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ÉLOGE HISTORIQUE. D front loutes les sciences, et qui même, ne s’en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de l'État, demande, pour être bien comprise, autant de travaux distincts qu'elle a fait éclater de capacités diverses.
Je le répète donc; je ne considère ici dans M. Cuvier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t-elle immense ; et, pour oser l’aborder, aïje besoin de toute l’indulgence de ceux qui m’écoutent.
L'histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n’est rien moins, en effet, que l'histoire même de ces sciences au dix-neuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnæus et Buffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement; et, bien que doués d’ailleurs de qualités très diverses, il est néanmoins à remarquer que c’est par la même cause qu'ils avaient l’un et l’autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits
que le génie étendu de Linnæus cherchait à distinguer et à classer; ces faits que le génie élevé de Buffon cherchait à rapprocher et à expliquer,
n'étaient point encore assez connus dans leur na-
ture intime pour pouvoir donner ni leur véritable classification, ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c’est par ce mérite qu’il a donné, dés l’abord, une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d’avoir senti que la classification, comme l'explication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue.
En un mot, et pour nous en tenir ici à l'istoire :
naturelle des animaux, branche de l’histoire naturelle générale que M. Cuvier à le plus directement éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnæus et à Buffon, soit pour classer ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c'était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation ; etil n’est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de cette organisation même.
ÉLOGE HISTORIQUE. 5 On verra bientot, en effet, que c'est par l'étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a suc- cessivement renouvelé la zoologie et l’anatomie comparée ; qu'il les a renouvelées l’une par l'autro: et qu'il a fondé sur l’une et sur l’autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due tout entière à son génie, et qui a éclairé, à son tour, jusqu'à la science même de la terre. Mais, avant d’en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d'abord ce qu'il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite, et embrasser d'un coup d'œil général ce qu'il a fait pour toutes.
. Je commence par la zoologie.
Linnæus, celui de tous les naturalistes du dixhuitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles,
les potssons, les insectes et les vers.
Or, en cela, Linnæus commettait une première erreur générale; car, en mettant sur une même ligne ces Six divisions primitives, 11 Supposait qu'un même intervalle les séparait l’une de l’autre ; et rien n’était moins exact.
D'un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière, tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt réunissaient les plus disparates. En un mot, la classification, qui n'a pourtant d'autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partoutces rapports; et cetinstrument de la méthode, qui ne sert l'esprit qu'autant qu'il lui donne des idées justes des choses, ne lui en donnait, presque partout, que des idées fausses.
Toute cette classification de Linnæus était donc à refondre, etlecadre presque entier de la science à refaire.
Or, pour atteindre ce but, 1l fallait d'abord fonder la classification sur l’organisation, car c'est l'organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d’autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l'anatomie ; il fallait ensuite porter sur la méthode
ÉLOGE HISTORIQUE. 7 elle-même des vues plus justes et surtout plus élevées qu'on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la méthode, se sont ces études approfondies sur l'organisation qui brillent dès les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants au moyen desquels 1l est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie l’une après l’autre, et à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.
J'ai déjà dit que c'était surtout dans la classe des vers de Linnæus que régnaient le désordre et la confusion. Linnæus y avait jeté tous les animaux à sang blanc, c'est-à-dire plus de la moitié du règne animal.
C'est dès Le premier de ses Mémoires, publié en 1795, que M. Cuvier fait remarquer l'extrême différence des êtres confondus jusque-là sous ce nom vague d'animaux à sang blanc, et qu'il les sépare nettement les uns des autres, d'abord en trois grandes classes :
Les mollusques, qui, comme le poulpe, la seiche, les huîtres, ont un cœur, un système
vasculaire complet, et respirent par des branchies ; |
Les ensectes, qui n'ont, au lieu de cœur, qu'un
simple vaisseau dorsal, et respirent par des tra-
chées;
Enfin, les zoophytes, animaux dont la structure est si simple qu'elle leur a valu ce nom même de zoophytes, d'animaux-plantes, et qui n'ont ni cœur, ni Vaisseaux, ni organe distinct de respiration.
Et formant ensuite trois autres classes : des vers, des crustaces, des échynodermes, tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six classes : les mollusques, les crustacés, les insectes, les vers, les echynodermes et les zoophytes.
Tout était neuf dans cette distribution; mais aussi tout y était si évident qu’elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.
D'ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes; la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d'elles, tout dut frap-
ÉLOGE HISTORIQUE. 9 per les naturalistes; et ce qui, sans doute, ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c'était la lumière subite qui venait d'atteindre les parties les plus élevées de la science ; c'étaient ces grandes idées sur la subordination des organes, et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères ; C’étaient ces grandes lois de Ent i0n animale déjà saisies : que tous les
maux à sang blanc qui ont un cœur ont des Dléhies, où un organe respiratoire circonscrit ; que tous ceux qui n’ont pas de cœur n’ont que des ‘trachées ; que partout où le cœur et les branchies existent, le foie existe; que partout où ils manquent, le foie manque.
Assurèment , nul homme encore n'avait porté un coup d'œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l'organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu il conti- . nuât à Sen occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d'imprimer à la science un Si brillant essor, ne tarderait pas à en reculer toutes les limites,
M. Cuvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier Mémoire, duquel datent en effet les premiers germes et de la grande rénovation qu'il a opérée en zoologie, et de la plupart de ses idées les plus ORAN tales en anatomie comparée.
Jamais le domaine d’une science ne s'était, d’ailleurs, aussi rapidement accru. À l'exception d'Aristote, dont le génie philosophique n'avait négligé aucune partie du règne animal, on n avait guère étudié, à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés, du moins d'une manière générale et approfondie.
Les animaux à sang blanc, ou, comme M. de Lamarck les a depuis appelés, les animaux sans vertèbres, formaient en quelque sorte un règne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler, et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux si nombreux, si variés dans leurs formes, et dont la connaissance à si fort étendu depuis les bases de la physiologie géné-
ÉLOGE HISTORIQUE. 11 rale et de la philosophie naturelle, comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe; et longtemps encore , après tous ces grands travaux de M. Cuvier dont je parle ici, combien n'a-t-on pas vu de systèmes qui, prétendant em-— brasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n'embrassaient réellement que les vertébrés? Tant la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir aux naturalistes était immense, et tant il avait été difficile de l'y suivre à cause de cette immensité même! |
Dans ce premier Mémoire, M. Cuvier venait donc d'établir enfin la vraie division des an2maux à sang blanc. Dans un second, reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques, il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux; travail qui l’a occupé pendant tant d'années, et qui a produit l'ensem-— ble de résultats le plus étonnant peut — être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute l'anatomie comparée modernes.
On n'avait point eu jusque-là d'exemple d'une
12 LOGE HISTORIQUE. | anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
Daubenton, ce modèle de précision et d’exactitude, n'avait guère décrit, avec ce détail, que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c’était la même attention, et une sagacité d’observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de l'animal, sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.
Swammerdam , Pallas, qui avaient embrassé toutes les parties de l'animal dans leurs anatomies , avaient borné ces anatomies à quelques espèces ; én un autre genre, Lyonnet s'était même borné à une seule : ici c'était une classe entière d'animaux, et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites, et tout le détail, le détail le plus délicat, le plus secret de leur structure, mis au Jour et développé.
Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je l'ai déjà dit: mais les uns n’en ont qu’un seul, comme l’Auître, comme le Zimagçon ; les autres en
ont deux ; les autres en ont jusqu à trois distincis, comme le pou/pe, comme la seiche, Et cependant,
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ÉLOGE HISTORIQUE. 15 c'est avec ces animaux dont l’organisation est si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens, des organes sécrétoires, que l’on en confondait d'autres qui, comme les zoophytes,
. Somme les polypes, par exemple, n'ont, pour toute organisation, qu'une pulpe presque homogène. R
Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d'eau douce, cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un Sac, C hou à une bouche et à un estomac,
M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore, Car il n'a pas même de bouche ; .ilse nourrit par des suçoirs ramifiés, comme les LA plantes; et sa cavité intérieure lui sert, tour à tour, d'estomac et d’une sorte de cœur, car il s'y gi À rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d’autres vaisseaux qui portent
qu” "ce suc aux parties. .
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui aît été résolu par M. Cuvier, est celui de la nutrition des insectes.
Les 2nsectes, comme je l'ai déjà dit, n’ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal; et, de plus, ce vaisseau dorsal n'a aucune branche, aucune ramification, aucun vaisseau particulier qui s’y rende ou qui en parte.
C'est ce que l’on savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, de Swammerdam, de Lyonnet: mais M. Cuvier va beaucoup plus lon; il examine toutes les parties du corps des 2nsectes, l’une après l’autre; et, par cet examen détaillé, il montre qu'aucun vaisseau sanguin, OU, Ce qui revient au même, qu'aucune circulation n'existe dans ces animaux.
Comment s'opère donc leur nutrition ?
M. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le sang à l’air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur, ont — ils un organe respiratoire circonserit, Soit poumon, Soit branches ; et le sang, revenu des parties au cœur, est-1linvariablement contraint
de traverser cetorgane, pour y être soumis à l’ac-
tion de l'air, avant de retourner aux parties. Mais, dans les insectes, l'appareil de la respira- 1 ie . | re ; tion est tout différent. Ce n'est plus un organe
circonserit qui reçoit l'air ; c’est un nombre pres-
que infini de vaisseaux élastiques, nommés #rañ chées, qui le portent dans toutes les parties du
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corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui - même qui baigne continuelgement ces parties.
En un mot, tandis que, dans les autres animaux, € "est le fluide nourricier qui, au moyen de la circulation, va chercher l'air, le phénomène se renverse dans les ensectes, et c'est, au c pntraire, l'air qui y va chercher le fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Cuvier, non moins importante, est celle de l'appareil circulatoire de certains vers qui, tels que le ver de terre, la sangsue, avaient été jusque-là confondus avec ces 200phytes d'une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l'intérieur d'autres animaux.
ce
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers, à appareil circulatoire, est rouge: nou-
velle circonstance qui montre encore combien
était inexacte et vague la dénomination d'ant-. maur à sang blanc, donnée jusqu'alors, d'une manière générale, aux animaux sans nd Par tous ces grands travaux, M. Cuvier ane donc fixé les limites de la classe des molhusq tee il avait déterminé celle des vers à sang rouge ; il les avait complétement séparées l’une et l'autre de
celle des zoophytes ; il avait enfin marqué la vraie
place de ces zoophytes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu'il avait employé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore. Ce principe est celui de la subordination des oi ‘Janes ou des caractères.
. La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de struc— ture ; elle doit marquer, en outre, l’ordre particulier de ces rapports et l'importance relative de chacun ; et c’est à quoi sert précisément le prin-
cipe de la subordination des organes.
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Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sèr, à la botanique; mais lès zoologistes n'avaient point encore osé en faire l'application à leur science, effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d'organes qui constituent le corps animal, et qui, EQRE la plupart, manquent aux végétaux. |
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en ANR que précédé par l'anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu’à fonder les caractères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, COMME les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l’objet du Règne animal distribue d'après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l’illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C'est à compter de cet ouvrage que l’art des méthodes à pris une face toute nouvelle.
Linnæus n'avait guère vu dans cet art, comme chacun sait, qu'un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, l'instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n'est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d’après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c’est la subordination des groupes entre eux, d’après l’importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales. ù
D'où ilsuit qu’en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnes, et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs, les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d'autres termes, que l'on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées, et de plus en plus
ÉLOGE HISTORIQUE. 19 œénérales, à mesure qu’on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode, bien vue, n’est donc que l expression généralisée de la science; c'est la science elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples; c’est plus encore : cet enchaînement des faits d'après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d'aprés leur degré d’é-
tendue, ne se borne pas à représenter les rapports
Connus; il met au jour une foule de rapports
: | nouveaux, contenus les uns dans les autres; il
… les dégage les uns des autres; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir ; il lui crée de nouveaux procédés logiques.
Jusqu'ici M. Cuvier n'avait vu, dans chacune de ces trois grandes classes des animaux sans vertèbres : les mollusques, les insectes et les 200plytes, qu'un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vertébrés : les quadrupèdes. les oiseaux, les reptiles et les porssons.
C'est qu'il n'avait considéré encore que les organes de la circulation.
En considérant le système nerveux qui est un organe beaucoup plus important, il vit que cha-
cune des trois grandes classes des à sans
vertèbres répondait ou équivalait non plus à telle |
ou telle classe des animaux vertébrés, prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés, pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réu-
nit tous les animaux vertébrés en un seul groupes
une seconde forme réunit tous les mollusques ; une troisième réunit les 2nsecles aux vers à sang rouge, et les uns et les autres aux crustaces, c'est le groupe des articulés; une quatrième forme, enfin, réunit tous les zoophytes.
Il y a donc quatre plans, quatre types, dans le rêgne animal, quatre embranchements, comme M. Cuvier les appelle; ou, en termes plus clairs, et dépouillés de tout vague, il y a quatre formes générales du système nerveux, dans les animaux.
Dans les sciences d'observation et d’expérience, l'art suprême du génie est de transformer les questions, de simples questions de raisonnement, en questions de fait. F3
On disputait, depuis plus d’un siècle, sur la
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Ed ÉLOGE HISTORIQUE. 21
question de savoir s’il n'y a qu'un seul plan d'organisation dans les animaux, ou s’il y en a plusieurs. Cette question, jusque-là posée en termes si vagues, M. Cuvier la transforme en celte autre, positive et de fait, savoir, combien nr de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.
Or, il y en a quatre, comme je viens de le dire : une pour. les vertébrés, une pour les mollusques, ‘une pour Jes articulés, une pour les zoophytes ; il ya donc quatre plans, quatre types, quatre formes dans le règne animal.
“Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animal en— tier, que, guidé par lui, l'esprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d'ensemble qui constituent l'unité, le caractère du règne ; les rapports plus ou moins généraux qui constituent l'unité des embranchements, des classes ; les rapports plus particuliers qui constituent l'unité des o7dres, des genres.
Cependant cet ouvrage, d’une portée si veste,
100 TONER is ”. it 0. à LA be L « RL - p: l À
d'un détail si immense, n'était point encore ce
génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu'il fait. Dé
Et d'ailleurs, en effet, bien que, dans ce cran ouvrage, toutes les espèces eussent êté revues, la plupart n'étaient pourtant qu’indiquées; ce n’était donc qu'un système abrégé, ce n’était pas un système complet des animaux. |
Or, l’idée d'un système complet des animaux, d'un système où toutes les espèces seraient non
seulement indiquées, distinguées, classées, mais
représentées et décrites dans toute leur structure, est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.
Aussi, à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-1l terminé, qu'un autre était com mencé déjà, et sur un plan non moins vaste : Je veux parler de l'Histoire naturelle des poissons, dont le premier volume a paru en 1828.
Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu'il avait voulu, dans le second, c'était de montrer, par l'exposition détaillée et
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qu'aurait voulu M. Cuvier. C’est le propre du
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«) approfondie de toutes les espèces connues d’une classe, ce qu'on pourrait faire pour toutes les autres espèces, et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue, il avait choisi la classe des potssons, comme étant, parmi toutes celles des vertébres, la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch et Lacépède, les derniers auteurs principaux en 2chthyologqie, n'avaient guère connu que quatorze cents espèces de poissons ; dans l'ouvrage de M. Cuvier, le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille : l’ouvrage entier n'aurait pas eu moins de vingt volumes: tous les matériaux étaient mis en ordre; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années, témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.
Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, je m'interdis la lecture de tout détail sur cet ouvrage, étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles, dont l’auteur semble s'être
complu à dévoiler les secrets les plus cachés, et par cette science des caractères que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de
l'expérience la plus consommée, et fruits du génie
parvenu à toute sa maturité.
Tel est l'ensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie ; mais une réforme plus importante encore, et dont celle-ci n'est effectivement que la conséquence, c’est celle qu'il avait déjà opérée, ou quil opérait en même temps, dans l'anatomie comparée.
On ne peut parler des progrès que l'anatomie comparée à dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé d’une sorté de recueille ment, il ne parlait jamais lui-même de cette science qu'avec enthousiasme ; il la regardait, et avec Juste raison, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés; et la mort l’a surpris méditant ce grand
ouvrage qu'il lui consacrait, et où, rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru
dans toute sa grandeur.
Mais si cet ouvrage est à jamais perdu, du moins …
les éléments principaux en subsistent, répandus dans tant de Mémoires dont j'ai déjà parlé ; surtout dans les Leçons d'anatomie comparée; surtout dans les Æecherches sur les ossements fossiles : travaux immortels, et qui ont imprimé à l’analomie comparée un tel essor, qu'après avoir été, pendant si longtemps,la plus négligée des branches de l’Arstoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.
L'histoire de l'anatomie comparée compte trois époques nettement marquées : l'époque d’Aristote, celle de Claude Perrault, et celle de M. Cuvier. |
Chacun sait avec quel génie Aristote a jeté les premiers fondements de l'anatomie comparée, chez les anciens. Mais ce qui n’a pas été aussi remarqué, quoique non moins digne de l'être, c'est la puissance de tête avec laquelle Claude Perrault a recommencé toute cette science, dès le milieu du dix-septième siècle, et l'a recommencée par sa base même, c’est-à-dire par les faits particuliers.
Les descriptions de Perrault sont le premier / 2
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pas assuré qu’ait fait l'anatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire une autre ; Car il rendit ces descriptions comparables.
Vicq-d'Azyr alla plus loin encore.
Riche des travaux de Daubenton, de Haller, de Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicq-d’'Azyr embrassa l'anatomie comparée dans son ensemble ; il y porta ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on l’atteint; et la grande réforme opérée en effet par M. Cuvier dans l’anatomie comparée, nul ne l'avait plus avancée que Vicq-d'Azyr.
Ce fut même un bonheur pour cette science que de passer immédiatement des mains de l'un de ces deux grands hommes dans les mains de l'autre. |
Vicq-d'Azyr y avait porté le coup d'œil du physiologiste ; M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste; et l’on peut croire qu'elle avait un égal besoin d’être considérée sous ces deux points de vue, On peut croire que sa réforme n'a été si complète, et son influence si générale, que parce que, tour à tour étudiée
et remaniée pour se prêter à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir, tout à la fois, le ouide et le flambeau de ces deux sciences.
Quoi qu'il en soit, l'anatomie comparée n'était encore qu'un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux. M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l’organisation animale.
Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature, en un instrument de généralisation, a su disposer les faits en anatomie comparée dans un ordre tel que, de leur simple rapprochement, sont sorties toutes ces lois admirables, et de plus en plus élevées : par exemple, que chaque espèce d’organe a ses modifications fixes et déterminées ; qu’un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l'organisme ; que certains organes ont, sur l’ensemble de l’économie, une influence plus marquée et plus décisive, d’où la loi de leur subordination ; que certains traits d'organisation s'appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il en est, au contraire, d'incompatibles et qui s’excluent, d’où la loi de leur corrélation ou co-
existence; et tant d’autres Lois, tant d'autres rap-
ports généraux, qui ont enfin créé et développé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de découvertes, parmi tant de faits particuliers dont il l’a enrichie, je dois me borner à citer ici les plussaillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous. |
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents; il a porté cette théorie, à peu de chose près, à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu’on appelle dents, paraissent, au premier aspect, des parties fort simples, et qui méritent à peine l’attention de l’observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées ; elles ont des organes sécréteurs, comme leur germe, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail, leur votre; et chacune de ces substances parait à son tour, chacune paraît à une époque fixe.
es petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont rem-
RS
placés par d'autres avec un ordre, une régularité
admirables.
Et ce qui n’est pas moins admirable, bien que sous un autre point de vue, c’est que toutes les circonstances de leur organisation et de leur dé-
veloppement sont aujourd’hui rigoureusement dé-
montrées. nl
En s’appuyantsur l'étude desdents de l'éléphant, où tout se voit en grand, M. Cuvier est parvenu à constater l'époque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quelmécanisme elleseforme ; comment chacune de ces parties, ayant fait son rôle d’organe producteur, disparaît ; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre qui aura aussi et son développement d'ensemble et de détail, etson point d'orgamsation complète, et son dépérissement et sa chute.
Perrault, Hérissant, Vicq-d'Azyr, avaient déjà
. fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux ; il a fait connaître
cette structure d'une manière générale et par des comparaisons détaillées.
Il a, le premier, mis dans tout son jour ladisposition singulière de l'organe de l’ouïe, et la disposition plus singulière encore des fosses nasales, dans les céfaces.
Tout le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu'éprouve la grenouille pour passer de l’état de fœtus ou de tétard à l’état adulte. Onsait qu'après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branches, comme les poissons, elle respire, dans le second, par des poumons, comme les animaux terrestres. |
M. Cuvier a fait connaître la structure des or— ganes de la respiration et de la circulation d’un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore. | |
La grenouille est, tour à tour, poisson dans son premier âge, et reptile dans le second: Ces nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le protée, l'axololt, lasirène, sont toute leur vie rep-
tiles et poissons; ils ont tout à la fois des branchies F
et des poumons, et peuvent pendant toute leur vie, respirer alternativement dans l'air et dans l'eau. de
ac a dé
M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une comparaison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertebres ; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de l’intelligence, branche de l'anatomie comparée, devenue depuis si féconde et si étendue; le premier, enfin, qui ait déduit, d'une manière rigoureuse, de la quantité respective de la respiration de ces animaux, non seulement le degré de leur chaleur naturelle, mais celui de toutes leurs autres facul- tés, de leur force de mouvement, de leur finesse de sens, de leur rapidité de digestion.
Mais l'application la plus neuve et la plus brillante qu'il ait faite de l'anatomie comparée, est celle qui se rapporte aux ossements fossiles.
. Tout le monde sait aujourd'hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d'une création antérieure, d’une nature détruite.
D'une part, des amas immenses de coquilles, et
d'autres corps marins, se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne sauraitatteindre aujourd’hui; et de là sont venus les premiers faits à l'appui de toutes ces traditions de déluges, conservées chez tant de peuples. | |
D'autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles, dans les entrailles de la terre, dans les cavernes des montagnes, ont fait naître ces autres traditions populaires, non moins ré pandues et non moins anciennes, de races de géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges,
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé, de tout temps, l'esprit des hommes; mais elles l'ont frappé longtemps en vain, et d'un étonnement stérile.
Longtemps même l'ignorance a été portée à ce point qu'une opinion à peu près générale, et je ne parle plus d’une opinion populaire, je parle de l'opinion des savants et des philosophes, regardait les pierres chargées d'empreintes d'animaux ou de végétaux, et les coquillages trouvés dans la terre, comme des jeux de la nature.
ÉLOGE HISTORIQUE. Ki":
& Il à fallu, dit Fontenelle, qu’un potier de « terre, qui ne savait ni latin ni grec, osât, vers « la fin du seizième siècle, dire dansParis, et à la « face de tous les docteurs, que les coquilles fos- « siles étaient de véritables coquilles déposées « autrefois par la mer dans les lieux où elles se « trouvaient alors; que des animaux avaient « donné aux pierres figurées toutes leurs différen- « tes figures, et qu'il défiât hardiment toute l’é- « cole d'Aristote d'attaquer ses preuves. »
Ce poter de terre était Bernard Palissy, Immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière, parcourue depuis par tant da grands hommes, et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
À là vérité, les idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à l'époque où elles parurent ; et ce n'a été que près de cent ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle, qu’elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, à faire la fortune qu’elles méritaient.
Mais, dès lors aussi, on s’est occupé avec tant d'activité, et à rassembler les restes des corps or-
ganisés enfouis sous l'écorce du globe, et à étu= dier les couches qui les recèlent; et, sous ces deux rapports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis n'ont pas craint, dès lors même, de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories, et d'essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C'est, en effet, à partir de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, qu'ont paru successivement les systèmes fameux de Burnet, de Leibnitz, de Woodward, de Whiston, de Buffon; tous systèmes prématurés, tous systèmes plus ou moins erronés sans doute, mais qui eurent du moins cet avantage d'accou-— tumer l'esprit humain à porter enfin une vue philosophique sur ces étonnants phénomènes, et à oser se mesurer avec eux.
Un autre avantage, et plus précieux encore, c'est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent bientôt, de toutes parts, des ohservations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce qne ces systèmes avaient d'imaginaire et
d'absurde ; et le second, de fonder sur leurs débris mêmes la véritable théorie, l'histoire positive de la terre.
Le dix-huitième siècle, qui à marché si vite en tant de choses, n’a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle qui, dans sa première moitié, avait vu ou s'élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser, dans la seconde, par les mains des Pallas, des Deluc, des de Saussure, des Werner, des Blumenbach, des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
Parmi ces progrès, je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des Corps organisés.
Ce sont, en eflet, ces restes des COTPS Organisés, témoins subsistants de tant de révolutions, de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui vont fait naître les premières hypothèses de la géologie fantastique; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de
M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive.
Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les ossements fossiles des quadrupèdes : partie du règne animal jusqu'alors peu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont l'étude devait néanmoins conduire à des conséquences bien plus précises, bien plus décisives que celle de toute autre classe.
J'ai déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques, et de ces idées ridicules de géants, qui se renouvelaient à chaque découverte qu'on en faisait.
Daubenton a, le premier, détruit toutes ces idées ; il à, le premier, appliqué l'anatomie com- . parée à la détermination de ces os; mais, comme il l'avoue lui-même, cette science était loin d’être assez avancée encore pour donner dans tous les cas, et donner avec certitude, l'espèce ou le genre d'animal auquel un os inconnu, un os isolé, pouvait appartenir, et tel était pourtant le problème à résoudre.
Le Mémoire où Daubenton a tenté, pour la pre-
mière fois, la solution de ce problème important est de 47692.
En 1769, Pallas publia son premier Mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie. On n’y put voir, sans étonnement, la démonstration de ce fait que l'éléphant, le rhinocéros, l’hippopotame, tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone torride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continenis. SAUUR Le second Mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait, qui parut effectivement alors à peine croyable, d’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa Chair; fait qui s’est renouvelé depuis, comme ‘chacun sait, dans cet éléphant, découvert en 4806 sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s’en disputer les chairs. L'éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d'animaux du midi, non seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de l’ancien comme du nouveau monde.
Buffon se hâta d'en déduire son système du refroidissement graduel des régions polaires, et de l’émigration successive des animaux du nord au midi. |
Mais le dernier fait observé par Pallas, et que je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effectivement, de la manière la plus formelle, que le refroidissement du globe, loin d’avoir été graduel, a nécessairement été, au contraire, subit, instantané, sans aucune gradation; il démontre que le même instant qui à fait périr les animaux dont il s’agit, a rendu glacial le pays qu'ils habitaient; car, s'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu'ils n'auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parfaitement conservées.
L'hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallas y substitua celle d’une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l'Inde.
Mais cette seconde hypothèse n’était pas plus heureuse que la première; car les animaux fos-
| ÉLOGE HISTORIQUE. 59 siles sont très différents de ceux de l'Inde, et même de tous les animaux aujourd'hui vivants : dermier fait plus extraordinaire encore que tous Ceux qui précèdent, et qu'il était réservé à M. Cu- vier de mettre dans tout son jour.
Le fait d’une création ancienne d'animaux, entièrement distincte de la création actuelle, et depuis longtemps entièrement perdue, est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe, Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître, se développer, se confirmer enfin l'idée de ce fait, le plus extraordinaire, assurément, qu'il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes , avancer que les ossements, les empreintes , les coquillages fossiles , regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d'êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.
En 1670, Augustin Scilla renouvela l'opinion
10 ÉLOGE HISTORIQUE. js de Palissy, et la soutint avec force. Peu après, en 16853, Leibnitz lui donna l'autorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Buffon la reproduisit avec . plus d'éclat encore, et la rendit bientôt populaire.
Mais ces êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout, sontils les analogues de ceux qui vivent aujourd’hui , soit sur les lieux mêmes où l’on trouve ces débris, soit dans d’autres lieux ? ou bien leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus ?
C'est là qu'est toute la difficulté, et l’on peut croire que cette difficulté n’aurait jamais été r'ésolue, du moins avec une certitude compléte, tant que l’on s’en serait tenu, par exemple, à l'étude des coquilles fossiles ou des poissons.
On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.
[n’en est pas, à heaucoup près, ainsi pour les
ÉLOGE HISTORIQUE. 41 quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces ; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s'assurer si des 0 inconnus appartiennent à l'une de ces espèces éncore vivantes, ou s'ils viennent d'espèces perdues.
C’est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes
fossiles une importance propre, et aux déductions que l’on peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l'étude de la plu- part des autres classes.
. Buffon semble l'avoir senti. C'est principalement, en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d’abord à appuyer la conjecture (car, vu l’état de l’anatomie comparee à l’époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu'une conjecture) de certaines espèces perdues.
Et, d’ailleurs, cette conjecture même était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes, qu'après avoir regardé, dans sa Z'héorie de la Terre, tous les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu
comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de la Nature, qu'il ne reconnaît plus qu’une seule espèce perdue, celle qui a été nommée mastodonte, et que tous les autres
os dont il s’agit ne sont que des os d’éléphants et
d'hippopotames. AR nn” Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait
être, car l'anatomie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi, dès 1787, dans un Mémoire adressé à Pallas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les ca tastrophes du globe; et il fait plus : il l’appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore, qui aient été avancés pour la soutenir.
Ainsi donc, à mesure que la détermination des
ossements fossiles a fait des progrès, l'idée d’amimaux perdus en a fait aussi, et c’est toujours à la lumière de l'anatomie comparée que ces progrès ont été faits.
C'est, en effet, cette lumière de l'anatomie comparée qui avait jusque-là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes.
5 À ve
ÉLOGE HISTORIQUE. 45 Mais 1l est aisé de voir que, vers l’époque dont je parle, c'est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu'en un mot, l’on touchait enfin, sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif,
Le 1° pluviôse an 1v, jour de ia première séance publique qu'ait tenue l'Institut National, M. Cuvier lut, devant ce corps assemblé, son Mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes.
C'est dans ce Mémoire qu'il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l'Institut ouvrait la première de ses séances publiques, s’ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que l'histoire naturelle ait faites dans notre siécle : singulière coïncidence, circonstance mémo rable, et que l’histoire des sciences doit conserver. |
M. Cuvier venait donc de commencer cette
brillante suite de recherches et de travaux qui l'ont occupé pendant tant d'années, et par lesquels 1l à constamment tenu éveillés, pendant tout ce temps, l’étonnement et l'admiration de ses contemporains.
Dans ce premier Mémoire, en effet, 1l ne se borne pas à démontrer que l'éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue; il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre, serait de prouver qu'aucun de ces animaux dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe, n'existe plus aujourd'hui.
Il ajoute que ce qu'il vient d'établir pour l’ééphant, il l'établira bientôt d'une manière non moins incontestable pour le rhinoceros, pour l'ours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.
Enfin, 1! termine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu'il a découvert depuis.
ce"
ÉLOGE" HISTORIQUE. 45 « Qu'on se demande, dit-il, pourquoi l’on « trouve tant de dépouilles d'animaux inconnus, « tandis qu’on n’en trouve aucune dont on puisse « diré qu "elle appartient aux espèces que nous « connaissons, et l’on verra combien il est proba- «ble qu'elles ont toutes appartenu à des êtres « d’un monde antérieur au nôtre, à des êtres dé- « truits par quelques révolutions du globe, à des « êtres dont ceux qui existent aujourd'hui ont
. «rempli la place. »
L'idée d’une création entière d'animaux, antérieure à la création actuelle, l’idée d’une créa-
tion entière détruite et perdue, venait donc enfin d’être conçue dans son ensemble ! Le voile qui
recouvrait tant d'étonnants phénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutôt, il l'était déjà; et le mot de cette grande énigme, qui, depuis un siècle, occupait si fortement les esprits, ce mot venait d'être dit.
Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, 1l fal- Jait rassembler, de toutes parts, les dépouilles des animaux perdus ; 1l fallait les revoir, les étudier
L MN dt NOM TR 4 à \ \ D
toutes sous ce nouvel aspect ; il fallait les comparer toutes, et l’une après l’autre, aux dépouilles des animaux vivants ; il fallait, avant tout, créer et déterminer l’art même de cette comparaison. |
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont 1l s'agit, que les ossements fossiles, en un mot, sont presque toujours isolés, épars ; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensem-— ble; que presque toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments. 4
Il fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude; il fallait rapporter chaque os à l'espèce à laquelle 1l appartient ; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui füt étrangère.
Que l’on se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cu-
vier ; que l’on se représente, sous sa main habile,
ÉLOGE HISTORIQUE. 47 chaque os, chaque portion d'os allant reprendre sa place, allant se réunir à l'os, à la portion d'os à laquelle elle avait dû tenir, et toutes ces espèces d'animaux, détruites depuis tant de siècles,
renaissant ainsi avec leurs formes, leurs carac— tères, leurs attributs, et l’on ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection; et, ce qui n’ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui s'opère à la voix de la science et du génie.
Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n'est, en effet, que l'application des règles générales de l'anatomie comparée à la détermination des ossements fossiles.
Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins grande, une moins admirable découverte que les résultats surprenants auxquels elles ont
conduit.
On a vu plus haut comment un principe ration-
nel, celui de la subordination des organes, partout appliqué, partout reproduit dans l'établissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du règne animal. |
Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues, est celui de la corrélation des formes, principe au moyen duquel chaque partie d'un animal peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule.
Dans une machine aussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une que celle qui constitue le corps animal, il est évident que toutes
les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres, de manière à se cor-—
respondre, à s’ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble, un être, un système unique.
Une seule de ces parties ne pourra donc chancer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de l’une d'elles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.
Supposez un animal carnivore, 1l aura nécessairement des organes des sens, des organes du
mouvement, des doigts, des dents, un estomac,
ELOGE HISTORIQUE. 49 des 2ntestins disposés pour apercevoir, pour atteimdre, pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie, et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles; car une seule manquant, toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, l'animal ne pourrait subsister.
Supposez un animal herbivore, et tout cet ensemble de conditions aura changé. Les dents, les doigts, l'estomac, les 2ntestins, les organes du mouvement, les organes des sens, toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes nouvelles seront toujours proportionnées entre elles, et relatives les unes aux autres.
De la forme d'une seule de ces parties, de la forme des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des pteds, celle des mâchotres, celle de l'estomac, celle des 2ntestins.
Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres; et telle est la risueur, telle est l'infaillibilité de cette déduction, qu'on à vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os ; qu'on Va vu déterminer des genres, des espèces .
inconnues, d’après quelques os brisés et d’après tels ou tels os indifféremment : reconstruisant ainsi l'animal entier d’après une seule de ses parties, et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d'elles; résultats faits pour étonner, et qu'on ne peut rappeler, sans rappeler, en effet, toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu'ils inspirèrent d’abord, et qui ne s’est point encore affaiblie.
Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble; de rapporter chaque os à son espèce; de reconstruire enfin l’animal entier d’après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations
éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.
On put dès lors se faire une idée non seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu’elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des
ÉLOGE HISTORIQUE, Db1 poissons, jusqu'à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.
Je ne parle ici que des animaux, et cependant l'étude des végétaux fossiles n'offre pas des conséquences moins curieuses que celles que l’on à tirées du règne animal lui-même.
Tous ces êtres organisés, toutes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges, les plus bizarres.
Parmi les quadrupèdes, par exemple, se présentent d’abord le palæotherium, \'anoplotherium, ces genres singuliers de pachydermes, découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n'a survécu, dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous.
Après eux venait le mammouth, cet éléphant de Sibérie, couvert de longs poils et d’une laine grossière ; le mastodonte, cet animal presque aussi grand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont fait regarder pendant longtemps comme un éléphant carnivore ; et ces énormes paresseux, animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d’un chien, et
dont quelques espèces perdues ce Li" " leur, les plus grands rhinocéros.
Les reptiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, car il y avait des lezards grands comme des baleines ; soit par la singularité de leur structure, car les uns avaient l'aspect des cétaces où mammifères marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu’à des. sortes d'ailes. |
Et, ce qui est plus surprenant encore que tout cela, c’est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque; c'est qu'il y a eu plusieurs oénérations, plusieurs populations successive ment créées et détruites.
M. Cuvier en compte Jusqu'à trois nettement marquées. |
La première comprenait des mollusques, des poissons, des reptiles, tous ces reptiles monstrueux dont Je viens de parler; il s’y trouvait déjà quelques mammifères marins, mais il ne sy trouvait aucun, ou presque aucun mammifère terrestre. |
ÉLOGE HISTORIQUE. D9 La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers de pachydermes des environs de Paris, que jerappelais tout à l'heure ; et c’est dès lors seulement que les mammifères terrestres - commencent à dominer.
Latroisième est celle desmammoutks, des mastodontes, des rhinocéros, des hippopotames, des paresseux gigantesques. |
Un fait remarquable, c'est que, parmi tous ces animaux, 1l n'y à presque aucun quadrumane, presque aucun singe.
Un fait bien plus remarquable encore, c'est qu'il n'y à aucun homme. L'espèce humaine n’a donc été la contemporaine, m1 de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.
Ainsi donc, après l’âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après celui des mammouths et des mastodontes, est venue une quatrième époque, une quatrième suCCession d'êtres créés, celle qui constitue la population actuelle, celle que l’on peut appeler l'âge del’ homme, car c’est de cet âge seulement que date l'espèce humaine.
La création du règne animal a donc éprouvé
plusieurs interruptions, plusieurs destructions successives : et, Ce qui n’est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, c’est qu'il y à eu une époque, et la première de toutes, où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n’existaient sur le globe.
Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment l’écorce du globe. |
Ainsi, il y a eu une première époque où ces êtres n’existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes ; ainsi les reptiles ont dominé dans l’époque suivante, car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs ; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plusieurs fois mise à sec, car les restes d'animaux marins recouvrent tour à tour les restes d'animaux terrestres, et sont tour à tour recouverts par eux. ;
La science, guidée par le génie, a done pu remonter jusqu'aux époques les plus reculées dé
— ÉLOGE HISTORIQUE. DD l’histoire de la terre ; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle à pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont.paru sur le globe, ettoutes les variations, toutes les modifications, toutes les révolutions qu'ils ont éprouvées.
. Sans doute, 11serait injuste de laisser entendre ici que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier ; mais il n'estpas jusqu'aux découvertes que d’autres ont faites après Jui qui n'ajoutent encore à sa gloire, car c'est en marchant sur ses traces qu'on les a faites.
On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses, que plus toutes celles que l’on fera par la suite seront importantes, plus sa gloire s'en accroîtra, à peu près comme On à vu gran— dir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs, venus après lui, ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.
Ce monde inconnu, ouvert aux naturalistes, est, sans contredit, la découverte la plus brillante de M. Cuvier.
Jen’hésite pourtant pas à placer à côté d'elle cette autre découverte, à mes yeux non moins Im-
portante, de la vraie méthode en histoire naturelle. h
Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu'il a de distinguer pour connaître, et du besoin qu'il a de généraliser ce qu'il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettement le plus grand nombre possible de faits et d'idées. |
Toute méthode a donc un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.
Or, jusqu'à M. Cuvier, la méthode s'était bornée à démêler et à distinguer ; c’est lui qui en a fait, comme je l'ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il à rendu un service éternel, non seulement à l'histoire naturelle, mais, j'ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j'entends la vraie, est essentellement une. Son objet est partout de s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux, jusqu'à l’expression la plus simple des choses ; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l'origine et la source. |
C’est là ce qu'entendait Bacon, quand il disait
que toutes nos sciences ne sont que les faits géné-
ralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par. Cuvier.
La C'est, à en.effet, par cette puissante généralisation des faits qu'il à créé la science des ossements fossiles; qu'il a renouvelé, dans leur ensemble, la
À zoologie et l'anatomie comparée ; qu'il n’a jamais abandonné un ordre de faits, sans remonter jusqu à leur principe, et à leur principe le plus élevé: conduisant la classification zoologique jusqu’à
son” principe rationnel, la swbordination des organes ; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes ; démontrant la nécessité de certains intervalles, de certaines interruptions dans l'échelle des êtres, par l'impossibilité même de certaines co— existences, de certaines combinaisons d'organes.
C'est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose, jusqu’à un principe sûr et démontré, qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu'il répand sur toutes les matières qu'iltraite. Car la clarté résulte partout de l’ordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances.
C'est dans cette habitude encore que se tro la raison pour laquelle ses opinions, en tout cenre, #1 sont si fermes, si arrêtées ; c'est qu'il ne se borne | jamais à quelques rapports isolés, fortuits ; c'est | qu'il remonte toujours jusqu'aux rapports nécessaires, et qu'il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : l’extrême précocité de ses vues; car, c’est dès son premier Mémoire sur la classe des vers de Linnæus , qu'il réforme toute cette classe, et, par elle, la zoologie entière ; c’est dès son premier cours d’anatomie comparée qu'ilrefond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c'est dès son premier Mémoire sur les éléphants fossiles qu'il jette les fondements d’une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, à les mürir par l’expérience,.à les transformer enfin, de simples vues, fruits d’une conception hardie, d’une inspiration soudaine, en vérités de fait et d'observation.
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s’est tracées, Je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit, l’ordre, l’étendue, l'élévation des pensées; la netteté, la précision, la force des expressions.
Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus animé, plus varié, plus vif, dans ces loges laistoriques qui ont fait, pendant longtemps, une si grande partie du charme et de l'éclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué dans ces Éloges, et l’on ne peut trop y admirer, sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote, un trait, d’une manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu'il semble avoir été créé d’un seul jet; cette singulière aptitude enfin à s'élever aux considérations les plus variées, et à peindre tant de personnages divers d’une manière également juste et frappante.
Ce qu'une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c'est la même sagacité d'observation, la
60 ÉLOGE HISTORIQUE, même finesse de rapprochements, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, portés dans un autre champ ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux, profonds, qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau Caractère à tous les genres qu'il a cultivés. C’est lui qui a porté dans l’enseignement de l'histoire naturelle ces vues philosophiques et générales, qui jusque-là n’y avaient point pénétré encore.
Dans ses éloquentes leçons, l'histoire des sciences est devenue l’histoire même de l'esprit humain; Car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c’est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes, suivies par l'esprit humain, qu'il trouve ces causes.
C'est là qu'il met, pour me servir d’une de ses expressions les plus heureuses, c’est là qu'il met l'esprit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l’histoire entière des sciences, que les hypothèses les plus ingénieuses, "que les
ÉLOGE HISTORIQUE. | 6 systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent ; Opposant partout aux méthodes de spéculation, qui n'ont jamais produit aucun résultat durable, Les méthodes d'observation et d'expérience auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent aujourd'hui de découvertes et de connaissances.
Eh! dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l’histoire des sciences, cette {héorte expérimentale de l'esprit humain, si je puis ainsi dire, auraient-1ils pu avoir plus d'autorité que dans la sienne ? Qui s’est montré plus constamment attaché à l'observation, à l'expérience, à l'étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et . plus sublimes ?
Depuis que les hommes observent avec précision , et font des expériences suivies, c’est-à-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner au lieu d'observer ; car, d'abord, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroiïtement; et ensuite, c’est qu'on devrait avoir fini
par reconnaître que ce qu'on 2magine est toujours
bien au-dessous de ce qui existe, et qu'en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théories, le merveilleux de l'imagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.
Le débit de M. Cuvier était en général grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientôt ce débit s’animait par le mouvement des pensées; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller, ou faire pénétrer dans les esprits.
Il a porté, dans la carrière du professorat, le même caractère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l’enseignement de l'anatomie comparée an
ÉLOGE HISTORIQUE. 63 Jardin des Plantes, 1l a fait, au Collége de France, d’une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie, et qui, aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle,
M. Cuvier a laissé des Mémoires sur sa vie, destinés, comme il l’a écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son Éloge devant cette Académie.
Ge soin qu'il a pris pour vous, Messieurs, me fait un devoir d'ajouter ici quelques détails empruntés à ces Mémoires. |
« J'ai fait tant d’éloges historiques, dit -il en « commençant, qu'il n'y à rien de présomp- « tueux à croire qu on fera le mien, et sachant, « par expérience , tout ce qu'il en coûte aux au- « teurs de ces sortes d’écrits pour être informés « des détails de la vie de ceux dont ils ont à par- « ler, je veux éviter cette peine à celui qui s'oc- « Gupera de la mienne.
« Linnæus, Tenon, et d'autres peut-être, n'ont
« pas cru que cette attention fût au-dessous
« d'eux, et ils ont rendu par là service à lhis- « toire des sciences. Ce sont des exemples res- « pectables, continue-t-il, et que Je puis oppo— « ser à ceux qui me taxeraientsur Ce point d'une € vanité minutieuse. » | Il ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui