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chapitre v

Les Arbres parlants. — Les- amours des Arbres et de la Terre. — Les Arbres amants. — La Bète à feu et l'animal Glaçon. — Rencontre de Çampanella. — Province des Philosophes. — Les trois ordres d'esprits.

Après m'avoir galopé environ un demi-jour, elle me laissa proche d'une forêt, où je m'enfonçai, dès qu'elle fut partie. Là, je commençai à goûter le plaisir de la liberté, et celui de manger le miel qui coulait le long de l'écorce des arbres.

Je pense que je n'eusse jamais fini ma promenade; car l'agréable diversité du lieu me faisait toujours découvrir

quelque chose de plus beau, si mon corps eût pu résister au travail. Mais, comme enfin je me trouvai tout à fait amolli de lassitude, je me laissai couler sur l'herbe.

Ainsi étendu à l'ombre de ces arbres, je me sentais inviter au sommeil par la douce fraîcheur et le silence de la solitude, quand un bruit incertain de voix confuses, qu'il me semblait entendre voltiger autour de moi, me réveilla en sursaut.

Le terrain paraissait fort uni, et n'était hérissé d'aucun buisson qui pût rompre la vue; c'est pourquoi la mienne s'allongeait fort avant entre les arbres de la forêt. Cependant le murmure, qui venait à mon oreille, ne pouvait partir que de fort proche de moi ; de sorte que, m'y étant rendu encore plus attentif, j'entendis fort distinctement une suite de paroles grecques; et, parmi beaucoup de personnes qui s'entretenaient, j'en démôiai une qui s'exprimait ainsi :

" Monsieur le médecin, un de mes alliés. Tonne à trois têtes, me vient d'envoyer un pinson, par lequel il me mande qu'il est malade d'une fièvre étique et d'un grand mal de mousse, dont il est couvert depuis la tête jusqu'aux pieds. Je vous en supplie, par l'amitié que vous me portez, de lui ordonner quelque chose. »

Je demeurai quelque temps sans rien ouïr; mais, au bout d'un petit espace, il me semble qu'on répliqua ainsi :

« Quand Forme à trois têtes ne serait point votre allié. et quand.au lieu de vous qui êtes mon ami. le plus étrange de notre espèce me ferait cette prière, ma profession m'oblige de secourir tout le monde. Vous ferez donc dire à l'orme à trois têtes que, pour la guérison de son mal, il a besoin de sucer le plus d'humide et le moins de sec qu'il pourra ; que, pour cet effet, il doit conduire les petits filets de ses racines vers l'endroit le plus moite de son lit, ne s'entretenir que de choses gaies, et se faire tous les jours donner la musique par quelques rossignols excellents. Après, il vous fera savoir comment il se sera trouvé de ce

régime de vivre; et puis, selon le progrès de son mal, quand nous aurons préparé ses humeurs, quelque cigogne de mes amies lui donnera de ma part un clistère qui le remettra toul ;» Fait en convalescence, t

paroles achevées, je n'entendis plus le moindre bruit, sinon qu'un quart d'heure après une voix que je n*s point encore, ce me semble, remarquée, parvint à mon oreille; et voici comment elle parlait :

« Holà. Fourchu, dormez-vous

J'ouïs qu'une autre voii répliquait ainsi :

i Non, Fraîche écorce; pourquoi?

— C'est, reprit celle qui la première avait rompu le silence, que je me sens ému de la môme façon que nous avons accoutumé de l'être, quand ces animaux qu'on appelle hommes nous approchent; et je voudrais vous demander si vous sentez la même chose. »

Il se passa quelque temps avant que l'autre répondît, comme s'il eût voulu appliquer à cette découverte ses sens les plus secrets. Puis, il s'écria :

a Mon Dieu! vous avez raison, et je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins des espèces d'un homme que je suis le plus trompé du monde, s'il n'y en a quelqu'un fort proche d'ici. »

Alors plusieurs voix se mêlèrent, qui disaient qu'assurément elles sentaient un homme.

J'avais beau distribuer ma vue de tous côtés, je ne découvris point d'où pouvait provenir cette parole. Enfin, après m'être un peu remis de l'horreur dont cet événement m'avait consterné, je répondis à celle qu'il me sembla remarquer que c'était elle qui demandait s'il y avait là un homme, qu'il y en avait un :

« Mais je vous supplie, continuai-je aussitôt, qui que vous soyez qui parlez à moi, de me dire où vous êtes? »

Un moment après, j'écoutai ces mots :

« Nous sommes en ta présence : tes yeux nous regardent.

et tu ne nous vois pas ! Emvisage les chênes où nous sentons que tu tiens ta vue attachée : c'est nous qui te parlons; et, situ t'étonnes que nous parlions une langueusitée au monde d'où tu viens, sache que nos premiers pères en sont originaires; ils demeuraient en Épire, dans la forêt de Dodone, où leur bonté naturelle les convia de rendre des oracles aux affligés qui les consultaient. Ils avaient, pour cet effet, appris la langue grecque, la plus universelle qui fût alors, afin d'être entendus; et parce que nous descendons d'eux, de père en fils, le don de prophétie a coulé jusqu'à nous. Or, tu sauras qu'une grande aigle à qui nos pères de Dodone donnaient retraite, ne pouvant aller à la chasse à cause d'une main qu'elle s'était rompue, se repaissait du gland que leurs rameaux lui fournissaient, quand, un jour, ennuyée de vivre dans un monde où elle souffrait tant, elle prit son vol au soleil, et continua son voyage si heureusement qu'enfin elle aborda le globe lumineux où nous sommes ; mais, à son arrivée, la chaleur du climat la fit vomir : elle se déchargea de force gland non encore digéré; ce gland germa, il en crut des chênes qui furent nos. aïeux.

« Voilà comment nous changeâmes d'habitation. Cependant, encore que vous nous entendiez parler une langue humaine, ce n'est pas à dire que les autres arbres s'expliquent de même; il n'y a rien que nous autres chênes, issus de la forêt de Dodone, qui parlions comme vous ; car pour les autres végétants, voici leur façon de s'exprimer. N'avezvous point pris garde à ce vent doux et subtil, qui ne manque jamais de respirer à l'orée des bois? C'est l'haleine de leur parole; et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais, encore que le bruit des forêts semble toujours le même, il est toutefois si différent que chaque espèce de végétant garde le sien particulier, en sorte que le bouleau ne parle pas comme l'érable, ni le hêtre

comnv le cerisier. Si le sot peuple de votre m- ode m'avait entendu parler comme je fais, il croirait que il un

diable enfermé sous mon «' ir, bien loin de croire

que nous puissions raisonner, il De s'imagine ] ta i que nous avons l'âme sensitive; encore que, loua lea : il voie qu'au premier coup dont le bûcheron assaut un

tée entre dans la chair quatre fois plus b qu'au second; et qu'il doive conjecturer qa'i :it le

le premier coup l'a surpris et frappé au dépourvu, pui aussitôt qu'il a été averti par la douleur, il s'est ramassé en soi-même, a réuni ses forces pour combattre, et s'est comme pétrifié, pour résister à la dureté des armes de son ennemi. .Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumière aux aveugles; un particulier m'est toute l'espèce, et toute l'espèce ne m'est qu'un particulier, quand le particulier n'est point infecté des erreurs de l'espèce; c'est pourquoi soyez attentif, car je crois parler, en vous parlant, à tout le genre humain.

« Vous saurez donc, en premier lieu, que presque tous les concerts, dont les oiseaux font musique, sont composés à la louange des arbres; mais aussi, en récompense du soin qu'ils prennent de célébrer nos belles actions, nous nous donnons celui de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine à découvrir un de leurs nids, que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont caché. C'est l'arbre qui lui-même a plié ses rameaux tout autour du nid pour garantir des cruautés de l'homme la famille de son hôte. Et qu'ainsi ne soit, considérez l'aire de ceux, ou qui sont nés à la destruction des oiseaux leurs concitoyens, comme des éperviers, des hobereaux, des milans, des faucons, etc. ; ou qui ne parlent que pour quereller, comme les geais et les pies ; ou qui prennent plaisir à nous faire peur, comme des hibous et des chats-huants.Vous remarquerez que l'aire de ceux-là est abandonnée à la vue de tout le monde, parce que l'arbre

en a éloigné ses branches, afin de la donner en proie.

« Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de choses, pour prouver que les arbres exercent, soit du corps, soit de l'âme, toutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui n'ait remarqué qu'au printemps, quand le soleil a réjoui notre écorce d'une sève féconde, nous allongeons nos rameaux, et les étendons chargés de fruits sur le sein delà terre dont nous sommes amoureux? La terre, de son côté, s'entr'ouvre et s'échauffe d'une même ardeur, et, comme si chacun de nos rameaux était un membre, elle s'en approche pour s 'y joindre; et nos rameaux, transportés de plaisir, se déchargent, dans son giron, de la semence qu'elle brûle de concevoir. Elle est pourtant neuf mois à former cet embryon, auparavant que de le mettre au jour; mais, l'arbre, son mari, qui craint que la froideur de l'hiver ne nuise à sa grossesse, dépouille sa robe verte pour la couvrir, se contentant, pour cacher quelque chose de sa nudité, d'un vieux manteau de feuilles mortes.

« Eh bien, vous autres hommes, vous regardez éternellement ces choses, et ne les contemplez jamais ; il s'en est passé à vos yeux de plus convaincantes encore, qui n'ont pas seulement ébranlé les aheurtés. »

J'avais l'attention fort bandée aux discours dont cette voix arborique m'entretenait, et j'attendais la suite, quand tout à coup elle cessa d'un ton semblable à celui d'une personne, que la courte haleine empêcherait de parler.

Comme je la vis tout à fait obstinée au silence, je la conjurai, par toutes les choses que je crus qui la pouvaient davantage émouvoir, qu'elle daignât instruire une personne qui n'avait risqué les périls d'un si grand voyage que pour apprendre. J'ouïs, dans ce temps-là, deux ou trois voix, qui lui faisaient, pour l'amour de moi, les mêmes prières, et j'en distinguai une qui lui dit, comme si elle eût été fâchée :

« Orbien, puisque vous plaignez tant vos poumons, repo-

sez-vous; je lui vais conter l'histoire «les Arbres Amants. — Oli ! qui que vous soyez, m'écriai-je en me jetant doux, le plus sage de tous les chênes de Dodone, qui daignez prendre la peine de m'instruira, sachez que vous oe - pas leçon à un ingrat; car je fais vœu, si jamais je retourne à mou globe natal, de publier les merveilles dont vous me faites l'honneur de pouvoir être témoin. »

J'achevais cette protestation, lorsque j'entendis la même voix continuer ainsi :

« Regardez, petit homme, à douze ou quinze pas de votre main droite. Vous verrez deux arbres jumeaux, de médiocre taille, qui, confondant leurs branches et leurs racines, s'efforcent par mille sortes de moyens de ne devenir qu'un. »

Je tournai les yeux vers ces plantes d'amour, et j'observai que les feuilles de tous les deux, légèrement agitées d'une émotion quasi volontaire, excitaient en frémissant un murmure si délicat qu'à peine effleurait-il l'oreille ; avec lequel pourtant on eût dit qu'elles tâchaient de s'interroger et de se répondre...

Cette voix allait, je pense, entamer un autre discours ; mais le bruit d'une grande alarme qui survint l'en empêcha. Toute la forêt en rumeur ne retentissait que de ces mots : Gare la peste ! Et Passe parole !

Je conjurai l'arbre, qui m'avait si longtemps entretenu, de m'apprendre d'où procédait ce grand désordre.

« Mon ami, me dit-il, nous ne sommes pas, en ces quartiers-ci, encore bien informés des particularités du mal. Je vous dirai seulement, en trois mots, que cette peste, dont nous sommes menacés, est ce qu'entre les hommes on appelle embrasement: nous pouvons bien le nommer ainsi, puisque parmi nous il n'y a point de maladie si contagieuse. Le remède que nousallons apporter, c'est deroidirnos haleines, et de souffler tous ensemble vers l'endroit d'où part l'inflammation, afin de repousser ce mauvais air. Je crois que ce qui nous aura apporté cette fièvre ardente est une Bête à feu qui

rôde depuis quelques jours à l'entour de nos bois; car, comme elles ne vont jamais sans feuetne s'en peuvent passer, celleci sera sans doute venue le mettre à quelqu'un de nos arbres.

< Nous avions mandé l'animal Glaçon, pour venir à notre secours; cependant il n'est pas encore arrivé. Mais adieu, je n'ai pas le temps de vous entretenir ; il faut songer au salut commun, et vous-mêmes, prenez la fuite ; autrement, vous courez risque d'être enveloppé dans notre ruine. »

Je suivis ce conseil, sans toutefois me beaucoup presser, parce que je connaissais mes jambes. Cependant je savais si peu la carte du pays que je me trouvai, au bout de dix-huit heures de chemin, au derrière de la forêt dont je pensais fuir ; et, pour surcroît d'appréhension, centéclats épouvantables de tonnerre m'ébranlaient le cerveau, tandis que la funeste et blême lueur de mille éclairs venait éteindre mes prunelles.

De moment en moment, les coups redoublaient avec tant de furie qu'on eût dit que les fondements du monde allaient s'écrouler ; et malgré tout cela, le ciel ne parut jamais plus, serein. Comme je me vis au bout de mes raisons, enfin le désir de connaître la cause d'un événement si extraordinaire m'invita de marcher vers le lieu d'où le bruitsemblait s'épandre.

Je marchai environ l'espace de quatre cents stades, à la fin desquels j'aperçus, au milieu d'une fort grande campagne, comme deux boules qui, après avoir en bruissant tourné longtemps à l'entour l'une de l'autre, s'approchaient et puis se reculaient. Et j'observai que, quand le heurt se faisait, c'était alors qu'on entendait ces grands coups ; mais à force de marcher plus avant, je reconnus que ce qui, de loin, m'avait paru deuxboules, était deuxanimaux; l'un desquels, quoique rond par en bas, formait un triangle par le milieu, et sa tête fort élevée, avec sa rousse chevelure qui flottait contremont, s'aiguisait en pyramide ; son corps était troué comme un crible, et, à travers ces pertuis déliés qui lui servaient de pores, on apercevait glisser de petites

I/AUTHK MUNI

flammes qui semblaient le 'ouvrir d'un plun

En ni'- promenant là autour, je rencontrai un vieillard fort vénérable qui regardait ce fameux combat avec autant de curiosité que moi. Il me lit signe de m'approcher : j'obéis, et nous dous assîmes l'un auprès de l'autre.

J'avais desseinde lui demander le motif qui l'avait am eo cette contré* , mais il me ferma la bouche par les :

« Eh bien, vous le saurez, le motif qui m'amène en celte contrée ! »

Et là-dessus il me conta foi! au long- toutes les particularités de sou voyage. Je vous laisse à penser si je demeurai i niant, pour accroître ma consternation, cornu je brûlais de lui demander quel démon

lui révélait mes pensées :

« Non, non, s'écria-t-il, ce n'est point un démon qui me révèle vos pensées. . . »

Ce nouveau tour de devin me le fit observer avec plus d'attention qu'auparavant, et je remarquai qu'il contrefaisait mon port, mes gestes, ma mine, situait tous ses membres,et figurait toutes les parties de son visage sur le patron des miennes; enfin, mon ombre en relief nem/eût pas mieux représenté .

« Je vois, continua-t-il, que vous êtes en peine de savoir pourquoi je vous contrefais, et je veux bien vous l'apprendre. Sachez donc qu'afin de connaître votre intérieur j'arrange toutesles parties dé mon corps dans un ordre semblable au vôtre ; car, étant de toutes parts situé comme vous, j'excite en moi, par cette disposition de matière, la même pensée que produit en vous cette même disposition de matière.

« Vous jugerez cet effet-là possible, si autrefois vous avez observé que les gémeaux qui se ressemblent ont ordinairement l'esprit, les passions et la volonté semblables ; jusquelà qu'il s'est rencontré à Paris deux bessons qui n'ont ja-

mais eu que les mêmes maladies et la même santé ; se sont mariés, sans savoir le dessein l'un de l'autre, à même heure et à même jour ; se sont réciproquement écrit des lettres, dont le sens, les mots et la constitution étaient de même, et qui, enfin, ont composé, sur un même sujet, une même sorte de vers avec les mêmes pointes, le même tour et le même ordre. Mais ne voyez-vous pas qu'il était impossible que la composition des organes de leurs corps étant pareille dans toutes ces circonstances, ils n'opérassent d'une façon pareille, puisque deux instruments égaux, touchés également, doivent rendre une harmonie égale? Et qu'ainsi, conformant tout à fait mon corps au vôtre et, devenant, pour ainsi dire, votre gémeau, il est impossible qu'un même branle de matière ne nous cause à tous deux un même branle d'esprit. »

Après cela, il se remit encore à me contrefaire, et poursuivit ainsi :

a Je me nomme Campanella, et suis calabrais de nation. Depuis ma venue au soleil, j'ai employé mon temps à visiter les climats de ce grand globe pour en découvrir les merveilles : il est divisé en royaumes, républiques, états et principautés, comme la terre. Ainsi les quadrupèdes, les volatiles, les plantes, les pierres, chacun y a le sien ; et, quoique quelques-uns de ceux-là n'en permettent point l'entrée aux animaux d'espèce étrangère, particulièrement aux hommes, que les oiseaux par-dessus tout haïssent à la mort, je puis voyager partout, sans courir de risque, à cause qu'une âme de philosophe est tissue de parties plus déliées que les instruments dont on se servirait à la tourmenter. Je me suis trouvé heureusement dans la province des arbres, quand les désordres de la salamandre ont commencé ; ces grands éclats de tonnerre, que vous devez avoir entendus aussi bien que moi, m'ont conduit à leur champ de bataille, où vous êtes venu un moment après. Au reste, je m'en retourne à la province des Philosophes...

— Quoi, lui dis-je, il y a donc aussi des philosopl leil?

— S'il y en a ! répliqua le bonhomme, oui, certes, ot ce soni lea principaux habitants «lu soleil, et ceux-là m dont ta renommée de votre monde ;■ la bouche si pleine. Vous pourrez bientôt converser avec eux, pourvu que vous ayez le courage de me suivre, car j'eapère mettre le pied dans leur ville, avant qu'il soit trois jours. Je ne croi

que vous puissiez concevoir de quelle façon ces grands renies se sont transportés ici?

— Non, certes, m'écriai- je; car tant d'autres personnes auraient-elles eu jusqu'à présent les yeux bouchés, pour

i»as trouver le chemin? Ou bien est-ce qu'après la mort nous tombons entre les mains d'un examinateur des esprits, lequel, selon notre capacité nous accorde ou nous refuse le droit de bourgeoisie au soleil?

— Ce n'est rien de tout cela, repartit le vieillard : les âmes viennent, par un principe de ressemblance, se joindre à cette masse de lumière, ; car ce monde-ci n'est formé d'autre chose que des esprits de tout ce qui meurt dans les orbes d'autour, comme sont Mercure. Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne.

(( Ainsi, dès qu'une plante, une bête, ou un homme, expirent, leurs âmes montent, sans s'éteindre, à sa sphère, de même que vous voyez la flamme d'une chandelle y voler en pointe, malgré le suif qui la tient par les pieds. Or, toutes ces âmes, unies qu'elles sont à la source du jour, et purgées de la grosse matière qui les empêchait, elles exercent des fonctions bien plus nobles que celle de croître, de sentir et de raisonner ; car elles sont employées à former le sang et les esprits vitaux du soleil, ce grand et parfait animal. Et c'est aussi pourquoi vous ne devez point douter que le soleil n'opère de l'esprit bien plus parfaitement que vous, puisque c'est par la chaleur d'un million de ces âmes rectifiées, dont la sienne est un élixir.

qu'il connaît le secret de la vie, qu'il influe à la matière de vos mondes la puissance d'engendrer, qu'il rend des corps capables de se sentir être, et enfin qu'il se fait voir et fait voir toutes choses.

« 11 me reste maintenant à vous expliquer pourquoi les âmes des philosophes ne se joignent pas essentiellement à la masse du soleil, comme celles des autres hommes.

« Il y a trois ordres d'esprits dans toutes les planètes, c'est-à-dire dans les petits mondes qui se meuvent à l'entour de celui-ci.

« Les plus grossiers servent simplement à réparer l'embonpoint du soleil. Les subtils s'insinuent à la place de ses rayons ; mais ceux des philosophes, sans avoir rien contracté d'impur dans leur exil, arrivent tout entiers à la sphère du jour, pour en être habitants. Or, elles ne deviennent pas, comme les autres, une partie intégrante de sa masse, parce que la matière qui les compose, au point de leur génération, se mêle si exactement que rien ne la peut plus déprendre, semblable à celle qui forme l'or, les diamants et les astres, dont toutes les parties sont mêlées par tant d'enlacements, que le plus fort dissolvant n'en saurait relâcher l'étreinte.

« Or, ces âmes de philosophes sont tellement, à l'égard des autres âmes, ce que l'or, les diamants et les astres sont à l'égard des autres corps, qu'Epicure dans le soleil est le même Épicure qui vivait jadis sur la terre. »

Le plaisir que je recevais en écoutant ce grand homme m'accourcissait le chemin, et j'entamais souvent tout exprès des matières savantes et curieuses, sur lesquelles je sollicitais sa pensée, afin de m'instruire. Et, certes, je n'ai jamais vu de bonté si grande que la sienne ; car quoiqu'il pût, à cause de l'agilité de sa substance, arriver tout seul, en fort peu de journées, au royaume des philosophes, il aima mieux s'ennuyer longtemps avec moi que de m'abandonner parmi ces vastes solitudes.

Cependant il était pressé; car je me souviens que m'é-

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tant avisé d<; lui demander pourquoi il s'en pet mmait avant d'avoir reconnu toutes les régions de cegrand monde, il me répondit que L'impatience de voir un de ses amis. lequel était nouvellement arrivé, l'obligeait à rompre son voyage. Je reconnus, par la Buite «1 1 son discours, que cel ami était ce fameux philosophe de notre temps, Monsieur Descartes, et qu'il ne se hâtait que pour le joindre.

Il me répondit encore, sur ce que je lui demandai quelle estime il avait pour sa Physique : qu'on ne la devait lire qu'avec le même respect qu'on écoute prononcer des oracles.

« Ce n'est pas, ajouta-t-il, que la science des choses naturelles n'ait besoin, comme les autres sciences, de précoeuper notre jugement d'axiomes qu'elle ne prouve point; mais les principes de la sienne sont simples et si surnaturels que, étant supposés, il n'y en a aucune qui satisfasse plus nécessairement à toutes les apparences. »

Je ne pus, en cet endroit, m'empêcher de l'interrompre :

« Mais, lui dis-je, il me semble que ce philosophe a toujours impug-né le vide; et cependant, quoiqu'il fût épicurien, afin d'avoir l'honneur de donner un principe aux principes d'Epicure, c'est-à-dire aux atomes, il a établi pour commencement des choses un chaos de matières tout à fait solide, que Dieu divisa en un nombre innombrable de petits carreaux, à chacun desquels il imprima des mouvements opposés. Or, il veut que ces cubes, en se froissant l'un contre l'autre, se soient égrug-és en parcelles de toutes sortes de figures. Mais comment peut-il concevoir que ces pièces carrées aient commencé détourner séparément, sans avouer qu'il s'est fait du vide entre leurs angles ?... »

Mon philosophe me répondit que monsieur Descartesnous rendrait raison de cela lui-même, et qu'étant né aussi oblig-eant que philosophe, il serait assurément ravi de trouver en ce monde un homme mortel, pour l'éclaircir des doutes que la surprise de la mort l'avait contraint de

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laisser à la terre qu'il venait de quitter; qu'il ne croyait pas qu'il eût grande difficulté à y répondre, suivant ses principes que je n'avais examinés qu'autant que la faiblesse de mon esprit me le pouvait permettre ; parce, disait-il, que les ouvrages de ce grand homme sont si pleins et si subtils qu'il faut une attention, pour les entendre, qui demande l'âme d'un vrai et consommé philosophe. Ce qui fait qu'il n'y a pas un philosophe dans le soleil, qui n'ait de la vénération pour lui ; jusque-là que l'on ne veut pas lui contester le premier rang-, si sa modestie ne l'en éloigne.

(( Pour tromper la peine que la longueur du chemin pourrait vous apporter, nous en discourrons suivant ses principes, qui sont assurément si clairs, et semblent si bien satisfaire à tout par l'admirable lumière de ce grand génie, qu'on dirait qu'il a concouru à la belle et magnifique structure de cet univers.

« Vous vous souvenez bien qu'il dit que notre entendement-est fini. Ainsi, la matière étant divisible à l'infini, il ne faut pas douter que c'est une de ces choses qu'il ne peut comprendre ni imaginer, et qu'il est bien au-dessus de lui d'en rendre raison. « Mais, dit-il , quoique cela ne puisse tom- «ber sous le sens, nous ne laissons pas de concevoir que cela « se fait par la connaissance que nous avons de la matière ; « et nous ne devons pas hésiter à déterminer notre jugece ment sur les choses que nous concevons. » En effet, pouvons-nous imaginer la manière dont l'âme agit sur le corps ? Cependant, on ne peut nier cette vérité, ni la révoquer en doute ; au lieu que c'est une absurdité bien plus grande d'attribuer au vide une espèce qui est une propriété qui appartient au corps de l'étendue, vu que l'on confondrait l'idée du rien avec celle l'être, et que l'on lui donnerait des qualités, à lui qui ne peut rien produire, et ne peut être auteur de quoi que ce soit.

« Mais, pauvre mortel, je sens que ces spéculations te fatiguent, parce que, comme dit cet excellent homme, tu

L AUTAI M

n'as jamais pris peine â bien épurer ton esprit <1 'a% masse il<i ton corps, e! parce que tu l'as rendu si p qu'il ne veut plus faire aucunes fonctions sans le secours des sens. . . »

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