‹ Cyrano de BergeracChapitre 66 sur 94 · I. AUTIXE MONDE · texte numérisé non relu

I. AUTIXE MONDE

cristaux pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; maie comme ces petits Peux-insectes perdent beaucoup do leur éclat quand ils n»' sont pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n'éclairaient presque point.. Mon Démon n'attendit pas que la compagnie en fût incommodée ; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si brillantes que chacun s'étonna comment il ne se brûlait point les doigts.

« Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du soleil, que j'ai purgés de leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l'éblouissant. J'en ai fixé la lumière, et l'ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce monde-là, qu'à vous, d'amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci. »

Là-dessus notre hôte envoya un valet conduire les philosophes, parce qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir : mon précepteur et moi), nous nous couchâmes par l'ordre du physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m'envoya chatouiller à l'ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon Démon, qui me dit qu'il venait du palais.

°ù ~>~g ■ — m , l'une des demoiselles de la reine, l'avait

prié de l'aller trouver, et qu'elle s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre monde.

(i) Domiladosol .

a Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise : c'est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne serai point avec vous, voici un livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé : les Etats et Empires de la Lune, avec une Addition de l Histoire de l Etincelle. Je vous donne encore celui-ci, que j'estime beaucoup davantage ; c'est le Grand Œuvre des Philosophes, qu'un des plus forts esprits du soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir, et que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas, en même temps ; qu'il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre hôte : son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire, par quelque raisonnement, chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie, lorsqu'il voudrait philosopher sur ces matières : mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes. Songez à librement vivre. »

Il me quitta, en achevant ce mot. car c'est l'adieu dont en

l'autui Kom>i 2o3

je pays-là on prend congé de quelqu'un, comme le bonjour >u le monsieur, votre serviteur, s'exprime par ce compli- : Aime-moi puisque je t'aime (i); mais il fut à peine sorti que je me mi^ à considérer attentivement mes livres, ,.i leurs bottes, c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l'une «'-tait taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces livres en lande ce monde; mais, parce que je n'en ai point de leur imprimerie je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes.

A l'ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un livre à la vérité; mais c'est un livre miraculeux, qui n'a ni feuillets ni caractères; enfin, c'est un livre où. pour apprendre, les yeux sont inutiles : on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands Lunaires, à l'expression du langage.

Je sortis en ville pour me promener, et je n'eus pas achevé d'arpenter la rue qui tombe vis à vis de notre maison, que je rencontrai, à l'autre bout, une troupe assez nombreuse de personnes tristes (2).

Quatre d'entre eux portaient sur les épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m'informai, d'un regardant, ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon pays; il me répondit que ce méchant

(1) Passage inédit, depuis : « Songez à librement vivre. » (3) Cette phrase comble une lacune des imprimés que Lacroix croyait très considérable.

- » (2), qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l'avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être enterré après sa mort. Je mépris à rire de cette réponse; et lui,m'interrogeant pourquoi :

« Vous m'étonnez, répliquai-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre monde, comme la Jongue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire.

— Quoi ! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux! me repartit cet homme. Eh, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu ! la seule imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche une pique de terre, me donne de la peine à respirer ! Ce misérable que vous voyez porter, outre l'infamie d'être jeté dans une fosse, a été condamné d'être assisté, dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et sans que les juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils auraient ordonné de pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d'avec l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme et lui donne la force de s'élever toujours, en montant jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu'ils habitent... »

(1) Ladomila.

L AUTHE HOIfDI >O0

J'interrompis ce discours et continuai ma promenade, qui fut si longue, que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j'étais arrivé si tard :

I ,'e n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s'en plaignait ; j'ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle beure il était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers.

— Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l'heure ?

— Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au soleil avant que je l'apprisse.

— C'est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d'horloge ; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste que, lorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres; et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée la matrone porte l'enfant au maître du séminaire; et justement, au bout de l'an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il se peut faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral ; et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne pas avoir d'enfants, que d'en avoir qui leur fussent semblables. »

Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu.

Je m'assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse, en ce pays-là, témoigner à quelqu'un.

« Le royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre monde, vous en avertissiez les magistrats, à cause qu'un mathématicien vient tout à l'heure de promettre au conseil, que, pourvu qu'étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignera, il attirera votre giobe et le joindra à celui-ci. »

A quoi je promis de ne pas manquer.

« Eh! je vous prie, dis-je à mon hôte, quand l'autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze? »

C'est ce que j'avais vu plusieurs fois, pendant que j'étais en cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné des filles de la reine, que je craignais d'offenser, si j'eusse en leur présence attiré l'entretien d'une matière si grasse. De sorte qu'il me répondit :

« Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées ; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le svmbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d'avec le roturier. »

Ce paradoxe me sembla si extravagant que je ne pus m'empêcher de rire.

« Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartisje, car en notre monde la marque de noblesse est de porter une épée. »

Mais l'hôte, sans s'émouvoir :

« 0 mon petit homme! s'écria-t-il, quoil les grands de votre monde sont si enragés de faire parade d'un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n'est forgé que pour

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