FIXITÉ DES ESPÈCES
De même qu'on a voulu ramener, d'un côté, toutes les structures à une, tous les organismes à un seul organisme, on a voulu ramener, de Tau- Ire, toutes les espèces à une, on a voulu dériver toutes les espèces d'une seule ^spècç.
Maillet est Tun des premiers qui aient tenté cette singulière entreprise (1).
Il part de ce fait, plus ou moins confusément démêlé par lui, que la mer a commencé par couvrir la terre.
Or, dit Maillet, si la mer a commencé par
(1) Voyez son Ttlliamed {Teiliameéf est Tanagramme de son nom : De Maillet) ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français stix la diminution de la mer.
284 IIISTOIUE NATURELLE
couvrir la terre, tous les animaux ont donc commencé par être des animaux marins.
La mer a des animaux qui nagent à la superficie de ses eaux ; elle en a d'autres qui rampent dans son fond (1). Des premiers sont venus les oiseavx; des seconds sont venus les reptiles et les mammifèves.
Rien n'arrête Maillet. Si, par exemple, un/^o/sson volant s'élance dans Tair et va tomber sur la terre, sur des roseaux, sur des herbages, ses nageoires antérieures se dessèchent, se fendent, se déjeiient par la sécheresse (2), prennent un tuyau, des barbes, se transforment en ailes, etc. ; les nageoires postérieures ou ventrales se transfor^ ment en pieds; le cou, le bec s'allongent, etc.; \e poisson volant devient un oiseau.
Des idées aussi bizarres ne sauraient être Tobjet d'un examen sérieux, pas plus que celles de Robinet, lequel ne voit, dans les différents êtres,
(1) Expressions de Mnillct.
(2) Exprcbsions de Mnillet.
piiiLOSOPUiouE. 285
que des essais (1), que des études de la nature qui apprend à faire f homme (2).
Tous les êtres ne sont que des ébauches successives, que différents &ges les uns des autres, et tous d'un seul, qui est le plus parfait de tous, qui est le prototype, qui est Yhomme.
Je dis les différents âges, et si ce n'est Fexpression même de Robinet, c'est sa pensée.
a Un ver, dit-il, un coquillage, un serpent a sont comme autant de chrysalides du proto^ a type, qui passe de l'état de plante à celui de « scarabée, de l'état de scarabée a celui de Cl crustacé, et de l'état de crustacé à celui de c( poisson (3). »
(1) C'est le litre même de son livre : Considérations philosophiqwM sur la gradation naturelle des formes de Vêtre, ou les Essais de la nature qui apprend à faire l'homme, Paris, 1768.
(2) H cite et prend à la loltre ce joli mot de Pline sur le liseron: que le liseron et l'apprentissage de In nature qui apprend à faire un lis. — Convolvulus tirocinium naturœ lilium formare discentis.
(3) Considérations philosophiques , etc., page 81. Vous trouverez aussi, dans Robinet, l'idée que le squelette intérieur du vertébré n'est que la conversion, la transformation de la substance calcaire qui recouvre la peau du crustacé, « Le • casque et les cornes du crustacé sont employés, dit-il, à
!i86 HISTOifi£ NATIRELLE
On connatt les idées de M. de Lamarck. Et ces idées étonnent dans un homme d'un si grand savoir.
Selon M. de Lamarck (1), les circonstances font tout.
Des circonstances naissent les besoins, des l»esoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés les organes.
L'habitude d'exercer un organe le dévelopiie ; ce même organe, faute d'habitude, se rajietme de plus en plus et flnit par disparaître.
La taùpe^ qui, vivant sous terre, n'avait pas besoin de ses yeux, flnit par les perdre, ou à peu près. Les quadrupèdes^ qui, comme les édeniis^ avalent leur nourriture sans la mâcher, perdent
• composer les os de la tète, le crâne, les mâchoires, elc^ ;
• la cuirasse et les tablettes de la queue se roulent suivant « leur longueur, se divisent et se façonnent en un trè^ grand « nombre de vertèbres attachées bout à boni. Les fourreaux « des pattes rentrés dans le corps vont s'unir aux vertèbres « dorsales, et deviennent des côles. Les croûtes se coaver- « tissent ainsi en os, etc. >, page 79.
^1) Recherches sur l'organitation des rorps vivants, et partieulièrement sur leur origine ^ sur ia cause de ses di^ veloppements et des progrès de sa vomposilion, etr, Voyei aussi sa Philosophie zoologique.
PHiLosoimiuuK. im
leurs dents. C'est pourquoi les oiseautt n'en ont pas, car ils ne mâchent pas non plus. Les quadrupèdes^ que les circonstances ont conduits à brouter l'herbe, n'ont pas de doigts divisés ; ceux qu'elles ont conduits à se nourrir de chair, de proie vivante, ont les doigts divisés : a l'habitude « d'enfoncer leurs doigts dans l'épaisseur des « corps qu'ils voulaient saisir, favorisant la sé- « paration de ces doigts, a graduellement formé, « dit M. de Lamarck, les griiTes dont nous les « voyons armés (!). »
De nos jours, on a renouvelé quelques-unes de ces idées, particulièrement celles de Robinet.
On a donc prétendu que toutes les classes ne sont que le développement d'une seule classe; que les classes inférieures ne sont que les pi-e^ miers âges des classes supérieures ; que le ver est Ytffnbryon du vertébré; le vertébré à sang froid, v'embryon du vertébré à sang chaud, etc.
Réduisons ces propositions à des termes clairs et précis.
(I) Herherchef *wr Vorganisation des corps vivants ^ elc,
Vous remarquez, dans Tembryon d'un animal vertébré, un moment où son corps allongé et sans membres, du moins visibles, ressemble par là au corps du ver qui n'a pas de membres, et vous en concluez que cet embryon est alors à Yéiat de ver.
Mais ce n'est là qu'une apparence extérieure et grossière. Pénétrez à T intérieur, et vous verrez que tout diffère. Le ver (un ver articulé^ un annê^ lide, par exemple) a sa moelle épiniëre placée sous son canal digestif, son canal digestif placé sous sa grande artère.
Or, y a-t-il un moment, dans l'embryon de l'animal vertébré, où la moelle épiniére soit sous le canal digestif, le canal digestif sous le cœur? Non, sans doute. Tout est placé dans l'intérieur de l'embryon de l'animal vertébré, comme il le sera plus tard dans l'animal vertébré adulte. L'embryon de l'animal vertébré a donc toujours laistrtœture de l'animal vertébré, il n'a jamais la structure du ver, il n'est jamais à Vêtai de ver.
Mais laissons les systèmes, et venons aux faits. Considérons, un moment, la JJxfté des esj)ères
iniJM»sopuiûi;K. ûH\)
sous un autre poiut de vue, sous uu point de vue plus immédiat, plus direct, et sous le rapport des preuves mêmes sur lesquelles s'appuie M. Cuvier pour la démontrer.
M. Cuvier co mmence par poser les limites de ce qu'on appelle variété ou race^ dans une espèce proprement dite.
Or, il voit, d'une part, les causes qui déterminent les vcaiéiés d'une espèce être toutes accidentelles, la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité ; il voit, de l'autre, ces causes accidentelles n'agir que sur les caractères les plus superficiels, la couleur, l'abondance du poil, la taille de l'animal, etc.
« Le loup et le renard habitent, dit-il, depuis « la zone torride jusqu'à lazone glaciale, et, dans tt cet immense intervalle, ils n'éprouvent d'autre « variété qu'un peu plus ou un peu moins de « beauté dans leur fourrure. Une crinière plus « fournie fait la seule différence entre l'hyène de « Perse et celle de Maroc. Que l'on prenne, ajoua te-t-il, les deux éléphants les plus dissemblables,
« et que l'on voie s'il y a la moindre différence
2tH) HISTOIRK XATt!^KLLE
a dafis le nombre ou les articulations éds os, « datts la structure des deiUs,etc. *
I^es variations sont, il est vrai, beaucoup jylûs grandes dans les animaux domestiques, mais elles sont toujours superflcièil^. Celles du mouton portent principalemeut sur la laine, etc.; disettes du bœuf sur la taille^ sur des cornes plus ou moins longues 6iL 4ui manquent, sur une loupe de graisse plus ou moii^s forte qui se foiDoe sur tes épaules-, ^té . ; Mies M «ékeval sdfàX ïtooindras encore. L'è^ttrèmè des dW&Ve^c^ daift^ toi kerMVdres domestiques est do^né }pÈic \e oocfeoh ; et ^t extrême se borne & dès défenses peu développées, ou i des ongles qui se soudeM dans i^elques races.
L'animal domestique sur iequet fa main de rhomme a le plus appuyé, 'e^ le Hhit^n. Les chiens varient par la couleur , pàT Vépaîssèifr du poil, etc., par la taille, par la forme du net, des oreilles, de la queue, par le développeWient du cervea*a, et, cè qui en est une suite, par la forme de la tête. 11 y a des chiens qui ont nn doigt de plus au pied dé derrière, comme il y a des fa-
HIILOSOPHIQUR. i9i
milles setdigitaires dans fespèce humaine ; et, dtBS un travail curieux sur les variétés des chiens^ M. Frédéric CuTîer a constaté ce fait singulier, «avoir, qu'il se trouve des individus à une dent de flus^l), soit d^n cAté, soit de Tautre.
Là e$t le maximum des vannions omnues dans le r^;ite aaîiiMl ; et quant à l'opinion de quelques naturalistes qni se rejettent sur Teffet du temps pour changer le tyfie ées espèces, non seulement cetle opinion est ^ans fM^enves, mais eHeaméme oonti^ die des preuves fermelieset décisives.
« L'Egypte nousA conservé, dans ses catacom- « bes, dit M. Cuvier, «des «hats, des chiens, des « singes, des têtes de bœufs, des ibis, des oiseaux « de proie, des crocodiles, etc., cft certainement » on n'aperçoit pas plus de ditTèrence entre ces a êtres et ceux que nous voyons, qu'entre les mo- « raies humaines et les squelettes -d^hommes « d'aujourd'hui. >»
Mais voici quelque chose de plus décisif encore. il y a deux espèces qui sont les plus voisines qu'il
(I) La dent surnumërnire est une famse molaire.
iSH HISTOIKE NATIIRKLLË
soit possible, si voisines que, comiuBJe raidéji dit, on n'a pu jusqu'ici trouver aucune différence caractéristique entreleurs squelettes. Ces espèces sont Vâne et le cheval. Vâne ne diffère du cAevaJ que par les proportions d'un petit nombre de seâ parties, de ses sabots, de ses oreilles, de sa croupe, de sa queue, etc. De plus, les deux espèces s'unissent et produisent ensemble depuis des siècles.
Assurément, si jamais on a pu imaginer une réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici. El cependant, y a-t-il eu transformation f L'espèce de Y âne s'est-elle transformée en celle du cheval^ ou celle An c/ieval en celle àeYânef Ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles l'aient jamais été? Au milieu de toutes ces races, presque innombrables, qu'on a tirées de chacune d'elles, y
en a-t-il une seule qui soit passée de l'espèce du c/ieval à celle de Vâne, ou , réciproquement, de l'espèce de Vâne à celle du cheval {i)l
(1) On peut en dire aulanl de Tespèce du boue et de celle du bélier. Le bouc s'accouple uvec la brebis, letéller se Joint avec la chèvre; mnis, ninM que le dit très bien Biiiron,
PHILOSOPHIQUF/ 293
L'espèce est donc fixe. Les variétés de chaqae espèce, déterminées par des circonstances extérieures (la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité), ont leurs limites. Les variations qui résultent du croisement des espèces voisines ont aussi les leurs: car, d'une part, si les mèiis^ c'est-à-dire les individus provenant de ces unions crow^^*, s'unissent entre eux, ils deviennent bientôt inféconds, et de l'autre, s'ils s'unisnent à l'une des deux espèces primitives, ils retournent à cette espèce. ^
Le mulet, produit de l'union de Yâne avec la jument^ ou du c/ieval avec Yânesse, est généralement infécond dès la première génération, du moins dans nos climats. Les métis du loup et du chien^ de \à chèvre et du bélier, cessent d'être fé-
« quolqae ces accoDplements soient aftsez fréquents et quel- « qoefois prolifiques, il ne s'est point formé d'espèce inter- « médisire entre la chèvre et la brebis. Ces deux espèces « sont distinctes, demeurent constamment séparées cl tou- « jours à la même distance l'une de l'autre ; elles n'ont donc
• point été altérées par ces mélanges, elles n'ont point fait « de nouvelles souches, de nouvelles races d'animaux mi-
• toyens, elles n'ont produit que des différences individuelles,
• qui n'influent pas sur l'unité de chacune des espèces pri- » mitives, et qui confirment au contraire la réalité de leur ■ différence caractéristique. » Histoire de la Chèvre.
204 HISTOIRE NATUBKLLE
Gonds, dès les deux ou troispremièresgùQérations. De plus, si Ton unit ces métis i Tune ou i Yàntte dès deux espèces primitives, on les ramène promptement, comme je viens de le dire, à celle des deux espèces à laquelle on les unit.
De quelque oôtè que Ton envisage la question qui nous occupe, Vimmuiabiliié des espèces esl donc le grand fait, le fait qui ressort de tout, et que tout démontre.
Hais, la constance àes espèces actuelles une fois établie, une autre question se présente. Les espèces des Ages précédents avaient-elles aussi leur constance ? ou bien ont*elles varié, et nos espèces actuelles peuvent-elles être regardées comme n^étant qu'une modification de ces e^ces perdues f Les faits rassemblés dans le grand ouvrage de M. Cuvîer sur les ossements fossiles répondent à cette question.
Les animaux des divers ftges du globe ne sontils que des modifications les uns des autres ? Par exemple, les animaux de Vàge actuel ne sonl-ils que des modifications des animaux de T&ge qui avait précédé, de Tàge ie^nwtnnwuihs et des mas-
PHlLUSOPHlijU£. â9o
todonies : les animaux de T&ge pi^éçédent, les mammouths^ les inas^iodontes^ etc., n'étaieaVils que des modifications des animaux d'uo Âge plus ancien encore, de T&ge des pal€eotAérmm et des lofAiodoîis î
« Mais, comme le dit très bi^n M. Cuvier, si « cette transformation a eu lieu , pourquoi la « terre ne nous en a-t-elle pas conservé les trace ces ? Pourquoi ne découvre-t-oq pas, entre le a pcJœotherium , le mégalonix ^ le masiodonie , a etc., et les espèces d'aujourd'hui, quelques « formes intermédiaires? »
Il y a plus. Pour concevoir la transformation d'un espèce en une autre, on est forcé d'admettre des modifications lentes et graduées, et par conséquent des événements, des causes qui aient agi graduellement aussi. Or, de telles causes n'ont point existé. Les catastrophes qui sont venues couper les espèces ont été subites, instantanées. La preuve en est dans ces grands quadrupèdes du Nord, saisis par la glace, et conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil, leur chair.
Lors donc qu'on irait jusqu'à accorder que les espèces anciennes auraient pu, en se modi-
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fiant, se transformer en celles qui existent aujourd'hui, cela ne servirait à rien, « car, comme c( le dit encore M. Cuvier, elles n'auraient pas eu « le temps de se livrer à leurs variations. »
Nos espèces ojctuelles ne sont donc point de simples modifications des espèces perdues \ ces espèces perdues n'ont point changé; et nos espèces actuelles^ prises en elles-mêmes, sont constantes et immuables.
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