PRÉFACE
La pointe n'est pas d'accord avec la raison : c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point, qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agréments, sans avoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la pointe l'on fasse d'une belle chose une laide, cette étrange et prompte métamor phose se peut faire sans scrupule, et toujours on a bien fait , pourvu qu'elles brillent; il n'importe, et, s'il s'y trouve d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiés par le feu qui les accompagne . C'est pourquoi, Lecteur, ne blâme point ces contrariétés et faussetés manifestes, qui se trouveront quelquefois en ces Entretiens ; on n'a voulu que se divertir ; et tant de beaux esprits qui tiennent ici leur rang, se traitant ici quelquefois les uns les autres, et souvent eux-mêmes, de stupides et d'insensés, témoignent assez qu'ils ne veulent pas être crus, mais seulement admirés, et que ce plaisir est leur seul objet. Suis donc leurs intentions, mon cher Lecteur; et. sans éplucher les choses, prends part à leurs divertissements, qui te seront agréables ou dégoûtants, selon que tu leur seras semblable ou dissemblable. Au reste, j'ai déguisé leurs noms, afin que la liberté qu'ils se sont donnée ne leur puisse être nuisible, et que, sous le masque, se jouant de tous également, ils puissent descendre du théâtre parmi le peuple, sans courir les dangers où les pourraient mettre les ressentiments d'un brutal.
Timandre. parlant d'une arcade que l'on voulait élever en un troisième éta^e pour joindre deux bâtiments opposés, fut averti par Socrate que c'était des desseins en l'air.
Le même Soerate dit fort bien, sur la mort inopinée d'un jeune homme, qui, tombant de faiblesse, était tombé
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sur la pointe d'un couteau qu'il tenait en main : qu'il mourait désespéré, puisqu'il se tuait lui-même; et tant, qu'il ne fallait pas s'étonner de . toutes
actions d< désespoir étant actions de faibless
Platon, prenanl un siège, comme en voulant exiger par force «le Simarande ce qu'il lui demandait, fut sollicité par Socr; Irplutôl comme d'un placet(2),
pour te fléchir.
pâte, parlant d'un amoureux transi, qui, pour coucher avec une jeune fille, avait veillé en vain toute une nuit et baillait le lendemain avec assoupissement, dit qu'il en viendrait à bout, puisqu'il s'avisait de bailler.
D'un autre, qui, sortant du grand chemin pavé, après avoir longtemps exercé son esprit, s'étonnait de sa vivacité; il lui en découvrit la raison, alléguant que son esprit s'était sur les grès.
Le même assura, contre Épaminondas. qui tenait le capuchon des Capucins pour une bonne pointe, que c'en était une très pauvre.
Et, sollicité de payer un obligeant ami de plusieurs pointes, il rei'tisa de le faire, de peur qu'il ne s'en piquât.
(i) Socrate semble Cyrano lui-même. Les autres noms dissimulent ses amis, Lebret, Bernier, etc.
(2j Jeu de mots sur placet, requête et tabouret.
Le frère aîné de Socrate ne rencontra pas moins bien, orsque, parlant d'une personne avancée par une dame stupide et lubrique, il assura qu'il devait encore aller plus loin, étant monté sur une si bonne bête.
Cette pointe fut suivie d'une autre que fit Socrate, lorsque, rendant raison de l'amour que les dames ont pour les bêtes, au préjudice des gens d'esprit, il dit que les chevaux étaient de plus grand travail que les hommes.
Epaminondas disait d'un fripon d'écolier qui voulait escroquer son maître à écrire, et se vantait d'avoir du papier très-fin . qu'il avait raison, puisque son papier devait attraper l'écrivain.
Phocion. jeune frère de Socrate, parlant d'un autre qui mangeait par les rues continuellement, il dit que c'était dîner en ville.
Et Socrate, sur quelques discours avancés ensuite, s'étonna de ce que les chrétiens étaient si faciles à corrompre, vu qu'ils étaient salés dès leur naissance.
Et poursuivit sa pointe contre un sot bien reblanchi et magnifique du tout en canons, disant qu'il voulait prendre les hommes comme les loups, c'est-à-dire dans les toiles.
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Philogiae, parlant d'un homme vêtu de vert, l'appelait Vert-Galant.
Socrate, dans le même entretien, ayant bu on grand verre d'eau pour se refaire, «lit qu'il s'était rhabillé une pièce de verrerie.
Et, voyant un cheval qui, courant la bague, fientait dans sa carrière, dit qu'il chiaitsur le métier.
Pareillement, de monsieur Lenfant (i), mal peint et sans bordure, il dit que c'était l'enfant gâté et débordé.
D'un autre qui marchait beaucoup, bien qu'il eut un trou à la tète, il dit qu'il courait les rues, comme ayant la tête fêlée.
Et de lui-même, qui se plaisait à l'amour des mâles, il assura qu'il en usait ainsi, pour être honteux, au point de se cacher derrière les autres.
Il assurait aussi, d'une femme parée de fleurs, qu'elle avait ses fleurs.
Et qu'il faisait bon offenser le pape, vu qu'il avait beaucoup d'indulgence.
(i) J. Lenfant, peintre au pastel et graveur.
Et, parlant dune montre qu'on avait volée, et qui ne pouvait être retrouvée, il dit qu'elle ne reviendrait pas, étant assurément fort mal montée.