‹ Cyrano de BergeracChapitre 19 sur 36 · II. — LA NAISSANCE DE SAVINIEN, SON ENFANCE ET SES HUMANITÉS · texte numérisé non relu

II. — LA NAISSANCE DE SAVINIEN, SON ENFANCE ET SES HUMANITÉS

Jusqu'à la mort de sa mère, survenue en 1616", Abel de Cyrano avait continué de résider avec elle et avec ses frères dans la vieille demeure familiale de la rue des Prouvaires. Cette maison ayant été, à la suite d'un partage, attribuée à son frère Samuel, il quitta la rue des Prouvaires dans les premiers mois de l'année 1618 pour aller habiter rue des Deux-Portes, aujourd'hui rue Dussoubs, paroisse Saint-Sauveur. Savinien, celui qui devait être Cyrano de Bergerac, y naquit l'année suivante. Voici son acte de baptême :

« Le sixiesme mars mil six cens disneuf, Savinien, fils à" Abel de Cyrano, escuier, sieur de Mauvières, et de damoiselle Espérance Bellanger ; le parrain, noble homme Antoine Fanny, conseiller du Roy et auditeur en sa Chambre des Comptes, de cette paroisse; la marraine, Marie Fédeau, femme de noble homme Me Louis Perrot, conseiller et secrétaire du Roy, maison et couronne de France, de la paroisse de Saint- Germain-lAuxerrois. »

Abel de Cyrano, désertant peu après la rue des Deux- Portes, transportait ses pénates rue des Yieux-Augustins, et, en 1622, abandonnait Paris pour se retirer en son château de Mauvières. Le petit Savinien — il n'avait que trois ans — resta à Mauvières jusqu'à ce qu'il fut arrivé à 1 âge d'apprendre à lire ; son père, alors, le confia à un curé de campagne qui prenait des pensionnaires. Savinien a qualifié son premier maître d'ombre de Sidias (2), en souvenir du pédant rageur et entêté dont Théophile de Viau a tracé le portrait dans sa Première

(1) Pierre Brun a fait, par erreur, de cette Catherine, une fille de Savinien I et d'Anne Le Maire, soit une tante au lieu d'une sœur.

(2) Sidias est le nom donné à un pédant par Théophile de Viau, dans La Première Journée, publiée dans l'édition de la Seconde partie de ses Œuvres, 1623, qui n'est autre que le début de son autobiographie, malheureusement inachevée ; dans les éditions suivantes, cette Première Journée porte le titre de Fragment d'une Histoire Comique. — Le pédant Sidias discute à coups de poing pour soutenir quWor in porno non erat forma, sed accidens. P. Lacroix, par une curieuse méprise, a fait de ce Théophile (de Viau) « un auteur de comédies grecques qui ne nous sont connues que par leurs titres et par quelques fragments conservés par Suidas et Athénée j> ; Pierre Brun a copié P. Lacroix.

Journée. Ce curé entendait être écouté et obéi. Il n'hésitait pas, le cas échéant, à corriger vertement l'écolier rébarbatif. Savinien, raisonneur et batailleur, se rebellait et ne tenait compte ni des leçons ni des corrections. Malgré sa vive amitié pour 1 un de ses condisciples, Henry Le Bret (1), amitié qui ne devait finir qu'avec sa vie, Savinien se plaignit si souvent à son père que celui-ci, d'un caractère faible, importuné de ses doléances, sans s'informer s'il serait mieux ailleurs, le retira brusquement des mains du curé.

Entre temps, sa vivacité, sa gaieté, son espièglerie lui avaient gagné le cœur de sa marraine, Marie Feydeau; elle lui lègue, en 1G28, six cents livres. Cette somme, destinée d'abord à la poursuite des études de Denys, son frère aîné, devait revenir à Savinien à la mort de ses parents :

« Fut présent noble homme Abel de Cyrano, sieur de Mauvières, près Chevreuse, paroisse de Saint-Forget, demeurant audit Mauvières, étant de présent en cette ville de Paris logé rue des Prouvaires, paroisse Saint-Eustache, lequel a reconnu et confessé avoir eu et reçu de damoiselle Marie Feydeau, veuve de feu noble homme Louis Perrot, vivant conseiller e1 secrétaire du Roi, à ce présente, la somme de six cents livres '!< laquelle somme ladile damoiselle Perrot fait don à Savinien de Cyrano, sou filleul, fils dudit sieur <!<■ Mauvières et de damoiselle Espérance Bellanger, sa femme, cousine dicelle damoiselle Perrot, à la charge néanmoins d'employer par ledit sieur de Mauvières lesdites six cents livres pour la continuation des études de Denys de Cyrano, son fils aîné, âgé de quatorze ans, pour après le décès des sieur et dame de Mauvières ladite Minime de six cents livres devoir être reprise sur leurs biens par ledit Savinien de Cyrano leur dit lils, donataire d'icelle et pardessus les droits successifs de sesdits père et mère. »

Abel de Cyrano fit entrer son fils au collège de Beau-

(t) Henry Le Bret était fils de Nicolas Le Bret. marié le 26 novembre 1611, à Marie Mallaqnin, an Ifesnil-Saintr-Denis (aujourd'hui canton de Chevreuse); de ce mariage, aaquirenl deux filles : Louise el Marie, baptisées toutes deux dans I église du Mesnil. la dernière mariée à Jean Ilerculct. bourgeois de Paris, et valet de chambre de la Reine, mort en 1649 ; un garçon, mort très jeune et inhumé dans la même église, en 1621, et, enfin, Henry, qui a dû naître à Paris, quand le service de ion père le retenait près de la duchesse de Guise, dont il était l'écuyer. Tout comme Cyrano, il abandonna la carrière militaire pour devenir avocat en Parlement. Enfin, renonçant au monde, il reçut la prêtrise en 1656. Secrétaire de l'évêque de Montauban, Pierre de Bertier ; en 1659 chanoine du chapitre calhédral ; en 1663 'grand-prévùt de la cathédrale, il mourut u quatre-vingt-treize ans, le 9 août 1710, dans cette même ville de Montauban. 11 a publié dix-sept ouvrages. (Em. Fores lié neveu, Biographie de llcnry Le Bret, 1890.)

vais (i), dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais, à Paris. Le principal, depuis avril 1615, Jean Grangier (2), professeur de réthorique au collège d'Harcourt, puis professeur d'éloquence latine au Collège de France, était non seulement un savant de premier ordre, mais encore un excellent pédagogue et un administrateur remarquable. Il avait relevé la prospérité un' moment chancelante de ce collège et rétabli la discipline tant soit peu compromise sous son prédécesseur. Son éloge était dans toutes les bouches ; on disait proverbialement : « Il n'y a qu'un Grangier pour dicter, un Bourbon (3) pour écrire et un Marsile (4) pour enseigner » (5). Sous la direction de Grangier, l'impétueux Cyrano se vit bientôt maîtrisé ; mais il ne lui pardonna pas sa soumission, au moins apparente, obtenue au prix de quelques « fouettées ». Il s'en est vengé en caricaturant son vieux maître dans Le Pédant Joué (6). Notre parisien termina ses humanités au moment où la fortune paternelle fléchissait sensiblement. Ce n'est pas qu'Abel de Cyrano fût sur le point d'être ruiné, loin delà ; s'il a\ait réclamé, dès 1630, une somme de deux mille huit cent cinquante livres, prêtée autrefois au maréchal d'Estrées, et contracté plusieurs emprunts, dont l'un à sa belle-sœur, Marie Le Camus, veuve de Pierre de Cyrano, si quatre mille livres, avancées à Catherine Millet, tante de sa femme, étaient perdues, il se trouvait encore en posture d'acheter trente-deux mille livres une rente de deux mille livres

(1) Chose assez surprenante : Le Bret ne parle pas de l'entrée de Savinien au collège de Beauvais ; il laisse entendre que son père le renvoya simplement à Paris ; mais c'est peu vraisemblable.

(2) P. Lacroix a tracé la caricature, et non le portrait de J. Grangier : « Le savant Jean Grangier, par son érudition immense, par son éloquence pédantesque, par ses querelles avec les grands et petits boursiers, avec les régents et les pédagogues du collège, par son caractère violent et par son avarice sordide, a marqué dans l'histoire de l'Université de Paris. Tous les écoliers le connaissaient et se racontaient l'un à l'autre ses beaux traits de cuistrerie, ses bons mots de grammairien, ses discours en grand style de rhétorique. »

(3) Nicolas Bourbon, poète latin, né à Bar-sur-Aube, était fils d'un médecin et petit-neveu du fameux Nicolas Bourbon, excellent poète latin, mort en 1542. Notre Nicolas .Bourbon enseigna la rhétorique au collège des Grassins, puis au collège de Calvy, et, enfin, au collège d'Harcourt. Il fut nommé, après la mort de Henri IV, professeur royal en éloquence grecque, et il fut choisi comme l'un des premiers académiciens. H mourut le G août 1644, âgé d'environ soixante-dix ans.

(4) Théodore Marsile, philologue, né en Hollande, à Arnhem, en 1548, mort à Paris en 1617 ; il occupa la chaire d'éloquence latine au Collège de France.

(5) Le collège de Dormans-Beauvais et la chapelle de Saint-Jean l'Evangéliste, par le Révérend Père M. D. Chapotin, 1870.

(6) Le Pédant Joué, acte I, scène VIII.

sur l'Hôtel de Ville de Paris. Enfin quelques mois après (juillet 1636), ayant vendu la terre et seigneurie de Mauvières et de Bergerac, à Antoine Balestrier, sieur de l'Arbalestrière, moyennant dix-sept mille deux cents livres, il rentrait de nouveau à Paris.

UI. — SAVINIEN ADOLESCENT. — COMMENT IL VIT A PARIS. — IL S'ENGAGE DANS L'ARMÉE ROYALE. — SON FRÈRE AÎNÉ DENTS SE DESTINE A LA PRÊTRISE (2 mars 1639). — CYRANO BLESSÉ AU SIÈGE DE MOUZON juin 1639) ET A CELUI D'ARRAS (août 1640).

Notre Savinien, libre de toute sujétion, dut être assez mortifié de voir l'installation appelée à l'abriter en compagnie de ses parents, de son frère Abel II, et de sa sœur Catherine. Ce n'était plus le château de Mauvières et le joli paysage de Chevreuse, mais un modeste logis au bout de la grande rue du faubourg Saint-Jacques, près la Traverse, loué à M. de Saint-Jean, notaire au Chàtelet, pour la somme annuelle de six cents livres. Ses réflexions moroses durèrent peu ; son parti fut vite piis. Ce que la cage paternelle ne représentait plus, notre parisien se l'octroya de lui-même ; il se décida, pour commencer, à allonger son nom : Savinien de Cyrano était un peu court aux veux d'un jeune adolescent qui entendait frayer avec la jeunesse joyeuse et dorée de la capitale ; il y ajouta relui de la terre de Bergerac (1), dont la vraie désignation étail Sous-Forèst. Le fief de Sous-Forest, comme celui de Mau- \ uns, avait appartenu, dans le milieu du xvi°siècle, à une famille de Bergerac (2) fort ancienne par ses attaches et par ses propriétés fort puissante. L'adjonction n'était pas sans valeur,

(1) Chose curieuse : ni son grand-père ni son père n'avaient pris ce titre de Bergerac ; ils s'étaient contentés de celui de Mauvières (voir note 2, p. XVIII).

(2) Dès 1466, on trouve un Nicolas de Bergerac vendant des biens à Jean Le Clerc, seigneur du Tremblay ; Guillaume de Bergerac, son fils, possédait par sa femme, Jeanne de Grande-Rue, Le fief de Launav-Roguerin, et en faisait aveu en 1492 el 1507. Plus tard, un Jouin de Bergerac |>nt poar famine Jeanne Chauderon, fille du seigneur de Vaugien et de Bruyère le Cliatel. Les noms d'autres membres de fa famille de Bergerac : Loys, Philippe, Antoine, qni fut ruré de Saint-Remy- 1 Sonore, Fleur de lis. qui fut mariée a Gabriel de Lailly, témoignent combien nombreuse elle était et quelles ramification! alla étendait dans le paya. Le 15 septembre 1561, noble bomme Gallois de Bergerac, écuyer, sienrde Bergerac, en qualité de fils aine et de principal béritier d'Antoine de Bergerac, rendait fui et hommage à cause des terres de Mauvières et de Bergerac. Ce fut Dauphin de Bergerac qui aliéna Mauvières en 1576, en le vendant à Thomas de Forbois. (F. de C.)

surtout en se réservant, suivant les circonstances, de varier un peu la monotonie de son prénom et du « de » qui raccompagnait ; c'est là l'origine de ses diverses signatures : Alexandre de Cyrano Bergerac, Hercule de Bergerac, de Bergerac tout court, de Bergerac Cyrano, de Cyrano de Bergerac, Savinien de Cyrano, en harmonie, d'ailleurs, avec la tête du personnage : « ses yeux se perdaient sous ses sourcils, et son nez large par sa tige et recourbé » copiait, dit Dassoucy, « celui de ces babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amérique » (1). A la rhétorique près, disons simplement que Cyrano de Bergerac, ou Cyrano, comme nous l'appellerons désormais, était doté d'un gigantesque nez de perroquet destiné à le distinguer du commun des mortels. Cette perfection — ou cette disgrâce de la nature, suivant les goûts — avait développé chez lui une susceptibilité excessive servie par un merveilleux courage.

En face d'un père aigri et mécontent, Cyrano oublia promptement le chemin de la maison paternelle. Bientôt on le compta au nombre des goinfres et des bons buveurs des meilleurs cabarets, il se livra avec eux à des plaisanteries d'un goût douteux, suites ordinaires de libations prolongées outre mesure. En parlant comme Tallemant (2), disons qu'il fit « un peu le fou et qu'il brûla plus d'un auvent de savetier ». Il contracta aussi la déplorable habitude du jeu. Ce genre d'existence ne pouvait indéfiniment continuer, d'autant qu'Abel de Cyrano devenait tout à fait sourd aux demandes de fonds réitérées de son fils. L'impécuniosité décida notre jeune libertin.à s'engager, avec son ami Le Bret, en qualité de cadet et de volontaire, dans la Compagnie des Gardes commandée par M. de Carbon de Casteljaloux (3). Cyrano élargissait ainsi son champ de bataille.

Abel de Cyrano fut d'autant plus satisfait de la résolution

(1) Combat de Cirano de Bergerac avec le Singe de Brioché au bout du Pont- Neuf, 1704. Cette pièce est attribuée à Dassoucy ; nous en donnons plus loin de larges extraits.

(2) Historiette de Gaston d'Orléans : «Gaston a fait un peu le fou en sa jeunesse, et la nuit il a brûlé plus d'un auvent de savetier. »

(3) M. Carbon de Casteljaloux devait être un triple gascon, comme seigneur de Casteljaloux de Geloux, petite ville de Guyenne, située à trois lieues de la Garonne, et fameuse par une vieille tour au sujet de laquelle les habitants faisaient bien des contes pour expliquer l'origine du nom de leur ville. Il avait été d'abord capitaine au régiment de Saint-Aignan et commandait le château de Bomiers en Berry. (P. L.)

prise par Savinien que Denys, l'aîné, était dans une disposition d'esprit tout à fait différente de celle de son frère. D'un caractère sérieux et réfléchi, Denys se sentait depuis longtemps porté vers le sacerdoce. Décidé à s'y consacrer, il demanda à son père de lui constituer une rente de cent cinquante livres tournois nécessaire, aux termes des constitutions canoniques, pour' arriver à cette fin. Le 2 mars 1639, dans l'étude de Me Quarré, notaire au Châtelet de Paris, Abel de Cyrano signait l'acte suivant, dont le texte, assez curieux, mérite d'être reproduit :

Par devant les notaires du Roy au Chastelet de Paris soubzsignez, fut présent Me Denys de Cyrano, estudianten théologie delà faculté de Sorbonne en l'Université de Paris, fils de noble homme Abel de Cirano, escuier, sieur de Mauvières, et de damoiselle Espérance Bellanger, ses père et mère, demeurant en leur maison au faulxbourg Saint-Jacques, paroisse Saint Jacques et Sainct Philippe, lequel désirant à la grâce de Dieu parvenir à l'ordre de prestrise et luy estant besoing pour cest effect, selon les constitutions canonicques, d'assurer son tiltre et justifier qu'il a au moings cent cinquante livres de rente et revenus, s'est adressé audit sieur de Cyrano, son père, qu'il a requis de luy assurer son dict titre et de l'assister en une si bonne et sainte résolution, ce que ledit sieur de Cyrano auroit désiré de sa part et que son dict fils accomplisse la vocation à laquelle il est appelle du Ciel, en cette fin contribuer en ce qui est de son possible ; à cette cause icelluy sieur de Cyrano père a de ce présent volontairement constitué, créé, assis et assigné de cejourdhuy en avant et promet garentir fournir et faire valloir audit Me Denys de Cyrano, son fils, ce acceptant, lesdites CL livres de rente qu'il a promis et sera tenu luy bailler et payer chacun an aux quatre quartiers esgallement accoustumez dont le premier terme de payement escherra au dernier juin prochain avec la portion du temps du présent mois et continuer pendant la vie dudit de Cyrano fils dont en est sur VIe lt de rente constituez par la Ville de Paris à Robert Nuidron le XVIIe décembre M. Ve L XXIII à prendre sur le Clergé audit Sr de Cyrano père appartenant, que généralement sur tous et chacun ses autres biens meubles, et immeubles présens et advenir. Le tout qu'il en charge, oblige et hypotecque à fournir et faire valoir lesdites cent cinquante livres de rente viagère bonne, solvable et bien paiable sans diminution et sans que la généralle obligation desroge à la spécialle ne la spécialle à la généralle ny au contraire pour en jouir par ledit sieur Me Denys de Cyrano ainsy que de chose à luy appartenant au moyen des présentes. Cette constitution faite pour les causes susdites ; ce faict ledit Sr de Cyrano père s'est dessaisy au proffict de sondit fils de tous ses biens meubles et immeubles présens et advenir jusques à la valeur et concurrence desdites CL livres de rente viagère, etc. Voulant par le porteur des

présentes etc. pouvoir etc. et pour l'exécution des présentes ledit sieur de Cyrano père a esleu son domicilie irrévocable en la maison où il est demeurant auquel lieu etc. Promettant etc. obligeant etc. renonçant, etc..

Fait et passé en l'étude de M0 Quarré, l'un des notaires soubsignez, l'an mil VIe XXXIX, le second mars avant midi, et ont signé la minute des ' présentes estant vers ledit Quarré (1).

Le pauvre Denys jouit peu de temps de cette rente ; il a dû mourir quelques mois après.

Ce n'est pas à la légère que Cyrano avait choisi la compagnie de M. de Carbon ; il y était attiré et par son nom de Bergerac, et par la renommée assez particulière des officiers et soldats qui la composaient. Elle était, en effet, presque entièrement formée de gentilshommes gascons qui se faisaient redouter partout à cause de leur promptitude à tirer l'épée pour les besoins de leurs contestations particulières. Cyrano ne suivit que trop cet exemple, et quoiqu'il n'eut jamais de querelle de son chef, il accepta en participation les querelles des autres et se posa en second ordinaire pour tous les duels qui avaient lieu, en quelque sorte, sous le drapeau de la Compagnie. Les duels qui semblaient, à cette époque, l'unique et le plus prompt moyen de se faire connaître, le rendirent si fameux que ses compagnons d'armes le considéraient comme le démon de la Bravoure... Le Bret, en nous donnant ces détails, ajoute « qu'il le vit dans un corps de garde travailler à une élégie avec aussi peu de distractions que s'il eût été dans un cabinet fort éloigné du bruit » (2).

La Compagnie de M. de Casteljaloux fut dirigée sur les frontières de la Champagne, menacée par une armée allemande. Elle se jeta dans la place de Mouzon pour la défendre contre les Croates, et eut à souffrir d'un blocus rigoureux pendant lequel il fallut aller chercher des fourrages et des vivres en culbutant l'ennemi. Dans une de ces sorties, Cyrano reçut un coup de mousquet au travers du corps ; il n'était pas encore sur pied quand la garnison, que la famine eût forcée de se

(1) Insinué le vendredi 6 mars 1639, 94* vol. des Insinuations du Châtelet (Archives Nat., Y 179, f. 236).

(2) Paul Lacroix enrichit le texte de Le Bret du commentaire suivant : « Il y avait double courage à se battre en duel dans un temps où les duellistes étaient punis de mort. Cyrano, cependant, ne parait pas avoir eu de mauvaises affaires avec la justice au sujet de ses duels, mais il reçut en face plusieurs blessures dont les cicatrices ajoutaient à l'étrangeté de sa physionomie, dominée par un nez monstrueux. »

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