GEORGES CUVIER
Lorsqu'une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d'une nation et d'un siècle, le coup qu'elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu'il s'élève de toutes parts des voix pour déplorer le malheur commun. C'est à qui s'honorera d'un regret public sur leur tombe ; c'est à qui s'empressera de faire connaître tout ce qu'il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l'humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs Académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa
(I) Lu à la séance pablique de rAcadémie des Sciences da ?9 dt'rcifiUrc 18 .M.
â ÉLOGE HISTORIUIJE.
personne ; et rAcadémie des Sciences vient aujourd'hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu'elle a perdu.
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie, et dont Tétude est loin d'avoir été épuisée. Je veu^ parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à H. Cuvier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu'ils ont réellement étendu par elles la portée de l'esprit humain et le domaine du génie .
Je ne considère donc ici, dans H. Cuvier, que le savant; et, même dans le savant, je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenelle a dit de Leibnitz, qu'il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l'antiquité, qui, de plusieurs Hercules, n'en avait fait qu'un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
Il faut aussi décomposer M. Cuvier, pour peu qu'on veuille l'approfondir ; et cette vaste intelligence qui, Qomme celle de Leibnitz, menait de
ÉLor.K iiiî^ToniotE. 5
fnmi toutes les sciences, et qui môme, ne s'en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de rÉtat, demande, pour être bien comprise, autant de travaux distincts qu'elle a fait éclater de capacités diverses.
Je le répète donc ; je ne considère ici dans M. Cuvier que le naturaliste : encore ma tftche sera-t-elle immense ; et, pour oser l'aborder, aije besoin de toute l'indulgence de ceux qui m'é-r coûtent.
L'histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n'est rien moins, en effet, que l'histoire même de ces sciences au dix-neuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes , Linnaîus et Buffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement; et, bien que doués d'ailleurs de qua- Ktës très diverses, il est néanmoins à remarquer que c'est par la même cause qu'ils avaient l'un et l'autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits
A ÉLOr.K HISTORIQUE.
que le génie étendu de Linnœus cherchait à distinguer et à classer ; ces faits que le génie élevé de Buffon cherchait à rapprocher et à expliquer, n'étaient point encore assez connus dans leur nature intime pour pouvoir donner ni leur véritable classification, ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c'est par ce mérite qu'il a donné, dèsTabord» une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d'avoir senti que la classification, comme l'explication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue.
En un mot, et pour nous en tenir ici à l'histoire naturelle des animaux, branche de l'histoire naturelle générale que M. Cuvier à le plus directement éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnœus et à BufTon, soit pour classer ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c'était de con* naître assez leur structure intime ou leur organi-sation ; et il n'est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de cette organisation mAmc.
ELOGE HlSTOKlUlit;. 5
On verra bientôt, en effet, que c'est par Tétude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé la zoologie et Tanatomie comparée; qu'il les a renouvelées Tune parTautre ; et qu'il a fondé sur Tune et sur l'autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, duetout entiéreàson génie,etqui a éclairé, à son tour, jusqu'à la science même de la terre.
Mais, avant d'en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d'abord ce qu'il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite, et embrasser d'un coup d'œil général ce qu'il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnœus, celui de tous les naturalistes du dixhuitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, les poisséns, les insectes et les vers*
6 ÉLOGE HISTOIUQL'E.
Or, en cela, Linnœus commettait une première erreur générale ; car, en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu'un même intervalle les séparait Tune de l'autre ; et rien n'était moins exact.
D'un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière, tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt réunissaient les plus disparates. En un mot, la classification, qui n'a pourtant d'autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partout ces rapports; et cet instrument de la méthode , qui ne sert l'esprit qu'autant qu'il lui donne des idées justes des choses, ne lui en donnait, presque partout , que des idées fausses.
Toute cette classification de Linnœus était donc à refondre, et le cadre presque entier de la science à refaire.
Or, pour atteindre ce but, il fallait d'abord fonder la classification sur l'organisation, car c'est l'organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d'autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l'anatomie; il fallait ensuite porter sur la méthode
ËLOGE HISTOmuLE. 7
elle-même des vues plus justes et surtout plus élevées qu'on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la méthode, se sont ces études approfondies sur l'organisation qui brillent dés les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie Tune après l'autre, et à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.
J'ai déjà dit que c'était surtout dans la classe des vers de Linnœus que régnaient le désordre et la confusion. Linnœus y avait jeté tous les animaux à sang blanc, c'estrà-direplus de la moitié du règne animal.
C'est dés le premier de ses Mémoires, publié en 1795, que M. Cuvier fait remarquer l'extrême différence des êtres confondus jusque-là sous ce nom vague ^'animaux à sang blanc, et qu'il les sépare nettement les uns des autres, d'abord en trois grandes classes :
Les molltisqueSy qui, comme le poulpe, la seiche^ les huîtres^ ont un cœur, un système
8 ÉLUGE HISTORlUlJi:.
vasculaire complet, et respirent par des branchies ;
Les insectes, qui n'ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal, et respirent par des trachées ;
Enfin, les zoophyies, animaux dont la structure est si simple qu'elle leur a valu ce nom même de zoophytes , (PaniTriaux ^plantes , et qui n'ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration.
Et formant ensuite trois autres classes : des vers , des crustacés , des échynodermes , tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six classes : les mollusques^ les crustacés^ les insectes^ les vei*s^ les échynodermes et tes zoophytes.
Tout était neuf dans cette distribution; mais aussi tout y était si évident qu'elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.
D'ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes; la ^ convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d'elles, tout dutfrap-
ELOLE Misioiuut::. 9
per les naturalistes ; et ce qui, sans doute, ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c*étàit la lumière subite qui venait d^atteindre les parties les plus élevées de la science ; c'étaient ces grandes idées sur la subordination des organes , et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères ; c'étaient ces grandes lois de Torganisation animale déjà saisies : que tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies, ou un organe respiratoire circonscrit ; que tous ceux qui n'ont pas de cœur n'ont que des trachées ; que partout où le cœur et les branchies existent, le foie existe ; que partout où ils man* quent, le foie manque.
Assurément , nul homme encore n'avait porté un coup d'œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l'organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu'il continuât à s'en occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d'imprimer à la science un si brillant essor, ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.
10 ELOGE HISTOniQUE.
H. Cuvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce preinier Mémoire, duquel datent en eiïet les premiers germes et de la grande rénovation qu'il a opérée en zoologie, et de la plupart ie ses idées les plus fondamentales ep anatomie comparée.
Jamais l^ domaine d'une science ne. s'était, d'ailleurs, aussi rapidement accru. A l'exception d'Aristote, dont le génie philosophique n'avait négligé aucyne partie du règne animal, on n'avait guère étudié , i aucune époque , que les seuls animaux vertébrés, du moins d'une manière générale at approfondie.
Les animaux à sang blanc, ou, comme M. de Lamarck les a depuis appelés, les animaux sans vertèbj'es^ formaient en quelque sorte un régne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler, et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux si nombreux , si variés dans leurs formes, et dont la connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiologie gêné-
ÉLOGE HISTORIQL'E. ii
raie et de la philosophie naturelle , comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe ; et longtemps encore , après tous ces grands tn^vaux de H. Cuvier dont je parle ici, combien n'^-t-on pas va de systën^es qui, prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne anipial entier, p'embrassaient réellement que les vertébrés ? Tant la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir aux naturalistes était immense, et tant il avait été diCQcile de Ty suivre à cause de cette immen* site même !
Dans ce premier Mémoire, M. Cuvier venait donc d'établir enfin la vraie division des animaux à saiig blanc. Dans un second , reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques , il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui Ta occupé pendant tant d'années , et qui a produit l'ensemble de résultats le plus étonnant peut - être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute Tanatomie comparée modernes.
f)n n'avait pcunt eu jusque-là d'exemple d'une
i2 ÉLOGE HISTO^IUIJK.
anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
Daubenton, ce modèle de précision et d'exactitude, n'avait guère décrit, avec ce détail , que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c'était la même attention, et une sagacité d'observation bienj)lus grande encore, portées sur toutes les parties de l'animal , sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.
Swammerdam , Pallas , qui avaient embrassé toutes les parties de Tanimal dans leurs anatomies , avaient borné ces anatomies à quelques espèces ; en un autre genre , Lyonnet s'était même borné à une seule : ici c'était une classe entière d'animaux, et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites, et tout le détail , le détail le plus délicat, le plus secret de leur structure, mis au jour et développé.
Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je l'ai déjà dit : mais les uns n'en ont qu'un seul, comme r huître, comme le limaçon; les autres en ont deux ; les autres en ont jusqu'à trois distincts, coimnc le poulpe, comme làsenhc Et cependant.
ELOGE HISTOHIQUE. 15
c'est avec ces animaux dont Torganisation est si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens, des organes sécrétoires , que Ton en confondait d'autres qui, comme les zoophytes^ comme les polypes , par exemple, n'ont, pour toute organisation, qu'une pulpe presque homogène.
Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d'eau douce ^ cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un sac, c'est-à-dire à une bouche et à un estomac.
M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore, car il n a pas même de bouche ; il se nourrit par des suçoirs ramifiés , comme les plantes ; et sa cavité intérieure lui sert, tour à tour, d'estomac et d'une sorte de cœur, car il s'y rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d'autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.
14 ÉLOGE HISTOIUUL'E.
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par W. Cuvier, est celui de la nutrition des
insectes.
Les insectes , conîme je Tai déjà dit, n ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal; et, de plus, ce vaisseau dorsal n'a aucune branche , aucune ramification, aucun vaisseau particulier qui s'y rende ou qui en parte.
C'est ce que Ton savait déjà par les travaux célèbres de Halpighi, de Swammerdam, de Lyonnet : mais M. Cuvier va beaucoup plus loin ; il examine toutes les parties du corps des insectes^ Tune après l'autre; et, par cet examen détaillé, il montre qu'aucun vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au même , qu'aucune circulation n'existe dans ces animaux.
Comment s'opère donc leur nutrition ?
H. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le sang à l'air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur , ont - ils un organe respiratoire circonscrit, soit poumon, soit branchies ; et le sang, revenu des parties au cœur, est -il invariablenimt contraint
ÉLOGE HlSTOlUUtE. IS
de traverser cet organe, pour y être soumis à Taction de l'air, avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes^ l'appareil de la respira-lion est tout différent. Ce n'est plus un organe circonscrit qui reçoit l'air ; c'est un nombre presque infini de vaisseaux élastiques, nommés iror chées^ qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui - même qui baigne continuellement ces parties.
En un mot, tandis que, dans les autres animaux , c'est le fluide nourricier qui , au moyen de la circulation , va chercher l'air , le phénomène se renverse dans les insectes , et c'est, au contraire, l'air qui y va chercher le fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Cuvier, non moins importante, est celle de l'appareil circulatoire de certains vers qui, tels que le ver de terre^ la sang^ sue, avaient été jusque-là confondus avec ces zoophyles d'une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l'intérieur d'autres animaux. ^
16 ELOGE IIISTOIUQUE.
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers^ à appareil circulatoire, est rouge: nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination d'anzmaux à sang blanc^ donnée jusqu'alors , d'une manière générale, aux animaux sans vertèWes,
Par tous ces grands travaux , H. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques \ il avait déterminé celle des vers à sang rouge ; il les avait complètement séparées Tune et Tautrede celle des zoopky tes ; il avait enfin marqué la vraie place de ces zoophytes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu'il avait employé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore. Ce principe est celui de la subordination des orgor nés ou des caractères,
La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure ; elle doit marquer, en outre, Tordre particulier de ces rapports et Timportance relative de chacun ; et c'est à quoi sert précisément le principe de la subordination des organes.
ËLOGK nisToiutii:^. 17
Bernard et Laurent de Jussieu avaient dùyk appliqué ce principe, aussi fécond que sûr, à la botanique ; mais les zoologistes n'avaient point encore osé en faire Tapplication à leur science, effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d'organes qui constituent le corps animal, et qui, pour la plupart, manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en zoologie que précédé par Tanatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes ; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu'à fonder les caractères sur les organes, el à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l'objet du Hègne animal distribué d'après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l'illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C'est à compter de cet ouvrage que l'art des méthodes a pris une face toute nouvelle.
18 KLOCE lUSTOlUUUE.
Linnœus n'avait guère vu dans cet art, conime chacun sait, qu'un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n'est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d'après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c'est la subordination des groupes entre eux, d'après l'importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales.
D'où il suit qu'en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnes^ et les groupes supérieurs sur les organes dmninaieurs^ les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d'autres termes, que l'on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées, et de plus en plus
ELOGE HISTOIUQUE. 19
générales, à mesure qu'on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode, bien vue, n'est donc que l'expression généralisée de la science ; c'est la science
elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples; c'est plus encore : cet enchaînement des faits d'après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d'après leur degré d'étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus; il met au jour une foule de rapports nouveaux, contenus les uns dans les autres; il les dégage les uns des autres; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir; il lui crée de nouveaux procédés logiques.
JusquUci H. Cuvier n'avait vu, dans chacune de ces trois grandes classes des animaux sans vertèbres : les mollusques, les insectes et les zoophytes, qu'un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vei^tébrés : les quadrupèdes^ les oiseaux, les reptiles et les poissons.
C'est qu'il n'avait considéré encore que les organes de la circulation.
âO ELOGE HUTOIUUUE.
En considérant le système nerveux qui est un organe beaucoup plus important, il vit que cha* Gune des trois grandes classes des animaux sans vertèbres répondait ou équivalait non plus à telle ou telle classe des animaux vertébrés^ prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés^ pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vei'tébrès en un seul groupe ; une seconde forme réunit tous les mollusques ; une troisième réunit les insectes aux vej-s à sang rouge, et les uns et les autres aux crustacés, c'est le groupe des articulés; une quatrième forme, enlln, réunit tous les zoophytes.
Il y a donc quatre plans, quatre types, dans le règne animal, quatre emiranchemenis, comme M. Cuvier les appelle ; ou, en termes plus clairs, et dépouillés de tout vague, il y a quatre formes générales du système nerveux, dans les animaux.
Dans les sciences d'observation et d'expérience. Fart suprême du génie est de transformer les questions, de simples questions de raisonnement, en questions de fait.
On disputait, depuis plus d'un siècle, sur la
ÉLOGE HISTOmOlK. 21
question de savoir s'il n'y a qu'un seul plan d'organisation dans les animaux, ou s'il y en a plusieurs. Cette question, jusque-là posée en termes si vagues, H. Cuvier la transforme en celte autre, positive et de fait, savoir, combien il y a de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.
Or, il y en a quatre, comme je viens de le dire : une pour les vertébrés^ une pour les mollusques , une pour les articulés, une pour les zoophytes; il y a donc quatre plans, quatre types, quatre formes dans le règne animal.
Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animal entier, que, guidé par lui, l'esprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d'ensemble qui constituent l'unité, le caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent l'unité des embrancltements^ des classes; les rapports plus particuliers qui constituent l'unité des œ*dres, des genres.
Cependant cpt ou vrago, d'une port'V si vaslp.
22 ÉUIGE HlSTORIOl'K.
d'un détail si immense, n'était point encore ce qu'aurait voulu M. Cuvier. C'est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu'il fait.
Et d'ailleurs, en effet, bien que, dans ce grand ouvrage, toutes les espèces eussent été revues, la plupart n'étaient pourtçint qu'indiquées ; ce n'était donc qu'un système abrégé^ ce n'était pas un système complet des animaux.
Or, l'idée d'un système complet des animaux, d'un système où toutes les espèces seraient non seulement indiquées, distinguées, classées, mais représentées et décrites dans toute leur structure, est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.
Aussi, à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé, qu'un autre était commencé déjà, et sur un plan non moins vaste : je veux parler de V Histoire naturelle des poissons^ dont le premier volume a paru en 1828.
Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu'il avait voulu, dans le second, c'était de montrer, par l'exposition détaillée et
ÉLOGE HISTORIQCR. 20
approfoiîdie de toutes les espèces connues d'une classe, ce qu'on pourrait faire pour toutes les autres espèces, et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue, il avait choisi la classe des poissons, comme étant, parmi toutes celles des vertébrés, la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch et Lacépède, les derniers auteurs principaux en ichtkyologie^ n'avaient guère connu que quatorze cents espèces de poissons ; dans l'ouvrage de M. Cuvier, le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille : l'ouvrage entier n'aurait pas eu moins de vingt volumes ; tous les matériaux étaient mis en ordre ; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années, témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.
Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, je m'interdis la lecture de tout détail sur cet ouvrage, étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles, dont l'auteur semble s'être
ai KLUr.F. IIISTUKIQIR.
complu A dévoiler les secrets les plus cachés, et par cette science des caractères que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de Texpérience la plus consommée, et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.
Tel est Tensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie ; mais une réforme plus importante encore, et dont celle-ci n'est effectivement que la conséquence, c'est celle qu'il avait déjà opérée, ou qu'il opérait en même temps, dans Vanaiomie comparée.
On ne peut parler des progrès que Yanatomie comparée a dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé d'une sorte de recueillement; il ne parlait jamais lui-même de cette science qu'avec enthousiasme ; il la regardait, et avec juste raison, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés ; et la mort l'a surpris méditant ce grand ouvrage qu'il lui consacrait, et où, rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.
Mais si cet ouvrage est à jamais perdu, du moins
KLOCE HlSTORIorE. 2 ri
les éléments principaux en subsistent, répandus dans tant de Hémoires dont j'ai déjà parlé; surtout dans les Leçons d'aruUomie comparée; surtout dans les Recherches sur les ossements fossiles : travaux immortels, et qui ont imprimé à Vanatomie comparée un tel essor, qu'après avoir été, pendant si longtemps, la plus négligée des branches de l'histoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.
L*histoire de Vanaiomie comparée compte trois époques nettement marquées : l'époque d'Aristote, celle de Claude Perrault» et celle de M. Cuvier.
Chacun sait avec quel génie Aristote a jeté les premiers fondements de Yanatomie comparée, chez les anciens. Mais ce qui n'a pas été aussi remarqué, quoique non moins digne de l'être, c'est la puissance de tête avec laquelle Claude Perrault a recommencé toute cette science, dès le milieu du dix-septième siècle, et l'a recommencée par sa base même, c'est-i-dire par les faits particuliers.
F^es descriptions do PiMTanlt sont \e. premier
36 ÉLOGE UISTORIQLE.
pas assuré qu'ait fait Yanatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire une autre; car^ il rendit ces descriptions comparables.
Vicq-d'A2yr alla plus loin encore.
Riche des travaux de Daubenton, de Haller, de Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicq-d*Azyr embrassa Yanatomie comparée dans son ensemble ; il y porta ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on l'atteint ; et la grande réforme opérée en effet par M. Cuvier dans Tanatomie comparée, nul ne Tavaitplus avancée que Vicq-d*Àzyr.
Ce fut même un bonheur pour cette science que de passer immédiatement des mains de l'un de ces deux grands hommes dans les maini de l'autre.
Vicq-d'Azyr y avait porté le coup d'œil du physiologiste ; M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste ; et Ton peut croire qu'elle avait un égal besoin d'être considérée sous ces deux points de vue. On peut croire que sa réforme n'a été si complète, et son influence si générale, que parce qcie, tour à tour étudiée
ÉLOGE UISTOniUUE. 27
et remaniée pour se prêter à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir, tout i la fois, le guide et le flambeau de ces deux sciences.
Quoi qu'il en soit, Yanatomie comparée n'était encore qu'un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux. M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l'organisation animale.
Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature, en un instrument de généralisation, a su disposer les faits en anatomie comparée dans un ordre tel que, de leur simple rapprochement, sont sorties toutes ces lois admirables, et de plus en plus élevées : par exemple» que chaque espèce d'organe a ses modifications fixes et déterminées ; qu'un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de Torganisme ; que certains' organes ont, sur l'ensemble de l'économie, une influence plus marquée et plus décisive, d'où la loi de leur subordination ; que certains traits d'organisation s'appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il çn est, au contraire, d'incompatibles et qui s'ei^cluent, d'où la loi de leur corrélation ou co"
i8 KLOGE IIISTORIUIR.
existence; et tant d'autres /ow, tant d'autres rapports (jèneraux^ qui ont enfin créé et développé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de découvertes, parmi tant de faits particuliers dont il Ta enrichie, je dois me borner à citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous.
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents ; il a porté cette théorie, à peu de chose près, à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu'on appelle dents^ paraissent, au premier aspect, des parties fort simples, et qui méritent à peine Tattention de Tobservateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées ; elles ont des organes sécréteurs, comme leur germe, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail^ leur ivoire; et chacune de ces substances paraît à son tour, chacune parait à une époque fixe.
Ces petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont rem-
ELOGE UlSTUiUUUE. 29
placés par d'autres avec un ordre, une régularité admirables.
Et ce qui n'est pas moins admirable, bien que sous un autre point de vue, c'est que toutes les circonstances de leur organisation et de leur développement sont aujourd'hui rigoureusement démontrées.
Ens'appuyantsurrétudedesdentsderé/(?p^n/, où tout se voit en grand, M. Cuvier est parvenu à constater Tépoque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quel mécanisme elle se forme ; comment chacune de ces parties, ayant fait son rôle d'organe producteur, disparaît ; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre qui aura aussi et son développement d'ensemble et de détail, et son point d'organisation complète , et son dépérissement et sa chute.
Perrault, Hérissant, Vicq-d'Azyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux ; il a fait connaître cette structure d'une manière générale et par des con)paraisons détaillées.
Il a, le premier, mis dans tout son jour la disposition singulière de rorganedeTouïe, et la disposition plus singulière encore des fosses nasales, dans les cétacés.
Tout le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu'éprouve la grenouille pour passer de rétat de fœtus ou de têtard à Tétat adulte. On sait qu'après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchies, comme \espoisso7i8, elle respire, dans le second, p^r des paumons, comme les animaux terrestres.
M. Cuvier a fait connaître la structure des organes de la respiration et de la circulation d'un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.
La grenouille est, tour à tour, poisson dans son premier âge, et reptile dans le second. Ces nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le protée, Vaxololt, l^sirène, sont toute leur viercptiles et poissons ; ils ont tout à la fois des branchies et des poumons, et peuvent pendant toute leur vie, respirer alternativement dans l'air et dans Teau.
M. Guvier est encore le premier qui ait donné une comparaison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés ; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de Tintelligence, branche de Vanatomte comparée^ devenue depuis si féconde et si étendue ; le premier, enfin, qui ait déduit, d'une manière rigoureuse, de la quantité respective de la respiration de ces animaux, non seulement le degré de leur chaleur naturelle, mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur force de mouvement, de leur finesse de sens, de leur rapidité de digestioa.
Hais Tapplication la plus neuve et la plus brillante qu'il ait faite de Yanaiomie comparée, est celle qui se rapporte aux ossements fossiles.
Tout le monde sait aujourd'hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d'une création antérieure, d'une nature détruite.
D'une part, des amas immenses de coquilles, et