L ACTIVE
n'étiez plus ni l'un ni l'autre dans vos chambn
— C'est, par ma foi, qu'à Colignac on fait de fort mauvais songes, et que, si j'en suis cru, nous iron d'eia faire de meilleurs à Cussan .
— Allons-y donc, me dit le comte, puisque ce troubleféte en a tant d'envie.
Nous délibérâmes de partir !•' même jour. Je les suppliai de se mettre donc m chemin devant, parce que j'étais bien ayant, comme ils venaient de conclure, à y séjourner un mois) d'y faire porter quelques livres. Ils en tombèrent d'accord, et, aussitôt après déjeuner, mirent le cul sur la selle. Ma foi! cependant, je fis un ballot des volumes que je m'imaginai n'être pas à la bibliothèque de Cussan, dont je chargeai un mulet; et je sortis environ sur les trois heures, monté sur un très-bon coureur. Je n'allais pourtant qu'au pas afin d'accompagner ma petite bibliothèque, et pour enrichir mon âme avec plus de loisir des libéralités de ma vue. Mais écoutez une aventure qui vous surprendra.
J'avais avancé plus de quatre lieues, quand je me trouvai dans une contrée que je pensais indubitablement avoir vue autre part. En effet, je sollicitai tant ma mémoire de médire d'où je connaissais ce paysage que, la présence des objets excitant les images, je me souvins que c'était justement le lieu que j'avais vu en songe la nuit passée. Ce rencontre bizarre eût occupé mon attention plus de temps qu'il ne l'occupa, sans une étrange apparition par qui j'en fus réveillé. Un spectre (au moins, je le pris pour tel), se présentant à moi, au milieu du chemin, saisit mon cheval par la bride. La taille de ce fantôme était énorme, et, par le peu qui paraissait de ses yeux, il avait le regard triste et rude. Je ne saurais pourtant dire s'il était beau ou laid, car une longue robe, tissue des feuillets d'un livre de plainchant, le couvrait jusqu'aux ongles, et son visage était caché d'une carte où l'on avait écrit Y In principio. Les premières paroles que le fantôme prononça :
(( Satanus Diabolas! cria-t-il tout épouvanté, je te conjure par le grand Dieu vivant. »
A ces mots, il hésita; mais, répétant toujours le grand Dieu vivant, et cherchant d'un visage effaré son pasteur, pour lui souffler le reste, quand il vit que, de quelque côté qu'il allongeât la vue, son pasteur ne paraissait point, un si effroyable tremblement le saisit qu'à force de claquer la moitié de ses dents en tombèrent, et les deux tiers de la gamme, sous lesquels il était gisant, s'écartèrent en papillotes. Il se retourna pourtant vers moi, et, d'un regard ni doux ni rude, où je voyais son esprit flotter pour résoudre lequel serait plus à propos de s'irriter ou de s'adoucir :
« Oh bien, dit-il, Satanus Diabolas, par le sangué! je te conjure, au nom de Dieu et de M. Saint Jean, de me laisser faire; car, si tu grouilles ni pied ni patte, diable emporte, je t'étriperai. »
Je tiraillais contre lui la bride de mon cheval ; mais les éclats de rire qui me suffoquaient m'ôtèrent toute force. Ajoutez à cela qu'une cinquantaine de villageois sortirent de derrière une haie, marchant sur leurs genoux, et s'égosillant à chanter Kyrie Eleison. Quand ils furent assez proche, quatre des plus robustes, après avoir trempé leurs mains dans un bénitier que tenait tout exprès le serviteur du presbytère, me prirent au collet. J'étais à peine arrêté, que je vis paraître messire Jean, lequel tira dévotement son étole, dont il me garrotta; et ensuite, une cohue de femmes et d'enfants, qui, malgré toute ma résistance, me cousirent dans une grande nappe; au reste, j'en fus si bien entortillé, qu'on ne me voyait que la tête. En cet équipage, ils me portèrent à Toulouse, comme s'ils m'eussent porté au monument. Tantôt l'un s'écriait que sans cela il y aurait eu famine, parce que, lorsqu'ils m'avaient rencontré, j'allais assurément jeter le sort sur les blés ; et puis, j'en entendais un autre qui se plaignait que le claveau n'avait commencé dans sa bergerie, que d'un dimanche, qu'au sortir de vêpres
L AUTIU. Ml
je lui avais frappé sur l'épaule. Mais ce qui, malgré tous lésastres, me chatouilla de quelque émotion pour rire. fut le cri plein d'effroi d'une jeune paysanne, après son fiancé; autrement, le fantôme, qui m'avait pris mon cheval (car vous saurez que le rustre s'était acalifourchonné dessus, ci déjà, comme sien, le talonnait nV bonne guerre) :
« Misérable! glapissait son amoureuse, es-tu donc borgne? Ne vois-tu pas que le cheval du magicien est plus noir que charbon, et que c'est le diable en personne qui t'emporte au sabbat? »
Notre pitaut, <1 'épouvante, en culbuta par-dessus la croupe ; ainsi, mon cheval eut la clef des champs. Ils consultèrent s'ils se saisiraient du mulet, et délibérèrent que oui; mais ayant décousu le paquet, et, au premier volume qu'ils ouvrirent, s'étant rencontré la Physique de M. Descartes, quand ils aperçurent tous les cercles par lesquels ce philosophe a distingué le mouvement de chaque planète, tous d'une voix hurlèrent que c'étaient les cernes que je traçais pour appeler Belzébut. Celui qui le tenait le laissa choir d'appréhension, et par malheur, en tombant, il s'ouvrit dans une page où sont expliquées les vertus de l'aimant; je dis par malheur, parce qu'à l'endroit dont je parle il y a une figure de cette pierre métallique, où les petits corps qui se déprennent de sa masse pour accrocher le fer sont représentés comme des bras. A peine un de ces marauds l'aperçut, que je l'entendis s'égosiller que c'était là le crapaud qu'on avait trouvé dans l'auge de l'écurie de son cousin Fiacre, quand ses chevaux moururent. A ce mot, ceux qui avaient paru les plus échauffés rengainèrent leurs mains dans leur sein, ou se regantèrent de leurs pochettes. Messire Jean, de son côté, criait à gorge déployée qu'on se gardât de toucher à rien ; que tous ces livres-là étaient de francs grimoires, et le mulet, un Satan. La canaille, ainsi épouvantée, laissa partir le mulet en paix. Je vis pourtant Mathurine, la servante de M. le curé, qui le chassait vers
l'étable du presbytère, de peur qu'il n'allât dans le cimetière polluer l'herbe des trépassés.
Il était bien sept heures du soir, quand nous arrivâmes à un bourg-, où, pour me rafraîchir, on me traîna dans la geôle; car le lecteur ne me croirait pas, si je disais qu'on m'enterra dans un trou, et cependant il est si vrai qu'avec une pirouette j'en visitai toute l'étendue. Enfin, il n'y a personne qui, me voyant en ce lieu, ne m'eût pris pour une bougie allumée sous une ventouse...
L'aiguille avait marqué dix heures au cadran de la grosse tour, avant que personne eût frappé à mon tombeau. Mais, environ ce temps-là, comme déjà la douleur d'une amère tristesse commençait à me serrer le cœur, et désordonner ce juste accord qui fait la vie, j'entendis une voix, laquelle m'avertissait de saisir la perche qu'on me présentait...
J'arrivai enfin à la lumière, et puis dans la cour, où, sitôt que je fus entré, deux hommes me saisirent, que d'abord je ne pus connaître, à cause qu'ils s'étaient jetés sur moi en même temps et me tenaient l'un et l'autre la face attachée contre la mienne. Je fus longtemps sans les deviner ; mais les transports de leur amitié prenant un peu de trêve, je reconnus mon cher Colignac et le brave marquis. Colignac avait le bras en écharpe, et Cussan fut le premier qui sortit de son extase.
« Hélas! dit-il, nous n'aurions jamais soupçonné un tel désastre, sans votre coureur et le mulet, qui sont arrivés cette nuit aux portes de mon château : leur poitrail, leurs sangles, leur croupière, tout était rompu, et cela nous a fait présager quelque chose de votre malheur. Nous sommes montés aussitôt à cheval, et n'avons pas cheminé deux ou trois lieues vers Colignac, que tout le pays, ému de cet accident, nous en a particularisé les circonstances. Au galop, en même temps, nous avons donné jusqu'au bourg où vous étiez en prison; mais, y ayant appris votre évasion, sur le
i. ai i m: •
bruil qui courait que v tourné du
avec ce que nous avions de dos gens, nous jr somm
à toute bride. Le premier à qui nuis avons demandé de
.nivelles nous a dit qu'on vous avait repris. Kn même
temps, dous avons poussé nos chevaux vers cette pri mais d'autres g< us nous ont assuré que vous vous évanoui de la main des sergents. Et, comme nous avant
toujours chemin, des bourgeois se contaient l'un à l'autre que vous étiez devenu invisible. Enfin, à force de pi< tangue, nous avons su qu'après vous avoir pris, perdu et repris, je ne sais combien <le fois, on vous menait à la prison de la Grosse Tour. Nous avons coupé chemin à vos archers, et, d'un bonheur pins apparent que véritable, nous les avons rencontrés en tête, attaqués, combattus et mis en fuite; mais nous n'avons pu apprendre, des blessés mêmes que nous avons pris, ce que vous étiez devenu, jusqu'à ce matin qu'on nous est venu dire que vous étiez aveuglément venu vous-même vous sauver en prison. Colignac est blessé en plusieurs endroits, mais fort légèrement. Au reste, nous venons de mettre ordre que vous fussiez logé dans la plus belle chambre d'ici. Comme vous aimez le grand air. nous avons fait meubler un petit appartement pour vous seul, tout au haut de la Grosse Tour, dont la terrasse vous servira de balcon ; vos yeux du moins seront en liberté, malgré le corps qui les attache... »
Sur ces entrefaites, mon geôlier nous vint retrouver pour nous avertir que la chambre était prête.
« Allons la voir, » répondit Cussan .
Il marcha, et nous le suivîmes. Je la trouvai fort ajustée.
u II ne manque rien, leur dis-je, sinon des livres. »
Colignac me promit de m'envoyer dès le lendemain tous ceux dont je lui donnerais la liste. Quand nous eûmes bien considéré et bien reconnu, par la hauteur de ma tour, par les fossés à fond de cuve qui l'environnaient et par tou-
tes les dispositions de mon appartement, que de me sauver était une entreprise hors du pouvoir humain, mes amis, se regardant l'un et l'autre, et puis jetant les yeux sur moi, se mirent à pleurer; mais, comme si tout à coup notre douleur eût fléchi la colère du ciel, une soudaine joie attira l'espérance, et l'espérance, de secrètes lumières, dont ma raison se trouva tellement éblouie, que, d'un emportement contre ma volonté, qui me semblait ridicule à moi-même :
« Allez! leur dis-je, allez m'attendre à Colignac : j'y serai dans trois jours, et envoyez-moi tous les instruments de mathématique dont je travaille ordinairement. Au reste, vous trouverez dans une grande boîte force cristaux taillés- de diverses façons; ne les oubliez pas. Toutefois, j'aurai plus tôt fait de spécifier dans un mémoire les choses dont j'ai besoin. »
Ils se chargèrent du billet que je leur donnai, sans pouvoir pénétrer mon intention. Après quoi, je les congédiai.