elu(;e uistoiuqle
d'autres corps marins, se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd'hui ; et delà sont venus les premiers faits à l'appui de toutes ces traditions de déluges , conservées chez tant de peuples.
D'autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles, dans les entrailles de la terre, dans les cavernes des montagnes, ont fait naître ces autres traditions populaires, non moins ré pandues et non moins anciennes , de races de géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges.
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé, de tout temps, l'esprit des hommes ; mais elles l'ont frappé longtemps en vain, et d'un étonnement stérile.
Longtemps même l'ignorance a été portée à ce point qu'une opinion à peu prés générale, et je ne parle plus d'une opinion populaire , je parle de l'opinion des savants et des philosophes, regardait les pierres chargées d'empreintes d'animaux ou de végétaux, et les coquillages trouvés dans la terre, comme des jeux de la nature.
i;lo(;k HisiouiutH. 33
« Il a fallu, dit Fontenelle, qu'un potier de K terre, qui ne savait ni latin ni grec, osât, vers <c la fln du seizième siècle, dire dansParis, et à la « face de tous les docteurs, que les coquilles fos- « siles étaient de véritables coquilles déposées « autrefois par la mer dans les lieux où elles se a trouvaient alors; que des animaux avaient ce donné aux pierres figurées toutes leurs différena tes figures, et qu'il défiât hardiment toute Téa cole d'Aristote d'attaquer ses preuves. »
Ce potier de terre était Bernard Palissy, immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans celte carrière, parcourue depuis par tant d« grands hommes, et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
A la vérité, les idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à l'époque où elles parurent ; et ce n'a été que près de cent ans plus tard, c'est-à-dire vers la fln du dix-septième siècle, qu'elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, d faire la fortune qu'elles méritaient.
Hais, dès lors aussi, on s'est occupé avec tant d'activité, et à rassembler les restes des corps or-
34 ÉLOGE lUSTORIQUE.
ganisés éufouis sous Técorce du globe, et à étudier les couches qui les recèlent; et, sous ces deux rapports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis n'ont pas craint, dès lors même, de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories, et d'essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C'est, en effet, à partir de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, qu'ont paru successivement les systèmes fameux de Burnet, de Leibnitz, de Woodward, de Whiston, de Buflbn ; tous systèmes prématurés, tous systèmes plus ou moins erronés sans doute, mais qui eurent du moins cet avantage d'accoutumer l'esprit humain à porter enfin une vue philosophique sucées étonnants phénomènes , et à oser se mesurer avec eux.
Un autre avantage, et plus précieux encore, c'est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent bientôt, de toutes parts, des observations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d'imaginaire et
d*absarde ; et le second, de fonder sur leurs débris mêmes la yéritable théorie, Tbistoire positive de la terre.
Le dix-huitième siècle, qui a marché si vite en tant de choses , n'a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle qui, dans sa première moitié, avait vu ou s'élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser, dans la seconde, par les mains des Pallas, des Deluc, des de Saussure, des Wernef , des Blumenbach , des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
Parmi ces ptt)grès, Je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des corps organisés.
Ce sont, en effet, ces restes des corps organisés, témoins subsistants de tant de révolutions, de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait naître les premières hypothèses de la géologie fantastique; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de
Z€} KU)r,E HISTOIUOUE.
M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive.
Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les ossements fossiles des qua-drupèdes : partie du régne animal jusqu'alors peu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont rétude devait néanmoins conduire à des conséquences bien plus précises, bien plus décisives que celle de toute autre classe.
J'ai déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques, et de ces idées ridicules de géants, qui se renouvelaient à chaque découverte qu'on en faisait.
Daubenton a, lé premier, détruit toutes ces idées; il a, le premier, appliqué Yanatomiecom'parée à la détermination de ces os ; mais, comme 11 l'avoue lui-même, cette science était loin d'être assez avancée encore pour donner dans tous les cas, et donner avec certitude, l'espèce ou le genre d'animal auquel un os inconnu, un os isolé, pouvait appartenir ; et tel était ppurtant le problème à résoudre.
Le Mémoire où Daubenton a tenté, pour la pro-
ÉLOGE HISTOKIUUE. 57
mière.fois, la solution de ce problème important est de 4762.
En 4769, Pallas publia son premier Mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie. On n'y put voir, sans étonnement, la démonstration de ce fait que l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone torride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continents.
Le second Mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait, qui parut eflèctivement alors à peine croyable, d'un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair; fait qui s'est renouvelé depuis, comme chacun sait, dans cet éléphant, découvert en 1806 sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s'en disputer les chairs.
L'éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d'animaux du midi, non seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de l'ancien comme du nouveau monde.
38 KLOGK HiSTumul P..
Buffon se hâta d'en déduire son système du refroidissement graduel des régions polaires, et de rémigration successive des animaux du nord au midi.
Hais le dernier fait observé par Pallas, et que je viens de oiter, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effectivement, de la manière la plus formelle, que le refroidissement du globe» loin d*avoir été graduel, a nécessairement été, au contraire, subit, instantané , sans aucune grada** tion ; il démontre que le même instant qui a fait périr les animaux dont il s'agit, a rendu glacial le pays qu*il8 habitaient; car, s'ila n'eussent été gelés aussitôt que tués^ il est évident qu'ils n'auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parfaitement conservées.
L'hypothèse du refk'oidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue , Pallas y substitua celle d'une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l'Inde.
Mais cette seconde hypothèse n'était pas plus heureuse que la première ; car les animaux fos-
ÉLOGE HISTORIOUE. ÔO
siles sont très différents de ceux de Tlnde, et même de tous les animaux aujourd'hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui précèdent, et qu'il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.
Le fait d'une création ancienne d'animaux, entièrement distincte de la création actuelle, et depuis longtemps entièrement perdue , est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître, se développer, se confirmer enfin l'idée de ce fait, le plus extraordinaire, assurément , qu'il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes , avancer que les ossements , les empreintes , les coquillages fossiles , regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d'êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.
En 1670, Augustin Scilla renouvela l'opinion
de Palissy, et la soutint avec force. Peu après, en 1683, Leibnitz lui donna Tautorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Buffon la reproduisit avec plus d'éclat encore-, et la rendit bientôt populaire.
Hais ces êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout , sontils les analogues de ceux qui vivent aujourd'hui , soit sur les lieux mêmes où Ton trouve ces débris, soit dans d'autres lieux? ou bien leur espèce, leur genre ontrils péri , et sont-ils entièrement perdus î * *
C'est là qu*est toute la difficulté, et Ton peut croire que cette difficulté n'aurait jamais été résolue, du moins avec une certitude complète, tant que Ton s'en serait tenu, par exemple, & l'étude des coquilles fossiles ou des poissons.
On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait' pii toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.
Il n'en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les
ÊLOGË HISTORIQUE. 41
quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces ; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s'assurer si des os inconnus appartiennent à Tune de ces espèces encore vivantes , ou s'ils viennent d'espèces perdues.
C'est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes fossiles une importance propre, et aux déductions que Ton peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l'étude de la plupart des autres classes.
BuSbn semble l'avoir senti. C'est principalement, en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d'abord à appuyer la conjecture (car, vu l'état de Vanortomie comparée à l'époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu'une conjecture) de certaines espèces perdues.
Et, d'ailleurs, cette conjecture môme était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes, qu'après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre^ tous les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu
comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de la Nature, qu^il ne reconnatt plus qu'une seule espèce perdue, celle qui a été nommée mastodonte^ et que tous les autres os dont il s'agit ne sont que des os d'éléphants et d'hippopotames.
Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait être, car Vanaiomie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi, dès 1787, dans un Mémoire adressé à Pallas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les car tastrophes du globe ; et il fait plus : il l'appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore, qui aient été avancés pour la soutenir.
Ainsi donc, à mesure .que la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, Tidée d'animaux perdus en a fait aussi , et c'est toujours à la lumière de ïanalamde comparée n\k^ ces progrès ont été faits.
C'est, en effet» cette lumière de YaTuUomie comparée qui avait Jusque-là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes.
ÉL(M;ë HlSTOHIQfJË. ^3
Mais il est aisé de voir que, vers Tépo^e dont je parte, c'est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu'en un mot, Ton touchait enfin, sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.
Le 1*' pluviôse an iv, jour de la première séance publique qu'ait tenue l'Institut National, H. Cuvier lut, devant ce corps assemble, son Mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes.
C'est dans ce Mémoire qu'il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l'Institut ouvrait la première de ses séances publiques, s'ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que rhistoire naturelle ait faites dans notre siè^ cle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que l'histoire des sciences doit conserver,
M. Cuvier venait donc de commencer cette
4i KLUilE HlSTUUlUl'Ii:.
brillant! suite de recherches et de travaax qui l'ont occupé pendant tant d'années, et par lesquels il a constamment tenu éveillés, pendant tout ce temps, Tétonnement et Tadmiration de ses contemporains.
f^ans ce premier Mémoire, en effet, il ne se l)orne pas à démontrer que Y éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue; il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre, serait de prouver qu'aucun de ces animaux dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe, n'existe plus aujourd'hui.
n ajoute que ce qu'il vient d'établir pour Yéléphant, il l'établira bientôt d'une manière non moins incontestable pour le rhinocéros, pour Vours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.
Enfin, il terniine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu'il a découvert depuis.
euu;e UiSTOBiQLi:. 45
cf Qu'on se demande, dit-il, pourquoi Ton « trouve tant de dépouilles d^animaux inconnus, « tandis qu'on n'en trouve aucune dont on puisse a dire qu'elle appartient aux espèces que nous « connaissons, et Ton verra combien il est proba- « ble qu'elles ont toutes appartenu à des êtres « d'un monde antérieur au nôtre, à des êtres dé- « truits par quelques révolutions au globe, à des a êtres dont ceux qui existent aujourd'hui ont « rempli la place. i>
L'idée d'une création entière d'animaux, antérieure i la création actuelle, l'idée d'une création entière détruite et perdue, venait donc enfin d'être conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d'étonnants phénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutôt, il l'était déjà; et le mot de cette grande énigme, qui, depuis un siècle, occupait si fortement les esprits, ce mot venait d'être dit.
Hais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler, de toutes parts, les dépouilles des
animaux perdus ; il fallait les revoir, les étudier
46 ELOGE HlSTORiaOE.
toutes sous ce nouvel aspect ; il fallait les comparer toates, et Tune après l'autre, aux dépouilles des animaux vivants ; il fallait, avant tout, créer et détenniner Tart même de cette comparaison.
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s^açit, que les ansemenUfoêsUes, en un mot, sont presque toujours isolés, épars ; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble ; que presque toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments.
Il fallait donc imaginer une méthode de reconlaSXxQ chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude ; il fallait rapporter chaque os & Tespéce à laquelle il appartient ; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.
Que Ton se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cuvier ; que Ton se représente, sous sa main habile.
ÉLOGE HlSTORlOUe. 47
chaque os, chaque portion d*os allant reprendre sa piaoe, allant se réunir i Tos, à la portion d'os i laquelle elle avait dû tenir ; et toutes ces espèces d'animaux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, et l'on ne croira plus assister à une simple opération anatomique , on croira assister à une sorte de résurrection ; et, ce qui n'ôtera sans doute rien au prodige, & une résurrection qui s*opère à la Toix de la science et du génie.
Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n'est, en effet, que l'application des règles générales de Yanatomie comparée à la détermination des ossements fossiles»
Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins grande, une moins admirable découverte . que les résultats surprenants auxquels elles ont conduit.
On a vu plus haut cuniment un principe ralioa-
48 ÉLOGE UISTORIUUE.
nel, celui de la subordination des organes^ partout appliqué, partout reproduit dans rétablissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du régne animal.
Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues, est celui de la corrélation des formes^ principe au moyen duquel chaque partie d'un animal peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule.
Dans une machine aussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une que celle qui constitue le corps animal, il est évident que toutes
les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres, de manière à se correspondre, à s'ajuster entre elles, à former enfin, parleur ensemble, un être, un système unique.
Une seule de ce9 parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de Tune d'elles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.
Supposez MU animal Carnivore, il aura nécessairement des organes des sens, des organes du mouvement, des doigts^ des dtnts^ un estomac.
ÉLOGE UISTOKIUL'E. 19
des intestins disposés pour apercevoir, pour atteindre, pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie ; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles ; car une seule manquant, toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, Tanimal ne pourrait subsister.
Supposez un animal hei^bivore, et tout cet ensemble de conditions aura changé. Les dents^ les doigts^ y estomac^ les intestins, les organes du mouvement^ les organes des sens^ toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes nouvelles seront toujours proportionnées entre elles, et relatives les unes aux autres.
De la forme d'une seule de ces parties, de la forme des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme àespieds^ celle àes mâchoires, celle de Y estomac, celle des intestins.
Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres ; et telle est la rigueur, telle est Tinfaillibilité de cette déduction, qu*on a vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os ; qu'on Ta vu déterminer des genres, des espèces
inconnues, d*aprës quelques os brisés et diaprés tels ou tels ps indifféremment : reconstruisant ainsi Tanimal entier d'après une seule de ses parties, et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d'elles ; f^ultats faits pour étonner, et qu'on ne peut rappeler, sans rappeler, en effet, toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu'ils inspirèrent d'abord, et qui ne s'est point encore affaiblie.
Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler» de distinguer les os confondus ensemble; de rapporter chaque os & son espèce ; de reconstruire enfin ranimai entier d'après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations
éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.
On put dès lors se faire une idée non seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu'elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des
ÉLOGE HISTORIOtE. 5!
poissons, jusqu'à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.
Je ne parte ici que des animaux, et cependant Tétude des végétaux fossiles n'offre pas des conséquences moins curieuses que celles qae Ton a tirées du règne animal lui-même.
Tous ces êtres organisés, tontes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges, les plus bizarres.
Parmi les quadrupèdes, par exemple, se présentent d'abord le/Mx/^eo^A^rtVm, Xanoploiherium^ ces genres singuliers de pachydermes, découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n'a survécu, dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous.
Après eux venait le mammouth, cet éléphant de Sibérie, couvert de longs poils et d'une laine grosâére; le mastodonte^ cet animal presque aussi grand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont fait regarder pendant longtemps oomme un éléphant camivore ; et ces énormes paresseux, animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d'un chien, et
52 ÉLOGE HISTOUIUUE.
dont quelques espèces perdues égalaient, par la leur, les plus grands rhinocéros.
. Les reptiles de ces premiers âges du inonde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, car il y avait des Zézards grands comme des baleines ; soit par la singularité de leur structure, car les uns avaient Taspect des cétacés ou mammifères marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu'à des sortes d'ailes.
Et, ce qui est plus surprenant encore que tout cela, c'est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque ; c'est qu'il y a eu plusieurs générations, plusieurs populations successivement créées et détruites.
M. Cuvier en compte jusqu'à trois nettement marquées.
La première comprenait des mollusques, des poissons, des reptiles, tous ces reptiles mon* strueux dont je viens de parler ; il s'y trouvait déjà quelques mammifères marins, mais il ne s'y trouvait aucun, ou presque aucun mammifère terrestre.
ÉLUGE ULSTORIUUE. 55
La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers de pachydermes des environs de Paris, que je rappelais tout à Theure ; et c'est dès lors seulement que les mammifères terrestres commencent à dominer.
La troisième est celle ùe&mammmUhs^ des mas^ tf}donte8, des rhinocéros^ des hippopotames^ des paresseux gigantesques.
Un fait remarquable, c'est que, parmi tous ces animaux, il n'y a presque aucun quadrumane, presque aucun singe.
\Ln fait bien plus remarquable encore, c'est qu'il n'y a aucun homme. L'espèce humaine n'a donc été la contemporaine, ni de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.
Ainsi donc, après l'âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après ce- ; lui Ae& mammouths et des mastodontes^ est venue une quatrième époque, une quatrième succession d'êtres créés, celle qui constitue la population actuelle, celle que l'on peut appeler Y âge deV homme, car c'est de cet âge seulement que date l'espèce humaine.
54 ELOGE HlSTUmuLE.
La création du règne animal a donc éprouvé plusieurs interruptions, plusieurs destructions successives : et, ce qui n'est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, c'est qu'il y a eu une époque, et la première de toutes, où aucun être organisé , aucun animal, aucun végétal , n'existaient sur le globe.
Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment l'écorce du globe.
Ainsi, il y a eu une première époque où ces êtres n'existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes ; ainsi les reptiles ont dominé dans l'époque suivante, car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs ; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plusieurs fois mise à sec, car les restes d*animaux marins recouvrent tour à tour les restes d'animaux terrestres, et sont tour à tour recouverts par eux.
La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusqu'aux époques les plus reculées de
Kî
ELOt^S IIISTOUIUUË. 50
Thistoire de la terre ; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur le globe, et toutes les variations, toutes lesmodifica* tions, toutes les rëvolutions qu*ils ont éprouvées.
Sans doute, il serait injuste de laisser entendre ici que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par H. Cuvier ; mais il n'est pas jusqu'aux découvertes que d'autres ont faites après lui qui n'ajoutent encore & sa gloire, car c'est en marchant sur ses traces qu'on les a faites.
On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses, que plus toutes celles que Ton fera par iasuite seront importantes, plus sa gloire s'en accroîtra, i peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs, venus après lui, ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.
Ce moBde inconnu, ouvert aux naturalistes, est, sans GonUedit, la découverte la plus brillante de M. Cuvier.
Je n'hésite pourtant pas à placer à côté d'elle cette autre découverte , à mes yeux non moins im-
portante, de là vraie méthode en histoire naturelle.
Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu'il a de distinguer pour connaître, et du besoin qu'il a Aç^ généraliser ce qu'il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettjen^en) le plus grand nombre possible de faits et d'idées. ' • '" ..
Toute méthode a donc un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.
Or, jusqu'à M. Cuvier, ja méthode s'était bornée à démêler et à distinguer ; c'est lui qui en a fait, comme je l'ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service éternel, non seulement à l'histoire naturelle , mais , j'ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j'entends la vraie, est essentiellement une. Son objet est partout de s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux, jusqu'à l'expression la plus simple des choses ; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l'origine et la source.
C'est là ce qu'entendait Bacon, quand il disait
él(k;b msTORiuuE. 57
que toutes nos sciences ne sont que les faits généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par H. Cuvier.
C'est, en effet, par cette puissante généralisation des faits qu*il a créé la science des ossements fossiles; qu'il a renouvelé, dans leur ensemble, la zoologie et Tanatomie comparée ; qu'il n'a jamais abandonné un ordre de faits, sans remonter jusqu'à leur principe, et à leur principe le plus élevé: conduisant la classification zoologique jusqu'à son principe rationnel , la subordination des organes ; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des for-^ mes ; démontrant la nécessité de certains intervalles, de certaines interruptions dans l'échelle des êtres, par l'impossibilité même de certaines coexistences, de certaines combinaisons d'organes.
C'est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose, jusqu'à un principe sûr et démontré, qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu'il répand sur toutes les matières qu'iltraite. Car la clarté résulte partout de l'ordre des pensées et de la cbatne continue de leurs dépendances.
58 KLor.K iii&toriui:e.
C'est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions, en tout genre, sont si fermes, si arrêtées ; c'est qu'il ne se borne jamais à quelques rapports isolés, fortuits ; c'est qu'il remonte toujours jusqu'aux rapports néces- J saires, et qu'il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : Tex^ tréme précocité de ses vues; car, c'est dés son pre* mier Mémoire sur la classe des vers de Linnœus , qu'il réforme toute cette classe , et, par elle, la zoologie entière ; c'est dès son premier cours d'an natomie comparée qu'il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c'est dès son premier Mémoire sur les éléphants fossiles qu'il jette les fondements d'une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, à les mûrir par l'expérience, à les transformer enfln, de simples vues, fruits d'une conception hardie, d'une inspiration soudaine, en vérités de fait et d'observation.
km)«;k iiisToiiiui'K. ri9
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s'est tracées, je retrouve partout ces qualités dominantes de sou esprit. Tordre, retendue, rélévation des pensées; la netteté, la précision, la force des expressions.
Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus animé, plus varié, plus vif, dans ces Éloges kitfariquea qui ont fait, pendant longtemps, une si grande partie du charme et de Téclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué daus ces Éloges^ et Ton ne peut trop y admirer, sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote, un trait, d'une manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu'il semble avoir été créé d*un seul jet ; cette singulière aptitude enfin & s'élever aux considérations les plus variées, et A peindre tant de personnages divers d'une manière également juste et frappante.
Ce qu'une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut*étre plus de plaisir encore, c'est la même sagacité d'observation , la
00 K'Lur.K HISTOniQUR.
même finesse de rapprochements, le môme art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, portés dans un autre champ ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux» profonds, qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu'il a cultivés. C'est lui qui a porté dans l'enseignement de l'histoire naturelle ces vues philosophiques et générales, qui jusque-là n'y avaient point pénétré encore.
Dans ses éloquentes leçons, l'histoire des sciences est devenue l'histoire même de l'esprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c'est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes , suivies par l'esprit humain, qu'il trouve ces causes.
C'est là qu'il met, pour me servir d'une de ses expressions les plus heureuses, c'est là qu'il met V esprit humain en expérience : démontrant , par le témoignage de l'histoire entière des sciences , que les hypothèses los plus ingénieuses, que les
élogh: historique. 01
systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître , et que les faits seuls restent ; opposant partout aux méthodes de spéculation, qui n*ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d'observation et d'expérience auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent aujourd'hui de découvertes et de connaissances.
Eh! dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l'histoire des sciences, cette théorie ex^ périmentale de l'esprit humain , si je puis ainsi dire, auraient -ils pu avoir plus d'autorité que dans la sienne ? Qui s'est montré plus constamment attaché à l'observation , à l'expérience , à l'étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes ?
Depuis que les hommes observent avec précision , et font des expériences suivies , c'est-à-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner au lieu d* observe)'; car, d'abord, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement; et ensuite, c'est qu'on devrait avoir fini
par reronnattre que ce qu'on imagine est toujours
0^ ÉLOGE HlSTORiQLE,
bien au-dessous de ce qui existe^ et qu'en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théories , le merveilleux de Timagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.
Le débit de M. Cuvier était en général grave » et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientôt ce débit s'animait par le mouvement des pensées ; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé , moins encore par ces idées grandes , inattendues, qui brillaient partout , que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller, ou faire pénétrer dans les esprits.
Il a porté, dans la carrière du professorat, le même caractère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l'enseignement de Yanaiomie comparée au
Jardin des Plantes, il a fait, au Collège de France, d'une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie , et qui , aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle.
M. Cuvier a laissé des Mémoires sur sa vie, destinés, comme il Ta écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son Éloge devant cette Académie.
Ce soin qu'il a pris pour vous , Messieurs , me fait un devoir d'ajouter ici quelques détails empruntés à ces Mémoires.
« J'ai fait tant d'éloges historiques, dit - il en « commençant, qu'il n'y a rien de présompc tueux à croire qu'on fera le mien, et sachant, « par expérience , tout ce qu'il en coûte aux au- « tears de ces sortes d'écrits pour être informés « des détails de la vie de ceux dont ils ont à par- € 1er , je veux éviter cette peine à celui qui s'oo- « cupera de la mienne.
« Linnœus, Tenon, et d'autres peut-être, n'ont « pas cru que cette attention fdt au-dessous
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a d'eux, et ils ont rendu par là siervice à Thisr- «t toire des sciences. Ce sont des exemples res- « pectables, continue-t-il, et que je puis oppo- « ser à ceux qui me taxeraient sur ce point d'une (( vanité minutieuse. »
II ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait Thonneur de prononcer son Éloge devant vous, oserait à peine les reproduire.
Georges Cuvier est né le 25 août 1769, àMontbéliard, ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg, mais qui depuis a été réunie à la France.
Sa famille était originaire d'un village du Jura, qui porte encore le nom même de Cuvier. A Tèpoque de la réforme, elle s'établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques-uns de ses membres ont occupé des charges distinguées.
Le grand-pére de H. Cuvier était d'une branche pauvre ; il fut grefQer de la ville. De deux fils qu'il eut , le second s'engagea dans un régiment suisse au service de France ; et devenu, à force de bonne conduite et de bravoure, ofllcier et cbeva*
ÉLOGE historiquiî;. 6r>
lier de Tordre du Hérite , il épousa à cinquante
ans une femme encore assez jeune, et dont le
souvenir sera cher à la postérité ; car elle a été la
mère de Cuvier, et de plus, son premier maître.
Femme d'un esprit supérieur, et mère pleine
de tendresse , Tinstruction de son (ils fit bientôt
toute son occupation. Bien qu^elle ne sût pas le
latin, elle lui faisait répéter ses leçons ; elle le
faisait dessiner sous ses yeux ; elle lui faisait lire
beaucoup de livres d'histoire et de littérature ; et
c'est ainsi qu'elle développa, qu'elle nourrit dans
son jeune élève cette passion pour la lecture et
cette curiosité de toutes choses, qui, comme
H. Cuvier le dit lui-même dans les Mémoires qui
me sont confiés, ont fait le ressort principal de
sa vie.
On remarqua de bonne heure, dans cet enfant,
cette prodigieuse aptitude à tous les travaux de
l'esprit , qui a fait plus tard un des traits distinc-
tifs de son génie. Tout réveillait, tout excitait son
activité.
Un exemplaire de Buffon qu'il trouve, par hasard , dans la bibliothèque d'un de ses parents,
allume tout à coup son goût pour l'histoire natu-
66 ËLOti£ HISTORIQUE.
relie. Il s'applique aussitôt à en copier les figures et à les enluminer d'après les descriptions ; travail qui, dans un goût naissant, révélait déjà une sagacité d'observation d'un ordre supérieur.
Le séjour du jeune Cuvier à TAcadémie do Stuttgard est trop connu pour que je m'y arrête beaucoup ici.
Le souverain d'un petit État» Charles, duc do Wurtemberg, semblait s'être proposé de montrer dès lors à de plus grandes nations ce qu'elles pourraient faire pour l'instruction de la jeunesse.
Il avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts mattres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires « des professeurs dans toutes les sciences. Il y avait cinq facultés supérieures : le droit, la médecine, l'administration, l'art militaire et le commerce.
Le cours de philosophie terminé, les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés
elo4;e historique. 67
supérieures. Cuvier choisit radministration; elle motif qu'il en donne doit être rapporté : «c C'est, « dit-il, que, dans cette faculté, on s'occupait « beaucoup d'histoire naturelle, et qu'il y aurait, « par conséquent, de fréquentes occasions d'herc boriser et de visiter les cabinets. i>
Tout intéresse dans la vie d'un grand homme; mais on y recherche avec une sorte d'avidité ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences; on voudrait démêler, jusque dans ses premiers pas, quelque chose de la tournure de son esprit et du caractère de ses pensées.
On vient de voir comment, dès les premières figures d'histoire naturelle qui lui tombent entre les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l'heureuse idée de les enluminer d'après les descriptions.
Étant à Stuttgard , un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui fait présent d'un Linnœus. C'était la dixième édition du Système de la nature ; et ce livre fait,à lui seul
68 BLUGË HISTURIUIJË.
pendant plus de dix ans, toute sa bibliothèque d'histoire naturelle.
Mais, à défaut de livres, il avait les objets ; et cette étude directe, exclusive, des objets les lui gravait bien mieux dans la tête que s'il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s'il avait eu à sa disposition beaucoup d'estampes et de descriptions. N'ayant , d'ailleurs , ni ces figures, ni ces descriptions, il les faisait lui^ mémCr
Cependant toutes ces excursions dans l'histoire naturelle n'avaient point nui aux études prescrites ; il avait remporté presque tous les prix ; il avait obtenu l'ordre de chevalerie, qui ne s'accordait qu'à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens ; et , selon toutes les apparences, il devait promptement obtenir un emploi.
Mais, fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour l'histoire naturelle , car ces deux destinées sont désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d'attendre.
Il lui fallut donc prendre un parti : une place
él<m;e HisTOKiguR. 00
de précepteur lui ayant été offerte dans une famille de Normandie, au moment où il quittait Stuttgard, il se hâta de l'accepter, et il partit aussitôt pour Caen, où il arriva au mois de juillet 1788, âgé d'un peu moins de dix-neuf ans.
Dès ce moment, sa passion pour Thistoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d'Hérici, chez laquelle il était, alla bientôt résider dans une campagne du pays de Caux, à une petite lieue de Fécamp. C'est là que notre jeune naturaliste passa les années de 94 à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à l'envi ; toujours au milieu des objets , presque sans livres, n'ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n'en acquéraient que plus d'énergie et de profondeur.
C'est dès lors, en effet, que son esprit commence à s'ouvrir de nouvelles routes ; c'est dès lors qu'à la vue de quelques térëbratules, déterrées prés de Fécamp, il conçoit l'idée de comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes; c'est dès lors que la dissection de quelques mollusques lui suggère
70 ÉLOGE HISTOUIQLE.
cette autre iilée d'une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux; en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux, la comparaison des espèces fossiles aux espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal, remontent à cette époque.
C'est de cette époque que datent aussi ses premières relations avec M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui, depuis quelque temps, y occupait l'emploi de médecin en chef de Tbôpital militaire.
M. Tessier ne put voir le jeune Cuvier sans être frappé de l'étendue de son savoir, tt l'engagea d'abord à faire un cours de botanique aux médecins de son hôpital ; il écrivit ensuite & tous ses amis de Paris pour leur faire part de l'heureuse découverte qu'il venait de faire ; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt ridée d'y appeler et d'y attacher le jeune Cuvier , en qualité de suppléant de Mertrud , alors chargé de renseignement de Yanatomte cotnparée.
a Je me suis sans cesse rappelé, dit à cotte oc-
« casion M. Cuvier, je me suis sans cesse rappelé a une phrase de M. Tessier dans sa lettre à M. de « iussiexx: Voiu vous iouvejiez,i'\saÀ\rïl^qvec est a mai qui eu donné Delambre à V Académie ; dans K un autre genre^ ce sera aussi un Delambre. »
C'est donc à M. Tessier que rAcadémie et les sciences ont dû Delambre et Cuvier. Un homme qui d'ailleurs n'aurait rendu que ces deux ser- Tices aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Hais combien de pareils traits touchent plus vivement notre ftme, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, à leurs applications, et qui devait se prolonger en une suite si respectable de travaux utiles et de vertus 1
Fontenelle a dit que c'était un bonheur pour les savants, que leur réputation devait appeler à la capitale, d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province.
Le fonds de M. Cuvier était si bon que, quelques mois après son arrivée à Paris, en 1795, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbres na-
72 KLOr.E HISTORIQUE.
turalistes, et qu'en effet, dès cette année même» qui est celle de la création de rinstitut national, il fut immédiatement nommé pour être adjoint à Daubenton et Lacépède , qui formaient le noyau de la section de zoologie.
Dès Tannée suivante, il commença ses cours, devenus si rapidement célèbres, à Técole centrale du Panthéon.
En 1799, la mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au Collège de France. Enfin, en 1802, Mertrûd étant mort, M. Cuvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes.
On se souvient que les fonctions des secrétaires de rinstitut étaient d'abord temporaires. H. Cuvier fut appelé, un des premiers, à remplir ces fonctions dans sa classe ; et, bientôt après, en 1803, une nouvelle organisation de ce corps savant ayant rétabli la perpétuité de ces places , il fut nommé secrétaire perpétuel pour les sciences physiques ou naturelles, à la presque unanimité des voix.
Ce fut en cette nouvelle qualité de secrétaire
ÉLOGE JHISTORIQl'E. 75
perpétuel qu'il composa son mémorable Raj>part svr les progrès des sciences naturelles depuis 1789. Delambre avait été chargé du rapport sur les sciences mathématiques ; et chaque classe de rinstitut dut ainsi en présenter un sur les sciences ou sur les arts dont elle s'occupait.
On sait avec quel appareil l'empereur reçut ces rapports. Il exprima par un mot heureux la satisfaction particulière que lui fit éprouver celui de M. Cuvier. « Il m'a loué comme j'aime à Têtre, » dit-il. « Cependant, ajoute M. Cuvier, je « m'étais borné à Tinviter à imiter Alexandre, et « à faire tourner sa puissance aux progrès da « l'histoire naturelle, d
Mais cette sorte de louange est précisément celle qui devait le plus flatter un homme qui avait compris tous les genres de gloire que peut ambitionner le fondateur d'un empire, et qui eût voulu ne demeurer étranger à aucun. Il est permis de croire, d'ailleurs, que la louange qui n'a d'autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses, n'est point indigne d'un philosophe.
TA KLOKE HÎSTORIQIE.
A toutes ces occupations d'historien des sciences, de secrétaire perpétuel, de professeur au Muséum et au Collège de France, M. Cuvier en joignait plusieurs autres. Il avait été nommé membre du conseil de l'Université en 1808, et maître des requêtes en 18i5.
La Restauration sut respecter une grande renommée. M. Cuvier conserva sa position; et même il ne tarda pas à se voir revêtu de fonctions nouvelles. "Nommé successivement conseiller d'État, président du comité de Tlntérieur, chancelier de rinstruction publique, enfin, en 1831, pair de France, l'étendue de son esprit embrassait tous les ordres d'idées, et se prêtait & tous les genres de travaux .
Il était membre, comme on pense bien, de toutes les Académies savantes du monde ; car quelle Académie eût pu omettre d'inscrire un pareil nom sur sa liste? Et, ce qui est un honneur dont il y a eu peu d'exemples avant lui, il appartenait à trois Académies de l'Institut, l'Académie française, celle des sciences, et celle des inscriptions et belles-lettres.
ÉLOGE HTST0R1UUE. 75
Sa grande renommée lui amenait, de toutes parts, tout ce qni se faisait d^observations et de découvertes. C'était d'ailleurs son esprit, c'étaient ses leçons, ses ouvrages qui animaient tous les observateurs et qui en suscitaient partout ; et jamais on n'a pu dire d'aucun homme avec plus de vérité que de lui, que la nature s'entendait partout interroger en son nom.
Aussi, rien n'est-il comparable à la richesse des collections qu'il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui. Et quand on songe à cette étude directe des objets qui fut Toccupation principale de sa vie, et de laquelle il a fait sortir tant de résultats, on n'est point étonné de ce mot qu'il a répété souvent : « Qu'il ne « croyait pas avoir été moins utile à la science « par ces collections seules que par tous ses au- Q très ouvrages, n
Dans le cours d'une carrière si pleine de succès et de gloire, H. Cuvier avait été frappé des plus rudes coups. Il avait perdu ses deux premiers enfants, ou peu de jours, ou peu d'années après leur naissance ; le troisième, qui était un gardon.
mourut à Tâge de sept ans ; et toutes ces douleurs devaient se renouveler quelques années plus tard, avec bien plus d'amertume encore, quand il perdit sa flUe, jeune personne de l'esprit le plus distingué, et qui, dans la tournure de cet esprit, et jusque dans les traits de son visage, rappelait quelque chose de son père.
Dans tous les malheurs de sa vie, sa consolation ordinaire a été de redoubler de travail. Il trouvait une consolation plus puissante encore dans les soins dont sa famille, et surtout madame Cuvier, se plaisaient à Tentourer.
Quand on songe aux nombreux emplois de M. Cuvier, à tous ses travaux, à tous les ouvrages qu'il a produits, et à l'étendue, à l'importance de ces ouvrages, on est étonné qu'un seul homme y ait pu suffire. Hais, outre tant de facultés supérieures de son esprit, il avait une curiosité passionnée qui le portait, qui le poussait à tout ; une mémoire dont rétendue tenait du prodige ; une facilité, plus prodigieuse encore, de passer d'un travail à un autre, immédiatement, sans effort : faculté singulière, et qui, peut-être, a phis con-
tribué que toute autre à multiplier son temps et ses forces.
D'ailleurs, aucun homme au monde ne s'était jamais fait une étude aussi suivie, et, si je puis ainsi dire, aussi méthodique, de Fart de ne perdre aucun moment.
Chaque heure avait son travail marqué ; chaque travail avait un cabinet qui lui était destiné, et dans lequel se trouvait tout ce qui se rapportait à ce travail : livres, dessins, objets. Tout était préparé, prévu, pour qu*aucune cause extérieure ne vînt arrêter, retarder l'esprit dans le cours de ses méditations et de ses recherches.
H. Cuvier avait une politesse grave, et qui ne se répandait point en paroles ; mais il avait une bonté intérieure et une bienveillance qui allaient droit aux actions. On aurait dit qu'en ce genre encore il craignait aussi toute perte de temps.
Je ne vous rappellerai point. Messieurs, en finissant, cette mort si funeste et si prompte qui vint le frapper au milieu de tant de travaux et de grandes pensées. Ces souvenirs vous sont trop présents, trop pénibles \ et votre douleur, toujpqr^
78 ÉLOGE HISTORiaUC.
aussi vive, toujours aussi profonde, est Thommage le plus digne de sa mémoire.
D'ailleurs, dans cette faible esquisse des travaux d'un grand homme, j'ai moins considéré rhomme que le savant. J'ai cherché surtout à retracer cette suite de vérités sublimes que les sciences doivent à son génie. Et ce génie est immortel !
Sa gloire s'accroîtra sans cesse, comme les progrès des sciences qu'il a créées. Le temps qui efface tant d'autres noms, perpétue, au contraire, et entoure sans cesse d'un nouvel éclat le nom de ces hommes rares qui semblent avoir révélé de nouveaux ressorts dans l'intelligence, et donné de nouvelles forces à la pensée. Et comme leur esprit, devançant leur siècle, avait surtout en vue la postérité, ce n'est aussi que de la postérité, ce n'est que de la suite des siècles, qu'ils peuvent attendre tout ce qui leur est dû de reconnaissance et d'admiration.