‹ Cyrano de BergeracChapitre 93 sur 94 · TIBÈRE · texte numérisé non relu

TIBÈRE

La femme de mon fils conspire contre moi !

CIV1LLA.

Moi, femme de ton fils, moi. fille de ton frère,

«Tallois te poignarder, toi, mon oncle et mon père ;

Par cent crimes en un me donner le renom

De commettre un forfait qui n'eût point eu de nom ;

Moi, ta nièce, ta bru, ta cousine, ta fille,

Moi qu'attachent par tout les nœuds de ta famille,

Je menois en triomphe à ce coup inhumain

Chacun de tes parents t'égorger par ma main ;

Je voulois* profaner du coup de ma vengeance

Tous les degrés du sang et ceux de l'alliance,

Violer dans ton sein la nature et la loi,

Moi seule révolter tout ton sans; contre toi,

Et montrer qu'un tyran, dans sa propre famille,

Peut trouver un bourreau quoiqu'il n'ait qu'une fille

J'ai tué mon époux, mais j'eusse encor fait pis,

Afin de n'être plus la femme de ton fils,

Car j'avais dans ma couche à ton fils donné place

Pour être en mes enfants maîtresse de ta race

Et pouvoir à mon gré répandre tout ton sang*

Lorsqu'il serait contraint de passer par mon flanc.

Enfin /'■ ' la lune, doit le d<

diverses conjectures sur ce qu .1 ,|t- merveilleuses similitudes avec la i

Quoique toul jeune cl >n manque de [

de l'eu, de hardi* sse el d'i prit, avait presque tr<n auprès de Boileau, < i > i i dit de lui:

J'aime mieui Bergerac etsa burlesque audace Qne "i se morfond e

i l'uni plus l'ail connaître que toul ce qu'il a fait, irdez commenl vont 1rs fortunes humai) d'être un homme de génie I car si homme d veut dire

Inventeur, original dans le fond el la forme,

n'a auiaut 'Tac, et cepen-

dant on ne le regarde que connue on fou ingénieux et amu (Théophile Gautier, les Grotesques.)

Un des derniers (libertins) fut peut-être Cyrano de Bergerac, l'homme à la « burlesque audace», philosophe et matamore, poète avec des airs de bretteur, s'imposant de force comme élève à

iidi, et retenant de ses leçons juste assez pour mêierétrangement la métaphysique à ses conceptions bizarres. 11 prête à un habitant de la lune tout un système du monde à demi sérieux, et qui ne manque pas de grandeur; il devance parfois, à force d'imagination, ce que dira cent ans plus tard un Diderot ; il rêve « que la matière n'est qu'une, qui, comme une excellente comédienne, joue ici-bas toutes sortes de personnages » ; il nous la montre « s'acheminant un million de fois au dessein de faire un homme » ; il pense que tous les êtres de la nature tendent au plus parfait et « aspirent à devenir hommes ». Le philosophe sert ici le poète : il y arrive, malgré son siècle, à comprendre l'àme des choses, il écoute la voix des arbres, il nous traduit leur lan-

, et puis il s'arrête, il est pris de scrupules, il s'essaie à des demi-précautions qui voudraient être adroites et qui font songer à celles de Vanini... Mais Cyrano n'est bientôt plus qu'une exception singulière. On le dit un peu fou. Il vit isolé, sans dis-

(i) La Ballade à la lune, de Musset.

ciples, sans influence ; il meurt en 1655, juste à temps, peut-être, pour éviter le sort de Théophile.. . »

(René Grousset, les Libertins ; dans Œuvres posthumes 1886.)

Flammarion, Piochas, ont reconnu le mérite scientifique de Bergerac, mais à un point de vue trop limité, à mon avis, car je crois avoir prouvé que ce philosophe a des vues remarquablement vastes, des envolées souvent géniales.... Pour certaines de ses presciences, comme ses idées sur la gravitation, la conservation de l'énergie, l'évolution, etc., on peut dire qu'elles révèlent une audace raisonneuse, une fougue méthodique qui, sur certains points, le font plus grand que les plus illustres de ses contemporains... A mon avis, Cyrano, parait être l'homme qui reflète le mieux la pensée scientifique au début du dix-septième siècle. S'il est moins parfait que Montaigne, moins profond que Descartes, moins génial que Pascal, il a sur eux une supériorité incontestable, c'est qu'il est beaucoup plus complet et qu'il a osé , s'affranchir complètement de tout a priori dogmatique.

Tout à la fois soldat sans peur, philosophe, auteur comique, dramaturge, poète tantôt élégiaque, tantôt satirique et pamphlétaire, tantôt précieux ou burlesque, musicien, vulgarisateur, il est physicien assez profond pour avoir entrevu ou pressenti nos découvertes les plus modernes.

Ce Gascon de Paris, cet audacieux original, dont rien ne pouvait refréner ni le geste ni la pensée, serait sûrement devenu célèbre parmi les célèbres, si des mains criminelles n'avaient détruit ou morcelé ses œuvres, et surtout si la mort, aidée par la misère et les tortures morales, n'avait fauché à trente-cinq ans cette existence remarquable à tant de points de vue, et empêché ce savant de mûrir des idées écloses dans son cerveau peut-être unique dans l'histoire de la pensée humaine... Cyrano doit être salué comme un précurseur de la science française, de nos idées sociales actuelles et de nos inventions modernes les plus remarquables.

(P. Juppont, VŒuvre scientifique de Savinien de Cyrano, 1906.)

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