L'A UT IV 1. M
me direz que la nature les leur a donnés ; oui, mais il est le maître de la nature, et s'il avait reconnu que ce morceau fût nuisible A leur salut, il aurait commandé de le couper, aussi bien que le prépuce aux juifs dans l'ancienne loi. Mais
■ ni dos visions trop ridicules pour voire foi. Y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite l'une que l'autre? Pourquoi commettrai-je un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand je louche mon oreille ou mon talon? Est-ce à cause qu'il y a du chatouillement? Je ne dois donc pas me purger au bassin, car cela ne se fait point sans quelque sorte de volupté; ni les dévols ne doivent pas non [dus s'élever à la contemplation de Dieu, car ils y trouvent un grand plaisir d'imagination. En vérité je m'étonne, vu combien la religion de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements des hommes, que les prêtres n'ont pas fait un crime de se gratter, à cause de l'agréable douleur qu'on y sent.
« Avec tout cela, j'ai remarqué que la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages, et vaillants et spirituels, aux délicatesses de l'amour, témoin Samson, David, Hercule, César, Annibal, Gharlemagne. Etait-ce donc afin qu'ils se moissonnassent l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe? Hélas, elle alla jusque sous un cuvier débaucher Diogène maigre, laid et pouilleux, et le contraindre de composer, du vent dont il soufflait les carottes (1), des soupirs à Laïs. Sans doute, elle en usa de la sorte pour l'appréhension qu'elle eut que les honnêtes gens ne manquassent au monde.
« Concluons de là que votre père était obligé en conscience de vous lâcher à la lumière. Et quand il penserait vous avoir beaucoup obligé en se chatouillant, il ne vous a donné, au fond, que ce qu'un taureau banal donne aux veaux tous les jours dix fois, pour se réjouir. »
(0 Dont il faisait sa nourriture.
« Vous avez tort, interrompit alors mon Démon, de vouloir régenter la sagesse de Dieu. Il est vrai qu'il nous a défendu l'excèsde ce plaisir, mais que savez-vous s'il nel'apoint ainsi voulu, afin que les difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fissent mériter la gloire qu'il nous prépare ? Mais que savez-vous s'il ne prévoyait point qu'abandonnant la jeunesse aux impétuosités de la chair, le coït trop fréquent énerverait leur semence et marquerait la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme? Mais que savez-vous s'il ne voulut point empêcher que la fertilité de la terre ne manquât au besoin de tant d'affamés? Enfin que savez-vous s'il ne l'a point voulu faire, contre toute apparence de raison, afin de récompenser justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se seront fiés en sa parole? »
Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il en hocha deux ou trois fois la tête ; mais notre commun précepteur se tut, parce que le repas était en impatience de s'envoler.
Nous nous étendîmes sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis ; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieil de nos philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée: d'où mon Démon lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu'il aurait mangé.
Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'en demander la cause :
ce II ne goûte point, me dit- il, d'odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à cause qu'il les pense capables de douleur.
— Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, qu'il s'abstienne de la chair, et de toutes choses qui ont eu vie sensitive ; car, en notre monde, les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime ; mais de n'oser, par exemple, couper un chou, de peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.