‹ Cyrano de BergeracChapitre 64 sur 94 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Physionome. — Suite des discussions philosophiques. — La cironité universelle. — Les villes mobiles et les villes sédentaires.

Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené notre philosophe le ramena.

« Eh quoi! déjà dîné? » lui cria mon Démon.

Il répondit que oui, à l'issue (i) près, d'autant que le physionome lui avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n'attendit pas que je lui demandasse l'explication de ce mystère :

« Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne.

i) Dessert.

l'autre u iq3

Sache/, donc, quoi qu'en votre monde on gouverne la santé plus négligemment, que 1<- régime de celui-ci n*es1 pas à

mépriser. Dans toutes les maisons, il y a un physionome, entretenu «lu public quiest à peu p 'on appellerait

ches vous un médecin, hormis qu'il n'y gouverne que les sains el qu'il ne jugedes dn »ns dont il nous fait trai-

ter, que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris dr la chair, la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la la teinture, la force et la durcie du poil. N'avez-vous pas tantô! pris garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C'était le physionome de céans. Assurezvous que, selon qu'il a reconnu votre complexion,il adiversiiic l'exhalaison de votre dîner. Regardez combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos lits : sans doute qu'il vous a jugéd'un tempérament bien éloigné du nôtre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits robinets sous notre nez ne s'épandît jusqu'à vous, ou que la vôtre ne fumât jusqu'à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs pour votre lit avec la même circonspection. »

Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu'il tachât d'obliger les philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient ; il m'était trop ami, pour n'en pas faire naître aussitôt l'occasion; c'est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières qui firent l'ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a, lecteur, que le dernier venu de ces docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi :

« Il me reste à prouver qu'il y a des mondes infinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal; que les étoiles, qui sont des mondes, sont dans ce grand animal, comme d'autres grands animaux, qui

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servent réciproquement de mondes à d'autres peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour, sommes aussi des mondes à l'égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux, des cirons ; que ceux-ci sont la terre d'autres plus imperceptibles ; qu'ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert décocher, nous conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que nous appelons la vie. « Et pour prouver encore cette cironité universelle, vous n'avez qu'à considérer, quand vous êtes blessé, comment le tsang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la prévoyante nature qui veut secourir les parties débilitées : ce qui ferait conclure qu'outre l'âme et l'esprit il y aurait encore en nous une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes à part. C'est pourquoi je trouve bien plus probable de dire que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs voisins demander du secours, et qu'étant arrivés de tous côtés, et le pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim, ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive, quand l'apostume est mûre ; car, pour témoigner qu'alors ces animaux sont étouffés, c'est que la chair pourrie devient insensible ; que si bien souvent la saignée, qu'on ordonne pour divertir (i) la fluxion, profite, c'est à cause que, s'en étant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux tâchaient de boucher, ils refusent d'assister leurs alliés, n'ayant que médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi (2). »

(1) Détourner.

(2) Ne pense-t-on point, en lisant ceci, à la théorie toute récente de la phagocytose?

Il acheva ainsi, quand le second philosophe s'aperçut que nos 3 ambles sur les siens l'exhortaient à*

son tour.

• Hommes, dit-il, vons voyant cnrieui d'appaand petit animal, notre semblable, (|uel(|tie cl la science

que nous professons, je dicte maintenant un traité que je sciais bien aise de lui prodi qu'il

donneà L'intelligence de notre physique, c'est l'explication de l'origine éternelle du monde. Mais, comme je suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans remise la ville pari), vous pardonnerez au temps, avec promesse toutefois qu'aussitôt qu'elle sera arrivée où elle doit aller, je vous satisferai. »

A ces mots, le fils de l'hôte appela son père pour savoir quelle heure il était ; mais ayant répondu qu'il était huit heures sonnées, il lui demanda tout en colère pourquoi il ne les avait pas avertis à sept, comme il le lui avait commandé ; qu'il savait bien que les maisons partaient le lendemain, et que les murailles de la ville étaient déjà parties.

(( Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à table, une défense expresse de partir avant après-demain.

— N'importe, repartit le jeune homme ; vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie. »

Lorsqu'elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un gros quart d'heure.

« Or sus ! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance, je veux que vous serviez aujourd'hui de risée à tout le monde, et, pour cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée. »

Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de son emportement.

J'avais bien de la peine, quoique je me mordisse les le-

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vres, à m'empècher de rire d'une si plaisante punition, et cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m'aurait sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu'il entendait par ce voyage de la ville, dont tantôt il avait parlé ; et si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit :

« Entre nos villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires ; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L'architecte construit chaque palais, ainsi que vous voyez, d'un bois fort léger; il pratique dessous quatre roues ; dans l'épaisseur de l'un des murs, il place dix gros soufflets, dont les tuyaux passent, d'une ligne horizontale, à travers le dernier étage, de l'un à l'autre pignon, en sorte que, quand on veut traîner les villes autre part (car on les change d'air à toutes les saisons), chacun déplie sur l'un des côtés de son logis quantité de larges voiles audevant des soufflets ; puis, ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces montres à vent, sont emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelons sédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu'ils sont de bois, et qu'ils sont percés au centre d'une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu'au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi profond que l'édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu'aussitôt que les gelées commencent à morfondre le ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l'abri des intempéries de l'air. Mais, sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen de leur grosse vis, dont je vous ai parlé. »

Je le priai, puisqu'il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la ville partait le lendemain, de me dire quel-

L AUTIVI. MONDE

que chose de cette origine éternelle du monde, dont il m'avait parlé quelque temps auparavant :

t je vous promets, lui dis-je, qu'en récompense, sitôt que je serai île retour dans ma lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon Démon) vous témoignera que je suis venu, j'y sèmerai votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m'aurez dites. Je vois Lien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la lune dont je vous parle soit un monde, et que j'en suis un habitant; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce monde-là, qui ne prennent celui-ci que pour une lune, se moqueront de moi, quand je dirai que votre lune est un monde, et qu'il y a des campagnes avec des habitants. »

Il ne me répondit que par un souris, et parla ainsi : « Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à l'origine de ce grand Tout, d'encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c'est l'éternité du monde ; et l'esprit des hommes n'étant pas assez fort pour la concevoir et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, pût s'être fait soi-même, ils ont eu recours à la création ; mais, semblable à celui qui s'enfoncerait dans la rivière, de peur d'être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à la miséricorde d'un géant ; encore, ne s'en sauvent-ils pas ; car cette éternité, qu'ils ôtent au monde, pour ne l'avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s'il avait besoin de ce présent, eteomme s'il était plus aisé de l'imaginer dans l'un que dans l'autre. Car, dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose ? Hélas ! entre rien et un atome seulement, il y 'a 'des proportions tellement infinies que la cervelle la plus aiguë n'y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que

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vous admettiez une matière éternelle avec Dieu. Mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle, comment ce chaos s'est-il arrangé de soi-même ? Ah ! je vous le vais expliquer.

« Il faut, ô mon petit animal ! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s'imaginer que l'univers infini n'est composé d'autre chose que de ces atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d'autres angulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres pyramidaux, d'autres hexagones, d'autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu'ainsi ne soit, posez une boule d'ivoire ronde sur un lieu fort uni : à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d'heure sans s'arrêter. Or, j'ajoute que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée parfaitement unie, elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la nature le puisse faire? 11 en est de même des autres figures, desquelles l'une, comme carrée, demande le repos perpétuel, d'autres un mouvement de côté, d'autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont l'être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que appelons feu. parce que non seulement le feu s'agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets différents, selon l'ouverture et la qualité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du tout de l'univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité

L AUTIIK MONDE

des figures nécessaires à composer ce chêne. Mai direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lien toutes 1rs choses nécessaires à produire ce chên<

a ré] ds que ce n'est pas merveille que la matière,

ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n'eût pas été produit; un peu moins de certaines figures,

: été un orme, un peuplier, un saule; un peu pli ines BgTi la plante senskive, nue battre à

l'écaillé, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien doux, six et un, direz-vous : « 0 le grand miracle! A chaque dé, il est arrivé le même point, tant d'autres points pouvant arriver! 0 le qrand miracle! Il est arrivé trois points qui se suivent. Ole grand miracle! Il

irrivé justement deux fiches, et le dessous de l'autre fiche! » Je suis assuré qu'étant homme d'esprit vous ne ferez jamais ees exclamations, car, puisqu'il n'y a sur les dés qu'une certaine quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu'un million de fois cette matière, s'acheminant au dessein d'un homme, s'est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines fig-ures qu'il fallait, ou qu'il ne fallait pas, à désigner (i) un homme? Si bien que ce n'est pas merveille qu'entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment elles aient rencontré à faire le peu d'animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dés

(il Dessiner.

il arrive une rafle; aussi bien est-il impossible que de ce I remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera | toujours admirée d'un étourdi qui ne saura pas combien peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite.

Quand la grande rivière de ' B (i) fait moudre

un moulin, conduit les ressorts d'une horloge, et que le

petit ruisseau de a *-*- (2) ne fait que couler et se

dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d'œuvre; car, si son moulin ne se fat pas trouvé dans son cours, elle n'aurait pas pulvérisé le froment; si elle n'eût point rencontré l'horloge, elle n'aurait pas marqué les heures ; et si le petit ruisseau dont j'ai parlé avait eu la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a yégété ; et qu'ainsi ne soit, qu'on crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures, si l'on en brise le mouvement... »

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