De VEsprit. Discours I
126 MÂCANISIIB
dans la brute, il n'y a que le cerveau, que Tor** gane ; mais, dans rhomme, il y a Tesprit et Torgane.
Mon sens intime, dont je suis plus sûr qu'Hel* vétius et Cabanis n*étaient sftrs de leurs systèmes, me dit que je suis libre, o*est-&-dire indépendant de Torgane.
Au défaut du sens intime, il y a tout un ordre dMdôes qui révélerait à Thomme sa nature propre* Les idées intellectuelles, les idées morales, Tidée du juste et de Tinjuste, Tidée du bien et du mal moral, toutes ces idées innies (c*est-i-dire nées «n nous), comme on les appelait autrefois, toutes ces idées établies de Dieu, comme les appelle Descartes, toutes ces idées ne sont qu'à Thomme.
L*idée d'une vérité morale vient de mon âme et non de mes sens. L'idée du juste ne me vient pas d'un sens. L'animal, qui n'a que des sens, n'a pas d'idée morale : il n'a pas d'idée.
Dans tout ce que fait l'animal, j'aperçois l'organe. Il veut, mais par appétit, par besoin, par faim. Sa volonté n'est que l'impulsion de l'or-» gane.
Ce qui est physique agit sur l'animal, parce que l'animal a des organes. Ce qui est mêla* physique n'agit pas sur lui, parce qu'il n'a que des organes.
Ici, le fait tranche la question. Ce qui est métar
physique n*agit pas sur ranimai ; donc Tanimal n'a pas de principe métaphysique*
Vil. — Da prétendu langage des animaux.
Je remarque que tout ce qui agit sur ranimai est physique. Ce sont les caresses, les coups, les objets, les sons. Ma parole n'agit pas sur l'animal comme signe intellectuel, mais comme son, comme bruit, comme cause physique.
« Les sansonnets, dit Bossuet, répètent le son» et non le signe', p
Ceux qui accordent aux animaux une langue tombent dans une étrange méprise.
Les animaux ont des cris, des sons, des voix naturelles : ils n'ont pas de langue.
a On ne doit pas confondre, dit Descartes, les paroles avec les mouvements naturels qui témoignent les passions..., ni penser, comme quelques anciens, que les bétes parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage. Car, s'il était vrai , puisqu'elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu'à leurs semblables ^. »
t. Delà conHûiuance d» IHeu ei de ioi'même. 2. Tome 1, page 188.
128 MÉCANISIIE
Parler, c'est convenir d*un signe. On se parle par sons, par gestes, par figures, par lettres, par toutes sortes de signes. L'écriture est une langue.
a Tout est bon , dit Bossuet, pour avertir rbomme, pourvu qu'on s'entende avec lui '. d
On a beau me dire que l'animal a des cris distincts pour la douleur, pour la joie , pour toutes les émotions physiques. Ces cris sont naturels, et ne sont pas convenus : ces cris ne sont pas des signes.
L'animal ne sort jamais du physique. Pour parler, il faut sortir du physique. Le son vient de l'organe ; le signe vient de l'idée ; l'idée vient de l'àme. L'animal n'a que des sensations : l'homme seul a des idées.
Condillac dit que l'idée n'est que la sensation gui se transforme ^. Condillac se trompe. Ce qui sép^^re la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation , un changement de forme : c'est un changement de nature. Passer de la sensation à l'idée , c'est passer du physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière àl'&me.
t^ Deia coimaiuance de Dieu et de âoi^même.
3. « Le Jugement, la réflexion, les pusiona, tooiet les opérations de rame, en un mot, ne sont que la sensaUon même qui se transforme. • (Extrait raisomU du TtaiU det unea^om).
DES BÊTES. i29
« Le sentiment, dit très bien Buffon, ne peut, à quelque degré qu'il soit« produire le raisonnement ' . »
Dans les animaux, les cris de chaque espèce sont toujours les mêmes ; ces cris sont les mêmes depuis Torigine de Tespèce, et le seront jusqu'à l$t Gn de Tespëce. Pour me servir d'une belle expression de Buffon, le cri de l'animal est quelque chose de « tracé dans l'espèce ^. »
Dans Q^s cris tout est naturel, rien n'est inventé. Tout, dans la langue de l'homme , est invention.
L'animal n'invente rien parce qu'il n'a que des sensations. On ne crée pas des sensations, on crée des idées ; et c'est parce qu'il crée des idées que l'homme a des signes, qu'il a des langues.
Parmi ces peuples, presque innombrables, qui couvrent la surface du globe, combien de langues diverses ! Cette variété prouve l'invention. Dans chaque langue même , l'expression la plus ordinaire devient souvent une expression nouvelle par les sens nouveaux que le génie lui donne. Plus on a d'esprit, plus on en donne aux mots.
L'animal n'a donc pas d'idées ; et n'ayant pas