmtu* cholo, fit-il, vous êtes condamné à la peine de wovi.

— Merci, répondit-il en s'inclinant avec grâce. «— Msûs, continua le comte^ connue vous êteacoa»

:86 GtmtJMîTXA.

vaincu de trahison et que vous devez m^Sffrir la mort des traîtres, c'est-à-dire être fusillé par derrière, prenant en considération Tunifurme que vous portez et qui est celui derarmée mexicaine que nous ne voulons pas flétrir en votre personne, vous serez d'abord dégradé. Le jugement sera exécuté immédiatement après.

Le bandit haussa les épaules.

— Que m'importe? fit-il.

Sur un signe du comte, un sous-officier sortit des rangs et la dégradation commença.

El Garrucholo supporta sans pâlh* cette efiï'oyable humiliation. Le bandit avait pris complètement le dessus en lui sur le caballero, et, comme il Tavait dit, peu lui importait d'être dégradé, c*est4-dire déshonoré, puisque Fhonneur pour lui n'était rien.

Lorsqiie le sous-officier eut repris son rang, le comte se tourna vers le condamné.

— Vous avez cinq minutes pour recommander votre âme à Dieu, lui dit-il ; puisse-t41 vous faire miséricorde. Vous n'avez plus ici-bas rieii à attendre des hommes.

Le bandit éclata d'un rire nerveux et strident.

— Vous êtes fousl &*écria-t-il; qu'ai-je de^ommtm avec Dieu, moi, si réellement il existe? Canaries 1 je n'ai que faire de le prier ; mieux vaut que je ipe recommande au démon, au pouvoir duquel je vais être, si ce que disent les moines est vrai.

A cet effroyable blasphème, les aventuriers firent

un geste d'épouvante.

El Garrucho ne sembla pas s'en apercevoir^ -r- Je n'ai, continu2i-t-il, qu'une seule grâce à

vous demander.

GURUMILLA. 87

— Parlez, répondit le comte en réprimant un geste, de dégoût.

— Je porte suspendu au cou par une chaînette d* acier un petit sacliet de velours contenant une relique bénie que ma mère m'a donnée en me disant qu'elle me porterait bonheur; depuis ma naissance ce scapulaire ne m*a jpas quitté. Je désire êti e énterréavec;peut-ètremeservira-t-illà-basoùjevais.

— Il sera fait ainsi que vous le désirez, répondit le comte.

— Merci I fit-il avec une évidente satisfaction. Etrange anomalie du caractère mexicain : ce peuple

est crédule et superstitieux, sans foi et sans croyance* Peuple enfant, trop longtemps esclave et trop vite libéré, qui n'a eu ni le temps d* oublier ni celui d'apprendre.

— Le piquet 1 ordonna le comte.

Huit hommes commandés par un sous-officier sortirent des rangs ; le bandit s'agenouilla, le dos tourné aux exécuteurs.

— En joue, feu I

El Gamicholo tomba fiisîUé par derrière, sans pousser un soupir ; il avait été tué roide.

Son cadavre fût recouvert d'un zarapé.

— Maintenant, dit froidement le comte, aux autres I

Les neuf prisonniers furent rapprochés de la table; ils tremblaient; la justice sommaire des aventuriers les avait rempUs de terreur.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre à peu de distance, mêlé de cris et d'imprécations ; . soudain deux femmes apparurent montées sur de magnifiques chevaux et s'élancèrent en galopant jùs-' qu'au milieu de la place, où elles s'arrêtèrent

8S cuRuurr.LA.

Ces deux fiBinmes étaient doua Angela et sa camérista Violenta.

DoBa Angela avait les cheveux épars, ses traits étaient animés probablement par la course qu'elle venait de faire, ses yeux lançaient des flammes.

Elle demeura un instant immobile au milieu de la foule étonnée de son apparition subite; mais semblant tout à coup prendre une résolution suprême, elle releva fièrement la tète, et s* adressant aux aventuriers attentifs et saisis d'admiration pour tant d'audace réunie à tant de beauté :

— Ecoutez, cria-t-elle d^une voix stridente, moi, dofia Angela Guerrero, fille du gouverneur de l'Etat de Sonora, je viens hautement protester devant tous contre la trahison dont mon père vous rend victimes. Don Luis, chef des pirates français, je t'aime ! Veux-tu de moi pour femme?

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles étranges, prononcées avec une animation extraordinaire.

Don Luis s'approcha lentement de la jeune fille . comme entraîné et fasciné par son regard.

— Viens, lui dit-il, viens, toi qui ne crains pas de t'ailier au malheur!

La jeune fille pdùssa un cri de joie semblable à un rugissement, et abandonnant les rênes, elle bon dit comme une panthère et tomba dans les bras du comte, qui la serra avec frénésie sur sa piûssante poitrine.

Puis, au bout d'un instant, la tenant toujours embrassée, il releva fièrement la tête, et promenant un regard dominateur autour de lui :

'^Celle-ci est la femme du chef des pirates, frères,

aimej^la comme une somir» elle sera notre palladium, notre ange gardien!

L'ivresse des aventuriers ne ne peut décrire : c'était du délire, de la folie. Cette scèDe étrange leur semblait un rêve.

Le comte se tourna alors vers l is prisonniers, qui attendaient en tremblant leur senfençe :

— Partez I leur dit-il ; allez rap porter ce que vous avez vu. Dona Angola vous fait grâce.

Les prisonniers s'échappèrent en se confondant en bénédictions ; les pauvres diables, d'après ce qui s'était passé devant eux, se considéraient comme morts.

Valentin s'approcha de la jeune fille :

— Vous êtes un ange, lui dit-il à voix basse ; persévérerez-vous?

— Je suis à lui jusqu'à la tombe, répcmdit-elle avec une énergie fébrile.

Oaetznlll*

Si nous faisions un roman, il y a bien des détails que nous laisserions dans l'ombre, bien des faits que nous passerions sous silence. Malheureusement, nous ne sommes qu'historien, e1> comme tel astreint à la plus scrupuleuse exactitude.

Dans le premier épisode de cette histoire, nous avons rapporté comment le comte de Lhorailles, à la tète de cent cinquante Français choisis dans la colonie de Guetzalli, qu'il avait fondée, s'était laissé emporter

dans le grand désert del Norte à la poursuite des Indiens apaches, et comment, après s'être égaré avec sa troujpe au milieu de cet océan de sables mouvants, et avoir vu tomber autour de lui ses plus brave3 compagnons, s'était, dans un accès de calèntura, fait sauter la cervelle, et comment, une heure à peine après sa mort, les quelques Français qui aveiient survécu à ce grand désastre étaient enfin parvenus à sortir du désert et à reprendre là route de la colonie (1) .

Les Français laissés à Guetzalli virent avec stupeur arriver les débris de l'expédition.

La nouvelle de la mort du comte de Lhorailles acheva de les démoraliser. Abandonnéasans chefs ^ si loin de leur pays, au milieu d'une contrée ennemie, exposés à chaque instant aux attaques des Apaches, ils se laissèrent aller au désespoir et agitèrent sérieusement la question de quitter la colonie pour rega • gner les bords de la mer et s* embarquer.

En effet, le comte de Lhorailles avait fondé la colonie, il en était l'âme ; lui mort, ses compagnons ne se sentaient ni la force ni l'énergie nécessaires pour continuer son œuvre, œuvre que, du reste, ils ne connaissaient que fort imparfaitement, car le comte n'avait pas de confidents parmi les hommes qu'il s'était associés ; jaloux de son pouvoir, d'un caractère peu expansif, jamais il n'avait confié à personne ni ses plans n) ses projets.

Les Français qui l'avaient suivi, aventuriers avides pour la plupart et dévorés de cette soif inextinguible de l'or qui leur avait fait tout quitter pour venir en Amérique, avaient été cruellement déçus

(j) Voir la Grande Flibuste. 1 vol. Amyot, éditeur, 8, rue de la Paix,

G0RtTHTLLÂ. 91

dans leurs espérances, Iors(ja*en débarquant au Mexique, cette terre classique de la richesse, le comte, au lieu de les guider* vers les mines d*or ou d'argent qu'ils auraient exploitées et dans lesquelles ils auraient puisé à pleines mains, les avait conduits sur la frontière mexicaine, et là, les avait contraints à labourer la terre, en un mot, avait fondé une colonie agricole.

Aussi le premier moment destupeur passé, chaque colon agissant sous l'impression de' sa propre volonté, commença-t-il ses préparatifs de départ, intérieurement satisfait de voir se terminer un exil hérissé de dangers sans avoir aucun des bénéfices de la situation.

C'en était fait de la colonie ; mais heureusement \ partout où se trouve une réunion quelconque de Français, lorsque l'homme indispensable disparaît, il en surgit immédiatement un autre t[uî, poussé par les circonstances, se révèle tout à coup au grand étonnement de ses compagnons et souvent au sien propre.

Cette faculté précieuse, notre nation seule la possède, c'est elle qui nous a sans cesse sauvés dans les positions les plus critiques de notre histoire, et nous a maintenus malgré les plus terribles péripéties au premier rang des peuples modernes ; là est tout le secret de notre force et de notre influence.

Parmi les colons de Guetzalli, se trouvait un jeune homme âgé de trente ans à peine, doué d'une imar ginatioû ardente et d'une intelligence peu commune; ce jeune homme, nommé Charles de Laville, avait quitté l'Europe, emporté plutôt par une certaine inquiétude de caractère et une secrète curiosité, que

92 CCBUMIUA.

par le désir d'acquérir 1^ richesses si prônées de San-Francisco.

Dans cette vîUe, où il était arrivé avec son frère, homme plus âgé et d'un caractère plus sérieux que le sien, le hasard l'avait rapproché du comte de Lhorailles. Le comte exerçait» peut-être à son insu, une influence irrésistible sur ceux qui le connaissaient même superficiellement. Lorsqu'il organisa son expédition, il n'eut pas de peine à emmener avec lui Charles de LaviUe, qui le suivit malgré les sages représentations de son frère.

Le comte^ cranaisseiu* en homme, avait apprécié à sa juste valeur le caractère probe, loyal et désintéressé de Charles de LaviUe. Aussi était-il le seul de tous ses compagnons avec lequel il se laissât parfois aller à caaser presque librement et k confier quelques-uns de ses projets.

11 savait que le jeune honune ne se ferait jamais une arme de ces confidences, et qu'au contraire, en toutes circonstances, il* l'aiderait de tout 'son pouvoir.

Lorsque Monsieur le comte de Lhorailles fut sur le point de partir pour la désastreuse expédition dont il ne devait pas revenir, expédition, entre palenthèses, à laquelle Charles de LaviUe s'opposait opiniâtrement, ce fut à lui que le comte remit le gouvernement et confia la direction de la colonie en son absence, persuadé qu'entre ses m ins. les affaires de Guetzalli ne pouvaient que prospérer.

De LaviUe accepta à contre-cœur la mission de confiance que lui donnait son chef; c'était une lourde charge pour lui, jeune et inexpérimenté, que cette iurvelUance active de tous les instants qu'il aUait

cuauMiixA. os

être obligé d'exercer sur des hommes pour lesquels tout frein, quelque léger qu'il fût, était insupportable, et qui ue se courbaient qu'en frémissant sous la volonté du comte, pour lequel ils éprouvwent un respect mélangé de crainte.

Cependant, contre ses espérances et peut-être contre ses prévisions, Charles de Laville parvint en peu de temps, avec une extrême facilité, non-seulement à se faire obéir sans murmurer par ses compagnons, mais encore à s'en faire aimer.

Ce fut grâce à cette influence, qu^l avait su prendre sur les colons, que, lorsque les débris de l'expédition arrivèrent à Guetzalli, il parvint à rétablir un peu d'ordre dans la colonie, à relever le courage de ses compagnons et à prendre des mesures de défense pour le cas probable d'une attaque des Apaches.

Il donna à la jM^mière effervescence de la douleur le temps de se calmer ; il laissa tomber la colère exagérée des uns et les craintes non moins exagérées des autres ; puis, lorsqu'il reconnut que, à part le profond découragement qui s'était emparé de tous et leur faisait désirer une prompte retraite, les esprits commsnçaient cependant à reprendre leur lucidité ordinaire, il convoqua les colons en assemblée générale.

Ceux-ci obéirent avec empressement et se réunirep*^ dans la vaste co\xc qui précédaîtle coi-p? delogîsprincipal de l'ancienne habitation du comte.

Lorsque de Laville se futassuré que tous les colons étaient rassemblés et attendaient avec anxiété les communications qu'il avait à leur fadre, il réclama quelques minutes d'attention et prit la parole :

9h CURUMIIXA.

— Messieurs, leur dit-il, aveccette facilité sympathique d'élocution qu il possédait si bien, je suis le plus jeune et certainement le plus inexpérimenté de nous tous ; ce ne serait donc pas à moi à parler 'en ce moment, où des intérêts si graves et d'une si grande importance nous occupent, cependant peut-être la confiance que le comte de Lhorailles avait bien voulu placer en moi m'autorise-t-elle à tenter la démarche que je fais en ce moment auprès de vous.

— Parlez ! parlez ! cette confiance, vous en êtes digne I répondirent tumultueusement les colons.

Ainsi encouragé, le jeune homme sourit doucement et continua :.

— Certes, un grand m^-lheur est venu fondre sur nous, beaucoup de nos compagnon^ sont morts misérablement dans le grand désert del Norte; le comte de Lhorailles, notre chef, celui qui nous avait amenés ici, est mort aussi. Je le répète, c'est pour nOoS tous en général, et pour l'avenir de la colonie, une perte immense, un affreux malheur que la mort de cet homme, à la vaste intelligence et au courage de lion, à la fortune duquel nous nous étions attachés ; mais ce malheur, tout tèiTible qu'il soit, est-il irréparable? î)evons-nous devant cette mort perdre tout courage et abandonner lâcbementl'œuvreà peine commencéef Je ne le pense pas, vous ne le pensez pas vous-mêmesl

A ces paroles, quelques légers murmures se firent entendre ; le jeune homme promena son calme etlimr pîde regard sur l'assistance; le silence se rétablit comnae par enchantement.

— Non, reprit-il avec force, vous ne le pensez pas vous-mêmes I Vous subissez eu ce moment, à votre insu, l'influence de la catastrophe qui nous accables

GURUMItLA: 95

le découragement s'est emparé dç[ vous! Gela devait être ainsi ; mais bientôt vous réfléchirez aux consé* quences de Tacte que vous méditez et à la honte quj pour vous en sera la suite. Quoi ! deipt cents Français, c'est-à-dire les hommes les plus braves qui existent, auront abandonné leur poste, auront fui, en un. moti par crainte des flèches et deslancesdes Apaches qu'ils ont mission de contenir et de vaincre? Que penseront les Mexicains, dans l'opinion desquels vous avez été si haut placés jusqu'à ce jour? Que diront vos frères de l'émigration californienne? Vous serez dans l' opinion de tous p'^rdùs d'honneur et de réputation ; car vous aurez trahi vos devoirs etyous n'aurez passu faire respecter, dans ces contrées sauvages, ce nom et ce titre de Français dont cependant vous êtes si fiers !

A ces mdes paroles prononcées avec cet accent qui vient du cœur, si propre à émouvoir les masses, les colons commencèrent malgré eux à envisager la question sous un jour différent et à avoir honte intérieurement de l'abandon qu'ils méditaient. Cependant ils n'étaient pas encore convaincus, d'autant plus qiie la position restait toujours la même, c'està^ire excessivement critique. Aussi les cris, les murmures et les interpellations se croisaient avec une extrême rapidité, chacun voulant émettre son. avis et faire prévaloir son opinion, ainsi que cela arrive la plupart du temps dans les assemblées populaires.

Un des colons parvint à grand' peine à obtenir enfin un instant de silence , et s'adressant au jeune homme :

— n y a du vrai dans ce que vous nous diteSi-. monsieur Charles, fit-il; cependant, nous ne pou-

96 CURUIIUXA.

vons pas demeurer dans la situation où uous nous trouvons, situation qui s*aggraye à chaque instant et qui menace de devenir bientôt intolérable. Quel est le remède au mai ?

— Le remède est facile à trouver, reprit vivemeftt le jeune homme, est-ce donc à moi à vous le montrer?

— Oui, oui! s* écrièrent-ils tous.

— Eh bien , soit, j'y consens. Ecoutez-moi donc, n se fit immédiatement un silence de plomb.

— Nous sommes deux cents hommes^ forts, résolus, intelligents ; ne pouvons-nous donc pas trouver parmi nous un chef digne de nous commander? Nous avons perdu l'homme qui jusqu'ici nous a guidés, est-ce à dire pour Cela que, lui mort, nul ne pourra le remplacer ? Cette supposition serait absurde. Le comte de Lhorailles n'était pas immortel, tôt ou tard nous devions nous attendre à Je perdre , malheureusement cette catastrophe prévue est arrivée plus tôt que nous le croyons. Est-ce une raison pour nous laisser démoraliser et nous laisaer abattre? Non, redressons-nous, au contraire, relevons la tête, reprenons courage et élisons pour chef l'homme qui nous oilHra le plus de garanties d'intelligence et de loyauté. Un tel homme est facile à trouver parmi nous. Voyons, compagnons, plus de délais, de tergiversations, votons, séance tenante ; lorsque notre chef sera nommé et reconnu par tous, nous ne craindrons plus ni périls ni souffrances , car nous aurons une tête pour nous guider et un bras pour nous soutenir.

Ces dernières paroles portèrent au comble la joie et l'enthousiasine des colons.

Le caractère des Français est ainsi : un rien leur

CURÙIIILLA. 97

rend le courage et dissipe les nuages amoncelés à rhorizon , pour leur faire subitement entrevoir un avenir pur et exempt de soucis.

Les coloris commencèrent à se fractionner en groupes de trois ou quatre individus, où s'agita vivement la question de savoir quel chef on choisirait.

Pendant ce temps, de Laville, îïidîfférent en apparence à ce qui se passait, était rentré dans Tintérieur des bâtiments, laissant à ses compagnons liberté pleine et entière d'agir à leur guise.

Nous ferons observer que le conseil donné par le jeune homme était désintéressé de sa part; il n'avait aucunement l'intention de prendre sur lui la lourde ^responsabilité du commandement dont il se souciait fort peu ; son but, en engageant les Français à élire un chef, avait été d'empêcher la ruine de la colonie, fondée à peine depuis une année, qui, grâce à des efforts et des travaux bien entendus, commençait à donner de bons résultats, et qui, si les colons ne se dispei-saient pas, entrerait bientôt, selon toutes probabilités, dans une ère de prospérité étales indemniser au centuple de leurs peines et de leurs fatigues.

La discussion fut assez longue entre les colons; dans tous les groupes des orateurs péroraient avec feu ; bref, on semblait ne pouvoir pas s'entendre.

Cependant, peu à peu l'effervescence se calma, les groupes se rapprochèrent, et sous l'influence de quelques hommes plus intelligents ou mieux disposés que les autres, la discussion prit une marche plus régulière et surtout plus sérieuse.

Enfin, après bien des pourparlers, les colons tombèrent d'accoid et chargèrent un des leurs <ie faire

connaître à Charles de Laville le résultat de la délibération.

L'individu choisi par ses camarades entra dans la maison pendant que les colons se rangeaient dans un certain ordre devant la porte.

Charles, comme nous l'avons dit, ne s'occupait nullement de ce qui se passait au dehors ; la mort du comte de Lhorailles, auquel, malgré le caractère excentrique de celui-ci, il s'était réellement attaché, l'avait non-seulement attristé, mais encore avait brisé les seuls liens qui le retenaient sur ce coin de terre ignoré, où il croyait qu'il n'y ^vait plus rien à faire pour lui; il n'attendait donc que l'élection du nouveau chef pour adresser ses adieux aux membres de la compagnie et se séparer d'eux ensuite.

Lorsque l'honmie délégué par les colons entra dans la chambre où il se trouvait, il leva la tète, et après l'avoir interrogé du regard :

-^ Eh bien, lui demanda-t-il, avons-nous enfin un nouveau chef?

— Oui, répondît laconiquement l'autre,

— Quel est-il ? fit curieusement le jeune homme.

— Nos compagnons vous le diront, monsieur Charles, répondit-il; ils m'ont chargé de vous prier de vouloir bien assister à l'élection et la sanctionner par votre présence.

— C'est juste, fit-il en souriant, j'oublie que, jusqu'à présent, c'est moi qui étais votre chef, etqueje dois remettre à celui que vous avez choisi le pou-r voir que le comte m'avait délégué. Je vous sui& .

L'autre s'inclina sans répondre, et tous deux sortirent de la maison, • Lorsqu'ils parurent au bas du perron qui donnaii

GummiUA. 09

accès dans Fintérieur des bâtiments, les colons» silencieux jwqn'alors, poussèrent une formidable ac<clamation en agitant leurs chapeaux et leurs mou* choirs en signe de joie.

Le jeune homme se tourna tout étonné vers l'individu qui l'accompagnait; celui-ci souriait

Après cette explosion de cris de bienvenue, le silence se rétablit comme par enchantement

Alors, le délégué ôta son chapeau, et après avoir respectueusement salué le jeune homme, confus, et qui ne savait quelle contenance tenir :

— Charles de Laville, lui dit-il d'une voix haute et parfaitement accentuée, nous tous, les colons de Guetzalli, après nous être, d'après votre conseil, réunis afin de procéder à l'élection d'un nouveau chef, nous avons reconnu que vous seul réunissiez toutes les conditions nécessaires pour bien remplir le poste où la confiance du chef que nous avons perdu vous avait appelé; en conséxjuence, voulant honorer en vous le souvenir de notre chef mort, en même temps que nous voulons vous prouver notre reconnaissance pour la façon dont vous nous avez gouvernés depuis que vous êtes à notre tête, nous vous nommons à l'unanimité capitaine de Guetzalli, persuadés que vous continuerez à nous commander avec autant de noblesse, d'intelligence et de justice que vous l'avez fait jusqu'à présent.

Prenant alors des mains d'un colon la chartepartie qui liait entre eux tous les membres de la colonie, charte-partie que le comte avait fait consentir à ses compagnons lorsqu'il les avait enrôlés, a la dépKa.

-^ Capitaine, di<^il, cette charte-partie, lue à

100 CUaUMILLA*

baute voix par moi, ëera. immédiatement jurée par tous ; jurèz-vous de votre côté de nous protéger, de nous défendre et de nous donner bonne et loyale justice envers et contre tous ?

Le jeune homme se découvrit, étendit le bras vers la foule, et d'une voix ferme :

— Je le jure ! dit-il.

— Vive le capitaine 1 s'écrièrent les colons avec enthousiasme ; la charte-partie I la cbarte-partie !

La lecture commença.

Après chaque article, les colons répondaient d'une seule voix :

— Je le jure!

Il y avait quelque chose d'imposant dans Taspect de cette scène ; ces hommes aux traits énergiques, aux visages bronzés, réunis ainsi au milieu de ce désert, entourés de cette .nature grandiose, jurant à la face du ciel dévoûment et obéissance sans bornes, rappelaient à s'y méprendre les fameux flibustiers du seizième siècle, se préparant. à tenter une de leurs audacieuses expéditions et jiu'ant la chartepartie entre les mains de Montbars l'exterminateur, ou tout autre chef renommé de l'île de la Tortue.

Après que la lecture fut achevée, une nouvelle explosion de cris vint clore cette cérémonie si simple de l'élection d'un chef d'aventuriers dans les déserts du nouveau monde.

Cette fois, par hasard peut-être, le choix de tous était tombé sur le plus digne.

Charles de Laville était bien réellement le seul homme capable de réparer les désastres de la dernière expédition et de faire rentrer la adonie dans

CUB0M1ULA. loi

la voie i»*ospère ou elle marchait avant la mort du comte de LhoraiUes»

L'élection terminée, tont, en apparencet dans la Colonie, reprit, ou du moins parut reprendre la marche (»-dinaire et rentrer dans son état normal.

Cependant, il n*en était rien.

Le comte de Lhorailles, en mourant avait emporté ^ec lui les espérances des aventuriers que grâce seulement à son caractère résolu et entreprenant, il était parvenu à réunir.

Lui tombé, les choses devaient changer de facô et les difficultés surgir.

Les autorités mexicaines, auxquelles Tindomptable volonté du comte avait seule pu inspirer une apparente bienveillance pour les cc^ns qu'elles n'ayaient jamais vus avec plaisir s*établfa: sur le territoire de la République, ne craignant plus la vengeance de Thonune qu'elles avaient appris à redouter en apprenant à le connaître, inauguraient tout doucement, sournoisement, dans l'ombre tm système de petites vexations qui commençait déjà à rendre difficile la position des Français et ne tarderait pas à la rendre tout à fait intolérable, si ceux-d n'employaient pas un remède énergique à cet état de chose qui s'emiâ* rait à chaque instant.

D'un autre c6té« quelque éloigné q^ie la cokate

102 CDHinilLtA*

^ des edtest cepoidant, à de longs intervalles, les bruits du dehors parvenaient jusqu^à elle.

Des émigrants pass^ent par troupes à GuetzalU ; tous se rendaient en Galifomîe.

Car la Californie était alors la terre promise.

Tous ces émigrants gambucinos ou aventuriers mexicains ne rêvaieqt que placeres inépuisables, mines d'une richesse immense.

.La fièvre d'or, cette horrible maladie que. les Anglais ont si bien stygmatisée en la nommant éner« giquement la fièvre jaune métallique^ était à son apogée.

\ De tous les coins du monde. Européens, Asiatiques, Afric^ÛBS, Américains, Océaniens^ des aventuriers de toute sorte s* abattaient comme des volées de sinistres sauterelles, sur cette terre qui devait leur être fatale et les engloutir après des soufirance? inouïes.

Croisade impie des appétits les plus vil^, le cri de ralliement était : De l'or 1 de Tor I

Ces honunes qui abandonnaient patrie, famille^ iQut enfin, n'avairat qu'un désir, qu'une aspiration r amasser de l'or, toujours de l'or.

Cela était hideux à voir.

Et ces troupes se succédaient les unes aux autres à la colonie, les regards opiniâtrement fixés à l'horieon, et ne répondant que <leux mots aux questions qpii leurs étaient faites ?

CalifOTnie, placeres.

--Pour oonqwérîr ce métal roi, tout moyen devait leur être bon, rien ne pourrait les arrêter; ils étaient pMis à tout, ft commettre les cames les pluis odieux.

cimmnttA. lOfc

les trahisons les plus infâmes, les lâchetés les plus ignobles.

Malheureusement pour là colonie, les aventuriers qui passaient auprès d'elle appartenaient tous aux classes les plus ignorantes, les plus corrompues et les plus féroces du Mexique.

Malgré eux, les Français, dont le but avait été, dans le principe, d'exploiter des mines, sentaient se réveiller le désir de retourner dans l'eldorado qu'ils avaient quitté et d'aller demander leur part de la curée.

On n'entend pas impunément, si fort que l'on soit, résonner continuell^nent le mot «or» à ses oreilles I

11 y a dans l'assemblage étrange de ces deux lettres une puissance d'attraction immense et incom* préhensible, qui aiguise l'avarice et réveille tous les mauvais instincts.

Les colons de Guetzalli étaient de francs et loyaux aventurions; la plupart avaient quitté l'Europe dans le désir de s'enrichir promptement sur cette terre mystérieuse dont on leur disait des merveilles.

Domptés pari' ascendant que le comte avait su prendre sur eux, ils avaient tacitement acccepté la position qu'il leur avait faite, et, l'habitude aidant, peu à peu ils avaient fini non pas par oublier leurs premiers désirs^ mais par les considérer comme de riantes chi^ mères et des rêves irré^ilisaUes.

Les événements postérieurs qui s'étaient passés dans la colonie, et le rayonnement immense répanda tout à coup par la Californie, vint redonner un corps à ces rêves et allumer au plus haut point leur convoitise»

Chades de La ville suivait en fréiuissant les progrès de cette désorganisation morale de la colonie : il comprenait intéri^rement que l'ennemi qu il lui fallait terrasser afin de redevenir maître de ses compagnons, c'était ce vieux levain de l'aventurier qui bouillonnait toujours au fond de leurs cœurs et leur donnait la baine de la vie calme et paisible qu'Us menaient, au lieu de l'existence agitéeaux péripéties étranges à laquelle ils aspiraient secrètement, et peut-être sans s'en douter eux-mâmes.

Car, singulière anomalie du cœur humain, ces hommes, qui voulaient de l'or quand même, qui le convoitaient avec une frénésie sans égale, et qui pour sa possession afirontaient les périls les plus terribles et souffraient les plus horribles misères, dès qu'ils étaient maîtres enfin de ce métal si envié, la plupart ne s'en souciaient plus, ils le regardaient avec dédain et le jetaient sans compter sur les tables des maisons d^ jeu ou de lieux plus infâmes encore; on aurait dit que cet or, si péniblement amassé, leur brûlait les mains et qu'ils avaient hâte d'en êti-e débarrassés.

Et cela était vrai, pom* les Français surtout; l'or, pour eux, n'avait de valeur qu'en raison des difficultés qu'ils avaient rencontrées pour l'acquérir.

Véritables aventuriers dans toute l'acception du mot, ce qu'ils aimaient, ce n'était pas l'or en lui^ même, mais ce qu'il leur coûtait de luttes, d'énergie et de courage, qu'il fallait dépenser à sa recherche.

Gbai'les conniûssût à fond le caractère des honunes qu'il commandait ; i]» savait que pour les retenir auprès de lui, il lui suffisait de donner une issue quelconque' à cette surabondance de sève, à

GUBtMIUSA. <itô

cette vivacité d'imagmation» qui raftiplissaieBt le cœur et le cerveau de ces hommes extraordinaires. . Mais comment obtenir ce résultat ? quel moyea enaployerî

Gbarles se creusait vainement U tète ; 1* étincelle ne jaillissait pas de son cerveau, la lumière ne se faisait pas.

Sur ces enti^efaites, deux Français qui avaient fait partie de la dernière expédition du comte, et que l'on croyait morts dqmis longtemps, rejmrurent à Guetzalli.

Grand fut l'étonnement de tous en les revoyant hâves, décharnés^ à demi nus^ se soutenant à peine; mais plus grand encore fut cet étraneaient, lorsque deux jours après leur retour^ se trouvant, grâce au% soins qu'on leur avait prodigués, un peu remis de leurs souffrances et en état de parler, ils comment, cèrent l'incroyahle récit de leurs aventures.

Voici, en quelques mots, ce qui leur était arrivé.

L'efiroyable ouragan qui avait assailli la troupe du comte les avait surpris assez loin de l'endroit où leurs camarades s'étaient réfugiée, et les avait mis dans l'impossibilité de les rejoindre.

Us s'étaient abrités comme ils l'avaient pu pendant la tempête ; puis lorsqu'enfin elle s'était dis^pée,^ils avaient reconnu avec épouvante que tout vestige, toute trace avait disparu.

Devant eux^ derrière eux et autour d'eux, s'éten** dait le désert^ sombre, nu, désolé ; aussi loin que leur vue pouvait atteindre, ils n'apereevai^tdans toutes les directions que du sable, toujours et partout du sable.

Alors ils se. crurent perdus; le désespoir »*«iupara

106 GURUMILLA.

d'eux, ils se laissèrent tomber sur le sol, résolus à attendre la mort, qai sans doute ne tarderait pas à Tenir tenniner leurs misères.

Ils demeurèrent ainsi côte à côte, la tète penchée, TcBil atone, dans cet état d'anéantissement complet qui s'empare des hommes les plus forts après les grandes catastrophes et suspend chez eux jusqu'au sentiment intime du moi et interrompt la pensée.

Combien dé temps restèrent-ils ainsi? Ils n'auraient su le dire. Ils ne vivaient plus, ils ne sentaient plus : ils v^étaient. Ils furent tout à coup réveillés subitement de cette 'torpeur extraordinaire par l'apparition subite d'une troupe d'Indiens apaches qui oaracolaient autour d'eux en poussant des hurlements féroces et en brandissant leurs longues lances d'un air de défi et de menace.

Les Indieiis s'emparèrent d'eux sans qu'ils opposassent la moindre résistance, et les emmenèrent à un de leurs athepelt ou village, où ils les contraignirent à l'esclavage le plus honteux et le plus humiliant.

Mais l'énergie un instant abajttue des deux aven^ turiers n'avait pas tardé à reprendre le dessus dans leur ccBur. Alors, avec une patience, une habileté et une dissimulation extrêmes, ils préparèrent leurs moyens de fuite*

Nous n'entrerons dans aucun détail sur la façon dont ils échappèrent enfin à la surveillance de leurs gardiens, et parvinrent après des traverses sans ncmibre, à atteindre la colonie, rendus de fatigue et demi'-morts de faim,* pour arriver de suite et sans transition au point important .de leur narration.

G«s hetâmts affirmèrent aux colons que le village

GURUMirxr.A. 107

où les Apached^ les avaient conduits était bâti à une portée de fusil au plus d'un placer d'or d'une richesse incalculable; que ce làacer était d'une extrême facilité à exploiter, puisque le métal était à fleur de terre, Goinm^ preuve de leur véracité, ils montrèrent plusieurs pépites du plus bel or» dont ils avaient réussi à s'éûparer, et ils se firent fort de guider à ce placer, éloigné tout au plus de dix ou douze jours de marcbe de la colaniOi les avepturiers qui consentiraient à les prendre pour guidea, les assurant qu'ils seraient amplement dédommagés de leurs peines et de leurs fatigues par la riche moisson qu'ils récolteraient.

Ce récit intéressa vivement les colons; Charles de Laville, en particulier, y prêta une sérieuse at-^ tentioUy Phisieurs fois, il le fit recommencer aux deux hommes, qui toujours répétèrent, sans varier en rien, ce qu'ils avaient dit d'abord*

Le capitame avait enfin trouvé le moyen qu'il, cherchait vainement depuis si longtemps. Mainte-* nant il était certain que non-seulement ses compa*< gnons ne Tabandonneraient pas, mais encore qu'ils lui obéiraient aveuglément dans tout ce qu'il lui plairait de leur ordonner;

Le jour même il annonça aux colons qu'il préparait une expédition pour aller à la découverte du placer, en déloger les Indiens et l'exploiter au prolit de tout les associés, c'est-à-dire de tous les membres de la colonie.

Cette nouvelle fut reçue avec des transports de joie.

De Lavillese nût immédiatement en mesure d'exér cuter son prQ{jet«

108 CCRUMILIA.

Le nombre des colons était fort diminué, de nombreuses désertions avaient eu lieu ; cependaa^ Guetzelli comptait encore environ deux cents Français.

Il était de la dernière importance pour les chercheurs d'or de conserver la colonie, seule place où, lorsqu'ils seraient à la mine, il leurs fût possible de se ravitailler ; car nous l'avons dit, Guetzalli, sentindle avancée de la civilisation, avait été fondée à Textrême limite du désert.

Cette position choisie d'abord dans le but de maintenir plus facilement les Indiens et de s'opposer efficacement à leurs incursions périodiques sur le territoire mexicain, devenait précieuse dans le cas présent par la facilité qu'elle donnait aux aventuriers de se fournir de tout ce dont ils auraient besoin, sans avoir recours à d'autres qu'à eux-même-s, ce qui leur permettait, en outre de conserver secrète la découverte du placer, du moins assez longtemps, grâce à l'éloignement des ptteblos de la fix)nlière, pour que le gourvernement mexicain no pût, malgré toute sa rapacité, intervenir et J)rélever, suivant son usage habituel , la part du lion.

Le C24)itaine ne voulait pas non plus complètement dégarnir la colonie, qu'il fallait laisser dans une position respectable et à l'abri d'un coup de main des Apaches et des Comanches, ces implacables ennemis des blancs, toujours sur le quî-vive et toujours prêts à profiler de leurs moindres fautes. De Laville arrêta donc que l'expédition se composerait de quatre-vingts hommes bien montés et bien armés et que les autres demeureraient à la garde de la colonie.

^Seulement, pour éviter toute dissension et toute

jalousie entre ses compagnons, le capitaine déclara que le sort déciderait quels seraient ceux qui iraient à la recherche du placer.

Cet expédient, qui mettait tout le monde d'accord, fot chaudement approuvé: on procéda donc au tirage au sort.

Ce tirage eut lieu de la façon la plus simple ; le nom de chaque aventurier fut écrit sur un carré de papier roulé et jeté dans un vase, puis un enfant fut chargé de l'appel des noms. Bien entendu que les quatre-vingts premiers qui sortiraient seraient ceux qui seuls feraient partie de l'expédition. Comme on le voit, cette combinaison était on ne peut plus simple, et surtout loyale, personne ne pouvait se plaindre,

Tout se fit comme il avait été convenu. Le hasard, ainsi que cela arrive assez souvent, favorisa le capitaine en désignant les hommes les plus énergiques et les plus entreprenants.

Alors on s'occupa avec ardeur à terminer les préparatifs du départ, c'est-à-dire qu'on amassa des provisions de toutes espèces, qu'on rassembla des mules et que Ton se munit des outils nécessaires à l'exploitation de la mine.

Cependant si grande que fût l'activité déployée par le capitaine, près d'un mois s'écoula avant que tout fût prêt.

L'affreuse catastrophe dont le comte de Lhorailles avait été victime dans le grand désert Del Norte, qu'il fallait que les chercheui^ d'or traversassent afin d'atteindre le placer, était pour le capitaine de Laville un avertissement sérieux à agir avec la plus grande prudeace et à ne rien laisi^er au hasard.

110 CURUMJLLA.

Aussi, sans prêter en aucune façon roreille aux insinuations impatientes de ses compagnons, qui Texcitaient à presser le départ de l'expédition, surveillait-il avec la plus scrupuleuse attention la construction des wagons destinés au transport des provisions et ne laissait-il échapper aucun détail, si minime qu'il fût, sachant qu'une perte d'une heure dans le désert, amenée par la rupture d'un écrou, d'une traverse ou d'une sangle, pouvait causer la mort des hommes placés sous ses ordres. , . Enfin, tout était prêt, et le jour du départ désigné; sous quarante-huit heures, l'expédition devait quitter Guetzalli, lorsque, vers les cinq heures du soir, au moment où le capitaine, après avoir jeté un dernier coup d'œil aux wagons chargés déjà et rangés dans la corn*, allait rentrer dans le corps de logis qu'il habitait, la sentinelle de l'isthme signala l'arrivée d'un étranger.

Aussitôt qu'on se fut assuré que cet étranger était un blanc et qu'il portait l'uniforme d'ofûcier supérieur de l'armée mexicaine, le capitaine ordonna qu'il fût introduit dans la colonie.

La barrière fut aussitôt ouverte, et le colonel, car Tétranger portait les inseignes de ce grade, entra dans Guetzalli, suivi de deux lancero» qui lui servaient d'escorte, et d'une nflile portant ses bagages.

Le capitaine s'avança à sa rencontre.

Le colojiol mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à un lancero, et, se découvrant, il salua poliment le capitaine, qui, de son côté, lui rendit cour^ toisement son salut.

— A qui ai-je l'homieur de parler ? deutanda-t-il àl'étranger.

CCJRUiflLU^ 111

-— Je «uis» répondit celui-ci, le colonel Vicente Suarec, aide de camp du général don Sébastian Guerrerot govverneur gâiéral 4e la province de Sonora.

'-^ Je Buis hieureiiX) sefior don Vicente, d^ faaeard qui me procure Tavantage- de faire votre eoonais** sance. Vous deves être fatigué de la longue route que vous avôz faite pour parvenir jusqu'ici; j'espère que vous ne refuserez pas d'accepter quelques mo^ destes rafralchissemmts»

-^J'accepte de grand cmst^ caballero, répondit m s'inclinant le colonel ; d'autant plus que je suis venu si rapidement que c'est à peine si je me suis reposé quelques instants depu» le Pitic.

— Ah 1 VOUS venex du Pitic t

— Sans dévier d'une ligne ; voîti quatre jours seulement que je suis en route.

— Huml vous devez être horriblement fatigué alors, car la distance est longue, et ainsi que vous m'avez fait l'honneur de me le dire, vous avez marché fort rapidement. Veuillez être assez bon pour me suivre.

Le colonel s'inclina sans répondre, et le capitaine l'introduisit dans une salle où des rafraîchissements de toutes sortes avaient été préparés.

— Asseyez-vous, don Vicente, lui dit le capitaine en lui approchant un siège.

. Le colonel se laissa tomber dans la butacca qui lui était offerte avec un soupir de satisfaction, dont ceux-là seuls qui ont fait trente lieues à cheval tout d'une traite comprendront la portée.

Çep^oàmii l'hoapit'ilité aï fraûeusement donnée

à leur chef Tétait de même aux lanceros et à l'arriero, par les officiers subalternes d^ la colonie.

Pendant quelques minutes, la conversation fut intMTompue entre le capitidne et son hôte. '

Le colonel mangeait et buvait avec une avidité qui, vu la sobriété bien connue des Mexicains, prouvait évidemment qu'il avait longtemps^ jeûné.

De Laville l'examinait d'uu air pensif, se demandant menlaljement quelle raison assez importante avait engagé le général Guerrero à expédier en si grande hâte un officier du grade du colonel à Guet-^ acalli, et, malgré lui, il sentait une vague inquiétude lui serrer sourdement le cceur.

Enfin, don Vicente Suarez but un verre d'eau, s'essuya la bouche, et se tournant vers le capitaine :

— Mille fois pardon, lui dit-il, d'en avoir agi ainsi sans façon avec vous; mais maintenant je vous avouerai que je tombais presque d'inanition, n'ayant rien pris depuis huit heures du soir.

Le capitaine s'inclina.

— Vous ne comptez pas sans doute repartir ce soir? lui demanda-t-il.

— Pardonnez-moi, caballero; sicelaestposisible, je repartirai dans une heure.

— Si tôt.

— Le général m'a recommandé la plus grande diligence.

— Mais vos chevaux sont à demi fourbus.

— Je compte sur votre obligeance pour me procurer des montures fraîches.

Les chevaux ne manquaient pas à la colonie ; au contraire, il y en avait beaucoup plus qu'il n*était nécessaire pour les besoins des colonsi rien n'aurait

GURUMirXA. lis

dcmc été plus facile à de Laville qae d'acquiescer à la demande du colonel ; cependant les allures de celui-ci lui semblaient si peu naturelles, il croyait entrevoir dans ses manières quelque chose de si mystérieux qu'il sentit augmenter son inquiétude, et répondit :

• — Je ne sais, colonel, si malgré mon vif désir de vous être agréable, il me sera possible de vous satisfaire ; les chevaux sontfort mr^s ici en ce moment. Le colonel fit un geste de contrariété.

— Caramba ! fit-il, cela me chagrinerait fort.

En ce moment, un peon ontr'ouvrit discrètement la porte et remit au capitaine un papier sur lequel quelques mots étaient écrits au crayon. Le jeune homme, après s'être excusé, ouvrit le papier et le parcourut rapidement des yeux.

— Oh ! s'écria-t*il tout à ^coup, en froissant avec Imitation le papier dans ses mains, lui ici, que se passe-t-il donc ?

— Hein? fit avec cuiîosité le colonel, qui n'avait pas compris le sens de cette exclamation prononcée en firançais.

— Rien, répondit-il, ou du moins une chose qui m'est toute personnelle; puis se tournant vers le peon : J'y vais, dit-il.

Le peon salua et sortit.

— Colonel, reprit de Laville, en s' adressant à son hôte, permettez-moi de vous laisser un instant

Et sans attendre la réponse, il quitta rapidement la salle, en fermant soigneusement la poiie derrière lui.

Cette brusque sortie décontenança totalement le

colonel, *

^ Qb l murmuriM^U, répétant um t'en doulv en espagnol ce que le capitaine a?ait dit en françaiat que 8e passât-il donc?

Comine c'était un véritable Mexicain, Mmant à se rendre compte de tout et surtout èk découvrir œ qu'on semblait vouloir lui cacher, il se leva douce^ ment, s'approcha de la fenêtre, entr' ouvrit le moustiquaire et regarda curieusement dans la cour.

Mais il en fut pour ses frais d'indisci^tion; la cour était déserte.

Alors il revint à petits pas à sa place, s'étendit de nouveau dans sa butacca et se mit i tordre nonchalamment un papelito en murmurant à demi voix ;

— ^Patience ! tout vient à point à qui sait attendre. Tôt ou tard j'aurai le mot de cette énigme.

Cet a parte l'ayant sans doute consolé du désap« pointement qu'il venait d'éprouver, il alluma philosophiquement sa cigarette et disparut bientôt au milieu de l'épais nuage de fumée qu'il expectoi*ait à la fois par la bouche et par les narines.

Nous laisserons le digne colonel se livrer en toute tranquillité à cet agréable passe-temps, et nous suivrons Charles de Laville, afin de donner au lecteur rexpHcntiondel'exclamation qu'il avait laissée échap«* per à la lecture du papier que le peou lui avait ai iiiopiiiémeut reui.St

CUKUMILLA. 115

ÎX

Avant de rapporter ce qui se passa à Guetzallî, entre de Laville et le colonel, îl nous faut revenir au camp des aventuriers.

Louis, tenant toujours la jeune fille pressée contre ^a poitrine, l'avait transportée dans Tintérieur de la butte en feuillage que ses compagnons lui avaient élevée à l'entrée de Téglise.

Arrivé là, il la déposa sur une butacca — feu-, teuil, — et lui-même se laissa tomber sur un équipai — tabouret. -^

11 y eut un long silence.

Tous deux réfléchissaient profondément.

Un étrange phénomène se passait dans le cœur de Louis.

Malgré lui il sentait l'espérance rentrer dans son ânie, '1 respirait la vie par tous les pores, l'envie de vivre lui revenait; il songeait à l'avenir, l'avenir qu'il avait voulu anéantir en lui, en choisissant pour suicide là; folle et téméraire expédition à la tête de laquelle il s'était placé.

Le cœur de Thomme «st uii composé de contrastes extraordinaires : le comte s'était drapé dans sa douleur, il l'avait pour ainsi dire arrangée dans son esprit, vivant avec elle et par elle, s'en faisant à ses propres yeux une excuse pour justifier la ligne de conduite qu'il s'était tracée, ou plutôt que son fi'ère de lait Ip avait fait adopter, ne voulant et n'acceptant

110 CURÎTMILLA,

de la vie que ramertume, et rejetant dédaigneusement tout ce qui est joie et bonheur.

Maintenant, sans qu'il pût se rendre compte de la révolution extraordinaire qui s'était opérée en lui, il sentait instinctivement cette douleur, si caressée, si choyée même, s'amoindrir, s'effacer, prête à disparaître enfin, pour sechanger en une mélancolie douce et rêveuse, et céder la place à un autre sentiment fort et vivace, qui, avant qu'il eût songé à lutter avec lui et à l'arracher de son cœur, y avait poussé de si fortes racines qu'il sentait qu'il s'était emparé de tout son ètre«

Ce nouveau sentiment était Tamour. Toutes les passions sont extrêmes, et surtout illogiques ; sans cela elles ne seraient pas des passions.

Don Luis aimait dona Angola ; il l'aimait de cet amour de l'homme arrivé sur la dernière limite qui sépare la jeunesse de la vieillesse, c'est-à-dire avec fureur, avec frénésie.

Il Faimait et il la haïssait à la fois, car il lui en voulait de cet amour nouveau qui lui avait fait oublier l'ancien, et lui avait révélé que Je cœur de ' l'homme peut parfms sommeiller, mais jamais mourir.

L'empire que la jeune fille avait pris sur lui était d'autant plus fort et d'autant plus puissant qu'elle formait au physique et au moral le contraste le plus complètement tranché avec dona Rosario, la douce créature aux ailes d'ange, premier amour du comte.

La beauté majestueuse et sévère de dona Angola, son caractère fougueux et ardent, tout en elle avait séduit et subjugué le comte ; aussi lui en voulait-il de Tempire qu'à son insu, il lui avait laissé prendi*e

cimxJMitx.A« 117

sur sa volonté et se reprochait-il comme une Mblesse indigne de son caractère la réaction que cet amour avait opérée dans son cœur, en Tobligeant à reconnaître qu*îl lui était possible encore d'être fieureux.

Louis était loin de fcK'mer exception dans la grande famille humaine. Tous les hommes sont de même i lorsqu'ils ont intérieurement arrangé leur vie sous l'influence d'un sentiment quelconque soit de joie, smt de douleuir, ils se c<»nplaisent dans le dével(^ pement continuel de ce sentiment, en forment une partie de leur être, se retranchent derrière lui comme au fond d'une citadelle inexpugnable ; et lorsque, par un choc inattendu, Tâiifice qu'ils ont mis tantde soin à construire vient tout à eoupàcrouler, ils s'en veulent à eux-mêmes de lie pas avoir su se défendre, et par contre-coup ils s'en prennent à la cause innocente de ce grand cataclysme intérieur.

Tout en réfléchissant 1 le comte avait laissé tomber sa tête sur la poitrine, s isolant dans ses pensées et se plongeant de^plus en plus dans sa sombre rêverie, suivant instinctivement la pente sur laquelle glissait en ce moment «son esprit ; il leva les yeux et fixa sur doîia Angela un regard où tous les sentiments qui l'agitaient se reflëtaieut à la fois.

La jeune fille était renversée en arrière, le visage caché dans ses mains ; entre ses doigts effilés des larmçs coulaient lentement, semblant une rosée de perles.

Elle pleurait doucement et sans bruit ; sa poitrine se soulevait convulsivement ; elle paraissait en proie à une douleur intense.

Le comte pâlit ; il se leva vivement et fit un pas vei^s elle;

A oe Biouvement bni^qoe, dofia Angela absussase^ iDains et regarda don Luis avec une si douce exprès* sion de douleur résignée et d'amour vrai, quele comté septit uQ frémissement de bonheur parcourir tout son corps; épuisé, vaincu, il tomba à ses génome en murmurant d'une voix haletante et entrecoupée :

-^ Oh I je t'aime I je t'aime 1

La jeune filk se releva à demi sur le fauteuil, peu* cba vers lui la tète, et le considéra aeses longtemps d^un air rêveur*

Soudain elle se laissa, éperdue, aller dans ses bras, cacha sa tète sur son ^ule, et édataen sanglots.

Le comte, inquiet de cette douleur dont il lui était impossible de découvrir la cause, replaça doucement la jeune fille sur le fautmiil, s'assit auprès d'elle, et s'emparant de sa main qu'il ccmsara entF& les siennes :

— Pourquoi ces larmes ? lui demanda-t«il avec tendresse, d'où provient cette douleur qui vous accable?

— Non, je ne pleure plus, voyea, répondit-^lle efi essayant de sourire à travers ses larmes.

— Enfant, vous me cachez quelque chose, vous avez un secret?

— Un secret! celui de mon amour; ne vous ai-je pas dit que je vous aime, Louis ?

— Hélas 1 moi aussi je vous aime, reprit-il avec tritesse, et pourtant je ne puis songer sans cridnte h cet amour.

— Pourquoi, si vous m*aîmez ?

— Si je vous aime ! enfant ; pour vous, pour votre amour, je sacrifierais tout.

— Eh bien î fit-elle.

cuRniluXA. 119

— Hélas i enfant, je suis un homnie maudit ; mon amom* est mortel, et je tremble.

— Quelle plus grande joie que celle de mourir pour ee qu'on aime!

-^ Je suis un proscrit, un pirate^ mis hors laloi. . Elle se releva fière et bautaine, les sourcils froncés, la narine dilatée, rxEJl étincelant

— Vous êtes un noble coeur, don Luis, dit-elle d'une voix stridente. Vous avez rêvé la régénération d'un peuple esclave. Que m'importent les noms qu'on vous donne, ami î un jour viendra où justice éclatante vous sera rendue. Puis, se radoucissant peu à peu, ells sourit avec tendiesse. Vous êtes proscrit, pauvre cher, dit^elle doucement, la mission de la femme n'est-elki pas sur cette terre de soutenir et de consoler ? La lutte que vous entreprenez sera terrible/, votre projet est insensé d'audace et de grandeur ; peut-être suc^ comberez-voys dans cette lutte. Vous avez besoin,, non pas d'un conseiller, d'un frère, mais d'une amie dont l'âme comprenne la vôtre, pour le cœur de laquelle votre cœur n'ait pas de secret, qui vous console et vous crie : Courage 1 lorsque vous vous laisserez gagner par le désespoir et que, comme, un Titan vaincu, vous serez prêta reculer. Cette amie fidèle, dévouée, toujours veillant sur vous et pour vous, ce sera moi, don Luis, moi, qui ne vous quitterai jamais et qui, si vous tombez, tomberai à vos côtés, frappée du même coup qui vous aura renversé.

— Merci, enfant, mais je ne suis pas digne d'un aussi sublime dévouaient. Songez à l'existence dou-^ loureuse que vous vous créez ; songez à la vie douce, calme, paisible que vous laissez derrière vous pour vous fiancer à la douleur, à la mort peut-être.

iSO CURUMILLA«

— Qu'importe tout cela? la mort sera la bienvenue si elle vient auprès de vous I Je vous aime !

Don Luis hésita,

— Songez, dit-il au bout d'un instant, à la dou^ leur immense de votre père, que vous abandonnez; votre père qui vous aime lui aussi et quin'a que vous.

Elle lui posa vivement la main sur la bouche.

— Taisez-vous 1 taisez-vous ! s'écria-t-elle d'une voix déchirante, ne me parlez pas de mon père; pourquoi me dites-vous cela ? A quoi bon augmentef encore mon désespoir ? Je vous aime, don Luis, je vous «ime ! Désormais fortune, parents, amis, vous êtes tout pour moi l tout, vous dis-je ! Depuis le jour où pour la première fois je vous entrevis puissant et terrible comme l'ange exterminateur, mon cœur vola vers le vôtre, quelque <:hose, un pressentiment peut-être me révéla que nos deux destinées étaient pour toujours enchaînées l'une à l'autre. Lorsque je vous revis, mon cœur vous avait deviné et pressenti^ cependant je demeurai dans l'ombre, vous n'aviez pas besoin de moi, mais maintenant les temps sont changés; vous êtes trahi, traqué, abandonné par ceux dont l'intérêt aurait été de vous soutenir. Cette terre que vous venez délivrer vous renie; mon père, auquel vous avez sauvé la vie, est devenu votre ennemi le plus implacable, parce que vous avez méprisé ses offres et n'avez pas voulu servir sa mesquine et honteuse ambition. Eh bien, moi, me retranchant dans mon amour comme dans un fort, j'ai renié à mon tour ma patrie, abandonné mon père, et, en véritable fille des volcans mexicains, sentant de la lave au lieu de sang couler dans mes veines, bondissant d'iniliguation aux trahisons sans nombre

CURVMIU/U 421

dont on vous enveloppait de toute part, j'ai oublié tout, jusqu'à cette pudeur innée chez les jeunes filles ; et rompant en visière à ce monde que j'abhorre et méprise parce qu'il vous rejette, je suis venue vous voir pour vous aimer, vous rendre plus doux les quelques jours qm peut-être vous restent encore à vivre; car, pas plus que vous, je ne me fais illusion sur l'avenir, don Luis. Et lorsque Theure fatale sera venue, lorsque l'ouragan se déchaînera sur votre tète, je serai ià pour vous soutenir par ma présence, vous encourager par mon amour sans bornes, et mourir dans vos bras !

Il y a chez la femme qui aime réellement et que la passion domine une fascination magnétique si grande, une poésie si puissante, que l'homme le plus fortement trempé éprouve Inalgré lui une espèce de voluptueux vertige et sent tout à coup sa raison l'abandonner pour ne plus voir que l'amour qu'il inspire et dont il est fier.

— Mais vous avez pleuré, Angela, dit le comte, vos larmeâ coulent encore en ce moment !

— Oui, reprit-elle avec énergie, j'ai pleuré, je pleure encore. Eh I ne devinez-vous pas pourquoi, don Luis? C'est parce que je suis femme, après tout, que je suiâ faible et que, malgré toute ma volonté et tout mon amour, chez moi la nature rebelle est en lutte avec le cœur, et que, pour vous suivre, pour me donner à vous enfin, je méprise tout ce dont une femme doit, en toutes circonstances, se souvenir, astreinte qu elle est aux misérables exigences d'une civilisation atrophiée, esclave de convenances stupîdes, et contrainte à cacher constamment ses sentiments pour jouer une comédie* infâme. VoilA

pourquoi j'ai pleuré» pourquoi je pleure encore. Que t'importent ces larmes, mon biqu-aimé» eMe sont autant de joie que de honte, et te prouvent le triomphe que tu as remporté sur moi.

— Angela^ répondit le comte avec noblesise, je ne tromperai ni yotse mnour.ni votre confiance; il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez heure use- Elle lui jeta un regard d'abnégation sublime.

— Rien que votre amour, dit-elle doucement, je ne veux quelui. Que m'ioîporte le reste?

--T- Il m'importe, à moi, que celle qui m'a tout donné ne tombe pas daas Topinion publique et ne soit pas avillie^

— Que voulez-vous faire?

— Vous donner mon nom, enfant, le seul bien qui me reste; au moins, si vous êtes la compagne d'un pirate, ajouta-t-il avec amertume, nul ne pourra vous reprocher d'être sa maîtresse. Aux yeux de tous, je vous le jure, vous serez sa femme légitime.

— Oh ! fit-elle enjoignant les mains avec ivresse.

< — Bien, frère! dit Valentin en entrant dans la hutte; je me charge, moi, de faire bénir votre union par un prêtre au cœur simple, pour lequel rÉvangile n'est pas lettre morte, et qui comprend le christianisme dans toute sa naïve et touchante grandeur.

— Merci, don Valentin !

— Appelez-moi frère, madame, car je suis le vôtre puisque je suis le sien. Vous êtes une noble créature, et c'est moi qui vous remercie de l'amoar que vous avez pour don .Luis. Eh bien , maintenant,

ajouta-t-il en souriant, ce sera une latte entre nous; nous serons deux à Taimer.

Le comte, les yeux pleins de larmes, mais ne trouvant pas de mots pour exprima ce qu'il éprouvait, tendit ses mains à ces deux êtres si bons et si dé* voués, avec un mouvement qui venait du cœur :

— Maintenant, dit gaîrnent Valentin pour cban^ ger la conversation, parlons d'affaires.

— D'affaires?

— Pardieu ! fit en riant le chasseur, il me semble que pour le moment celles que nous avons sur les bras sont assez importantes pour que nous nous en occupions un peu.

— C'est juste, répondît Louis; mais est-il bien convenable devant madame. , .

— C'est vrai ! je tfy songeais ma foi pas. J'ai si peu l'habitude du monde ; madame me pardonnera.

— Permettez , messieurs, fit-elle avec un fin sourire; une femme est souvent une bonne conseillère, et dans les circonstances actuelles, je crois pouvoir vous être d'une certaine milité.

— Je n'en doute pas, fit poliment le chasseur, mais....

" — Maïs vous n'en croyez pas un mot, interrompitelle en riant, son caractère mutin reprenant le dessus , du reste, vous allez en juger.

— Nous écoutons, dit le comte.

— Mon père fait en ce moment de grands préparatifs; son but est de vous écraser avant que vous :M soyez en znesure d'entre en caaq^agne. Tous lea Irîdios mansos — Indiens soumis — en état de por*^ ter les armes sont convoqués; une levée extraoi*dinaine de troupes è^tardoi^iée ^s^toute la âonora.

m GimUMILLA*

— Eh 1 en effet, observa Louis» voilà de redoutables préparatifs I

— Ce n'est pas tout; n'existe-t-il pas quelque part» aux environs du lieu où nous sommes, une colonie française ?

— En eûet, observa le comte devenu sérieux ; la colonie de Quetzalli.

— Mon père compte envoyer à cette colonie, s'il ne l'a pas fait déjà, un de ses aides de camp, le colonel Suarez.

— Dans quel but?

— Danie I probablement dans le but de neutraliser, à l'aide de brillantes promesses faites aux colons, les secours que vous pourriez en attendre,

Louis devint pensif.

— Il faut prendre un parti, s'écria vivement Valentin ; pendant que la compagnie se préparera à commencer promptement la campagne, il faut expédier quelqu'un de sûr à Guetzalli, Les colons sont Français il est impossible qu'ils ne fassent pas cause commune avec nous dans une querelle comme celle qui nous met les armes à la main et qui les regarde autant que nous.

— Tu as raison, frère, plus de tergiversations, agissons vigoureusement; tu m'accompagneras & Guetzalli.

— Comment tu viens ?

-^ Ce n'est qu'à deux journées de marche d'ici tout au plus ; il vaut mieux faire ses affaires soimême, et puis nul, j'en suis convaincu, n'obtiendra des colons ce que moi j'obtiendrai.

— Pourquoi donc ?

> ^ Cela serait trop long à te rapporter^ Qu'il te

GURUMILLA. 429

suffise de savoir que dans une circonstance récente j*ai rendu un assez grandservice à la colonie, service que, je me plais à le croire, ils n'ont pas encore eu le temps d'oublier (1) .

— Oh! oh ! s'il en est ainsi, je n'insiste pas. En effet, nul mieux que toi n'a l'espoir de réussir dans cette négociation. Partons donc et que Dieu noua soit en aide.

— Partons ! répondit Louis.

— Eh bien, fit en souriant dona Angela, ne vous avais-je pas dit que je vous serais de bon conseil?

— Je n'en ai jamais douté, madame, répondit galamment le chasseur. D'ailleurs, il ne saurait en être autrement puisque mon frère nous a assuré que vous seriez notre ange gardien.

Don Louis, après avoir remis le commandement à son premier lieutenant et recommandé la plus grande vigilance et la plus grande activité, annonça à ses compagnons l'absence momentanée qu'il allait faire, sans cependant leur révéler le but de son voyage, afin de ne pas les décourager s'il ne réussissait pas dans sa négociation, et au coucher du soleil, suivi du seul Valentin, après avoir une der^ nière fois dit adieu à dona Angéla, il sortit de la Mission et prit au galop la route de Guetzalli.

(1) Voir la Grande Flibuste, 1 voi. Amyot, éditeur, 8,rue de la Paix,

<2ê GURUMJLLA»

lies Amàhmmmmiûwwtm.

Le papier remis par le peon — domeetique iadien — au capitaine de Laville et qui avait causé une si grande émotion à celui-ci, ne contenait rien autre chose qu*un nom; mais ce nom était bien connu à Guetzalli, c'était celui du conte Maxime- Edouard-Louis de Prébois-Crancé.

Les Guetzalliens avaient vaguement entendu par-. 1er de Texpédition française formée à-San-Francisco dans le but d'exploiter les mines inépuisables de la Plancha de Plata; ils savaient l'arrivée de la com^ pagnie à Guaymas, mais depuis ils n'en avaient reçu aucune nouvelle et ignoraient complètement les événements qui s'étaient passés.

Le capitaine ne se doutait nullement que le comte de PréboiS'Crancé fût le chef de cette expédition ; seulement, par quelques mots qu'il avait à plusieurs reprises laissés échapper devant lui lors de son séjour h l'hacienda, il soupçonnait le comte de nourrir certains projets contre le gouvernement mexicain; voilà pourquoi, lorsqu'il avait reçu le papier, des mains du peon« soa premier mouvement en y jetant les yeux avait été de s'écrier :

-^ Lui ici I que se passe*t-il donc 7

11 se rendait donc auprès du comte, persuadé que celui-ci, mis hors la loi pour une cause quelconque par le gouvernement niexîcain, venait lui demander asile et protection.

La visite inattendue du colonel Suarez coïncidait

GUBUlfflXA. 127

ffune nMHiière étrange avec Tarrivée du' comte et

rafFermissait encore dans cette pensée ; car il mip-* posait, avec quelc[ne apparence de vérité, que le colonel était chargé de lui enjoindre de ne pas recevoir lé proscrit, ou, s'il le recevait à la colonie, de le livrer aux autorités mexici^nes.

Craignant de commettre quelque erreur préjudiciable au comte, il avait brusquement laissé le colonel seul afin de venir se concerter avec son compatriote, que dès le premier moment il était résolu, non-seulement à ne pas livrer, mais encore à ne pas * abandonner s*il se réclamait de lui.

Le lecteur voit que, bien que IMiypothèse du capitaine de Laville fût fausse, cependant, par bien des points, elle touchait à la vérité.

Don Luis et Yalentin, assis sur des butaccas, fumaient et causaient entre eux en buvant à petites gorgées pour se rafraîchir, une décoction de tama* rindos placée devant eux sur une table, lorsque la porte s'ouvrit et le capitaine parut.

. Les trois hommes se saluèrent et se tendirent affectueusement la main ; puis, après les premiers compliments, de Laville, leur faisant signe de reprendre leurs places, entama la conversation ;

— Quel bon vent vous amène à Guetxalli, monsieur le comte ? dit-îl.

«^ Hum I répondit celui^, ta voua disiez quel cordonnazo, vous seriez plus. dans le vrai, cbety monsieur de Laville, car jamais {du effroyable bourrasque ne m'a assailU que celle qui ma meiiaoa.. eu ce moment

«-7^1 ob 1 contex-mei donc e^la. Je n'ai pas be* ;

128 CUBUAULLA.

soin de voûsiâii'e, n'est-ce pas, que je voas suis tout acquis.

— Je vous remercie ; mais, avant tout, un mot : qui a remplacé le comte de Lhorailles dans la di-

'rectiou delà colonie?

— C'est moi 9 répondit modestement le jeune homme.

— Pardieul j'en suis heureux, dit franchement le comte» car nul n'était plus digne que vous de hii succéder.

. — Monsieur 1 fit-il d^un air confus.

— Ma foi, capitaine, je vous dis franchement ma façon de penser,, t^t pis si elle vous blesse.

— Loin de là ! dit en souriant le jeune homme.

— Alors, tout est pour le mieux, je vois que mes intérêts ne péricliteront pas entre vos mains.

— Soyez-en convaincu.

— Permettez-moi de vous présenter mon amî le plus intime, mon frère de lait, dont vous avez sans doute entendu parler et avec lequel je serais heureux que vous fissiez plus ample connaissance; en un mot, le chasseur français que les Indiens et les Mexicains ont surnommé le Chercheur de pistes.

Le capitaine se leva vivement et tendant la main au chasseur.

— Eh quoil dit-41 avec émotion, vous seriez Valentin Guillois?

— Oui, monsieur, répondit le chasseur en s'4nclinant avec modestie.

— Oh I monsieur, s'écria avec chaleur le jeune homme, je suis bien heureux de vous connaître personnellement ; tout le monde vous chérit et vous rei^ pecte ici, car vous poitos ïmX ce titre de Français

CURUtfILLA. 120

dont nous sommes si fiers; merci, comte, merci. Et maintenant, vive Dieu! demandez^moi ce que bon vous semblera, je ne saurais trop payer le plaisir que vous venez de me faire.

— Mon Dieu ! répondit le comte, quant à présent je ne vous demanderai qu'une chose bien simple : vous recevrez bientôt la visite, à moins qu'il ne soit arrivé d^, d'un aide de camp du général Guerrero.

— Le colonel Suarez ?

— Oui.

— Il est ici.

— Déjà!

«— H y a à peine une heure qu^il est arrivéi*

— Il ne vous a rien dit ?

— Pas encore ; nous n'avons pas causé.

— Tant mieux ! Cela vous gènerait-il de me placer dans un endroit d'où il me serait possible, sans être vu, d'entendre tout ce qui se dira entre vous?

— Aucunement. A côté de la chambre où il m'attend se trouve uh cabinet fermé par une potière ; mais faisons mieux...

— Quoi?

— Vous connait-il ?

— Moi?

— Oui, vous connait-il de vue ?

— Non.

— Vous en êtes sûr ?

— Parfaitement.

< — Ni monsieur non plus ?

— Pas le moins du monde.

— Très-bien, laissez-moi faire, je vais arranger ^cela ; maintenant, parlons de vous.

— C'est inutile.

ISO . Ctlftl/MUXA*

•r- Pourpuoi cela ?

—Parce qu'il est plus probable que le colonel vou3 en dira plus que moi-*méme je ne pourrais vous en apprendre.

— Ah i ah ! vou» crbyeiif donc cjne c'est pour vous qu'il rient?

-*- J'en suis BÛr.

*^ Bon I Maintehimt» ne vous embarrasser de rien et laissez-moi faire.

— C'est convenu.

— A bientôt.

Et il sortit.

Le colonel était toujours dans la position où nous l'avons laissé ; il avait fumé un nombre considérable depajillo& — * cigaiisttes en paille de maïs ; — seulement la nicotine commençait tout doucement à agir sur son cerveau^ ses paupières s'diourdissaient, liref il était sur le point de s'endormir.

L'â)trée subite du capitaine le tira brusquement de cet ëtattle torpeui% et il releva la tète.

— Pardonnez-moi de vous avoir aussi longteoips laissé seul, colonel, lui dit le jeune homme ; mais nue affaire imprévue. . .

— Vous êtes toot excusé, monsieur, répondit poliment le colonel; seulement j'aurais été charmé que vous eussiez pensé à avertir le comte de Lhorailles de mon arrivée, .car les affaires qui m'amènent ne veulent pas de retard.

Le capitaine regarda le Mexicain avec étonnement.

— Comment I dit-il, le comte de LboràiUes?

*^ Certainement, c'est à lui seul que je dois communiquer les dépêches dont je suis porteur, -— Mais le comte de Lhoraillas tit mort voilà

plusieiirs mois déjà, près d'uD^ m r ae' le qayiezvous pas?

— Ma foi non, monsieur, je vous r«vou«»

' — ^ Voilà qui est extraordinaire. ; Cependant je jne souviens d'avoir expédié un jexprèsau gouverneur de. l'Etat de Sonora pour lui notifier cette mort, et lui annoncer en aiême temps que le choix de mes compatriotes était tombé sur >moi pour le remplacer.

— Il est probable alors, ou que votre courrier n'aufa pas^ rempli sa missioii^ ou bien qgi'il aura été assassiné, en route.

— Je le crains.

— Ainsi, monsieur, c'est vous qui êtes maintenant capitaine de la colonie de Guetzalli?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes bien jeune, monsieur, pour remplir un poste aussi difficile. .

— Colonel, répondit de Laville avec tin peu de hauteur, nous autres, Français, nous ne mesurons les hommes ni à Y âge ni à la taiUç.*

— C'est souvent un tort; mais peu importe, cel$ ne me regarde pas. A qui ai-je rbonneurdeparjecî

— A don Carlos de Laville, Le colonel s'inchna.

— Je vais donc avec votre permission, caballero, vous donner communication de mes dépêches.

— Un instant, monsieur, dit vivement le capitaine v je ne puis vous écouter sans avoir auprès de oioi deux des principaux colons de la colonie,

— A quoi bon ?

— C'est la loi. *

— Faites donc.

Le capitaine frappa sur un timbnBy un i^eon entra^r

IdS CUBUlilIXâ.

— Pries les dénx personnes qui attendent dans le

salan vert de venir ici, dit-il.

Le peon sortit* ^

^ Gomnient ! les deux personnes qui attendent ?

observa le colonel avec défiance.

— Oui ; comme je présumais, colonel, que vous étiez porteur de dépêches, j'avais fait prévenir ces deux personnes afin de vous retarder le moins posmble.

— Ah f alcOT permettez-moi de vous oflrir mes remerclments, car je suis réellement on ne peut plus pressé.

En ce moment la porte s'ouvrit, le comte et Valentin entrèrent.

Le colonel leur lança un regard perçant afin de tâcher de savoir à qui il allait avoir à faire.

Mais il ne put rien lire sur ces deux visages froids et impassibles, qui semblaient deux figures de marbre.

— Messieurs, dît le capitaine, le colonel don Vicepte Suarez, aide de camp du général don Sébastian Guerrero, gouverneur militaire de TÉtat de Sonoi*a ; colonel Suarez, deux de mes compati'iotes.

Les titns hommes se saluèrent d'un air guindé.

— Maintenant, messieurs, continua le capitaine , veuillez, je vous prie, vous asseoir. Le colonel est porteur de dépêches qu'il désire nous communiquer ; ces dépêches sont probablement importantes, puisflue du Pitic ici le colonel ne s'est pas arrêté un instant. Maintenant, colonel, nous vous écoutons.

De même que tous les hommes habitués aux menées sourdes et ténébreuses, le colonel Suaiez

Avait xm instinet infaillible pour flairer une trahison ; dsuis la circonstance actuelle, bien qu'en apparence tout se passât avec la plus grande franchise et qu'il fût à mille lieues de soupçonner la vérité, cependant il devinait qu'on le trompait, sans pourtant qu'il lut fût possible d'apercevoir le but caché qu'oa voulait atteindre,

Cependant; il n'y avait pas de faux-fuyants à employer; il lui fallait, bon gré, mal gré, s'exécuter, et il s'y décida à contre-cœur, après avoir jeté sur les deux inconnus un second regard qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de leur pensée, mais qui n'eut pas un meilleur résultat que le premier.

— Messieurs, dit-il, vous n'avez sans doute pas oubliéjes bontés sans nombre dont, le gouvernement mexicain vous a accablés.

*-- Accablés est le mot, interrompit en souriant de Laville; continuez, colonel.

Celui-ci, un peu interdit de cette raillerie, se décida cependant à poursuivre.

— Le gouvernement est prêt à faire encore, s'il en est besoin, de plus grands sacrifices pour vous.

— Caspita ! interrompit encore le jeune homme, nous l'en dispensons ; les bienfaits du gouvernement mexicain nous coûtent généralement très-cher.

Une discussion entamée sur ce ton de raillerie n'avait guère de chance d'aboutir à un arrangement amiable : cependant le colonel ne se rebuta pas, son parti était pris; peu lui importait le résultat, sachant fort bien que ceux qui l'avaient envoyé ne se gêneraient nullement pour le désavouer selon les circonstances.

— Donc, dit-il^ voilà ce qu'on vous propose.

ISA GUttuinuà.

— * Permettez, colonel; mais avant de nons dire ce qu'on nous propose, peut-être serait^il plus convenaUe de nous expliquer les raisons qui engagent le gouvemement à nous Caire ces propositions, observa de Liville.

--^Moû Dieu, monrieur^ œs raisons» vous les coanaissez sans doute aussi bien que moi.

^- Pardonnez-ind, monsieur» nous les ignorons complètement^ et nous vous serons fort obligés de nous lesdire«

Le comte et Valentin étaient immobiles comme des statues; ees deux figures sombres inquiétaient extraordinairement le colonel,

-^ Ces riiscns sont bien simples, dlt41

**-• Je n'en doute pas ; veuilles les e&posen

— La lettre que voici, dit-il en remettant au ca^ piteUne un pli cacheté, vous édifiera complétenl^nt à ce sujet,

De Laville prit te papier, le décacheta et le lut rapidement des yeux, puis le finissant avec colère dans ses mains ;

— Colonel, lui dit-il d'une voix ferme, le gouverneur é^ la Sonora oublie <tue la colonie de Gnetzalli ne renferme que des Français, c'est-à-dire pas un traître. Nous avons gardé notre nationalité bien qu'établis en ce pays, et si les lois mexicaines ne nous veulent pas protéger, nous nous réclamerons de notre ministre à Mexico, et au besoin nous sau*rons nous protéger nous-^mêmes.

• Monsieur, ces menaces... interrompit le colonel. .

— Ce ne sont pas des menaces, continua énergiquement le jeune Homme. Le général Guerrero

nous insulte, nous Français» en nousenga^geant nonseulement àabandonnerunde nos compatriotes, digne en tout point de notre appui par sa loyauté, son courage^t la noblesse de son caractère, mais encore en nous proposant de lui courir tfu$ comme à une bête fauve et de le lui livrer. Le général nous menace de nous mettre hors la loi, si nous venons en aide «a comte qu'il traite de pirate et de rebelle. Qu'il le fasse, si bon lui semble : cette lettre que vous venez de me remettre sera portée par un homlue sûr à Mexico, et transmise à notre ministre en même temps que l'exposé des avanies dont, depuis notre séjour ici, nous avons été nous-mêmes abreuvés par les autorités mexicaines^

— Vous avez tort, monsieur, répondit le colonel, de prendre ainsi la proposition qui vous est faite ; le général est fort bien disposé à votre égard. Je ne doute pas qu*il vous accorde de grands avantages si vous consentes à lui o^éir. Que vous importe à vous autres colons paisibles ce comte rebelle que vous ne connaissez sans doute pas? Votre propre intérêt exige que vous vous tourniez contre lui* Cet homme est un scélérat pour lequel rie^i n'est sacré : depuis son arrivée dans notre malheureux pays, il s'est souillé des .crimes les plus odieux. Croyez-moi, monsieur, ne vous obstinez pas à vous engager dans une voie mauvaise, prouvez au gouvernement votre reconnaissance pour toutes les grâces que vous en avez reçues eu abandonnant ce misérable.

Le capitaine avait écouté calme et froid la l(mgue diatribe du Mexicain, maintenant dû regard le comte et son compagnon, qui avaient une peine extrême à ne pas éclater et traiter cet homme de la fa-

136 GGRUMILLA.

çon qu'il le méritait. Lorsque le colonel se tut enfin le jeune homme le toisa d'un regard chargé d'un souverain mépris,

— Avez vous fyii? lui dit-il sèchement *

— Oui, répondit l'autre avec confusion.

— Fort bien; maintenant nous n'avons grâce à Dieu , plus rien à démêler ensemble ; veuillez remonter à cheval et quitter immédiatement la colonie. Quant au général Guerrero, vous lui direz que je me réserve de lui répondre rici-mênis.

— Je me retire, monsieur. Cette réponse comptezvous la faire bientôt?

— ' Avant vingt-quatre heures, allez.

— Je rapporterai textuellement notre conversation au général.

— Vous me ferez plaisir. Au revoir, monsieur.

— Comm mt au revoir? Comptez-vous porter votre réponse 3n personne?

— Peut-Être, répondit de Laville d'un ton railleur.

Le colonel sortit tout penaud de cette réception suivi par les trois hommes, qui ne le perdaient pas de vue et marchaient à ses côtés, de façon àTempêcher de communiquer avec personne.

Le cheval attendait dans la cour, tenu en bride par un des soldats d'escorte. Le colonel se mit en selle et s'éloigna rapidement.

Il avait hâte de sortir de la colonie. Enfin, arrivé à la porte de l'isthme, il se retourna, et jetant un long regard en arrière : "

— Quels peuvent être ces deia hommes? mumura-t-il.

Et il piqua des deux.

GURUMILU. 1S7

Lorsqu*il eut disparu dans les méandres de làroute, le capitaine saisit la main de don Luis et la serrant affectueusement :

— Maintenant, mon cher comte, lui dit-il, parlez, quepuis-je faire peur vous?

'Plmn de Campagne*

Le comte répondit à l'affectueux sérrementdemain du jeune homme, mais il secoua tristement la tête et demeura muet.

— Pourquoi ne me répondez-vous pas? lui demanda le capitaine, doutez-vous de mon désir de vous être utile ?

— Ce n'est pas cela, fit tristement le comte. Je sais que votre cœur est noble et généreux et que vous n'hésiterez pas à me venir en aide.

— ^ Alors, d'où provient votre hésitation ?

— Ami, répondit le comte avec un mélancolique sourire, je me reproche en ce moment d'être venu vous trouver.

— Pour quelle raison ?

— Est-il donc besoin de vous le dire ? Cette terre que vous cultivez n'était, il y a quelques années, qu*une forêt vierge servant- de repaire aux bêtes fauves; maintenant, grâce à vos travaux, à votre intelligence, elle s'est métamorphosée en une plaine fertile et cultivée ; de nombreux troupeaux paissent dws vos prairies; l'abandon et l'incuiie de cette

1S8 nuRUMiLU.

frcHitîère <mt disparu pour faire place aux labeur? incessants de la civilisation. Cette colonie de (luetzalli, fondée avec tant de peine, arrosée de tant de saoç, prospère et commence à payer amplement lès fatigués et les sueurs quelle vous a coûtées. Le jour est proche où, excités par votre exemple, d'autres colons viendront vous joindre, et, vous aidant à repousser les Indios Bravos dans leurs impénétrables déserts, mettront pour jamais les frontières mexicaines à l'abri des déprédations des sauvages et rendront à ce inagniûque pays sa splendeur première.

— Wtk bien ? fit le capitaine.

— Eh bien, continua le comte, m'appartient-il à moi, étranger, à moi à qui vous ne devez rien, de vous entraîner dans une lutte sans issue probable, •de vous mêler à une querelle qui ne vous regarde pas, et dans laquelle vous avez tout à perdre, pour que demain cette terre que vous avez, après tant d'efforts^ arrachée à la désolation, retombe dans sa barbarie première? £n un mot, mon ami, je me demande à quel titre et de quel droit je vous entraînerais dans ma chute.

— A quel titre et de quel droit? Je vais vous le cGre, répondit noblement le jeune capitaine. Monsieur le comte, nous sommes ici à six mille lieues de notre pays^ sur la limite extrême du désert, n'ayant de protection à espérer et de secours à chercher qu'en nous-mêmes ; à une telle distance de la patrie, tous les Français doivent se considérer comme frères et être solidaires les uns des autres ; une insulte faite à un Français, tous la doivent ressentir : c'est justement parce ^ue nous sommes peu

GURUMIUA. 130

nombreux et exposés par con^uent aux insultes de nos ennemis que nous devons nous lier d'autant plus étroitement pour nous 'défendre et exiger (pie justice nous soit rendue. En agissant ainsi, ce n'est pas seulement notre honneur que nous sauyegar* dons, c'est la patrie que nous défendons, ce titre de Français donti à juste titre vQous sommes fiers, que nouô garantissons de toute souillure,

— ■', Vous parlez bien,^ capitaine, interrompit Valentin; vos paroles sont celles d'un homme de cœur. C'est à l'étranger surtout que le patriotisme doit être fort et inflexible. Nous n'avons pas le droit de laisser abaisser par de misérables ennemis cet honneur national que nos frères de France nous ont confié, car chacun de nous ici représente notre chère patrie, il doit à ses risques et périls la faire respecter de tous, en quelque circonstance que ce soit.

— Oui, reprit vivement le caiHtaim ; le gouvernement mexicain en insultant le comte de Prébois- Crancé, en faussant tous ses engagements avec lui« en le trahissant lâchement n*a pas insulté un Français, un individu quelconque, un aventurier sans aveu, il a insulté la France. Eh bien, c'est à lu France à lui répondre, et vive Dieu! la France lui répondra; nous relèverons le gant qui nous est jeté, nous combattrons pour venger notre honneur, et si nous succombons, eh bien, nous serons noblement tombés dans l'arène, et, croyez-le bien, messieursi notre sang n'aura pas vainement coulé, notre patrie nous plaindra tout en nous admirant, et notre chute nous suscitera des vengeurs. D'ailleurs, monsieur te comte, ajouta-t-il, vous n'êtes en aucune laçonug

l/lO CURUMILtA.

étranger pour la colonie de GuetsalU ; ne nous avezvous paSj dans une circonstance <^ritique, prêt<^ l'appui de votre bras et de vos conseils? C'est à notre tour maintenant, eh» mon Dieu l monsieur le comte, ceci n'est qu'un prêté pour un rendu, rien autre chose.

Le comte ne put s'empêcher de sourire.

— Eh bien> soit, dît-il avec émotion; j'accepte votre généreux dévouement Une plus longue résistance serait non- seulement ridicule, mais encore pourrait parraltre de l'ingratitude à vos yeux.

— A la bonne heure 1 dit gaîment le capitaine, voilà que nous commençons à nous entendre. Je savais bien, moi, que je finirais par vous convaincre.

— Vous êtes un charmant compagnon, repartit te comte; il est impossible de vous résister.

— ^ Pardieu 1 vous arrivez dans des conditions excellentes pour obtenir un prompt secours.

— - Comment cela ?

— Oui, figurez-vous que deux jours plus tard vous ne m'auriez pas rencontré.

— Il serait possible ! ,

— N'auriez-vous pas remarqué, en arrivant, ces wagons et ces charrettes, rangés dsuisune des cours que vous avez traversées ?

— En effet.

— JTétai» sur le point de partir, à la tête de quatre-vingts hommes choisis, pour aller exploiter certaines mines dont nous avons eu connaissance.

— Ahlahl

— Oui, mais provisoirement l'expédition en restera R, la troupe avec laquelle je devais entrer dans le désert se joindra à vous, du moins je le préâume.

CITBUMTUA* 141

— Comment, vous le présumez ?

— Oui, parce que je ne puis disposer de cette troupe et changer le but de Texpédition sans Tassentiment général.

— ^ C'est juste, fit le comte dont les traits se rembrunirent.

— Mais soyez sans inquiétude; reprît le capitaine ; cet assentiment nous l'obtiendrons facilement lorsque les colons sauront quels intérêts je pr'^ten^ls servir.

— Dieu le veuille !

— Je garantis le succès; vous avez sans doute tous les bagages nécessaires pour entrer en campagne ?

— A peu près ; seulement, je dois vous avouer que tous mes arriéres m'ont abandonné, et ont quitté furtivement mon camp.

— Diable ? et naturellement ils ont emmené leurs mules avec eux?

— Toutes sans exception, ce qui fait que je suis assez embarrassé pour le transport de mes bagages et pour les attelages de mon artillerie.

— Bon, bon, nous pourvoirons à tout cela ; j'ai ici, comme vous l'avez vu, d'excellents wagons ; je suis, en outre fourni de mules, et U y a dans la colonie des hommeà parfaitement capables de les conduire.

— Hum ! ce ne sera pas un mince service que vous me rendrez là.

— J'espère vQus en rendre de plus gnmds encore.

Les trois hommes étaient rentrés dans Tint^ieur de la maison et causaient ainsi clans la salle où avait eu lieu la conférence^ av^te colonie Sttard2«

142 CURUMUXA.

Le capitaine frappa sur un timbre. Un peon entra.

— Ce soir, à roracion, après la fin des travaux, les colons se réuniront dans le patio, pour écouter une commimication importante que j'ai à leur faire, dit-a.

Le domestique s'inclina.

^— Faites-Qous servir, ajouta le capitaine; pui» s' adressant à ses hôtes: Vous dinez, u' est-ce pas 7 D'autant plus qu'il ne vous sera pas possible de repartir avant demain.

— En effet ; seulement nous comptons nous éloigner avant le lever du soleil.

— Où ètes-vous campé ?

— A la Mission de Nuçstra-Seuora-de-los Apgelos.

— C'est à deux pas.

— Oh I une trentaine de lieues tout au plus.

— Oui^ et la position est des plus fortes; vous ne comptez plus y faire un long séjour?

-*- Non je veux frapper un grand coup.

— Vous avez raison, il faut vous faire précéder de la terreur de votre nom.

En ce moment des peones apportèrent une table servie pour trois personne^.

— A table, messieurs, dit le capitaine.

Le repas était ce qu'il devait être sur cette extrême, ûontière c'est-Vdire excessivement frugal. Il ne se composait que de venaison, de tortillas, de maïs, de haricots rouges, de pimenti le tout arrosé de pulque, de mezcal et de refino de Catalogne, l' eau-de-vie la plus forte qui existe*

^ Les convives avaient un véritable appétit de chasseurs, c'(^st*à-dire qu'ils mourraient à peu près de

cnimiLLA, ti|3

feîm, car depuis près de trente heures le comte et Valentin n'avaient rien pris; aussi attaquèrent-ils \'igoureusement les vivres placés devant eux.

Les peones s'étaient rétirés immédiatement aprèer avoir apporté la table^ afin de laisser aux convives toute liberté de causer. Ausai^ dès que le premier appétit fut calmé* la conversation reprit juste au point où elle avait été laissée ce qui arrive toujours entre hommes dontrespritestsérieusement préoccupé de quelque projet difficile.

— Ainsi* demanda le capitaine^ la guerre est décidément déclarée entre vous et le gouvernement mexicain?

— Sans remède.

— Bien que la cause que vous soutenez soit juste, puisque vous combattez pour le maintient d'un droit* cependant vous inscrivez quelque chose sur le drapeau que vous déployez.

— Certes I j'inscris la seule chose qui puisse me garantir la protection des populations que je traverserai et faire accourir prés de moi les oppriméa et les mécontents.

— Hum! qu'écrivez-v<ms donc?

— Quatre mots seulement

— Qui sont?

— Independencia de la Sonora.

— Oui, ridée est heureuse; s'il reote un peu de noblesse et de générosité dans le cœur des habitants de cette malheureuse province, ce dont* Je dois vous Tavouer, je doute fort, ces quatre mots suffiront pour faire une révolution.

— Je l'espère sans oser y compter ; vous connaissez comme moi le caractèi^ mexicain, composé

étrange de tous les instincts bons et mauvais, sur lequel il est impossible cV avoir une opinion arrêtée.

— Mon Dieu, monsieur le comte, il en est des . Mexicains comme de tous les peuples qui ont été

^J longtemps esclaves; après être demeurés enfants pendant des siècles, ils ont grandi trop vite et ont eu la prétention d'être des hommes faits lorsqu'à peine ils commençaient à comprendre leur émancipation et à être à même d'en recueillir les bénéfices.

T— Cependant nous essaierons de les galvaniser ; la race révolutionnaire n'est peut-être pas complètement éteinte en ce pays, ce qui en reste suffira pour rallumer le feu sacré dans le cœur de tous.

— Que comptez-vous faire ?

— Me hâter, afin de ne pas me laisser attaquer, ce qui toujours implique sinon crainte, du moins infériorité.

— C'est juste.

— Combien comptez-vous me donner d'hommes?

— Quatre-vingts cavaliers commandés par moi, je vous l'ai dit.

— Merci I Mais ces cavaliers qui, entre parenthèses me seront fort utiles puisque je n'en ai que fort peu en ce moment, quand me rejoindront-ils?

— Ce soir ils vous seront accordés ; sous deux jours, ils arriveront à la Mission*

— Pouvez-vous faire partir avec moi demain les mules, les wagons et les muletiers? *

— Très-bien 1

— Bon 1 Je me mettrai immédiatement en marche sur la Magdalena; c'est un grand pueblo à cheval sur les deux routes d'Urès et d'Hermosilla.

CURUUILIA. Ii5

— Je le connais.

— Rendez-vous directement là, cela évitera une perte de temps.

— C'est convenu ; j'y arriversd en même temps que vous, ce qui me sera d'autant plus facile que je n'am^ai que ma cavalerie sans bagages, puisque je vous les aurai expédiés d'abord.

— Très-bien !

— Vous comptez donc agir vigoureusement?

— Oui ; je veux tenter un grand coup. Si je réussis à me rendre maître de l'une des trois capitales de la Sonora, la campagne est gagnée pour moi.

— Peut-être est-ce téméraire, une pareille entreprise?

— Je le sais ; mais, dans ma position, je ne dois rien ménager : l'audace seule peut et doit me sauver.

— Vous avez raison, je n'ajoute pas un mot; maintenant, rendons^nous à l'assemblée, nos hommes sont réunis ; dans la disposition d'esprit où ils se trouvent, je suis certain que la demande que je vais leur faire ne soufirira pas la moindre difficulté.

Ils sortirent.

Ainsi que l'avait annoncé le capitaine, tous les colons étaient réunis dans la cour, fractionnés en groupes plus ou moins nombreux, dans lesquels on discutait avec chaleur sur l'opportunité de la réunion et les raisons qui l'occasionnaient.

Lorsque le capitaine parut, accompagné de ses deux amis, le silence s'établit immédiatement, la curiosité fermant, «n cette ch-constance, la bouche aux plus bavards.

Le comte de Prébois-Crancé était connu de la plupart des colons ; son apparition fut en consé-

446 ^ cyiiyimLtA.

quence accueillie par des saluts sympathiques^ car chacun. conservait dans sa rùémôire le souvenir des services qu'il avait rendus à la colonie, lorsque Guetzalli avait été si rudement assailli par les Apaches (4) .

Le capitaine profita habilement de ce ton vouloir, sur lequel il comptait,, du reste, pour adresser nettement sa demande à ses compagnons en déduisant les causes qui obligeaient Je comte à venir chercher des alliés à Guetzalli. "^

Les colons n'auraient pas été les francs aventuriers qu'ils étaient, s'ils avaient accueilli froidement une pareille demande. Séduits comma cela devait être par Tétrangetéet la témérité même de l'entreprise qu'on leur proposait, ce fut ^yeç des;cris d'enthousiasme et des trépignements de, joie qu'ils acrceptèrent de se ranger sous les ordres du coiiite, La première expédition projetée et pour laquelle tous les préparatifs avaient été faits fut complètement oubliée, et il ne fut plus alors question çie de la délivrance de la Sonpra.

Si le comte de Prébois-Crancé avait demandé deux cents hommes, il les aurait, sans contredit, obtenus à l'instant sans la moindre difficulté.

Le capitaine de Laville, heureux du succès prodigieux qu'il avait obtenu, remercia chaleureuseuient ses compagnons, tant ai^ nom du comte qu'au siei^ propre, et se mit immédiatement ^n devoir de tout préparer pour le départ.

Les wagons furent visités ayec soin afin de voir s'ils étaient bien en état; puis, on les chargea d^

{!) Voir la Grande flibuste, 1 vol. Amyot, éflitaur,8, r«e delitPçâ^

tous les objets nécessaires pour la ^sampagoe qui se préparait.

Une heure environ avant le lever du soleil, tout était prêt pour le départ ; les wagons chargés et attelés; les mules, choisies avec soin, avaient été confiées à des homiues sûnu

Louis et Yalentin se mirent en seUe«

Le capitaine les voulut accompagner jusqu'à une lieue environ de la colonie, puis ils se séparèrent en se donnant rendez-vous à la Magdale^a trais jours plus td4*d.

Les mules et les wagons marchent fort doucement au Mexique, où les chemins n'existent en réalité nulle part, et où Ton est forcé la plupart du temps de se frayer passage au moyen de la hache.

Cette lenteur désespérait don Luis et son frère de lait, dont la présence était impérieusement demandée , à la Mission ; dans cette extrémité, le comte se résolut à se séparer de la caravane qu il escortait afin de se rendre au plus vite à la Mi&sion.

En conséquence, ils abandonnèrent les arriéres 9prè9 leur avoir recommandé la plus grande diligence, et enfonçant les éperons dans les flancs de leurs chevaux, Us s'éloignèrent à fond de train dans la direction de la Mission.

Les chevaux américains, descendants des anciens arabes des conquérants de la Nouvelle-Espagne, ont sur les nôtres plusieurs avantages incontestables : d'abord ils sont sobres; un peu d'alfalfa le matiiï après avoir été simplement bouchonnés, leur suffit pour ûmrcher une journée entière sans boire, manger, ni ae reposer. Ces chevaux semblent iufa-

tigftbtes; du r^ste» ili m çoimmmi qjivm »4u]ret.

lia CtJRUMItLA.

le galop; puis, à la fin de la journée, après avoir fait vingt lieues ainsi, ils arrivent au gîte sans avoir mouillé un poil de leur robe et sans montrer la moindre fatigue.

Nos deux cavaliers montaient des coursiers de choix, aussi atteignirent-ils la Mission dans un laps de temps relativement fort court.

Aux premières barricades, un homme les guettait.

Cet homme était Curumilla.

— On vous attend, dit-il, venez 1

Ils le suivirent en se demandant du regard quelle cause pouvait être assez importante pour obtenir de Curumilla une aussi longue phrase.

lie Père et 1a Fille.

Le camp des aventuriers avait complètement changé d'aspect, il avait perdu son apparence pacifique des premiers jours, pour prendre un air guerrier parfaitement en rapport avec la situation actuelle.

A chaque issue de la Mission, uue pièce de canon, gardée par un détachement, était braquée sur la campagne; des faisceaux de fusils formaient une longue file, devant laquelle se promenait une sentinelle.

Des factionnaires placés de distance en distance surveillaient le dehors, tandis que des postes avancés^ établis dans des positions aûres, garantissaieitf.

GUHOIlIUrA. H9

les approches et empêchaient toute tentative de sur-*

prise.

Dans rintérieur du camp régnait la plus grande activité : les forges de campagne fumaient et retentissaient sous les coups pressés des forgerons; plus loin, les charpentiers débitaient des arbres entiers ; les armuriers visitaient et réparaient les armes ; enfin, chacun travaillait avec ardeur à tout mettre en état dans le plus bref délai.

Le comte et Gurumiila, jH^écédés pai* Valentin» traversèrent rapidement le camp, accueillis à leur passage par les saints aflectueux des aventmiers, heureux de les savoir de retour.

Comme ils approchaient du quartier général, les sons criards d'un jarabé auquel se mêlaient \m accents mélancoliques d'une voix qui chantait la romance del rey Rodrigo frappèrent leurs oreilles.

— Peut-être vaudrait-il mieux, avant d'aller plus loin, dit le comte, demander quelques renseignements à don Cornelio.

— Oui, d'autant plus qu'il serait fort difiTicile, pour ne pas dire impossible, de les obtenir de Curumilla.

— C'est vers lui que je vais, répondit celui-ci, qui avait entendu les quelques mots échangés entre les deux amis.

— Alors, tout est pour le mieux, fit Valentin en soudant

Curumilla obliqua un peu sur la gauche, et guida les deux hommes vers un jacal de feuillage qui servait d'habitation à l'Espagnol, et devant lequel le noble hidalgo se tenait en ce moment, assis sur un équipai, raclant avec fureur sa jarana, et psalfioiô-

160 ûctmntk.

disnt son éternelle romance en roulant des yenx effarés.

En apereevant les deux amis, il poussa un cri de Joie, se leva vivement, jeta sa jarana loin de lui, et accourut vers eux :

— Capa de Dios ! s'écria-t-il en leur prenant les mains, soyez les bienvenus, caballeros ; je vous attendais avec impatience.

— Y a-t-il donc quelque chose de nouveau? demanda don Luis avec inquiétude.

— Hum! assez; mais vous n'aller pas demeurer à cheval, je suppose?

— Non, non, nous sommes à vous.

Et ils mirent pied à terre. Pendant les quelques mots échangés entre le comte et l'Espagnol, Valentin s'était penché à Foreille du chef indien, et avait, d'une voix basse comme un souffle, prononcé certaines paroles auxquelles Curumilla avait répondu en hochant affirmativement la tète.

Les deux Français entrèrent dans le jacàl à la suite de don Cornelio, tandis que, TAraucan s'éloignaH avec les chevaux.

— Asseyez-vous, messieurs, leur dit l'Espagnol en leur montrant quelques équipais épars çà et là.

— Savez-vous que vous m'intriguez singulièrement, don Cornelio, lui dit le comte; que s'est-il donc passé pendant mon absence?

— Rien de bien important au point de vue général, nos espions ne, nous ont apporté que des nouvelles rassurantes sur les mouvements de l'ennemi; du reste; le commandant par intérim vous fera son rapport, ce n'est donc pas de ces choses-là que je veux vous entretenir.

— S'est-îl donc' passé d'autres choses qui m'intéressent particulièrement?

— Vous allez en juger : vous savez qu'avant votre départ vous m'avez chargé de veiller sur dp5a An* gela, singulière mission pour moi.

— Comment cela?

— Suffit, je m^^tends. Enfin, j'accomplis cette mission délicate, j'ose le dire» ayec toute la galan^ terie d'un véritable caballero.

— Je vous en remercia.

— Hier, un Indien arriva à la Mission, porteur d'une lettre pour le çomma-nçt^nt.

— Ah ! ah I et vous save? ce que contenait cette lettre?

— C'était tout simplement une demande de saufconduit pour séjourner au camp,

•^ — Aht et quel était le signataire?

— Le père Sér^-phln,

— Comment! s'écria Vivement Valentiii, le père Séraphin ! le missionnaire français, le saint homme que les Indiens eux-mêmes ont appelé l'apôtre des prairies...

' — Lui-même.

— Voilà qui est étrange, murmura le chasseur.

— N'çst-ce pasï

' — Mais fit, le comte, le père Séraphin n'a pas besoin de sanf-Couduit pour séjourner parmi nou^ tant que bon lui semblera.

— Sans doute, appuya Valentin, nous serqns toujours heureux, jiioi particulièrement, de profiter de . ses avis. '

-^ Aussi n'était-ée pas pour lui personnellement que le digne père demandait le sauf-conduit; il

i52 GURUMILLA.

sait fort bien que sa visite ne peut que nous être agi'éable.

— Ab ! et pour qui donc, alors?

— Pour une personne dont il répondait corps pour corps pendant son séjour au milieu de nous, mais dont il taisait le nom.

— Hum ! cela n'est pas clair

— C'est ce que f ai pensé, f ai même engagé le commandant à refuser^

— Ainsi ?

— Il a accordé le sauf-conduit, s'appuyant sur ce raisonnement, qui, du reste ne manque pas d'une certaine logique, que l'bomme pour qui on demande un sauf-conduit est évidemment un ami ou un ennemi, et que ùffïs les deux cas il est bon de le connaître afm^ plus tard, de le traiter selon qu'il le méritera.

Les deux Français ne purent s'empêcher de rire & ce singulier raisonnement.

— Enfin, qu' est-il résulte de tout cela? reprit le comte.

— Il est résulté que ce matin, le père Séraphin est arrivé à la Mission, accompagné d'une personne enveloppée avec soin dans les plis épais d'un large manteau.

— Ah 1 ah I Et cette personne?

— Je vous donne à deviner en mille qui elle est — - Je crois que vous ferez mieux de me la nom*

mer tout de suite.

— Je le crois aussi. Eh bien , préparez-vous à entendre quelque chose d'incroyable. Cette personne n'est rien moins que don Sébastian Guerrero.

— Le général Guerrero I s'écria le comte en bondissant sur son siège.

GimuaiiLU* 155

— Ne confondons pas ; je ne vous aï pas dît le général Guerrero, mais seulement don Sébastian Guerrero.

— Trêve de folies , don Comellîo; causons sérieusement, ce que vous dites en vaut la peine.

— Je suis sérieux, don Luis ; le général ne se présente ici qu'en simple particulier. En un mot, c'est le père de dona Angela qui se trouve dans notre camp et non le gouverneur de la Sonora.

— Je commence à comprendre, dit le colnte d'une voix creuse en marchant d'un air agité de long en large dans le jacal. Et que s'est-il passé entre et le père et la fille ? Ne craignez pas de tout me dire, je saurai me contraindre.

— Ilne s'est rien passé du tout, don Luisf grâce à Dieu!

— Ah!

— Oui, par la simple raison que, d'après mon conseil, donà Angela a refusé de recevoir la visite de son père en votre absence.

— EDe a eu la force de faire cela? dit le comte, en s'arrètant et latiçant un regard perçant sur TEspagnol.

— D'après mon conseil, oui,

— Merci, don Comelio. Ainsi le p^ Séraphin et le' général. . .

^- Attendent votre retour dans un jacal construit exprès pour eux où, bien que libre en apparence, le général est si bien surveillé à la sourdine, que je le défie de faire le moindre mouvement sans que je le sache.

— Voue avez eu raison d'agir ainsi que vous l'avez fait, mon ami ; vous aves dans cette cireonstance dif «

15fr GURUMILLA»

fîcilè, fait preuve d'uue grande prudence et surtout d'une gfànde pers^ica^Gité.

Don Comelio, à ce compliment à brûle pourpoint, rougit comme une jeune fille et baissa modestement les yeux.

-^ue compteshtu faire? demanda Valentin au comte.

-- Laisseï doiia Angola maîtresse de sa volonté. Allée la prévenir da mon retour, moucher don Gornelio ; vous introduirez en même temps son p^re et le missioûnaire auprès d'elle. Allea> je vous suis.

L'Espagnol sortit aussitôt pour accomplir l'ordre cpiû avait reçu*

-^ Quand comptes-^tu te mettre^n route ? dit Valentin, dès qu'il se trouva seul avec le comte*

— ious deux jours^

— Tu te diriges?

. 1. Sur la Magdalena.

^ Bien! Maintenant, je te demande la permission de m'éloigneren compagnie de Gurumillà?

— Gomment I tu veux me quitter ? s'écria le comte avec regret.

Le chasseur sourit

— ^Tu ne me comprends pas, frère, répondit-il ; le chef indien et moi, noud sommes à peu près Inutiles ici. A quoi pouvons^nôus servir ? A rien ; au lieu que nous ferons, j'en suis convaincu, d'excellentsbatteurs d'es* trade. Laisse-nous^le soin d'éclairer la route en même temps que nous essayerons de détruire ou du moins d'amoimLrir les prév^tions que les calomnies répandues à flots sur votre compte ont fait naître contre tout ce qui est français.

— Je n'osais te demander de me rendre ce service ; maàsi puisque tu t'oûres aus^ franchement, je

fiîThtTMîî.tA. 156

ne commetteraî pas la ihaladresâfe de tê MttSerj

pars, frère ; agis à ta guise, ce qu6 tu feras sera hletk

— Alors adieu, je me mets immédiatement en tontèï

— Sans prendre un iilistarit de repos !

— Tu sais bien que je ne suis jamais fâtîgtié» Allons, courage, nous nous rèverrons à laMôgdaléna;

Les deux amis s'çiaibrassèrent^ puiè ils sortirefit du jacal.

Sur le seuil de la porté ils se séparèrent après s* être une dernière fois serré la main » Valetftln pHt adroite et le comte tourna à gauche. '

Une garde de dix homqaes défendaïtles approches du quartier général.

Une sentinelle se promenait, le fusil sur 1* épaule, devant la porte de îéglise de la Mission, ha¥tatlo6 provisoire du comte.

En arrivant auprès de son lôgls, don Luis reconnut don Cornelio, accompagné de deux personnes, dont l*unè était revêtue du costume eclésîaétîque ; ib étaient arrêtés et semblaient attendre.

Le comte pressa le pas ; bien qu'il n'eût jamais, jusqu'à ce moment, vu le père Séraphin,* îl le reconnut au portrait que Valentin lui en avait fait. '

C'était toujours Thômme aux regards d*ange, aux traits fms et accentués', à la physionomie intelligemment douce, que, dans un précédent ouvrage (1) , nouS avons présenté à nos lecteurs ; mais T apostolat èsi dur en Amérique ; les atméés y comptent ti*iple pouf les missionnaires réellement dignes de ce nom, et ié père Sérapliin,bien qu'il n*eût quetrentéans àpeiîie, portait déjà sur son corps et Sur son visage les traces

(1) Voir le Chercheur de Pùtes^ f yol. Amyot, éditeur, 8, rue de la Paix.

156 CURIIMUXA.

de cette décrépiUide précoce dont sont victimes les bommes qui se sacrifient sans arrière-pensée au bonheur de rhumanité ; son dos commençait à se voûter, ses dieveux blanchissaient aux tempes, deux rides jHt)fondessillonnaient son front. Cependant, la vivacité desoQ regard venait démentir cetteapparente faiblesse et prouver q}xd si le corps avait faibli dans la lutte^ Yème était toujours demeurée aussi jeune et aussi forte. Les trois hommes se saluèrent poliment. Le comte et le missionnaire, après s'être lancé un regard profond, se tendirent mutuellement la main en souriant* Ils s'étaient compris.

— Monsieur, dit le comte en s' adressant au général, soyez le Inen venu, bien que je sois surpris que vous ayez assez de confiance en des pirates^ ainsi que vous nous nommez, pour vous fier aussi complet tem^^t à leur honneur.

-*— Monsieur, répondit le général , le droit des gens a des règles reconnues et respectées par tous les hommes.

— Excepté par ceux que l'on a mis au ban de la société et hors de la loi commune de l'humanité, dit sèchement don Luis.

Le missionnaire s'interposa.

— Messieurs, dit-il de sa voix sympathique»

entre vous il n'y a pas d'ennemis en ce moment, il n'y a qu'un père qui réclame sa fille à un galant homme, qui ne refusera pas, j'en suis conv&dncu, de la lui rendre.

— A Dieu ne plaise, mon père, s'écria vivement le comte, que je prétende retenir contre son gré la fille do cet homme, seraU-il mille fois encore plus mon ennemi qu'il ne Test.

ciniimi.tA. 1S7

— VottS voyez, général, observa te missionnaire, que je ne m'étais pas trempé sur le caractère de M. lé comte.

— Do&a Angela est venue seule, poussée par sa propre volonté, d^uds mon camp ; elle est respectée et traitée avec tous les égards qu'elle mérite. Dofia Angela est libre de ses actions, que je ne me recon^ nais en aucune façon le droit d'influencer. Gomme je ne l'ai pas enlevée à son père, que je n'ai rien lait pour l'attirer ici, je ne puis la rendre, ainsi que monsieur semble vouloir l'exiger. Si dofia Angela veut retourner parnu les siens, nul ne s'y opposera ; mais si, au contraii^, die préfève rester ici sous la protecticm de mes braves compagnons et la mienne, aucun pouv4»r humain ne parviendra à me l'enlever.

Ces paroles forent prononcées d'un ton pérempteire qui produisit une certaine im|H*essi(») ^ur les deux auditeurs.

— Du reste, messieurs, ce que nous disons entre nous, continua le comte, n'a aucune valeur tant que dona Angela ne sesera pas prononcée elle-même pour l'un ou l'autre parti. Je vais avoir l'honneur de vous conduire devant elle, vous vous expliquerez en sa prés^ence, elle vous fera connaître sa volonté* Scu^ lement, j'ai l'honneur de vous avertir que, quelle que soit cette volonté, vous et moi nous serons tenus de nous y soumettre.

— Soit, monsieur, répondit sèchement le général ; aussi bien peut-être vaut-il mieux iqu'il en soit ainsi.

— Venez donc^ reprit le comte.

Et il les précéda dans la cabane qui servait d'ha« iMtation particulière à la jeune fiUe«

16B OURMlIrtA»

DofiA Angelé, assise sur une butacca, ayant à ses pieds VioleutA, s'occupait à un ouvrage de couture. En voyant entrer son père et les personnes qui l'aecompagflaienti uhe vive rougeur eil\pourpra se^ joues ; mais presque aussitôt elle devint fiâle comme une mortes cependant elle parvint à dominer Témotion qu'elle éprouvait^ se leva, salua silendeusement à la ronde et se rassit.

Le ^néral la considft^un instant avec une expression de oolère et de tendresse ; puis se tournant brusqueoient vers le missionnaire :

— Pariez-lui^ mon père, lui dit^il d'une vmx saccadée^ carj^ ne m'en sens pas la force.

La jeune fille sourit tristement.

— Mon bon père, dit^Ue au missionnaire^ je vous remei^eie de l'inutile démarche que vovà tentes aujourd'hui auprès de moi. Ma résolutloB est prise; rien ne pourra la changer, elle est immuable. Je ne reviendrai jamais parmi les miens;

-^ Malheureusie enfant ! s'écria le général avec douleur, quèHe raison a pu te pousser à m'aban* donner ainsi?

— Je rends justice à votre bonté et à votre ten* 'dresse pour moi, mon père, répondit-elle avec mé^ laàîcolie. Hélas I peut-être estH^e cette tendresse sans bornes et cette liberté dont toujours vous m'a^* vez laissée jouir qui sont cause aujourd'hui de ce qui arrive. Je ne vous adresse pas de reproches, mon destin m'a entraînée ; je subhai les conséquent ces de la faute que j'ai commise.

Le général fronça les sourcils et frappa du pied contre terre avec colère.

— Angela, ma fille bien-^aimée, reprit-il avec

CÙAÙÂfTtLA. IM

amertume, songe qtie Féd4t causé par ta fuite te déshonore à jamais.

Un sourire de dédain plis^ les lèvree pâlei de la jeune fille.

— Que m'importe? dit-eBe; le monde dans lequel vous vivez n'est plus le mien. Ici se concentreront désormais toutes mes joies et toutes mes douleurs.

--^ Mais moiv moi, ton p^e^ lu m'oublies d<mc« je ne suis plus rien pour toi?

La jeune fille hésita; «Ud demeuBa iapette^et les yeux baissés.

-^Madame^ dit doucement le misgionaaire. Dieu maudit les ^^fouts cpai abandonnent leur ptoe; re^ toimiez vers le vôtre, il en est temps encore, il vous tend les bras, il vous appelle; retournez, mou enfant, le Cœur d'un père est une source inépuisable d'indulgence ; le vdtre vous pardonnera» déjà même il vous a pardonné.

Dona Ang(dai sans répondre autrement, secoua négativement la tôte. .

Le général et le missionnaire se regardèrent avec désappointement.

Don Luis se tenait un peu en arrière, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, l'air pensif.

— Oh 1 murmura le général avec une colère concentrée, c'est une race maudite que la nôtre 1

En ce moment, don Luis se redressa et fit quelques pas en avant

. — Dona Angola, dit-il d'une voix prafondéiiient accentuée, estr-ôe bien paf Feffet de Votre propre volonté que vous êtes venue ici?

— Oui, répondit-elle résolûméât

160 CURUMIIXA.

— Etes^voiis réellemeot décidée à n'obéir ni aux ordres ni aux prières de votre père ?

— Oui, fit^lle encore.

— Ainsi, vous renoncez sans retour possiUe à votre rang dans le monde et à votre fortune ?

— Oui.

— Vous renoncez de même à la protection dç votre père, qui est votre tuteur naturel et qui a sur vous tous droits divins et humains, vous renoncez à sa tendresse?

— Oui, murmur^t-^Ue faiblement.

— C'est bien, à mon tour. Et s' inclinant devant le général^ il continua : Monsieur, quelle que soit la haine qui nous divise, quoi qu'il arrive plus tard, rhonnéur de votre fille doit demeurer pur et sans tache. '

— Pour qu'il en fût ainsi, répondit amèrement le général, il faudrait que quelqu'un consentît à Tépouser.

— Oui. Eh bien, moi, comte de Prébois-Crancé, j'ai l'honneur de vous démander sa main.

Le général recula avec étonnement.

— M'adressez-vous sérieusement cette demande ? dit-il.

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