‹ Cyrano de BergeracChapitre 80 sur 94 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Eclatement de la tête d'un philosophe. — Arrivée inopinée. — Le royaume des amoureux. — Description de ce royaume. — Un séminaire d'amants. — Rencontre de Descartes. — Fin.

Au bout Je cinq ou six journées de chemin, comme nous divertissions nos yeux à considérer le différent et riche aspect dos paysages, une voix languissante, comme d'un malade qui gémirait, parvint à nos oreilles. Nous nous approchâmes du lieu d'où nous jugions qu'elle pouvait venir, et nous trouvâmes, sur la rive du fleuve Imagination, un vieillard, tombé à la renverse, qui poussait de grands cris. Les larmes de compassion m'en vinrent aux yeux, et la pitié que j'eus du mal de ce misérable me convia d'en demander la cause.

a Cet homme, me répondit Campanella, se tournant vers moi, est un philosophe réduit à l'agonie, car nous mourons plus d'une fois ; et, comme nous ne sommes que des parties de cet univers, nous changeons de forme pour aller reprendre vie ailleurs; ce qui n'est point un mal, puisque c'est un chemin pour perfectionner son être et pour arriver à un nonibre infini de connaissances. Son infirmité est celle qui fait mourir presque tous les grands hommes. »

Son discours m'obligea de considérer le malade plus attentivement, et, dès la première œillade, j'aperçus qu'il avait la tête grosse comme un tonneau et ouverte par plusieurs endroits.

« Or sus! me dit Campanella, me tirant par le bras, toute l'assistance que nous croirions donner à ce moribond serait inutile et ne ferait que l'inquiéter. Passons outre ; aussi

bien, son mal est incurable. L'enflure de sa tête provient d'avoir trop exercé son esprit ; car, encore que les espèces dont il a rempli les trois ventricules de son cerveau soient des images fort petites, elles sont corporelles et capables, par conséquent, de remplir un grand lieu, quand elles sont fort nombreuses. Or, vous saurez que ce philosophe a tellement grossi sa cervelle à force d'entasser image sur image que, ne les pouvant plus contenir, elle s'est éclatée. Cette façon de mourir est celle des grands génies, et cela s'appelle crever d'esprit. »

Mon guide voulait continuer, mais il en fut détourné par un accident jusqu'à cette heure inouï; ce fut que tout à coup nous aperçûmes la terre se noircir sous nos pas, et le ciel, allumé de rayons, s'étendre sur nos têtes, comme si on eût développé entre nous et le soleil un dais large de quatre lieues.

Il me paraît malaisé de vous dire ce que nous nous imaginâmes dans cette conjoncture. Toutes sortes de terreurs nous vinrent assaillir, jusqu'à celle de la fin du monde, et nulle de ces terreurs ne nous sembla hors d'apparence; car, de voir la nuit au soleil ou l'air obscurci de nuages, c'est un miracle qui n'y arrive point. Ce ne fut pas toutefois encore tout ; incontinent après, un bruitaigre et criard, semblable au son d'une poulie qui tournerait avec rapidité, vint frapper nos oreilles, et tout au même temps nous vîmes choir à nos pieds une cage. A peine eut-elle joint le sable, qu'elle s'ouvrit pour accoucher d'un homme et d'une femme; ils traînaient une ancre qu'ils accrochèrent aux racines d'un roc. En suite de quoi, nous les aperçûmes venir à nous. La femme conduisait l'homme et le tiraillait en le menaçant. Quand elle fut fort près de nous :

« Messieurs, dit-elle d'une voix un peu émue, n'est-ce pas ici la province des philosophes? »

Je répondis que non, mais que, dans vingt-quatre heures, nous espérions y arriver, que ce vieillard, qui me souf-

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en m compagnie, était un des principaux ofl monarchie.

i Puisque vous êtes philosophe, répondit eette femme,

adressant la paroi»1 a Campanella, il faut que, sans aller plus loin, je vous décharge ici mon cœur. Pour raconter donc en peu de mots le sujet qui m'amène, vous saurezqueje viens me plaindre d'un oat commis en

la personne du plus jeune de mes enfants ; ce barbare que je tiens l'a tué deux fois, encore qu'il fût son père. »

Nous restâmes fort embarrassés de ce discours; c'est pourquoi je voulus savoir ce qu'elle entendait par un enfant tué deux fois.

« Sachez, répondit cette femme, qu'en notre pays il y a parmi les autres statuts d'amour une loi qui rè^le le nombre des baisers auxquels un mari est obligé à sa femme. C'est pourquoi tous les soirs chaque médecin, dans son quartier, va par toutes les maisons, où, après avoir visité le mari et la femme, il les taxe pour cette nuit-là, selon leur santé, forte ou faible, à tant ou tant d'embrassements. Or, le mien que voilà avait été mis à sept. Cependant, piqué de quelques paroles un peu fières que je lui avais dites en nous couchant, il ne m'approcha point tant que nous demeurâmes au lit. Mais Dieu, qui venge la cause des affligés, permit qu'en songe ce misérable, chatouillé par le ressouvenir des baisers qu'il me retenait injustement, laissa perdre un homme. Je vous ai dit que son père l'a tué deux fois, parce que, l'empêchant d'être, il a fait qu'il n'est point, voilà son premier assassinat, et a fait qu'il n'a point été, voilà son second ; au lieu qu'un meurtrier ordinaire fait bien que celui qu'il prive du jour n'est plus, mais il ne saurait faire qu'il n'ait point été. Nos magistrats en auraient fait bonne justice; mais l'artificieux a dit, pour excuse, qu'il aurait satisfait au devoir conjugal s'il n'eût appréhendé (me baisant au fort de la colère où je l'avais mis) d'engendrer un homme furieux.

(( Le Sénat, embarrassé de cette justification, nous a ordonné de nous venir présenter aux philosophes, et de plaider devant eux notre cause. Aussitôt que nous eûmes reçu l'ordre départir, nous nous mîmes dans une cage pendue au cou de ce srand oiseau que vous voyez, d'où, par le moyen d'une poulie que nous y attachâmes, nous descendons à terre et nous guindons de l'air. Il y a des personnes dans notre province établies exprès pour les apprivoiser jeunes et les instruire aux travaux qui nous sont utiles. Ce qui les oblige principalement, contre leur nature féroce, à se rendre disciplinables, c'est qu'à leur faim, qui ne se peut presque assouvir, nous abandonnons les cadavres de toutes les bêtes qui meurent. Au reste, quand nous voulons dormir (car, à cause des excès d'amour trop continus qui nous affaiblissent, nous avons besoin de repos), nous lâchons, à la campagne, d'espace en espace, vingt ou trente de ces oiseaux attachés chacun à une corde, qui, prenant l'essor avec leurs grandes ailes, déploient dans le ciel une nuit plus large que l'horizon. »

J'étais fort attentif à son discours et à considérer, tout extasié, l'énorme taille de cet oiseau géant; mais, sitôt que Campanella l'eut un peu regardé :

« Ah ! vraiment, s'écria-t-il, c'est un de ces monstres à plume, appelés condors, qu'on voit dans l'île de Mandragore, à notre monde, et par toute la zone torride; ils y couvrent de leurs ailes un arpent de terre. Mais, comme ces animaux deviennent plus démesurés, à proportion que le soleil, qui les a vus naître, est plus échauffé, il ne se peut qu'ils ne soient, au monde du soleil, d'une épouvantable grandeur.

a Toutefois, ajouta-t-il se tournant vers la femme, il faut nécessairement que vous acheviez votre voyage ; car c'est à Socrate, auquel on a donné la surintendance des mœurs, qu'appartient de vous juger. Je vous conjure cependant de nous apprendre de quelle contrée vous êtes, parce que,

l'ai r w

omme il n'y a que trois ou quatre ans que je suii arrivé

•ii ce monde-ci, je n'en connais encore guère la carte. — Nous sommes, répondit-elle, <ln royaume des Amou-

eux : ce grand Etat confine d'un côté la république de

Paix, <•( de l'autre à celle des Justes.

i An pays d'où je viens, à l'âge de seize ans, on met les rarçonsau noviciat d'amour ;c'es1 on palais fort somptueux

rui contient presque le quart de la cité. Pour les filles, es \ entrent à treize. Ils font là, les uns et les autres, leur aniue de probation, pendant laquelle les garçons ne l'occupent qu'à mériter l'affection des filles, et les filles àse -le l'amitié des carrons. Les douze moisexpifés, la faculté de médecine va visiter en corps ce séminaire d'amants. Elle lestàte tous l'un après l'autre, jusqu'aux parties de leurs personnes les plus secrètes, les fait coupler à ses veux, et puis, selon que le mâle se rencontre, àl'épreuve, vigoureux et bien conformé, on lui donne pour femmes dix, vingt, trente ou quarante filles de celles qui le chérissaient, pourvu qu'ils s'aiment réciproquement. Le marié, cependant, ne peut coucher qu'avec deux à la fois, et il ne luiest pas permis d'en embrasser aucune, tandis qu'elle est grosse, belles qu'on reconnaît stériles ne sont employées qu'à servir, ît des hommes impuissants se font les esclaves qui se peuvent mêler charnellement avec les bréhaignes. Au reste, juand une famille a plus d'enfants qu'elle n'en peut nourrir, a république les entretient ; mais c'est un malheur qui l'arrivé guère, parce qu'aussitôt qu'une femme accouche dans a cité, l'épargne fournit une somme annuelle pour l'éducaion de l'enfant, selon sa qualité, que les trésoriers d'Etat Dortent eux-mêmes àcertainjour à la maison du père. Mais, A vous voulez en savoir davantage, entrez dans notre manîequin, il est assez grand pour quatre. Puisque nous allons ïiême route, nous tromperons, en causant, la longueur du voyage. »

Campanella fut d'avis que nous acceptassions l'offre. J'en

fus pareillement fort joyeux, pour éviter la lassitude; mais quand je vins pour leur aider à lever l'ancre, je fus bien étonné d'apercevoir qu'au lieu d'un gros câble qui la devait soutenir, elle n'était pendue qu'à un brin de soie aussi délié qu'un cheveu. Je demandai à Campanella comment il se pouvait faire qu'une masse lourde comme était cette ancre ne fît point rompre, par sa pesanteur, une chose si frêle, et le bon homme me répondit que cette corde ne se rompait point, parce qu'ayant été filée très égale partout, il n'y avait point de raison pourquoi elle dût se rompre plutôt à un endroit qu'à l'autre. Nous nous entassâmes tous dans le panier, et ensuite nous pouliâmes jusqu'au faîte du gosier de l'oiseau, où nous ne paraissions qu'un grelot qui pendait à son cou. Quand nous fûmes tout contre la poulie, nous arrêtâmes le câble, où notre cage était pendue, à une des plus légères plumes de son duvet, qui pourtant était grosse comme le pouce ; et, dès que cette femme eut fait signe à l'oiseau de partir, nous nous sentîmes fendre le ciel d'une rapide violence. Le condor modérait ou forçait son vol, haussait ou baissait, selon les volontés de sa maîtresse, dont la voix lui servait de bride. Nous n'eûmes pas volé deux cents lieues, que nous aperçûmes sur la terre, à main gauche, une nuit semblable à celle que produisait dessous lui notre vivant parasol. Nous demandâmes à l'étrangère ce qu'elle pensait que ce fût :

a C'est un autre coupable qui va aussi pour être jugé à la province où nous allons; son oiseau sans doute est plus fort que le nôtre, ou bien nous nous sommes beaucoup amusés, car il n'est parti que depuis moi. »

Je lui demandai de quel crime ce malheureux était accusé.

« Il n'est pas simplement accusé, nous répondit-elle; il est condamné à mourir, parce qu'il est déjà convaincu de ne pas craindre la mort.

— Comment donc? lui dit Campanella : les lois de votre pays ordonnent de craindre la mort?

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— Oui, répliqua celte femme, elles L'ordonnent à 1 bormi 1 qui sonl reçus au collège di ■ cas

boa magistrats ont éprouvé, par de funestes exj que qui ne craint pas de perdre la rie esl capable «le l'ôtef à tout le monde. •

Après quelques autres discoun qu'attirèrent ceux-ei,Campanella voulut s'enquérir plus au long des mœurs de ion pays. Il lui demanda donc quelles étaient les lois et coummesdu royaume des Amants \ niais elle s'excusa d'en parcauseque, n'y étant pas née, et ne le connaissantqu'à demi, elle craignait d'en dire plus ou moins.

« J'arrive, à la vérité, de cette province, continua cette femme; mais je suis, moi et tous mes prédécesseurs, originaire du royaume de Vérité. Ma mère y accoucha de moi, et n'a point eu d'autre enfant. Elle m'éleva dans le pays jusqu'à l'âge de treize ans, que le roi, par avis des médecins, lui commanda de me conduire au royaume des Amants, d'où je viens, afin qu'étant élevée dans le palais d'Amour, une éducation plus joyeuse et plus molle que celle de notre pays me rendît plus féconde qu'elle. Ma mère m'y transporta et me mit dans cette maison de plaisance.

u J'eus bien de la peine avant que de m'apprivoiser à leurs coutumes : d'abord elles me semblèrent fort rudes; car. comme vous savez, les opinions que nous avons sucées avec le lait nous paraissent toujours les plus raisonnables, et je ne faisais encore que d'arriver du royaume de Vérité, mon pays natal.

« Ce n'est pas que je ne connusse bien que cette nation des Amants vivait avec beaucoup plus de douceur et d'indulgence que la nôtre; car, encore que chacun publiât que ma vue blessait dangereusement, que mes regards faisaient mourir, et qu'il sortait de mes yeux de la flamme qui consumait les cœurs, la bonté cependant de tout le monde, et principalement des jeunes hommes, était si grande qu'ils me caressaient, me baisaient et m'embrassaient, au lieu de

se venger du mal que je leur avais fait. J'entrai même en colère contre moi pour les désordres dont j'étais cause, et cela fit que, émue de compassion, je leur découvris un jour la résolution que j'avais prise de m'enfuir. « Mais, hélas! « comment vous sauver? s'écrièrent-ils tous, se jetant à « mon cou et me baisant les mains : votre maison de toutes « parts est assiégée d'eau, et le danger paraît si grand « qu'indubitablement sans un miracle vous et nous serions « déjà noyés. »

— Quoi doncJ interrompis-je, la contrée des Amants est-elle sujette aux inondations?

— Il le faut bien dire, me répliqua-t-elle ; car l'un de mes amoureux (et cet homme ne m'aurait pas voulu tromper, puisqu'il m'aimait) m'écrivit que, du regret de mon départ, il venait de répandre un océan de pleurs. J'en vis un autre qui m'assura que ses prunelles, depuis trois jours, avaient distillé une source de larmes; et, comme je maudissais, pour l'amour d'eux, l'heure fatale où ils m'avaient vue, un de ceux qui se comptaient du nombre de mes esclaves m'envoya dire que, la nuit précédente, ses yeux débordés avaient fait un déluge. Je m'allais ôter du monde, afin de n'être plus la cause de tant de malheurs, si le courrier n'eût ajouté ensuite que son maître lui avait donné charge de m'assurer qu'il n'y avait rien à craindre, parce que la fournaise de sa poitrine avait desséché ce déluge. Enfin vous pouvez conjecturer que le royaume des Amants doit être bien aquatique, puisque entre eux ce n'est pleurer qu'à demi, quand il ne sort de dessous leurs paupières que des ruisseaux, des fontaines et des torrents (i).

« J'étais fort en peine dans quelle machine je me sauverais de toutes ces eaux qui m'allaient gagner; mais un de mes amants, qu'on appelait le Jaloux, me conseilla de m'arracher le cœur, et puis que je m'embarquasse dedans;

(i) Parodie, ainsi que la suite du récit, de certaines exagérations alors à la mode.

vi i ni.

qu'au reste je oe devais pas appréhender de n'v pouvoir tenir, puisqu'il yen tenait tant d'autres; ni aller au fond, parce qu'il était trop léger; que i "i! ce que j'aurai craindre sérail l'embrasement, d'auti al [ue 1 1 matière d'un vaisseau était fort sujette au feu; que je partisse don la mer d< * s larmes, que le bandeau de son amour me servirai! de voile, et que le vent ipirs,

malgré la tempête «I»- ses rivaux, me pousser) port.

a Je fus longtemps à rêver comment je pourrais mettre entreprise à exécution. La timidité naturelle à mon hait de l'oser; mais, enfin, l'opinion que j'eus que, si la chose n'était possible, un homme ne serait si fou de la conseiller, et encore moins un amoureux à amante, me donna de la hardi) s

« J'empoignai un couteau et me Tendis la poitrine: menu aes deux mains, je fouillais dans la plaii

d'un regard intrépide, je choisissais mon cœur pour l'arracher, quand un jeune homme qui m'aimait survint. Il m'ôta le fer malgré moi, et puis me demanda le motif de cette action qu'il appelait désespérée. Je lui en fis le conte; mais je restai bien surprise, quand un quart d'heure après je sus qu'il avait déféré le jaloux en justice.

« Les magistrats, néanmoins, qui peut-être craignirent de donner trop à l'exemple ou à la nouveauté de l'accident envoyèrent cette cause .au parlement du royaume des Justes. Là il fut condamné, outre le bannissement perpétuel, d'aller finir ses jours en qualité d'esclave sur les terres de la république de Vérité, avec défenses à tous ceux qui descendront de lui, avant la quatrième Génération, de remettre le pied dans la province des Amants; même il lui fut enjoint de n'user jamais d'hyperbole, sur peine de la vie .

« Je conçus, depuis ce temps-là, beaucoup d'affection pour ce jeune homme qui m'avait conservée; et soit à cause

de ce bon office, soit à cause de la passion avec laquelle il m'avait servie, je ne le refusai point, son noviciat et le mien étant achevés, quand il me demanda pour être l'une de ses femmes.

« Nous avons toujours bien vécu ensemble, et nous vivrions bien encore, sans qu'il a tué, comme je vous l'ai dit, un de mes enfants par deux fois, dont je m'en vas implorer vengeance au royaume des Philosophes. »

Nous étions, Campanella et moi, fort étonnés du grand silence de cet homme; c'est pourquoi je tâchai de le consoler, jugeant bien qu'une si profonde taciturnité était fille d'une douleur très profonde; mais sa femme m'en empêcha.

« Ce n'est pas, dit-elle, l'excès de sa tristesse qui lui ferme la bouche, ce sont nos lois, qui défendent à tout criminel cité en justice de parler que devant les juges . »

Pendant cet entretien, l'oiseau avançait toujours pays. Je fus tout étonné, quand j'entendis Campanella, d'un visage plein de joie et de transport, s'écrier :

« Soyez le très-bienvenu, le plus cher de tous mes amisl Allons, Messieurs, allons, continua ce bon homme, audevant de monsieur Descartes; descendons, le voilà qui arrive, il n'est qu'à trois lieues d'ici. »

Pour moi je demeurai fort surpris de cette saillie; car je ne pouvais comprendre comment il avait pu savoir l'arrivée d'une personne de qui nous n'avions point reçu de nouvelles.

« Assurément, lui dis-je, vous venez de le voir en songe?

— Si vous appelez songe, dit-il, ce que votre âme peut voir avec autant de certitude que vos yeux le jour quand il luit, je le confesse.

— Mais,m'écriai-je, n'est-ce pas une rêverie que de croire que monsieur Descartes, que vous n'avez point vu depuis votre sortie du monde de la terre, est à trois lieues d'ici, parce que vous vous l'êtes imaginé? »

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