Oui
— Réfléchissez que, tout en vous sachant gré de me la faire, je la considère cependant comme un nouveau grier.
— Soit*
— Que ce mariage n'arrêtera en rien les mesures que je compte prendre conti*e vous 7
*— Peum'imp«rte«
GunuiiaLA* 161
— Et vous consentez toujours à lui donner votre nom?
— Oui.
— C'est bien, vous aures ma réponse dans quatre jours.
— A la Magdalena, alors !
— A la Magdalena. Le général se tourna vers sa fille : Je ne vous maudis pas, lui dit-il, car Dieu lui-môme ne relève pas un enfant de la malédiction paternelle. Adieu! soyez heureuse.
Et il sortit à pas précipités, suivi du missionnaire.
— Mon père, dit le comte, je con^>te sur vous à la Magdalena.
•^^i'Y serai, monsieur, répondit mélancoliquement le père Séraphin, car je prévois qu'il y aura des larmes à sécher.
— Au revoir, monsieur, dit le général.
— Au revoir, répondit le comte en s' inclinant» Le général et le missionnaire montèrent alors à
cheval et s'éloignèrent sous l'escorte d'un fort détachement d'aventuriers qui devaient les accompagner, afin de leur faire traverser sans encombre les postes avancés et les grand' gardes de la compa gnie française.
Le comte les suivit longtemps d'un regard pensif, puis il rentra à pas lents dans son logis*
162 GtiitfllîttAé
Mm Hnptel*
Dans une situation militaire importante, à cheval sur les chemins qui conduisent à Urës, Hermosillo et Sonora, les trois capitales de l'État, et à peu près à égale distance de chacune d'elles» se trouve un pueblo ou village nommé la Magdalena.
Ce pueblo, peu considérable par lui-môme, JQuit cependant d'une certaine réputation dans le pay^, à cause de la beauté de son site et de la pureté de Tair qu'on y respire.
La Magdalena forme une espèce de carré long, dont un des côtés mire nonchalamment ses Manches maisons dans les eaux limpides duRio^San-Pedro, affluent du Gila; des bois épais de palma-christi, de styrax, d'arbres du Pérou et de m^Jioganys, lui forment une barrière infranchissable contre les vents brûlants du désert, rafraîchissent et embaument l'atmosphère et servent d'abri à des milliers de brins bleus, de cardinaux et de Loros qui babillent gaiement sous la fouillée et animent ce paysage enchanteur, cette ravissante oasis, placée là par la main de Dieu, comm^ pour faire Oublier au voyageur qui revient des prairies les souffrances et les fatigues du désert.
La fête patronale de la Magdalena est une des plus suivies de la Son(H'ft et en même temps des plus joyeuses. Comme elle dure plusieurs jours, les hacienderos et les campesinos y affluent de quatrevingts et cent milles à la ronde. Et pendant cette
GÛRUMILLA. 16S
ifete où coulent des flots de piilqlie et de mezcal, ce ne sont que Jaranas, Montés, corridas de toro, enfin divertissements de toutes sortes, que, malgré la grande affluence d'étrangers, jamais aucun méfait ne vient assomhrir.
Le peuple mexicain n'est pas méchant, c'est un enfant mal élevé, têtu et colère, rien de plus.
Trois jours après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre, le pueblo de la Magdalena, alors, àTépoque la plus animée de sa fête annuelle, était en proie à une agitation et une animation extraordinaire, animation à laquelle la fête semblait être complètement étrangère, car les jeux avaient été subitement interrompus et la population s'était portée en masse en courant, riant et se bousculant, vers une des extrémités du pueblo, où, d'après les quelques mots échangjés rapidement et d'un air affairé entre les coureurs et saisis au passage, il se passait quelque chose d'étrange.
En effet, bientôt des clairons sonnèrent Une fanfare et ime troupe d'hommes armés déboucha dans le pueblo, marchant en bon ordre et d'un pas ferme et délibéré.
C'était d'abord une avant-garde d'une dl:îaîne de cavaliers bien montés ; puis vensdt une troupe assez nombreuse formée en sections de trente notnmesf chacune environ, faisant flotter au milieu d'elle les larges plis d'un drapeau sur lequel était écrit : /ndependenda de la Sonora.
Derrière cette troupe venaient deux pièces de canon attelées de mules, puis un escadron de cavalerie, suivi immédiatement par une longue file de wagons et de charrettes.
La marche était fermée par use. arrière-garde d'uae vingtaine de cavaliers.
Cette petite armée^ forte d'environ trois cents hommes, traversa le pueblo dans toute sa longueur, passant la tête haute et le regard assuré devant la doul)le haie de curieux formée sur sa route et s'arrêta à un signe de son chef à cent mètres du pueblo, au sommet du triangle formé par l'embranchement des trois routes.
Là, le frqnt de bandière fut formé et l'ordre de camper donné à la troupe.
Il est sans doute inutile d' avertir le lecteur que cette , armée n'était autre que la compagnie Airevida commandée par le comte de Prébois-Crancé.
Du reste, la bonne tenue de cette troupe, son air martial, avait prévenu en sa faveur la population du pueblo qu'elle avait si audacieusement traversé. Sur son passage, des sombreros et des mouchoirs avaient été agités, et des bravos s'étaient fait entendre.
Le comte^ à cheval, à quelques pas en avant du gros de la compagnie, n'avait pas cessé un instant de prodiguer de gracieux saints à droite et à gauche, saluts qui lui avaient été rendus avec usure pendant tout le parcours du village.
Aucun peuple ne peut lutter avec les Français pour leur adreese à tirer parti de tout et faire ce que l'on appelle flèche de tout bois en campagne.
Dès que Tordre de camper fut donné, chacun se mit à l'œuvre et en moins de deux heures, les aventuriers, utilisant avec intelligence tout ce qui se trouvait à leur portée, eurent établi le camp le plus pittoresque et le plus gracieux qui se puisse imaginer.
ÊttRtniiLU. (d&
"*"' Cependant, comme le comte se considérait comme étant en pays ennemi, rien n'avait été négligé ponr mettre le camp, non-seulement à l'abri d'un coup de main, mais encore dans un état de défense respectable^ A l'aide des wagons et des Charrettes, renforcés par des abattis de bois considérables, les aventuriers avaient formé une enceinte, qu'un large , fossé, dont la terre était rejetée eo talus du côté de la campagne, protégeait encore. Au centre du camp, sur une légère éminence, s'élevait la cabane du chef, devant laquelle les canons étaient braqués ; au sommet de cette cabane flottait le drapeau dont nous avons eu déjà occasion de parler.
L'arrivée des Français fut une bonne fortune pour les Sohoriens que la fête avait attirés à la Magdalena. Du reste, depuis quelques jours déjà ils étaient attendus d'heure en heure, et les habitants, malgré es proclamations du gouvernement mexicain qui représentait les Français comme des bandits et des pillards, n'avaient pris d'autres précautions contre eux que de se porter à leur rencontre et de les accueillir avec des- acclamations de bienvenue, fait caractérisque et qui montrait clairement que l'opinion publique ne se trompait nullement stu" la portée du proundamiento des Français, et que chacun savait fort bien de quel côté étaient le droit et la justice.
I Lorsque le camp fut établi, les autorités du pue-bîo se présentèrent à Tune des barrière, pour de-
' mander, au nom de leurs concityens, Tautorisation de visiter les Français chez eux.
Le comte, charmé de cette démarche, qui était d'un bon augure pour les relations que postérieurement il
çoraptait établir avep |es habitants se hita 4'acc(M:der avec la meilleure grâce possible, F autorisation demandée.
De liaviUe avait rejoint le comte à dix milles du pueblos, à la tète de quatre-vingts cavaliei's, ce qui donnait à la compagnie une cavalerie respectable. Don Luis, cojanaissant depuis longtemps déjà le capitaine de Guetzalli, le nomma son mfijor-général et se déchargea sur lui des détails toujours fastidieux du service*
De Laville accepta avec empressement cette marque de confiance, et le comtç, libre désormais de s'occuper en toute sûreté de la partie politique de Texpédition, se retira soua sa tente, afin de réfléchir aux nK>yen8 à employer pour entraîner dans SO0 parti la population au milieu de laquelle il se trouvait
Depuis le jour où le général Guerrero s'était présenté à la Mission, accompagné du père Séraphii\, le comte, par un sentiment de convenanoe, n'avait pas revu dona Angela« sur laquelle cependant il veillait avec la plus grande sollicitude. La jeune fille avait apprécié cette délicatesse et de son côté n'avait pas cherché à le revoir, iïle avait fait la route de la mission à la Magdalena, clans uq palanquin fermé, et une cabane lui avait été élevée à peu 4eL distance de celle du comte*
A peine l'autorisation demandée par les autorités du pueblo fut-elle accordée , que le camp des aventuriers devint pour les habitants un but, ou, pour être plus vrai, le seul but de promenade. La foule, avide de voir de plus près ces bommea audacieux qui ne craignaient pas, si faible que fût leur nombre, de déclarer hautement la guerre au gouye^iement de
ItftiâdQ, fl^port^ eomaesç^tversr^dfoit occupé par eux.
Las avmitKriers reçurept les visiteurs avec cet entrain, cette rondeur et cette gaîté narquoise qui distingue le cai:actèr^ fraaçaiSt et qui leur conquit m qudques heures à pejine les sympathies de^ Sonoriens^ qui» , plus ils Jes. voyaient^ plus ils voulaient lesvoir, et ne se ras^a^aient pas d'admirer leurs insouciance et surtout leur imperturbable conviction dans la réussite de rexpédition.- •
Cependant la nuit a{)proçhait» la soleil déclinait r^idemei^t à rhorizoïi, Iw^sque don cCprnelio, qw remplissait le* fonctiems d'aidp^dç camp, du comte» souleva le rideau de sa tente et lui annonça qu'un ofiicier supérieur, se disaqt cliArgé d'une mission auprès de lui, demandait à lui parler.
Don Luis donna Tordre qu'il fût iptraduit; le messager entra; le comte le reconnut aussitôt, c'était le colonel Suarez.
De son côté» Iç çolooel fit, un geste d'étonnement en reconnaissant r homme avec lequel il s'était trouv<^ à Guetzalli sans parvenir à savoir qu'il était.
Don Luis sourit de Tétonnement du colonel, le salua poliment et l'invita à s'asseoir.
— Monsieur, dit le eoloneU après les premiers compliments, je^ suis chargé par le général Gueriero de vous remettre uneletta:e,
— On me l'a dit déjà, colonel, répondit le canUc. Sans doute, vous connaisses le contenu de cette lettre?
— A peu près, monsieur, d'autant plus que Je dois ajouter quelques paroleç^ de vive voix. .
-T-. Je &m prêt à vçi^s^ faitwdx'©*
lOS CtJft01tlLU«
— Je n^abuserai pas de vos instants» rnoofflenr ;
voici d'abord la lettre.
— Fort bien, répondit le comte et la {H'mant et en la posant sur la table.
— Le général don Sébastian Guerrero, continua le colonel, vous accorde la demande que vous lui avea fait l'honneur de lui adi*esser de la main de sa fille ; seulement il désire que, si cela est possible, la cérémonie nuptiale ait lieu le plustôt possible.
— Je n'y vois aucun inconvénient.
— n désire en outre que cett3 cérémonie, à laquelle il compte assister avec un grand nombre de ses parents et de ses amis, soit célébrée àla Mlagdalena, par le père Séraphin.
— A ceci, col(mel, j'aurai quelques observations à faire.
— Je vous écoute, caballero.
— Je consens volontiers que le père Séraphin me marie; seulement, la cérémonie n'aura pas lieu à la Magdalena, mais ici, dans mon camp, que je ne veux ni ne puis quitter.
Le colonel fronça le sourcil ; le comte continua sans paraître s'en apercevoir :
— Le général assistera au mariage avec autant d'amis et de parents que bon lui semblera; mais comme malheureusement nous ne sommes pas visà-vis l'un de l'autre dans des relations aussi bonnes que je le souhaiterais, et que je dois veiller à ma sûreté de même que lui doit veiller à la sienne, le général voudra bien m* envoyer dix otages choisis parmi lés personnes les plus influentes de l'Etat. Ces otages seront, traités par moi avec les plus grands honneurs et rendus au général une heure
après la bénédiction nuptiale et le caiflp évacué par les invités ; je dois vous avertir, colonel, que si la moindre tentative de trahison est faite contre moi ou contre l'un des hommes que j'ai rhotmeur de commander, les otages seront imiâédiatement fusillés.
— Oh ! s'écria le colonel, vous défiez-vous donc du général Guerrero, monsieur, et n'avez-vous pas foi en son honneur de caballero ?
— Monsieur, répondît sèchement le coriite, j'ai malheureusement appris à mes dépens ce que valait l'honneur de caballero de certains Mexicains; je n'entrerai donc dans aucune discussion à ce sujet. Voici mes conditions, le général est maître de les accepter ou de les rejeter," mais je vous donne ma parole d'honneur que je n'y changerai rien.
— C'est bien, monsieur, réphqua le colonel, intimidé malgré lui par l'accent résolu du comte, j'aurai l'honneur de transmettre ces dures conditions au général.
Don Luis salua.
— Je doute qu'il les accepte, continua le colonel.
— Il en est le maître.
— Mais n'y aurait-il pas ua autre moyen d'accommoder le différend?
— Je n'en vois pas.
«— Enfin^ au cas peu probable où le général accepterait, comment vous le ferai-je savoir, aiiu de perdre le moins de temps possible?
— D'une mani^^ fort simple, monsieur^ par V arrivée du père Séraphin, et l'eavoi des otages.
i70 QUWIfllM.
— Et, dans ce caa» quand aurait lieu la oirémonie?
— Deux heures aprè^ que les otagee scraîept da^is moA camp.
— *Je me retire^ monsieur, peur traosiaettre votre réponse à mon supérieur.
<~ Faites, monsidur«
Le colonel se retira.
Le comte, qui pensait être sûr de Facceptation de son uliûmatum^ donna immédiatement les ordres nécessaires pour la construction de la cabane destinée à servir de chapelle, puis il écrivit un billet que, par l'entremise de don Cornelio, il fit remettre à dona Angola. Ce billet» fort laconique, ne contenait que ceci : « Madame,
« JL'ai reçu la réponse de votre père; elle est .fau vorable. Demain, probablement, aura lieu la céréa monie de notre mariage. Je veille sur vous et sur a moi.
« Comte de PRÉBOis-GRANCt. »
Après avoir expédié ce billet, le comte s'enveloppa dans un manteau et sortit, afin de visiter les postes et s'assurer que les sentinelles faisaient bonne garde.
La mût était claire et tiède ; le ciel, plaqué d'un nombre infini d'étoiles brillantes; I^atmosphère, embaumée de mille suaves odeurs ; par intervalles des bouffées de jaranas, apportées «ur Taile de la brise^ s'élevûent du pueblo et venaient mourir aux oreilles du comte.
Le camp était silencieux et soiid>rei l^ aventuriers, retirés sors teorstûldosou dam tours jaoals
GUBUMJLLA. 171
en branchages, se livraient au reposi si nécessaire après une journée de marche ; les chevaux» parqués et entravés à Tamble pêle-mêle avec les mules, broyaient leur provende d'alfalfa ; les sentinelles, le fusU sur Tépaule, se promenaient à pas lents autour des retranchements, les yeux fixés sur la campagne.
Le comte, après s'être assez longtemps promené et avoir reconnu que Tordre le plus sévère régnait partout, séduit par la douceur mélancolique et mystérieuse de la nuit, s'accouda sur le retranchement, et l'œil fixé dans l'espace, sans rien regarder et probablement sans rien voir, se laissa aller peu à peu à rêver, subissant malgré lui l'influence mystérieuse des objets qui l'entouraient
De temps en temps, lorsque les sentinelles se jetaient le cri de veille, il relevait machinalement la tète ; puis il se laissait de nouveau aller au flot des pensées qui venaient l'assaillir, et s'absorbait tellement en lui-même qu'il semblait dormir ; cependant il n'en était rien.
Depuis plusieurs heures déjà il était ainsi h demi couché sur le retranchement, sans songer à se retirer, lorsqu^l sentit tout à coup une main se poser légèrement sur son épaule.
Ce contact, tout faible qu'il fût, suffît cependant pour le rappeler des mondes imaginaires dans lesquels galopait son imagination, à la conscience de sa situation présente.
Le comte étoufla un cri de surprise et se retourna.
Un homme se tenait cramponné en dehors après les retranchements, dont sa tête dépassait à peine le sommet.
Cet homme était CurumiUa*
Le chef avait un ^oîgt posé sur la bouche, comme pour recommander la prudence au comte.
Celui-ci fit un geste de plaisir en reconnaissant rindien, et se pencha rapidement vers lui.
— Eh bien? lui demanda-t-il bouche à oreille.
— Vous serez attaqué demain.
— Vous en êtes sûr?
L'Indien sourit.
— Oui, dit-il.
— Quand?
— La nuit.
— A quelle heure ?
— Une heure avant le lever de la lune.
— Par qui?
— Des vidages pâles.
— Oh! oh!
— Adieu.
— Vous repartez ?
— Oui.
— Vous reverrai-je?
— Peut-être.
— Quand?
— Demain.
— EtValentm?
— Il viendra.
L'Indien, sans doute fatigué d'avoir causé si longtemps, contrairement à ses habitudes, bien qne cependant les phrases qu'il avait articulées ne fussent pas d'une longueur démesurée, se laissa glisser en bas du retranchement sans en vouloir dire davantage.
Louis le suivit des yeux ; il le vit ramper comme un serpent sur les genoux et disparaître dans les ténèbres sans avoir produit le moindre bruit.
Cette scène avait été tellement rapide, la fuite de rindien tellement silencieuse, que le comte fut suf le point de la prendre pour une halltrcination ; mais tout à coup le cri du hibou, répété à deux reprises différentes, s'éleva dans Tair.
Ce signal était depuis longtemps convenu entre Valentin et le comte; il comprit que Curumilla, tout en l'avertissant qu'il était en sûreté, lui adressait de loin une dernière recommandation de prudence ; il hocha tristement la tète et rentra tout pensif dans la tente en murmurant à voix basse :
— Encore une trahison !
lie C0wnhmt dç coqs*
En marchant sur la Magdalena, le comte de Prébois- Crancé avait un double but: d*abord,éelui de «'aboucher avec les riches hacicnderos et les alcades des pueblos mécontents du gouvernement de Mexico, et. tâcher de les entraîner dans son parti en faisant briller à leurs yeux les avantages de l'indépendance qu'il leur ofirait ; ensuite, à cause de la position stratégique de la Magdalena, d'inquiéter le général Guerrero et de le tenir eii haleine en feignant à la fois des mouve*^ ments agressifs sur chacune des trois capitales sono^ riennes.
Le général, aussitôt la guerre déclarée, avait fait appel aux populations avec cette pompeuse et ver^ beuse éloquence mexicaine, qui ne trompe que les
1/4. rURDMIIXA.
Les habitants 4e la Sonora, aeeei indifférents peur le gouvernement et ne se souciant pas de se mêler à la querelle particulière du général, qui cherchait vainement à la métamorphoser en question nationale, étaient tranquillement demeurés chez eux e^. n'avaient nullement répondu à l'appel soi-disant patriotique de leur chef; d'autant plus que, depuis prés de quatre mois que les Français étaient débarqués en Sonora et qu'ils parcouraient les routes, leur conduite envers les populations avait toujours été exemplaire, et que jamais la moindre plainte ne s'était élevée contre eux.
Le général, désappointé du mauvais succès de ses machinations, avait alors changé de batteries; il avait procédé militairement au moyen de levées et d'enrôlements forcés ; puis, ne se contentant pas de cela, il avait traité avec Jes Indiens. Hiaquis et les Indiens Opatas, afin d^augmenter encore son armée.
Il avait Voidu wsaii dikôa le principei enrôler les Apachès, mais la rude leçon que les Français avaient infligée à ceux-ci les avait dégoûtés de la guerre» et ils s'étaient tetirés dans leurs déserts sans vouloir prêter l'oreille à aucune nouvelle proposition.
Cependant le général Guerrero avait réussi à réu* nir des f(»^s imposaûtes ; sop armée montait à environ douée mille hommes, chiffre énorme^ si on songe au petit tioinbre de combattants que sra en-* nemi pouvait mettre en ligne.
Pourtant le général, rendons-lui cette justicOf malgré ses forfanteries sans nomlNrO) les marches et les contre-marches continuelles qu'il exécutait, avait pour son ennemi un respect instinctif, ou, si l'on aime mieux, xme crainte parfaitement raisonnée, qui
cmmttk. 173
' rengageait à la prudence et Tempèchaif de jamds s'aventurer trop près des avant-postes françsâs.
Il se contentait de surveiller actiVement.les mouvements du comte, et d'occuper militairement lei^ trois routes^ de façon à pouvoir se transporter rapidement sur le point qui serait menacé par les aventuriers*
Uue chose singulière, c'est que, malgré eux, les AmériCftiUfl du Sud n'ont jamais pu, a^pr^ tant de siècles, et l^n qu*ils descîendent ou à peu près de» Espagnole, sedéfàire de la terreur superstitieuse que lors de la conquête leur inspirèrent les conquérants européens ; les hauts faits de ces héroïques aventu* fiers sont encore dans toutes les boucheit,, et à r époque de l'indépend^àice il arriva bien dea fois qu'un petit nombre d'Espagnols mit en fuite, rien qu'en se montrant, des masses d'^insurgés mexicains.
La preuve la plus convaincante qu'il o(^us soit possibte de donner du fait que nous avançons, c'est que, en ce moment même, trois cents aventuriers français, isolés au milieu d'un pays qu'ils ne connais-* saient pas, dontlaplupart n'entendaient même pas la langue, tenaient en échec une armée de douze mille hommes, commandée par des chefs qui passaien* pour aguerris, et faisaient non seulement trembler le pays de Sonera qu'ils occupaient, maia^ncore le gouvernement fédéral dans Mexico même*
L'audace et la témérité de l'entreprise tentée par le comte augmentaient encore, s'il est pos^ble, la terreur qu'il inspirait. Cette expédition était telle-^ ment folle, que les gens sensés ne pouvaient se figurer que le comte ne fût pas soutrau par des
176 GimUMILLA.
alliés occultes, mais puissants, qui n^attendaient qu'une occasion pour se déclarer*
Cette terreur était soigneusement entretenue par les espions et les batteurs d'estrade du comte; r audace de ses mouvements, la décision avoc laquelle il agissait, et en dernier ILeu l'occupation sans coup férir de la Magdalena étaient venues mettre le comble aux appréhensions du gouvernement, et augmenter son indécision sur les intentions du chel, ou, comme ils l'appelaient, du cabedlia.
Il était à peu près cinq heures du matin, lorsque le rideau qui fei^mait la tente du comte, fut soulevé du dehors, et un homme entra. '
Don Luis, réveillé en sursaut pM* cette apparition subite, se frotta les yeux etse dressa un pistolet de chaque main, endisigint d^une voix ferme :
— Qui est là?
— Moi, pardieu ! répondit l'arrivant ; qui oserait entrer ainsi, excepté moi?
— Valentin ! s'écria le comte avec un eri de joie, en jetant ses pistolets. Sois le bieâvenu, frère ; je t'attendais avec impatience.
—Merci, répondit le chasseur. Curumilla ne t'at-il pas annoncé, cette nuit, mon retour?
— ;Oui, fit en riant le comte ; avec cela qu'il est facile de causer avec le chef.
— C'est juste. Eh bien, les renseignements qu'il a oublié de te donner, moi je te les apporte, et peutêtre cela vaudra-t-il mieux.
Le comte s'était habillé, c'est-à-dire qu'il avait remis son habit et son zarapé, car il s'était jeté tout vêtu sur sa couche.
' ^^ Prends Uti équipai^ dit41, etoauaonsi
CPRIWSM* 177
*^ Je préfère sortir. *
. — Comme tii voudras^ répondit don Luis, qui soupçonnait que son ami avait des raisons particulières pour agir ainsi.
Tous deux quittèrent la tente.
— ' Capitaine de Laville, dit Jechassemr en s'adressant au jeune homme qui se promenait de long enlai*ge devant latente, une escorte de dix cavaliers, un cheval pour moi et un autre pOur le comte, s'il vous plaît. . — Tout de suite?
— Oui, si cela est possible.
— Parfaitement.
Nous quittons donc le <)amp7 demanda Louis
dès qu ils furent seuls,
— Nous allons à la. Magdalena, répondit le chasseur.
— C'est que cela se présente assez mal en ce moment.
— Pourquoi cela?
•^ Parce que j'attends la réponse du général,
— Alors, tu peux venir, répondit le chef avec un sourire railleur, car cette réponse,^ tu ne la recevras pas; la mission du colonel ^'était qu'un leurre pour endormir ta vigilance.
-<- Oh I oh ! tu es certam de ce que tu avances?
— Pardieul
En ce moment, l'escorte parut
Louis et Valen tin seiiakent en selle.
Il était six heures du matin au plus ; Ja camp^ne; était déserte, à chaque souffle de la brisç, i^ arbres secouaient leurs têtes humides de l'abondante rosée de la nuit, et faisaimt pleuvoir de courtes ondées qui^ grésillaient sur les buissons ; le soleil pompait les. va-^
178 GimntiLLÀi
peurs épaisses qui s'élevaient de h terre, et les mseanx, blottis sousla fetiillée, s'éTeillaienteii chantant.
Les deux atnis, un peu en avant de leur escorte, marchaient pensifs F un auprès de l'autre^ la bride sur le cou de leurs chevaux, et laissant errer un regard distrait sur le magnifique paysage qui se déroulait à leurs yeux.
Déjà les premières maisons du pueblo^ galment encadrées dans des massife de floripondios et de vigne vierge, se laissaient yoir au tournant de la routé. Louis releva la tète :
— Bien I dit-il, comme se répondant à lui-^mème^ je jure Dieu qué cette Mft sèfa la dertlière que le général Guerrero se moquera ainsi demoii il est évident que le ^loiiel Sumi9Is ne venait dans lâon eamp que pour voir par lui-même en quel état nous somauMié
--^ Pas pour autre diosdi
— Où allons-nous donc ainsi?
— Assister à un combat de coqs.
— Assister à un eotûbat de eoqsT fit le comte avec surprise.
Le Cbasieur lui latiça un regard significatif.
«^ Oui| lui dit^U } tu saisi peut-être, et au cas où tu l'ignorerais, je te l'apprends, que les plus beaux oom*« bats de eoqti eût limi tous 1m ans à la Magdaléna à Tépoque de la fête patronale.
— Ah I fit Louis avec Indlffl^wee»
— Je suiscertain que ilela t'intftwserai reprit Va- Imtffi a?êe uti «aeent narquois.
Le dOitiie comprit pàt^jdtéâient que son ami ne lui patiâit de eette façon que pour dérouter les oreilles à ponéë d'enten^h^, et 11 ae titt« persuadé que biMtM totti e'tçlidreirait.
Du reste; la petite troupe ^[itrait eu ce moment dans le pueblo, dont les maisons commençaient à s'ouvrir, et dont les habitants» à peine éveillés^ les saluaient au passage avec dd joyeux ^t amicaux sourires.
Après avmr parcouru lentement deux ou trois rues du pueblo, sur un signe de Valentin, le détachement s'arrêta devant uM maison d'assez piètre appa^renée, qui n'avaitrien qui la distinguât des autres et^cpdf là recommandAt à l'attention des étrangers.
^ C'est id, sStlfi chasseur»
Ils s'arrêtèrent et mirant pied à terre. Valeptin ordonna alors péremptoirement au chef du détache* ment de demeurer en selle avec ses hommes et de ne fl^écarter m à droite ni à gauche jusqu'au retour du comts;^ puis il fra}^ discrètement h h pcHts, qui s'ouvrit aussitdtt Us entrèrent tous deux et la porte se referma sans <]u'ils eussent yw, pttWMQne*
A peine dans la ipaison, le ehaaseur introduisit son compagnon dans un ouarto dont il ouvrit la porte avec une elef qu'il tira de sa poche.
— Fais comme moi, lui dit-il en se dépouillant de son chapeau de poil de v^ogne et de son zarapéi qull échangea contre un manteau et un chapeaii de paille à larges ailes.
Le comte l'imita.
— Maintenant, viens.
Tous deux s'envek^pèrent i^veç soin dans leurs manteaux, rabaissèrent les ailes de leurs chapeaux sur leurs yeux et ils sortirent de la maison par une porte parfaitement dfosiquulée dans la muraille, qui coinmuaiquait avec mi mistm, voisine, qu'ils
CURCMIUA.
traversèrent sans rencontrer personne, et ils se trouvèrent de nouveau dans la rue.
Mais pendant les quelques -instants qu ils étaient, demeurés dans' la maison, T aspect du pueblo avait complètement changé. Maintenant les rues étaient encombrées dé monde qui allait et venait, à chaque pas des enfants ou des leperos tiraient des boltea et des pétards avec force cris de joie et éclats à:^. rire. -
Dans toute T Amérique espagnole et surtout au Mexique, il n'y a pas de fête un peu convenable Sans pétards et sans artifices; tirer des pétards est être àTapogée de la joie. Nous nous rappelons à ce sujet une anecdote assez caractéristique.
Quelque temps aprèà que les Espagnols eurent été définitivement chassés du Mexique,!© roi Ferdinand demanda un ïnatin à nn riche Mexicain réfugié à la cour d'Espagne t ^
— Que croyez-vous que fassent en ce momeot vos compatriotes, senor dan Luis de Cerda?
— Sire, répondit gravement le Mexicain eu s'iiidînant devant le roi, ils tirent des pétards*
— Ah! fit le roi, et il passa.
Quelques heures plus tard, le roi accosta de nouveau le gentilhomme ; il était deux heures de F aprèsmidi.
— Et maintenant, lui demanda-t-il gatment, à quoi s'occupent-ils?
— Sire, répondit le Mexicain niMi moins gravement que là première fois, ils continuent à tirer des pétards.
Le tT)i sourît, mais ne répliqua pas* Le soir venu, cependant, il adressa de nouveau la môme question
CUAUMaLA. 181
au gentilhomme qui répondit avec son imperturbable sang-froid :
— Plaise à Votre Majesté, Sire, ils tirent toujours, et de plus en plus, des pétards.
Cette fois, le roi n'y put tenir, et il éclata d'un fou rire : chose d'autant plus extraordinaire, que ce prince n'a jamais éjté renommé pour son caractère jovial.
Les Mexicains ont trois passions mignonnes .• jouer le monté, assister aux combats de coqs et tirer des pétardis. Nous croyons que la troisième est;, la plus enracinée chez eux ; la quantité de poudre qui au Mexique se brûle en pétards est incalculable.
Donc on tirait des pétards dans toutes les rues ^et sur toutes les places de la Magdalena; à chaque pas il en partait sous les pieds de nos deux personnages^ qui, aguerris de longue main aux coutumes mexicaines, n'attachaient pas la moindre importance à ces feux d'artifice, et continuaient imperturbablement leur route, se frayant, comme ils le pouvaient, un passage à travers la route bigarrée composée d'Indiens, de métis, de nègres, de zambos, d'Espagnols, de Mexicains et d'Américains du Nord, qui fourmillaient et grouillaient autour d'eux.
Enfin, arrivés devant une ruelle située environ à la moitié de la calle San-Pedro, ils s'y engagèrent.
— Ah çà! dit Louis, c'est donc réellement à un combat de coqs que nous allons assister?
— Certainement, répondit en souriant Valentiii ; laisse-moi faire, je t'ai dit que cela t'intéresserait.
— Allons donc alors, reprit le comte en haussant insoucieusement les épaules; le diable soit de toi avec tes idées saugrenues.
182 GURUMILLA.
— Bon ! bon I fit en riant Valentin, nous verrons; mais nous sommes arrivés.
Et sans plus causer, ils entrèrent dans une maison.
Il n'existe pas au Mexique de plaisir, si ce n'est le monté ou peut-être les feux d'artifice, qui excite l'intérêt au même degré qu'un combat de coqs, et cet intérêt n'est pas restreint seulement à une certaine classe de la société ; il n'y a pas, sous ce rapport, de diff'érence entre le président de la république et le plus humble citoyen, entre le généralissime et le dernier lepero, entre le plus haut digpitaire de l'Eglise et le plus obscur sacristain; blancs, noirs, métis et Indiens, toute la population se rue avec une frénésie sans égale k ce spectacle sanglant si rempli d'intérêt pour elle.
Voici comment sont disposées les arènes. Derrière une maison, on choisit un vaste enclos au centre duquel s'élève un amphithéâtre circulaire de cinquante à soixante pieds de diamètre ; le mur de cet £anphi théâtre n'a jamais moins de vingt pieds de haut ; il est bâtf en briques, soigneusement récrépi à l'intérieur et à l'extérieur avec du ciment dur.
Cinq rangs de sièges disposés en gradins entourent oompléten^ent l'intérieur de Tédifice.
Jusqu'à l'ouverture des portes, personne ne Sait quels sont les volatiles engagés.
Enfin, aussitôt que le public est admis dans l'enceinte, les coqs sont apportés ; les paiîeurs en achètent chacun un, que l'on remet ensuite entre les mains du dresseur chargé des arrangements préliminaires.
Du reste, ces arrangements sont simples. Les coqs ayaiit été, quelques jours auparavant, privés
de letira ergots^ tm le» leur remplace par des éperons artificiels failB att9c uiie lame d'acier poli^ longue d'entiron trois pouces, sur à peu près un demi-pouee de large à la base, légèrement reèourbéé par en haut, se terminant en pointe aiguë, et ayant la tranèhe Mpèrieure affilée. Ces éperons sont fortement fixés à la jambe au moyen de fermoirs.
Ainsi disposés au coiubat, les coqs sont promenés dam Tarèlie par les dresseurs, qui les tiennent en Fair et les soumettent àrinspectioû des spectateurd afin que ceux-â orgaâlatet leurs paris.
Or, Targent qui se risque ainsi sur un coq est in-^ eroyafcle ; il y a des hommes qui se ruinent en paris.
Au moment où les Français entrèrent, le spectacle était commencé depuis longtemps déjà^ en sorte que toutes les mmlleilree plac^ étaietit prises, et Tartoe remplie de spectateurs d^ut et pressés les una contre les autres.
Mais ciMnmenos personnages n'étaient nullement venus avec l'intention de prendre une part active au divertissement, ils allèrent modestement s'asseoir sur le mur de l'enceinte, où s'était réfugiée une guirlande de leperos déguenillés, trop pauvres poiu^ parier, mais qui regardaient de là avec des regards d'envie et des trépignements de sourde colère les heureux privilégiés de la fortune qui s'agitaient et se bousculaient à leurs pieds avec des cris et des eœlamatlolls»
Le tumulte était alors à s<m comble, tous les yeux étaient fixés Suî^ l'arène, où, chose extraordinaire, un seul coq venait d'en battre neuf les uns après les autres.
Les Français profitèrent habilement de cette efier-
18& GCJRCMILLA.
vesceDce des spectateurs pour passer inaperçus et gagner les places qu'ils avaient choisies^
Au bout d'un instant, Valentin alluma un pajillo de maïs, et se penchant à ToreiUe de son frëre de lait.
— Attends-inoi ici, lui dit^il, je reviens daos un instant. , : .
Louis fit un signe affirmatif tle la tâie^
Valentin se leva d'iui air indifférent, descendit nonchalamment les gradins, et put se mêler, la cigarette à la bouche, aux spectateurs qui encooïbraient les abords de l'arène.
Le comte h suivit des yeiwt pendaaat quelques instants, mais bientôt il le perdit de vue 2^u milieu de la foule*
Alors ses regards se reportèrent sur l'arène, et tel est l'attrait qu'offre ce spectacle singulier et cruel, que, malgré lai, le comte s'intéressa à ce qui se passait devant lui, et fiaijt même par y prendre un certain plaisir.
Les combats se succédaient rapidement les uns aux autres, offrant chacun des péripéties différentes, mais toutes émouvantes. Le comte commençait à trouver longue l'absence de son frère de lait, qui l'avait quitté depuis près d'une heure , lorsque tout à coup il le revit debout devant lui.
— Eh bien? lui demanda-tr^il.
— Eh bien ? répondit Valentin en castillan, il parait que j'avais raison, et que les coqs du seigneur Rodriguez font merveille ; viens donc voir cela de près, je t'assure que c'est curieux.
Le comte se leva sans répondre et le suivit.
cmtmiLtA. 18k
Grâee à leur déguissemeol; et surtout grâce à Vintérèt que chacun apportait au combat de coqs, les Français parvinrent àsortir de T amphithéâtre comme ils y étaient entrés, c'est-à-dire sans attirer aucuneiff^l'attention .
' Lorsqu'ils fuient parvenus à une espèce de corridor obscur qui conduisait à l'intérieur de la mai-» son, Valentin s'arrêta.
— Ecoute-moi bien, Louis, dit-il à son ami en collant pour ainsi dire sa bouche contre son oreille, le moment est venu de t' apprendre pourquoi je t'ai conduit ici.
— J'écoute, répondit le comte.
-— Depuis que je t'ai quitté à la Mission, comme bien tu penses, je ne suis pas demeuré inactif, j'ai par- * couru les campagnes, je me suis abquché avec tonales habitants les plus riches et les plus considérés, et je suis parvenu à leur faire comprendre combien il leiu* importait de se rallier à toi et de te soutenir. La fête de la Magdalena nous a offert une occasion favorable de nous réunir, sans donner l'éveil au gouvernement mexicain et exciter ses inquiétudes. La seule maison dans laquelle un grand nombre de personnes puissent se réunir sans éveiller de soupçons, est, sans contredit, celle dans laquelle se trouve une arène pour les combats de coqs; j'ai donc pris rendez-vous pour ce matin, ici même, avec les mécontents, ils sont nombreux ; ce sont tous les hom-
<8« omnaïuA.
mes qui soit, par leur fortune, soit par leur position, jouissent d'une haute considération dans F Etat que iious voulons révolutionner et ont une grande influence. Je vais t'imr^ttire auprèa d'eux ; ils attendant ton arrivée ; tu leur expliqueras tes intentions, ils te diront à quelles conditions Us oonsientiront à a'alUer avec toi. Seulement, frère, aouvienMoi que tu traites avec des Mexicwia, a'aMorde paa 4 leurs paroles ou à kurs prooiesaea plqs de eoi^ianee qu'elles n'en méritent ; sois sûr que le succès seul te donnera raison avec eux« que i^ tu écjieues ils t'abandonneront sans remorâa« et au bemn te U-* vreront s'ils supposent pouvoir tirer de celte infs^mie un bénéfice quelconque. Miûntenantt ai ce que je te dis là ne te convient pas, tu peux te retirer ; mol je me charge de les congédier sans te comfffoinettre en aucune façon.
— Non, répondit résolument le eemte s il est trop tard à présent ; hésiter ou recula serait une l&cbeté; je dois, coûte que coûte, marcher en avant. Aû^ nonce^moi à nos nouveaux amis,
— Viens donc alors.
Ils se l'émirent à marcher jusqu'au bout du cor-^ ridor, où une porte fermée les arrêta.
Yalentin frappa trois coups à intervalles égaux avec la poignée de son machete.
— Qui va là? dit une voix de l'intérieur.
^— Celui que Ton attend depuis longtemps sans oser espérer qu'il viendra, répondit Valentin.
— Qu'il soit le bienvenu, reprit une voix,
• Au même instant la porte s'ouvrit, les deux hommes entrèrent, et la porte se rderma immédla-^ tement sur eux.
Ils se trouvèrent alors dans une grande salle u les mure étaint blanchis à la chauj et le parquet simplement de terre battue. Pour tous meubles, il n'y avait que des bancs, sur lesquels étaient assis une cinquantaine d'hommes, dont quelques-uns portaient le costume ecclésiastique. Des rideaux de percale rouge placés devant les fenêtres décomposaient la lumière et empêchaient en même temps que du dehors on pût rien apercevoir de ce qui se passait à Tintérieur.
A rentrée de Valentin et du comte, tous les assistants se levèrent et se découvrirent avec respect.
— Caballeros, dit le chasseur, selon nia promesse, j*ai Thonneur de vous présenter le comte de Prébois-Crancé, qui a bien voulu consentir à m'accompa^.îer afin d'écouter les propositions que vous avez à lui faire.
Tous s'inclinèrent cérémonieusement devant le comte; celui-ci leur rendit leur salut avec cette grâce et cette aménité qui lui étaient particulières.
Un homme d'un certain âge, à la figure fine et intelligente, revêtu du magnifique costume des riches hacienderos, s'avança alors, et, s* adressant au chasseur:
— Pardon, monsieur, lui dit-il avec un accent légèrement railleur, jecrois que vous venez de commettre une légère erreur.
— Veuillez vous expliquer, seîSor don Anastasîo, répondit le chasseur. Je ne comprends pas les paroles que vous me faites l'honneur de m'adresser.
— Vous avez dit, monsieur, que monsieur le comte voulait bien nous faire Thonneur de venir ^ écouter les propositions que nous avions à lui faire.
— Ehiîen, monsieur?
— Voilà justement ouest Terreur, don Valentin.
— Gomment cela, senor Anastasio ?
— Mais il me semble que nous n'avons pas de propositions à faire au seigneur comte, que c'est nous au contraire qui devons écouter les siennes.
Un murmure d'assentiment parcourut les rangs des assistants.
Don Luis comprit qu'il était temps d'intervenir.
— Messieurs, dit-il en saluant gracieusement les hacienderos, voulez-vous me permettre de m'expliquer franchement avec vous? Je suis convaincu que dès que je l'aurai fait, tout malentendu cessera, et que nous nous entendrons parfaitement.
— Parlez 1 parlez I seigneur comte, dirent-ils.
— Messieurs, reprit-il, je n'entrerai ici dans aucun détail qui me soit personnel ; je ne vous dirai pas comment et pourquoi je suis arrivé à Guaymas, de quelle façon le gouvernement de Mexico, après avoir méconnu toutes les promesses qu'il m'avait faites, a fini par me déclarer ennemi de la patrie, me mettre au ban de la société, a poussé l'impudeur jusqu'à me traiter de pirate et mettre ma tête à prix, comme si j'étais un bandit ou un misérable assassin, ce serait perdre des instants précieux et abuser gratuitement de votre patience, puisque vous savez tous pertinemment ce qui s'est passé.
— Oui, monsieur le comte, interrompit l'haciendero qui déjà avait parlé, nous connaissons les faits auxquels vous faites allusion ; nous les déplorons et nous en rougissons pour l'honneur de notre pays.
— Je vous remercie, messieurs, de ces marques
GUBIJMILLA. 189
de sympathie; elles me sont bien douces, pute* qu'elles me prouvent que vous ne vous êtes pas mépris sur mon caractère. Je viens au fait sans plus de circonlocutions.
— Ecoutez ! écoutez ! murmurèfent les assistants.
Le comte attendit quelques minutes, puis, lorsque le silence fut complètement rétabli, il continua :
— Messieurs, la Sonora est la contrée la plus fertile et la plus riche, noii-sèulement du Mexique, mais encore du monde entier. Par sa position à l'extrémité du centre de la Confédération dont elle est séparée par de hautes montagnes et de vastes despoplados, la Sonora est un pays à part, appelée, dans un avenir prochain, à se séparer de la Confédération mexicaine. La Sonora se sufïît à elle-même ; les autres provinces ne lui fournissent rien ; C'est elle, au contraire, qui les nourrit et les enrichit du surplus de ses productions. Mais la Sonora, grâce au système de pression sous lequel elle gémit, n'est, à proprement parler, qu'un vaste désert; la plus grande partie de son territoire est inculte, car le gouvernement de Mexico, qui sait si bien la pressurer et s'emparer des productions de son sol et de l'or et de l'argent de ses mines, est impuissant à la protéger contre les ennemis qui l'entourent et qui sont les Indios bravos dont les incursions, chaque année plus insolentes, menacent de le clevenir encore davantage, si un prompt remède n'est pas appoité à la situation et le mal coupé dans sa racine. J'ai dit en commençant que, dans un avenir procliain, la Sonora serait séparée de la Confédération mexicaine. Je m'explique : cela arrivera inévitablement, mais dé deux façonsr différentes, quant au
Hé
490 Gui^miiu.^»
profit cpi'eo retiiçiroQt les babîtants, La Sonora est menacée par dea eimemis puiaaaats autres qiie les Indiens. Ces ennemia sont les Apaéricains du Nord, ces juifs errants de la civilisation dont déjl^ il vous est poflsiblet masueurs, d'entendre les haches abattre les dernières forêts ({ui vous sépsureut d'eux et qui bientôt voasenTabirQntets'empareropt» si vous n'j prenez garde, de votre pays, sans qu'il vous soit possible d'opposer la moindre résistance à cette inique conquête; car youa n'aves aucun ^pqpiui à attendre de votre gouverqemant, qp4 consume toute son énergie dans les luttes sans portée et sans .moi*alité dea ambitieux cabecillas qui s'iuraobeut tour à tour le pouvoir,
-^ Oui, oui, s'écrièrent plusieurs pensou^^^ c'est vrai, le comte araison.
— Cette craqueté, dont vous êtes menacés, est imminente, elle est inévitable, et alors qu'arriverat-il, messieurs? Ce qui est arrivé par toutou les Amécains du Nord sont parvenus à s'implanter : vous seres absorbés par eux, votre langue, vos coutumes, votre religion même, 4out sera submergé dans ce grand cataclysme. Voyez ce qui se paasQ au Texas, et frémissez en songeant à ce qui voua att^d biei^ tôt vous-mêmes I
Un frémissement de colère parcourut les rangs de l'assemblée k ces paroles^i dont cbacuu reconaaiasait intérieurement la juatesae.
Le comte reprit ;
— Vous avez un moyen d'éviter ce n^eur ef* froyable ; ce moyen est entre vos main^, il dépend de voua seuls*
■^ Parlez 1 partez I el^m9rir<» 4e 49u^ pai^ts.
r.TJKTJMÎTXA. 191
— Déclarez hautement, franchement, énergiquement votre indépendance ; séparez^vous résolument du Mexique, formez la confédération sonorîenne et
^appelez à vous Témigration française de Californie; elle ne restera pas sourde à votre appel, elle viendra vous aider non-seuleanent à conquérir, mais encore k maintenir votre indépendance contre vos ennemis du dehors et ceux du dedans. Les Français que voua adopterez deviendront vos frères; ils ont la même religion, presque les mêmes coutumes que vous, en un mot, vous appartenez à la même race ; vous vous entendrez facilement; ils sauront poser une digue infranchissable àTinvasion nord américaine, faire respecter vos frontières par les Indiens et obliger les Mexicains à reconnaître le droit que vous aurez proclamé, d'être libres.
— Mais, objecta un des assistants, si nous appelons à nous les Français, que nous demanderont-ils?
— Le droit de cultiver vos terres qui sont en friche, répondit énergiquement le comte, d'apporter chez vous le progrès, les arts et Tindustrie, en un mot, dé peupler vos déserts, d'enrichir vos villes et de civiliser vos campagnes ; voilà ce que vous demanderont les Français ; est-ce trop?
— Non, certes, ce n'est pas trop, dit don Anastasîa au milieu d'un murmure d'assentiment.
— Maïs, objecta un autre, qui nous assure qile, , lorsque le moment sera venu de régler nos comptes avec les colons que nous aurons appelés à notre aide, ils rempliront fidèlement les promesses qu'ils nous auront faites et ne prétendront pas à leur tour, abusant de leur nombre et de leur force, nous dicter des lois?
— Moi ! caballeros, moi qui, en leur nom, traîteraî avec vous et assumerai la responsabilité de tout.
— Oui, la perspective que vous nous faites entrevoir est séduisante, caballero, répondit, au nom de tous, don Anastasio. Nous reconnaissons la vérité des faits que vous annoncez ; nous ne savons que trop bien combien notre position est précaire, et quels grands dangers nous menacent; mais un scrupule nous retient en ce moment. Avonsr-nous le droit de plonger notre malheureux pays, à moitié ruiné déjà, dans les horreurs d'une guerre civile, lorsque dans cette contrée infortunée rien n'est préparé pour une résistance énergique ? Le gouvernement de Mexico, si faible pour le bien, est fort pour le mal. Il saura trouver des troupes pour nous réduire, si nous osons nous soulever. Le général Guerrero est un officier expérimenté, un homme froid et cruel qui ne reculera devant aucune extrémité, si terrible quelle soit, pour étouffer dans le sang toute tentative de révolte. En quelques jours à peine, il est parvenu à réunir une formidable armée pour vous vaincre; chajcun de vos soldats, dans la lutte qui se prépare, aura à combattre individuellement contre dix adversaires. Si braves que soient les Français, il est imr possible qu'ils puissent résister à des forces aussi imposantes : une bataille "perdue, et tout est dit pour VOUS; toute opposition armée vous devient impossible, nous qui vous aurons aidés, vous nous entraînerez dans votre chute, et cela d'une façon d'autant plus à redouter pour nous que notre position n'est pas la vôtre : nous sommes les enfants de ce pays, nous y avons nos familles et nos fwtunes; nous avons donc tout à perdre ; au lieu que vous,
GURtMILLA. lOS
en supposant que vous soyez battus, que wtre entreprise échoue complètement, il vous reste un moyen de salut que nous ne pouvons employer, la fuite. Ces considérations sont sérieuses, elles nous obligent à agir avec la plus grande prudence, à beaucoup réfléchir avant de nous déterminer à secouer le joug détesté de Mexico. Ne croyez pas, cabaUero,que ce soit par pusillanimité ou faiblesse que nous parlons ainsi ; non, c'est seulement par crainte d'échouer et de voir s'abîmer à jamais dans le naufrage les quelques libertés que jusqu'à présent on n'a pas osé, par politique, nous ravir, et qu'on cherche peut-être un prétexte pour nous .enlever.
— ; Messieurs, répondit le comte, j'apprécie comme je le dois les» motifs que vous voulez bien me déduire ; seulement, permettez-moi de vous faire observer que si sérieuses que soient les objections que vous me faites l'honneur de me soumettre, nous ne sommes pas ici pour les discuter. Le but de celte réunion est une alliance oflensive et défensive entre vous et moi, n'est-ce pas?
— Certes ! «'écrièrent la plupart des assistants, surpris par le brusque changement de front du comte et emportés, malgré eux peut-être, à parler plus vite qu'ils n'auraient voulu le faire.
— Eh bien » reprit le comte, ne faisons pas comme ces marchands, qui perdent leur temps à vanter réciproquement les qualités de leurs marchandises. Allons droit au but, franchement, nettement, en gens de cœur ; dites-moi, sans tergiverser, à quellesconditions vous consentez à vous aUier avec moi, à me donner votre concours, et quel sera le nombre d'hommes sur lesquels, le moment venu, je pourrai compter.
1 94 cuavviLLA,
. — Voilà qui est parler, seuor comte, reprit do» Anastasio. £h bien, à une question &i clairement posée, ncftiâ répondrons non moins clairement : nous ne doutons nullement, Dieu noua en garde I du courage ni de la science stratégique de voa soldats ; nous savons que les Français sont braves; seulement votre troupe est peu nonabreuse ; jusqu'à présent, elle ne s'appuie sur rien et ne possède que remplacement du camp qu'elle occupe. Etablissez une base d'opérations solide, emparez-voua, par exemple, de Tune des troi^ capitales de la Sonora; alors voua ne serez plus des aventuriers, vous serea réellement des soldats, nous ne craindrons plus de traiter avec vous, parce que votre expédition aura pris de la consistance, en un mot, sera devenue sérieuse.
— Bien, messieurs, je vous comprends, répondit froidement le comte, et, au cas où je réussirais à m'empare d'une des viUes .dont vous parlez, je puis compte^î sur vous?
— Corps et âme 1
— Et combien d'hommes mettrea-voua à ma disposition?
— Six mille en quatre jours, toute la Sonora en une semaine!
— Ypus me le promettez?
■ — Nous vous le jurons I s'écrièrent-ils avec enthousiasme.
Mais cet enthousiasme ne put faire passer sur les traits du comte ni flamme ni sourire.
— Messieurs, dit-il, dans quinze jours je vous donne rendez-vous, à tous, dans une des trois capitales de la Sonora, et i^lors, comme j'aurai accompli
mes 6iAigSLÛ6M, je vous aommerAi de teoir les vAtres.
Les Mexicains ne purent retenir un geste d*éton•^ nement et d*admiration à ces nobles paroles*
Le comte, bien qu'il ne f&t plus jeune, était beau encore et doué de cette fascination qui improvise les royautés.
Chacune de ses phrases laissait un souvenir.
Les assistants vinrent Tun hprès l'autre lui serrer la main et lui faire individuellement des protestations de dévoûment, ptris ils sortirent*
Le comte et Valentin demeurèrent seuls.
— Es-tu content, frère ? lui demanda le cba^l^ur.
— Qui. donc sera assez fort pour galvaniseï- ce peuple ? murarara le comte en hochant tristement 1^ tète et répondant plutèt à ses propres pensées qu'à la question que son ami lui avait adressée.
Les deux hommes allèrent reprendre leurs zarapésj ils i^trottvèrent leur escorte où ils l'avaient laissée, et ils s'éloignèrent à petits pas au tûàMen de la foule, qui les saluait sur leur passage d» cri de : Vivan los Frayicesesl
— Si quelque jour on me fusille, rendit amèrement le comte, ils h* auront qu*un mot à chs^er.
Valentin soupira, mais il ne répondit pas.
lie P^re SérapMii.
Do&a Angola venait de s'éveiller; un gai ray (m de sdetl, en glissant indiscret sar 9oq charmant visage, lui avait fait ouvrir les yeuju
496 CURUIIILLA. .
Elle se tetiah à demi étendue dans son hamac» la tète soutenue par son bras droit» et regardait pensive sa pantoufle de peau de cygne danser au bout de son pied mignon, qu'elle balançait nonchalamment »
Violanta la camérista, assise à ses pieds sur un équipai, s'occupait à préparer les divers objets de la toilette de sa maîtresse.
Enfin do&a Angela secoua sa nonchalante langueur, un sourire glissa sur ses lèvres purpurines.
— Aujourd'hui! murmurar-t-elle en relevant coquettement la tête.
Ce seul mot résumait toutes les pensées de la jeune fille, joie, amour, bonheur, toutes sa vie enfin.
Elle retomba dans sa rêverie, se livrant sans s'en apercevoir aux soins délicats' et empr^Siés de sa ca • mérista«
Un bruit de pas se fit entendre au dehors, dona Angela releva vivement la tète.
— Quelqu'un vient, dit-relle.
Violanta sortit, mais elle rentra presque aussitôt.
— Eh bien?,
— Don Gornelio demande la permission de dire deux mots à la senorita, répondit la caméri&ta»
La jeune fille fronça les sourcils d'un air ennuyé.
— Que me veut-il encore? dit-elle.
— Je ne sais.
— Cet homme me déplaît singulièrement.
— Je lui dirai que vpus ne pouvez Je recevoir.
— Non, reprit-elle vivement, qu'il entre.
— Pourquoi, puisqu'il vous déplait ?
— Je préfère le voir. Je ne sais pourquoi, msds cet hoQune me fait presque peur*
aiRUMfLLA. i97
La camérista rougit et détourna la tête ; mais se remettant presque» aussi tôt ►
— Cependant, il est entièrement dévoué à don Luis et à vous senorita.
— Le crois-tu? dit-elle en lai lançant un regard p^çant.
— Mais je le suppose; sa conduite jusqu'à présent a été des plus loyales.
— Oui, murmura-t-elle rêveuse; cependant j*ai quelque chose au fond du cœur qui me dit que cet homme mé hait: j'éprouve en le voyant un sentiment de répulsion insurmontable. C'est quelque chose d'inouï, d'inexplicable pour mol ; mais, bien que tout semble me prouver que j'ai tort, cependant à tort ou à raison, il a parfois dans le regard une expression qui me fait frissonner, la seule chose qu'un homme ne puisse pas déguiser, c'est son regard, car il est le reflet de l'âme, et Dieu Ta voulu ainsi afin que nous puissons nous mettre sur nos gardes et reconnaître nos ennemis. Mais il sHmpatiente sans doute d'attendre? Fais-le entrer.
Violanta se hâta d'exécuter Tordre de sa maîtresse.
Don Cornelio entra le sourire sur les, lèvres :
— Senorita, dit-il après un salut gracieux que lui rendit fe jeune fille, sans quitter son hamac, pardonnez-moi d'oser troubler votre solitude; \xn digne prêtre, un missionnaire français désire que vous lui accordiez la faveur d'un entretien de quelques minutes,
— Quel est le nom de ce missionnaire* senor à)n Cornelio ?
— Le père Séraphin, je crois, senorita.
I0S GURUMILLA.
— Pourquoi ne s'adresse^-il pas à don Lois?
— Ci'est ce qu'il avait rintention de faire d'abord. ~ Eh bien ?
7— Mais, continua don Cornelio, au lever du soleil don Luis a quitté le camp en compagnie de don Valentin, et bien qu'il soit à présent près de midi^ il n'est pas de retour encore.
— Ah ! Où donc est allé don Luis d'aussi bonne heure?
— Je ne pourrais vous le dire, senorita ; tout ce dont je suis sûr, c'est qu'il a pris la direction de la llagdalena.
•^- Serait-il arrivé quelque chose de nouveau? — Rien que je sache, senorita.
Il y eut quelques secondes de silence, dofia Angela réfléchissait. Enfin, elle reprit :
— Et vous ne soupçonnez pas ce que ce missionnaire veut me dire, don Cornelio ?
— En aucune façon, senorita*
— - Priez-le d'entrer, je serai heureuse de le voir et de causer avec lui.
Violanta, sans donner à don Cornelio le temps de répondre, souleva le rideau qui fermait le jacal.
— Entrez, ;non père, dit^Ue.
Le missionnaire parut.
Dona Angela le salua respectueusement, et lui désignant un siège du geste :
— Vous déàrez me parler, mon père ? dit-elle.
— Oui, mademoiselle, répondit-il en s'inclinant.
— Je suis prête à vous entelidre.
Le missionnaire jeta autour de lui im regard que don Cornelio et la camérista coiiiprirent, car ils sortirent aussitàt.
GtjRtnfiLU. Idd
— Ce 'qpie Yoù» avez à lûe db^ ne peurf ait41 donc être . entendu de cette jenne fille qui m'est dé*vouée?
— Dieu me garde, mademoiselle, de chercher à diminuer la confiance que vous avez en cette enfantj mais permettez-moi de vous donner un conseil.
— Je vous écoute.
— Il est souvent dangereux d'avoir pour confidents de ses secrètes pensées des gens placés auniessousde soi.
— Oui, cela peut être vïai en principe, mon père, mais je ne discuterai pas, veuillez être assez bon pour m'expliquer la cause de votre visite.
— Je suis désolé, mademoiselle, de vous avoir affligée sans le vouloir; pardonnez- moi une observation que vous avez trouvée indiscrète, et Dieu permette que je me sois trompé.
— Non, mon père, non, je n'ai pas trouvé votre observation indiscrète; mais je suis une enfant gâtée, c'est moi qui vous adresse toutes mes excuses.
£n ce moment, un bruit de chevaux se fit entendre dans le camp.
La camérista souleva le rideau* •^- Don Lms ^urive, dit-elle.
— Qu'il vienae, qu'il viame à l'instant I s'écria dofia Angela.
Le missionnaire la suivait du regard avec une expression de douce pitié.
Quelques minutes plus tard, don Luis et Valentin entrèrent dans le jacal.
Le chasseur s'approcha du missionnaire, et lui serra la main avec effusion.
200 CUQUMIU..\*
— Ven^s-vousde la part du géoéi^al, inoo père? lui demanda vivement le comte.
— Hélas! non, monsieur le comte, répondit-il, le général ignore Baa venue, s'il l'avait connue, il est probable qu*il aurait cherché à s'y opposer.
— Que voulez-vous dire? parlez, au nom du ciel !
— Hélas ! je vais redoubler encore vos angoisses Cl votre tloulcur; le général (încrrejo n'a jamais eu l'intention de vous accorder la main de mademoiselle ; je ne puis vous rendre compte ni de ce que j'ai vu, ni de ce que j'ai entendu, mon ministère s'y oppose ; mais je suis Français, monsieur, c'est-àdire votre compatriote , je crois que mon devoir m'ordonne de vous avertir que la trahison vous enveloppe de toutes parts et que le général cherche à endormir votre vigilance par de fallacieuses promesses afin de^vous surprendre et d'en finir avec vous.
Don Luis baissa la tète sur sa poitrine.
— Alors, monsieur, dit41 au bout d'un instant, dans quel but êtes-vous venu ici?
— Je vais vous le dire. Le général veut vous reprendre sa fille ; pour y parvenir, tous les moyens lui seront bons. Permettez-moi de vous faire observer que, dans les circonstances actuelles, la présence'de mademoiselle est non-rseulement un danger pour vous, mais encore une tache ineffaçable pour son honneur.
— Monsieur I s'écria le comte.
— Daignez m' écouter, continua froidement le missionnaire; je ne mets ici en doute ni votre honneur ni celui de mademoiselle; mais vous n'avez pas, que je sache, la prétention d'imposer silence à vos
ccRumiXA* 201
êsinemis et d'arrêter le flot immense de calomnies qu'ils répandent sur vous et sur elle : malheureusement votre condmte semble leur donner raison.
— Mais que faire? quel moyen raiployer?
— Il en est un.
— Parlez, mon père.
— Voilà ce que je vcîus propose ; vous devez épcuser mademoiselle?
— Certes^ vous savez que c'iBSt inoa déar le plus eher.
— Laîssez-mor achever; ce n'est pas ici que doit se célébrer ce maris^e ; cette cérémonie accomplie au milieu d'un camp d'aventuriers, sans bruit, près* que sans témoins^ semblerait dérisoire.
— Mais...
— C'est dans une vHle, aux yeux de la population entière ; en plein sol^l , au bruit des cloches et des mousquetons qui^ traversant les airs, diront à tous que le mariage est bien sériéus^nent accompli.
— Oui, observa Valentin, le père Séraphin a raison, car alors doâa Angola n'épousera plus un misérable pirate, maà un conquérant avec lequel il faudra compter. Elle ne sera plus la femme d'un aventurier, mais celle du libérateur de la Sonora, ceux qui aujourd'hui le blâmend^t le plus seront les premiers à célébrer ses louimges.
— Oui , oui , c'est vrai, s'écria avec feu la jeune fille ; je vous remercié, mon père, d'étie venu ; mo» devoir est tracée je l'accomplirai. Qui osera attaqubt la r^utation de telle qui aura épousé le sauveur de son pays?
— Mais, reprit le comte, ce moyen n'est qu'un pal^ Hatif. Ce mariage ne peut encore avoir liea ; quinze
202 cuntiniu^.
jours^ im mois peut-être^ s'écouterodt avant que je se me soia rendu maitred'une ville. D*iei là| il faudra que dona Aogêla reste daua ïqou oampi moei qu'elle y est restée jusqu'à préaeoti
Tous les regards se tournèrent avec anxiété vers le missionnaire.
•^ Noo,. ditrtt« si mademoiaélle veut jaie pel^mettre de lui offrir un abri.
— Un abri? fit^Ue avec na eoup (i'«l interrogateur,
— Bien simple et bien indigna de bt recevoir sans doute» repHt-il^ mais où du meina elle sera en sûreté^ au milieu d'une làmUle de g6ns bonorarbles et bons» pour tesquiBls ce sera un bonheur de la reœvoir.
— Cet abri que vous m'offres^ mon père, est-il bien loin d'ici? demanda vivesoent la jeune fdle.
-^ A vingt-cinq lieues au {dus dans la direction que doit suivie l'es^dition finmçaiae pour s'enfon^ cer dans la Sonora*
DoSa Angola sourit finemebt d'avoir été a^ssi bito comprise par le bon {Mrétre»
■r — Ecoutez^ mon père, dit^Ue livec cette i^ésolu-^ tton qui était un des principaux triûte de son ca^ ractëres depuis longtemps éè^ votre réput^on est venue jusqu'à moi, je sais que vous êtes un saint homme. Quand même je ne vous connaîtrais pas, l'amitié et le respect que don Valentin professe pour vous me seraient une garantie suffisante; je me fie à vous ; je oon^urenda combien est déplacée^ quant à présent» ma présence au milieu du camp \ dispo* ste donis de moi,, je sais prête à voùd suivra*
«^ Mon wâ»t» répoodît le nôaskttoake avec une
GORUMILtiU 203
charmante onction, c'est Dieu qui youb inspire cette détermination ; le chagrin que vous éprouverez pen^ dant une séparation de quelqfues jours à peine doublera pour vous le bonheur d'une réunion à iaquellç nul n'osera plus s'opposer^ qui, nonriaculemsnt vous relèvera dans Topimûn publique, toujours précieuse à Conserver, mais encore donnera à votre réputation un lustre que Ton aura vainement cher*ché a ternir.
— Allez donc, puisqu'il le faut, dofia Angela,* dit le comte ; je vous remets entre les mains 'de ce bon père ; mais je jure Dieu que quinze jouirs ne s'écouleront pas sans que nous soyons réunis»
— Je retiens votre promesse, don Luis; ell« m'aidera à supporter avec plus de courage les an^. goisses de Tabsence* '
~ — Quand comptez-vous partir? demanda Valeutin.
— A l'instant! s'écria la jeune fiUe; la douleur comme la joie doit se brusquer. Puisque cette sépa^ ration est inévitable, finissons-en tout de suite.
— Bien parlé, fit Valentin. Pardieul j'en reviein à ce que j'ai dit déjà, dona Angela, vous êtes une femme forte et noblement courageuse, et je vewï aime, vive Dieu I comme une sœur.
Dona Angela ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme du chasseur.
. Celui-ci continua :
— Diable I mais nous ne songions pas à cela, il nous faut une escorte. . .
— Pourquoi faire ? demanda simplemMt le prêtre.
— Pardieul je vous trouve ebarnwit r^ourvoiuf
20A cuauHiLUL
protéger contre les maraudeurs de Tannée ennemie.
— Mon ami, le respect de tous, partout et toujours, nous vaudra mieux qu'une escorte, souvent compromettante.
— Pour vous, oui ; mais, mon père, vous-ne sour gez pas que vous voyagez avec deux femmes qui seront iamiédiatement reconnues.
— C'est vrai, fit-il avec simplicité ; je n'avais pas* songé à cela.
— Coiùment faire alors ?
— DonaAngelase mit à rire :
' — Vous voilà, messieurs, bien empêchés pour peu de chose. Le bon père l'a dit, il n'y a qu'un instant, son habit est la plus sûre sauvegarde, amis et ennemis le respecteront en toutes circonstances.
— C'est vrai, .q)puya le missionnaire.
— Eh bien, ceci est bien simple : il me semble, ma camérista et moi, si cela ne déplaît pas au père Séraphin, nous endosserons un froc de novice, sous lequel il nous sera facile de nous déguiser si bien que nul ne nous pourra reconnaître.
Le père Séraphin sembla profondément réfléchir pendant quelques instants.
— Je ne vois pas d'obstacles sérieux à ce déguisement, dit-il enfin ; dans cette circonstance, il est licite, puisqu'il ne sert que de bonnes intentions.
— Oii trouver des frocs de moine? objecta la comte, moitié riant, moitié sérieux^ je dois avouer que dans mon camp j'en suis complètement dépourvu*
— Je m'en charge, moi, dit Valentin, je vais expédier à la MagdâJena un homme sûi , qui les rap-
GUKVUILLA.
portera avant une heure. Pendant ce temps-là, doSa Angela complétera ses préparatifs de départ
Nul ne fit d'objection, et la jeune iille fut laissée seule.
Moins d'une heure après, doiia Ai gela et Violanta, revêtues de robes de moines quî don €omelio avait achetées au pueblo et le visais caché sous de grands chapeaux ■ à larges bords montèrent h cheval, et, après avoir fait de chaleureux adieux à leurs amis, elles sortirent du camp en compagnie du père Séraphin.
En se séparant, Yiolanta et don Ck)melio avaient échangé à la dérobée un regard qui aurait donné fort à penser à don Luis et à Valentin, s'ils avaient pu l'apercevoir.
— àe ne suia pas. tranquille, murmura don Luis en hochant tristement la tête« C'est une bien faible escorte qu'un prêtre dans le temps où nous vivons.
— Rassure-toi, répondit Valentin, j'y ai pourvu.
— Oh ! tu penses toujours à tout, frère.
— N'est-ce pas mon devoir? Maintenant, occupons* nous de nous. La nuit ne va pas tarder à tomber, il nous faut prendre nos précautions pour ne pas nous laisser surprendre.
— ïu sais que, à pai't les quelques mots que tu m'as fait dke par. Curumiila , j ignore complètement les détails de cette affaire.
— Ces détails seraient trop longs à te donner en ce moment, frère, àp^ine s'il nous reste le temps nécessaire pour agir.
— As-tu un projet ?
— Certes, s'il réussit, je te jure que les gens qui nous veulent surprendre sar^nt fort penauds.
206 WRUintu.
— Ha foi, je m'en rapporte à toi avec d'autant plus de plaisir, que void assez longtemps que nous sommes à la Magdalena, et que je veux commencer sérieusement ma marche en avant.
— Fort bieû. Yeux-tù me laisser dktposer de cinquante aventuriers 7
— Prends tous ceux que tu voudras^
— Je n'ai èesoin que de cinquante honmies résolus et hal»tués à la guerre du désert ; pour cela, je vais prendre le capitaine de Laville, en lui recommandant de choisir dans les soldats qu'il a amenés de GuetzalU les gaillards les plus solides et les plus adrdts.
— Fais, mon ami ; quant à moi, je veillerai avec soin au camp et doiiblerai les patrouilles.
•— Cette précauticm ne peut pas nuire. Maintenant, adieu jusqu'à demain.
-^ Adieu i
Ils se séparèrent.
Don Luis rentra dans sa tente.
Au moment où Valentin approchait du jacal du capitaine de Laville, il aperçut don Cômelio qui, d'un air indifférent en apparence, sortait du camp ; il le suivit machinalement des yeux. Au bout d'un instant, il le perdit de vue derrière un bouquet d'arbres, puis tout à coup il le vit reparaître, mais à cheval cette fois, et détalant ventre i terre dans la direction du pueblo.
— Eh ! eh I murmura Valentin d'un air pensif, que peut donc avoii* à faire de si pressé don Gornelio à la Magdalena? Je le lui demanderai.
fit il entra dans le jacal où il trouva le capitaine, avec le({tt»l il M nil immédintomeiit à <ttsGuter }e
GURUmUA. S07
plan qu'il «vait formé pour dégouw to tentative de surprise des Mexicains. Goxcipe bous virons plus tard se dérouler ce plan, nous q'en dirons rien ici^ et nous retoumerona auprès du père Séraphin et de doua Angola*
Im ^uéhrmitm del Coyote*
C'est surtout le soir, deu:i heurea environ après le coucher du soleil que la nature américainQ prend des aspects grandioses.
Sous Tinllurace des premières ombres de la nuit» les arbres semblent affecter des formes majestueuses» le silence animé de la solitude devient plus mystérieux, et Thomme éprouve, malgré lui^ un sentiment de respect indéfinissable qui lui serre le cœur et le remplit d'une crainte superstitieuse.
Alors les eaux des fleuves coulent avec de sourds murmures» le vol lourd et sinistre des oiseaux de nuit agite l'air avec des sifflements de mauvais augure» et les botes fauves, réveillées au fond de leurs repaires ignorés» saluent les ténèbres avec de longs hurlements de joie ; car, la nuit ils sont» sans conteste» les rois du désert» puisque la plus grande foi*ce de Thomme, la puissance du regard lui est enlevée.
Le père Séraphin cheminait c6te à côte avec les jeunes fillea sur le versant d'une haute montagne
. 208 CtTRtJMlLtA.
dont les pentes boisées se noyaient dans les noires profondeurs des Barancas. Depuis leur départ du caiap, les voyageurs ne s'étaient pas arrêtés.
Ils suivaient en ce moment un étroit sentier tracé par les mules, qui serpentait avec des méandres sans nombre sur les flancs de la montagne. Ce sentier était tellement étroit que deux chevaux pouvaient à grand* peine y marcher de front ; mais les chevaux avaient une telle sûreté d'allure que les montures des voyageurs s'avançaient sans hésiter et sans trébucher sur cette route où tout autre animal que ces nobles animaux n'aurait osé s'aventurer.
La lune n'était pas levée encore, le ciel chargé de nuages ne laissait scintiller aucime étoile; les ténèbres étaient épaisses, et dans cette circonstance c'était presqu'un bonheur, car si les voyageurs avaient pu se rendre compte de l'endroit où ils se trouvaient et de là façon dont ils étaient pour ainsi dire suspendus dans l'espace à une hauteur prodigieuse, peut-être le courage leur aurait-il manqué et se sèràient-ils sentis envahis malgré eux par le vertige.
Nous avons dit que le père Séraphin et dona Angela marchaient côte à côte; Violanta venait à quelques pas en arrière.
— Mon père, dit là jeune fille, voilà près de six heures que nous cheminons ainsi, la fatigue commence à s'emparer de moi. Ne nous arrêterons-nous donc pas bientôt?
— Si, mon enfant, dans une heure à peu près ; dans quelques instants nous allons quitter ce sentier et traverser un défilé nommé la Quebrada del Coyote; c'est au sortir de ce défilé que nous devons
CURUMIUA, 209
passer la n\ût dans une pauvre maison qui n*en est éloignée que de deux milles à peine.
— ^Nous allons, dites-vous, mon père, traverser le défilé del Coyote ; nous sommes donc sur la route d'Hermosillo?
— En effet, mon enfant.
— T N'est-ce pas imprudent à nous de nous aven^ turer sur cette route, dont les troupes de mon père sont maîtresses 7
— Mon enfant, répondit doucement le missionnaire, en bonne politique il faut souvent oser beaucoup, afin de conquérir une tranquillité plus grande ; non-seulement nous sommes sur la route d'Hermo* sillo, maig encore c'est dans cette ville même que nous nous rendons.
— Comment ! à Hermosîllo ?
— Oui, mon enfant. A mon avis, c'est le seul endroit où vous serez complètement à Vabri des recherches de votre père, qui certes ne s'avisera pas de venir vous y chercher, et qui ne supposera pas que vous vous trouviez aussi près de lui.
— C'est vrai, fit-elle au bout d'un instant de réflexion, ce projet est hardi ; par cela même il doit réussir: je crois en eSetrqueHeniiosillo est le seul lieu ^ù je puisse être à l'abri des poursuites de ceux qui ont intérêt à s'emparer de moi.
— J'aurai soin du reste de vous recommander aux personnes auxquelles je vous confierai, et pour plus de sécurité je ne voua quitterai que le moins possible.
— Je vous en aurai la plus grande obligatioD, mon père, car je me trouverai bien triste et bien
seule.
3i€ GURUMIIXA.
-^ Courage, mon enfant ; j'ai foi en don Luis, le ciel doit protéger son expédition, car Fœuvre qu'il entreprend est grande et noble puisqu'elle a pour but l'émancipation d'un pays tout entier*
— Je suis heureuse de vous entendre parlar ainsi, croyez-le, mon père; le comte Prébois-Crancé peut échouer, mais alors il tombera comme un héros et sa mort sera celle d'un martyr.
— Oui, le comte estune intelligence d'âite; je crois comme vous , mon enfant, que si les contemporains ne lui rendent pas la justice qui lui est due, la postérité du moins ne le confondra pas avec ces flibustiers et cesat^turiers sans aveu pour lesquels l'or seul est tout; et qui, quel que soit le titre dont ik s'affublent, ne sont en réalité rien moins que des voleurs de grands chemins; mais voici la route qui s'élargit, nous allons entrer dans le défilé ; cet endroit ne jouit pas, dMs le pays, d'une fort bonne réputation, tenez-vous auprès de moi; bien que je croie n'avoir rien à redouter, cependant il est toujours bon d'être prudent.
En effet, ainsi que l'avait annoncé le missionnaire, le sentier s^était tout à coup élargi ; les deux parois de la montage, qui, depuis quelque temps, se rapprochaient insensiblement, ^formaient maintenant deux murailles parallèles éloignées tout au plus d'une quarantaine de mètres; c'était cette gorge asse^ étroite qui portait le nom de Quebrada del Coyote ; die avait à peu près un demi-mille de long, puis elle s'élargissait Umt à coup et d^bouebait sur un vaste chaparral couvert de bois taillis et de chaii^ de dsdillas, tandis que les montagnes fuyaient à droite et à gauche, pour ne se rejoindre une seconde fois que quatre-vingts lieues plus loin k peu près.
Au moment où lea voyageas miraieût dans le défilé, la Imie se dégagea des miagea au miliqii desquels eHe nageait et iriut éclairer ce redoutable passage de sa lumière triste et blafarde*
Cette clarté , toute faible qu'elle fut , ne laissa pas d'être agréable aux voyageurs en leur permettant de jeter un regard autour d'eux et de s'orienter.
Ds pressèrent le pas de leurs montures flatiguées, afin de parvenir plus tôt au boixt du soml»^ pasr sage dans lequel ils se trouvaient.
Ils marchaient ainsi depuis environ dix minutes, et étaient parvenus presqu'à la moitié du défilé, lorsqu'un hennissement traversa Tespace.
— Nous avons des voyageurs derrière nous, dit le misaionnaire en fronçant les sourcils.
— Et des voyageurs pressés, à ce qu'il paraît, répondit dona Angela. Ecoutez...
• Ils s'arrêtèrent pour prêter l'oreille. Le bruit de la course précipitée de jdusieurs chevaux arriva jusqu'à eux.
— Quels peuvent être ce^ hommes? murmura le missionnaire eu se parlant h lui-même.
— Des voyafieura comme nous, probablement
— Non, ék le père Séraphin, des voyageurs n'auraient pas cette allure preiasée : ce sont des individus qui en poursuivent d'autres, nousi 9ans doute.
— Gela n'est pas prd)able, num père; nul ne connaît notre voya^.
— La trahison a l'ceil du lynx et l'orettle dé Topossum, ma chère enfant; elle veille sans cesse; tout se sait, un secret n'en est plus un li^rsqueden
212 CURUKILLA.
personnes le connaissent; mais le temps presse, il nous faut prendre un parti.
— Nous sommes perdus si ce scMit des ennemis! s'écria dona Angek avec effroi; nous n'avons de secours à attendre de personne.
— La Providence veille, mon enfant; ayez confiance en elle, elle ne vous ^andonnera pas.
Le bruit de la course précipitée des gens qui arrivaient se rapprochait rapidemeiït et ressemblait au roulement du tonnerre.
Le missionnsûre se redressa, son visage prit soudain une expression d'indomptable énergie qu'on aurait crue impossible à des traits aussi doux; sa voix, au timbre sympathique et sonore, devint brève et presque dure.
— Placez-vous derrière moi et priez, dit- il ; car je me trompe fort, ou la rencontre sera périlleuse.
Les deux femmes obéirent machinalement. Doîîa Angela se croyait perdue. Seule avec ce pauvre prêtre, toute résistance devait être impossible.
Le missionnaire rassembla les rênes dans sa main gauche, les attacha au pommeau de laeelle et attendit le choc, le visagie tourné v^s les arrivants*
Son attente ne fut pas longue : au bout de cinq minutes à peine, une dizaine de cavaliers apparurent' courant à toute bride.
A vingt pas des voyageurs, ils s'arrêtèrent fermes comme si les pieds de leurs chevaux se fussent subitement iilcrustés dans le sol.
Ces hommes, autant qu'il était possible de le voir, à la clarté douteuse et tremblante de ]$, lune, étaient revêtus du costume mexicain ; ils avaient le visage eouvei't d'un voile noir.
. GUniJMTLLA. 218
Le doute û'était plus possible; c'était bien aux voyageurs qu'en voulaient les sinistres cavaliers.
n y eut un instant de silence suprême, silence que le missionnaire se résolut enfin à rompre.
— Que voulez'vous, messieurs? dit-il d'une voix haute et ferme, pourquoi nous poursuivez-vous?
— Oh ! oh ! fit une voix railleuse, la colombe prend l'accent du coq ; senor padre, nous n'avons aucunement l'intention de vous nuire, nous voulons seulent vous rendre service en vous débansssant de la garde des deux gentilles fillettes que vous enmienez si sournoisement.
— Passez votre chemin, messieurs, reprit le prêtre, et ne vous occupez pas davantage de ce qui Be vous regarde pas.
— Voyons,, voyons, senor padre, reprit le premier interlocuteur^ rendez-vous de bonne grâce, nous ne voudrions pas manquer au respect qui vous est dû, toute résistamce est impossible, nous sommes dix contre vous seul ; d'ailleurs, vous êtes un homme de paix.
— - Vous êtes des lâches I répondit le missionnaire, retirez-vous ; trêve de railleries, et laissez-moi continuer paisiblement mon chemin.
— Non pas, senor padre, à moins que vous ne consentiez à nous laisser vos deux compagnes.
— Ah! ah! c'est ainsi! eh bien, bataille donc, mes maîtres ; vous vous êtes singulièrement trompés à mon égard, il me semble; oui, je suis missionnaire, je suis homme de paix, mais je suis Français aussi, et vous paraissez l'avoir oublié; je ne souffrirai pas, entendez-vous, je ne souffrirai pas, fussiez-vous vingt au lieu de dix, que la moindre insulte
21A GU1IUIIIU.A.
soit faite aux pecammea quelles i}n'eU6s soient, que Dieu a placées sous ma protection.
— Et avec quoi les défenâres-vous, monsieur le Français 7 reprit en ricanant l'étranger.
•^ Avec ced, répondit froidement le mis^nnaire en aortmit deux pistolets de ses fontes et les armant d'un air résolu*
Malgré eux les bandits hésitèrent; l'action du missionnaire était si nette, sa voix lA ferme, sa prestance si intrépide qu'ils se sentirent trembler, car Us com{H*irent qu- ils «vaiîrat devant eux un homme- au cœur fort qui se ferait tuer sans reculer d'un pouce.
Les Mexicains ne respectent pas grand'chose; mais, nous devons leur rendre cette justice, ils ont pour la robe du prêtre une vénération sans bornes.
Le père Séraphin n'était pas un missionnaire comme il s!en -trouve malheureusement quelquesuns, surtout dan^ le clei^é sud et nord*américain. Sa r^utàtion de vertu et de bonté était immense sur toute la frontière mexicaine. ; c'était une aflfaire sérî^ise que de l'insulter, à plus forte raison'de lui adresser des menaces de naort.
Cependant les inconnus «'étaient trop avancés pour reculai
— Voyons, padre^ refuit celui qui juaque4à avait parlée n'essayez pas xine défense inutile ; coule que (^i^^ nom voulons enlever ces femmes.
£t il fit im mouvement conmie pour s'avancer. , .T-r< Arrêtesl un pas de plus et vous êtes morts! Je tions entre mes mains la ^e de deux hommes.
-^ Et mcH celle de deux autres 1 s' écria une voix ruder «t un homme, nar^ssant tout à coup du mi^
GURumiJui» S15
Heu des fourrés» bondit comme un jaguar et vint ÎDftr^idement se placer aux côtés du missionnaire.
— Curumillal s'écria celui-ci.
-^Oui, ri^ondit le chef, c'est moi, courage!
nos amis arrivent
En ^6t, 00 entendait un brait sourd et continu qui augmentait rapidement. Les inconnus n'y av£»ent pas encore fait attention, occupés par leur discus* sion avec le missiosnaire.
Cependant la situation se compliquait; le père Séraphin comprenait que tant qu un coup de pistolet ne serait pas tiré, il resterait presque maîti'e de la situation, certain, d'après les paroles de €urumilla, devoir arriver un prompt secours. Sa résolution fut prise aussitôt; il ne s'agissait que de gagner du temiis, il l'essaja.
— Voyons, meaûeurs, dit-il, vous le voyea maintenant, je ne suis plus seul ; Dieu m' a envoya un brave auxiliaire, ma situation n'est donc plus, aussi désespérée. Voulez-vous parlementer?
— Pariementerl
--Oui.
— Soyez bref.
— Je tâcherai. D'après ce que je suppose, à lu façon dont vous m'avez interpelé , vous êtes sans doute des salteadores. Eh bien, voyons : Vous me tenez à peu près dans vos mains, vous^ le pensez du moins ; ne soyez pas trop exigeants ; songez que je ne suis qu'un pauvre missionnaire, et que ce que j§ possède est le bien des malheureux. Combien voulez-vous pour ma rançon, répondez ; je suis prêt à faire tous les sacrifices compatibles avec ma position ?
Le père Séraphin aurait pu parler ainsi long-
210 GURUUILU.
temps, les incoftnus ne récoutaient plus; ils avaient pris réveil et prêtaient avec anxiété Toreille au bruit maintenantplus rappl-ocbé,
— Malédiction! s'écria celui qui toujours avait tenu la parole, ce démon s'est joué.dè nous!
' Il enfonça le& éperons dans le ventre de son cheval.
Mais le noble animal, au lieu de se lancer en avant, «e dressa presque di'pit av€c un hennissement de douleur et s'abattit comme une masse.
Gurumilla, d'un revers 'de sou machete, lui avait tranché les jaiTets. *
Après cet exploit, l'hulien poussa un long cri d* appel , auquel réponditaussitôt uufbrmidable hurra.
Cependant l'élan était donné, les bandits se prédpitèreut en avant avec unl^urlenjenl féroce;
Le missionnaire déchargea sea pistolets, plutôt afin d'accélérer l'arrivée de ses ami« inconnus que dans le but de blesser ses ennemiâ; cô qui fut. facile à reconnaître, car personne ne tomba^ et, aussi rapprochées que se trouvaient les deux ti'oupes, il était presque impossible de manquer son coup.
Au même instant, cinq ou six cavaliers arrivèrent comme un ouragan sur les inconnus. Une luêlée effroyable commença et les ballessifflërent dans toutes les directions.
Le missionnaire avait mis pied à terre, et, obli* géant les deux .femmes à en faire autant, il les avait entraînées à quelques pas en i^^rière afin de les mettre à F abrites balles.
< Mais la lutte ne fut pas longue ; au bout de ciuq nûnutes, les baudits s'enfuirent à toute bride, poursuivis de près par les nouveaux Vienus et laissant éteidus siu* le terrain quatre des leurs.
cimuiiiUA* 217
Pourtant» après une course de quelques minutes» ..es cavaliers, renonçant à une poursuite qu'ils reconnurent inutile, revinrent sur leurs pas et rejoignirent le missionnaire.
Celui-ci, oubliant l'agression injuste à laquel il venait d'échapper, cherchait déjà à secourir les malheureux tombés victimes du guet-apens qu'euxmêmes lui avaient tendu ; il s'en allait pieusement de l'un à l'autre, afin de leur venir en aide, s'il en était temps encore.
Trois étaient morts, le quatrième râlait et se tordait encore dans les convulsions de l'agonie avec de sourds gémissements.
Le missionnaire enleva le voile qui le masquait ; il poussa un cri de surprise en le reconnaissant.
A ce cri le moribond ouvrit les yeux, et fixant un regard hagard sur le père Séraphin :
— Oui, c'est moi, lui dit-il d'une voix saccadée, je n'ai que ce que je mérite.
— Malheureux ! lui dit le missionnaire, est-ce donc là ce que vous m'aviez juré?
— J*ai essayé, reprit-il ; Û y a quelques jours, j'ai sauvé rhomme que vous m'aviez recommandé^ mon père.
— Et moi, fit tristement le missionnaire, moi à qui vous deviez la vie, vous avez voulu me tuer?
Le blessé fit un geste dç dénégation énergique.
— Non, s'écria-t-il, jamais 1 Voyez-vous, père, il y a des natures maudites dans ce monde. El Buitre était un misérable bandit, eh bien, il meurt comme il a vécu; c'est juste. Adieu, pèrel... Ah! mais je l'ai sauvé, votre anû le chasseur... Ahl ahl
£n disant celai le misérable 8*étidt dressé sur son