‹ Cyrano de BergeracChapitre 73 sur 94 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'évasion. — Description de la machine à voler. — Elle s'élève vers les hautes régions. — Traversée des espaces. — Arrivée au soleil. — Populations étranges.

Depuis leur départ, je ne fis que ruminer à l'exécution des choses que j'avais préméditées, et j'y ruminais encore le lendemain, quand on m'apporta de leur part tout ce que j'avais marqué au catalogue. Un valet de chambre de Colignac me dit qu'on n'avait point vu son maître depuis le jour précédent, et qu'on ne savait ce qu'il était devenu. Cet accident ne me troubla point, parce qu'aussitôt il me vint à la pensée qu'il serait possible allé en cour solliciter ma sortie. C'est pourquoi, sans m'étonner, je mis la main à l'œuvre. Huit jours durant je charpentai, je rabotai, je collai, enfin je construisis la machine que je vous vais décrire.

Ce fut une grande boîte fort légère et qui fermait fort

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juste ; elle était liante de sii pieds ou environ, et larj trois s quatre. I tai( trouée par en bas; et, par-

dessus la voûte, qui l'était aussi, je posai un u de

cristalj troué de même, Fail en globe, mais fort ample, dont

le g-ouloi i it justement, et s'enchâssait dans le per-

tuis que j'avais pratiqué au chapiteau.

Le vase était construit exprès à plusieurs angles, et en forme d'icosaèdre, afin que, chaque facette étant convexe et concave, ma boule produisit l'effet d'un miroir ardent.

Le geôlier ni ses guichetiers ne montaient jamais à ma chambre qu'ils ne me rencontrassent occupé à ce tra mais ils ue s'en étonnaient point, à cause des gentilless' -s de mécanique qu'ils voyaient dans ma chambre, dont je me disais l'inventeur. Il y avait, entre autres, une horloge à vent, un œil artificiel avec lequel on voit la nuit, une sphère où les astres suivent le mouvement qu'ils ont dans le ciel. Tout cela leur persuadait que la machine où je travaillais était une curiosité semblable ; et puis l'argent dont Colignac leur graissait les mains les faisait marcher doux en beaucoup de pas difficiles. Or, il était neuf heures du matin, mon geôlier était descendu, et le ciel était obscurci, quand j'exposai cette machine au sommet de ma Tour, c'est-à-dire au lieu le plus découvert de ma terrasse. Elle fermait si close qu'un seul grain d'air, hormis par les deux ouvertures, ne s'y pouvait glisser, et j'avais emboîté par dedans un petit ais fort léger qui servait à m'asseoir.

Tout cela disposé de la sorte, je m'enfermai dedans, et j'y demeurai près d'une heure, attendant ce qu'il plairait à la fortune d'ordonner de moi.

Quand le soleil, débarrassé des nuages, commença d'éclairer ma machine, cet icosaèdre transparent, qui recevait à travers ses facettes les trésors du soleil, en répandait par le bocal la lumière dans ma cellule; et, comme cette splendeur s'affaiblissait à cause des rayons qui ne pouvaient se replier jusqu'à moi sans se rompre beaucoup de fois, cette

vigueur de clarté tempérée convertissait ma châsse en un petit ciel de pourpre émaillé d'or.

J'admirais avec extase la beauté d'un coloris si mélangé, et voici que tout à coup je sens mes entrailles émues de la même façon que les sentirait tressaillir quelqu'un enlevé par une poulie.

J'allais ouvrir mon guichet pour connaître la cause de cette émotion ; mais, comme j'avançais la main, j'aperçus, par le trou du plancher de ma boite, ma tour déjà fort basse au-dessous de moi, et mon petit château en l'air, poussant mes pieds contre-mont, me fit voir, en un tournemain, Toulouse qui s'enfonçait en terre. Ce prodige m'étonna, non point à cause d'un effort si subit, mais à cause de cet épouvantable emportement de la raison humaine, au succès d'un dessein qui m'avait même effrayé en l'imaginant. Le reste ne me surprit pas, car j'avais bien prévu que le vide qui surviendrait dans l'icosaèdre, à cause des rayons unis du soleil par les verres concaves, attirerait, pour le remplir, une furieuse abondance d'air, dont ma boîte serait enlevée, et qu'à mesure que je monterais l'horrible vent qui s'engouffrerait par le trou ne pourrait s'élever jusqu'à la voûte qu'en pénétrant cette machine avec furie, il ne la poussât en haut. Quoique mon dessein fût digéré avec beaucoup de précaution, une circonstance toutefois me trompa, pour n'avoir pas assez espéré de la vertu de mes miroirs. J'avais disposé autour de ma boîte une petite voile, facile à contourner, avec une ficelle dont je tenais le bout, qui passait par le bocal du vase; car je m'étais imaginé qu'ainsi, quand je serais en l'air, je pourrais prendre autant de vent qu'il m'en faudrait pour arriver àColignac; mais en un clin d'oeil, le soleil, qui battait à plomb et obliquement sur les miroirs ardents de l'icosaèdre, me guinda si haut que je perdis Toulouse de vue. Cela me fit abandonner ma ficelle, et, fort peu de temps après, j'aperçus, par une des vitres que j'avais pratiquées

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aux quatre côtés de la machine, ma petite voile arrachée, qui 9'envolait .-m gré d'un tourbillon entonné dedans.

Je me souviens qu'en moins d'une heure je me tr< 1 au-dessus de la moyenne région. Je m'en aperçus bientôt, parce que je voyais grêler et pleuvoir plus bas que moi. On me demandera peut être d'où venait alors ce vent (sans lequel ma botte ne pouvait monter), dans un étage du 1 ;' 1 exempt de météores. Mais, pourvu qu'on m'écoute, je tisferai à cette objection. Je vous ai dit que le soleil, qui battait vigoureusement sur mes miroirs concave, nuisant les payons dans le milieu du vase, chassait avec ardeur, par le tuyau d'en haut, Pair dont il était plein, et qu'ainsi, le vase demeurant vide, la nature, qui l'abhorre, lui faisait rehumer, par l'ouverture basse, d'autre air pour se remplir : s'il en perdait beaucoup, il en recouvrait autant ; et, de cette sorte, on ne doit pas s'étonner que, dans une région au-dessus de la moyenne où sont les vents, je continuasse de monter, parce que l'éther devenait vent, par la furieuse vitesse avec laquelle il s'engouffrait pour empêcher le vide, et devait, par conséquent, pousser sans cesse ma machine.

Je ne fus quasi pas travaillé de la faim, hormis lorsque je traversai cette moyenne région ; car, véritablement, la froideur du climat me la fit voir de loin; je dis de loin, à cause qu'une bouteille d'essence, que je portais toujours, dont j'avalais quelques gorgées, lui défendit d'approcher.

Pendant tout le reste de mon voyage, je ne sentis aucune atteinte ; au contraire, plus j'avançais vers ce monde enflammé, plus je me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaud et plus gai qu'à l'ordinaire, mes mains paraissaient plus colorées d'un vermeil agréable, et je ne sais quelle joie coulait parmi mon sang, qui me faisait être au delà de moi...

Je connus très distinctement, comme autrefois j'avais soupçonné en montant à la lune, qu'en effet c'est la terre

qui tourne d'orient en occident à l'entour du soleil et non pas le soleil autour d'elle ; car je voyais, en suite de la France, le pied de la botte d'Italie, puis la Mer Méditerranée, puis la Grèce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les Indes, la Chine, et enfin le Japon, passer successivement vis-à-vis du trou de ma loge ; et, quelques heures après mon élévation, toute la mer du Sud, ayant tourné, laissa mettre à sa place le continent de l'Amérique.

Je distinguai clairement toutes ces révolutions, et je me souviens même que long-temps après je vis encore l'Europe remonter une fois sur la scène, mais je n'y pouvais plus remarquer séparément les Etats, à cause de mon exaltation, qui devint trop haute. Je laissai sur ma route, tantôt à gauche, tantôt à droite, plusieurs terres comme la nôtre, où, pour peu que j'atteignisse les sphères de leur activité, je me sentais fléchir. Toutefois, la rapide our de mon essor surmontait celle de ces attractions. Je côtoyai la lune, qui pour lors se trouvait entre le soleil et la terre, et je laissai Vénus à main droite. Mais, à propos de cette étoile, la vieille astronomie a tant prêché que les planètes sont les astres qui tournent à l'entour de la terre, que la moderne n'oserait en douter. Et je remarquai, toutefois, que, durant tout le temps que Vénus parut au deçà du soleil, à l'entour duquel elle tourne, je la vis toujours en croissant; mais, achevant son tour, j'observai qu'à mesure qu'elle passa derrière, ses cornes se rapprochèrent et son ventre noir se redora. Or, cette vicissitude de lumières et de ténèbres montre bien évidemment que Jes planètes sont, comme la lune et la terre, des globes sans clarté, qui ne sont capables que de réfléchir celles qu'ils empruntent.

En effet, à force de monter, je fis encore la même observation, de Mercure. Je remarquai, de plus, que tous ces mondes ont encore d'autres petits mondes qui se meuvent à l'entour d'eux. Rêvant depuis aux causes de la construc-

i.'autuk •:

Bon de ce grand univers, je me suis imaginé qu*audébrouillemenl du chaos, après que Dion eu! créé la matière, les korps semblables se joignirent par ce principe d'amour inconnu, avec lequel nous expérimentons que toute cl cherche son pareil. Des particules formée laine

façon s'assemblèrent, et cela fit l'air. D'autres; à qui la figure donna possible un miiivcmnii circulaire, comj lent, en se liant, les globes qu'on appelle astres, qui nonleulemenl <- de cette inclination «le pirouetter sur

leurs pôles, à laquelle leur figure l<is .1 <lù

l'ara rond, comme nous le voyons, mais ont dû

même, s'évaporant de la masse, et cheminant dans leur fuite d'une allure semblable, faire tourner les orbes moindres qui se rencontraient dans la sphère de leur activité. C'est pourquoi Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne ont été contraints de pirouetter et rouler tout ensemble à l'en tour du soleil. Ce n'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois tous ces autres globes n'aient été des soleils, puisqu'il reste encore à la Terre, malgré son extinction présente, assez de chaleur pour faire tourner la lune autour d'elle , par le mouvement circulaire des corps qui se déprennent de sa masse, et qu'il en reste assez à Jupiter, pour en faire tourner quatre. Mais ces soleils, à la longueur du temps, ont fait une perte de lumière et de feu si considérable, par l'émission continuelle des petits corps qui font l'ardeur et la clarté, qu'ils sont demeurés un marc froid,- ténébreux et presque impuissant. Nous découvrirons même que ces taches qui sont au soleil, dont les anciens ne s'étaient point aperçus, croissent de jour en jour. Or, que sait-on si ce n'est point une croûte qui se forme en sa superficie, sa masse qui s'éteint, à mesure que la lumière s'en déprend ; et s'il ne deviendra point, quand tous ces corps mobiles l'auront abandonné, un corps opaque comme la terre? Il y a des siècles fort éloignés, au delà desquels il ne paraît aucun vestige du genre humain.

Peut-être qu'auparavant la terre était un soleil peuplé d'animaux proportionnés au climat qui les avait produits...

Je tairai tout ce qui survint au reste de mon voyage, de peur d'être aussi long- à le conter qu'à le faire. Tant y a qu'au bout de vingt-deux mois j'abordai enfin très heureusement les grandes plaines du jour.

Cette terre est semblable à des flocons de neige embrasée, tant elle est lumineuse ; cependant, c'est une chose assez incroyable, que je n'ai jamais su comprendre, depuis que ma boîte tomba, si je montai ou si je descendis au soleil. Il me souvient absolument, quand j'y fus arrivé, que je marchais légèrement dessus; je ne touchais le plancher que d'un point, et je roulais souvent comme une boule, sans que je me trouvasse incommodé de cheminer avec la tête non plus qu'avec les pieds. Encore que j'eusse quelquefois les jambes vers le ciel et les épaules contre terre, je me sentais dans cette posture aussi naturellement situé que si j'eusse eu les jambes contre terre et les épaules vers le ciel. Sur quelque endroit de mon corps que je me plantasse, sur le ventre, sur le dos, sur un coude, sur une oreille, je m'y trouvais debout. Je connus par là que le soleil est un monde qui n'a point de centre, et que, comme j'étais bien loin hors de la sphère active du nôtre et de tous ceux que j'avais rencontrés, il était, par conséquent, impossible que je pesasse encore, puisque la pesanteur n'est qu'une attraction du centre dans la sphère de son activité.

Le respect avec lequel j'imprimais de mes pas cette lumineuse campagne suspendit pour un temps l'ardeur dont je pétillais d'avancer mon voyage. Je me sentais tout honteux de marcher sur le jour. Mon corps même, étonné, se voulant appuyer de mes yeux, et cette terre transparente^qu'ils pénétraient, ne les pouvant soutenir, mon instinct, malgré moi devenu maître de ma pensée, l'entraînait au plus creux d'une lumière sans fond. Ma raison pourtant peu à peu désabusa mon instinct ; j'appuyai, sur la plaine, des ves-

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