XXXIV LA VIE DE CYRANO DE RERGERAC
rendre, fut délivrée, le 21 juin 1639, par l'/arrivée des troupes du maréchal de Châtillon (1).
L'année suivante, la campagne s'ouvrit en Picardie et en Artois. Cyrano était rétabli, bien que souffrant encore de sa blessure. Il reprit son service et se trouva devant les murs (T A iras, qu'assiégeait l'armée du roi commandée par trois maréchaux de France. On donna plusieurs assauts à la place, et, dans un de ces assauts, Cyrano fut atteint d'un coup d'épée à la gorge (2). Il n'eut pas la satisfaction d'assister à la reddition d'Arras, qui ouvrit ses portes le 9 août 1640 (3).
Ces deux blessures, sans l'avoir rendu impotent, le décidèrent à sortir d'une carrière où la Providence lui témoignait trop d'indifférence.
Son passage à l'armée lui valut l'estime et surtout l'affection de ses chefs et des officiers de son régiment : celle du brave Cavois, tué à la bataille de Lcns ; du vaillant Hector de Brissailles, enseigne des gendarmes de S. A. R. (4) ; de MM. Le Bret (5), de Zeddé, Duret de Montchenin, de Bourgogne, de Saint- Gilles (6), du régiment de Conti, de MM. Chasteaufort, Royer de Prades, etc., etc.
(1) Voir lu lettre sur Le Blocus d'une ville dans Les Nouvelles Œuvres, 1662. Cette lettre n'a pas été écrite, comme le dit P. Lacroix, sur son lit de douleur, mais bien à tète reposée, peut-être huit ou dix ans après; elle n'a d'ailleurs aucun intérêt.
(2) P. Lacroix ajoute que cette blessure ne fut jamais guérie, assertion tout à fait gratuite.
(3) Pris textuellement dans la notice de P. Lacroix.
(4) On lit an quatrain d'Hector de Brissailles dans les Œuvres poétiques du sieur de P... {/'rades.), 1660.
(5) Frère cadet de Henry Le Bret, l'ami de Cyrano. Il était, dit Paul Lacroix, Capitaine et major do régiment do Conti. Ou voit, dans les Lettres Diverses de Henry Le Kret, ([in- '■■ dernier lui reprochait de faire des dettes et de se nuire à Un-méme par dea écarta de conduite réprébensibles. 11 lui écrivait : « Je t'avoue qu'une campagne de quinze ani mérite on peu de repos; car je considère ton corps comme un
au entr'ouvert que l'on ne peut radouber que dans la bonace. » Le capitaine Le Bret mourut de la fièvre pan de temps après avoir reçu cette lettre, car l'ami de Cyrano déplore cette mort dans une lettre à M. Bignon : « Après tant de plaies si favorables <'t quinze campagnes, ou plutôt une campagne de quinze uns car, depuis I Age de quatorze jusqn à sa mort, il n'a point eu d'autre ville que son régiment), il sembloit quej'avois pu raisonnablement me flutter de le voir jouir plus longtemps qu'il n'a fuit de son établissement. »
(6) Duret de Montchenin, capitaine au régiment de Conti. Dans les Lettres Duc/ses de Henry Le Bret, il y en a une qui lui est adressée avec un envoi de douze bouteilles de eidre normand pour régaler une demoiselle à qui le galant capitaine offrait un cadeau ou repas arrosé de vin de Maçon. (P. L.)
Deux des Lettres Diverses sont adressées à M. de Bourgogne, mestre de camp au régiment de Conti, et une à M. de Saint-Gilles. Ce petit volume des Lettres diverses est liés rare, nous ne connaissons que l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal.
IV. — CYRANO AU COLLÈGE DE LISIEUX. — IL S'INTRODUIT CHEZ GASSENDI POUR Y SUIVRE SES LEÇONS. — L'AMITIÉ QU'IL PORTE A TRISTAN L'HERMITE. — IL SE PERFECTIONNE DANS L'ART DE L'ESCRIME ET DE LA DANSE (1641).
Les incommodités inséparables de deux grandes blessures relativement récentes, ou une cause morale, peut-être un amour déçu, influencent un instant la mentalité du brillant soldat. Désertant La Croix de Lorraine, Cyrano entend se livrer à des spéculations métaphysiques. Pour y préluder, il prend pension au collège de Lisieux (1) ; était-ce pour y suivre des cours? Etait-ce pour pouvoir y méditer à son aise? Etait-ce tout simplement comme répétiteur ou surveillant? Dieu seul le sait. L'illustre Gassendi, quittant sa chère Provence en mars 1641, descendait chez le cynique François Luillier (2), conseiller au Parlement de Metz, afin d'y compléter l'instruction du fils naturel de son vieil ami : le jeune Claude-Emmanuel Luillier de La Chapelle, si connu sous le nom de Chapelle, qui sera- légitimé seulement le 3 janvier 1642 (3). Ce bel adolescent, admirablement doué, sortait à peine du collège de
(1) Ce collège fut fondé en 1336, par Guy d'Harcourt, évèque de Lisieux, pour entretenir vingt-quatre pauvres écoliers de son diocèse. Plus tard, Guillaume d'Estouteville, évèque de Lisieux, de concert avec ses frères Colard d'Estouteville, seigneur de Torchi, et Estout d'Estouteville, abbé de Fécamp, fonda un au*re collège, auquel il réunit et incorpora le premier, en décembre 1414. Le nouvel établissement fut placé sous le patronage de saint Sébastien. Un arrêt du Parlement lui accorda le nom de collège de Torchi, dit de Lisieux. La fondation était pour vingt-quatre théologiens et virigt-quatre artiens ; mais la diminution des revenus obligea de diminuer quelque temps le nombre des boursiers. La nomination des bourses appartenait conjointement à l'évêque de Lisieux et à l'abbé de Fécamp, qui prenaient le titre de supérieurs. Quant au principal, il était élu par les boursiers théologiens qui le choisissaient alternativement de Lisieux et du pays de Caux. Ce collège était un des dix d£ l'Université connus sous le nom de collèges de plein exercice, c'est-à-dire embrassant un cours complet et suivi d'études, depuis la classe de sixième jusqu'à celle de philosophie inclusivement.
(2) Gassendi, dit M. Mesnard, était dans un commerce étroit d'amitié avec ce maître des comptes, bien avant la naissance de Chapelle. Luillier fut son compagnon de voyage dans les Pays-Bas et plusieurs fois son hôte h Paris, en 1624 et 1641. — Luillier, dit Tallemant, ressemblait à Rabelais comme deux gouttes d'eau, et «1 en avait tout l'esprit. C'était un cynique, il disait : « Ne me venez pas voir un tel jour,
c'est mon jour de b Il y mena son fils et lui fit perdre son p en sa présence ».
Ajoutons que cet intime de Des Barreaux avait de qui tenir : Jérôme Luillier, son père, s'il fut un grand magistrat, n'en avait pas moins été un des hommes les plus débauchés de son temps.
(3) Chapelle, né en 1626, fils adultérin de François Luillier et de Marie Chanut, soeur de Pierre Chanut qui fut ambassadeur de France en Suède. En 1642, au moment de la légitimation du jeune Chapelle, Marie Chanut était la femme — séparée peut-
Beauvais. Comment Cyrano fit-il sa connaissance et celle de Gassendi ? Faut-il croire Nicéron (1), affirmant que notre parisien força la porte de Gassendi en intimidant par ses menaces le maître et les élèves : Chapelle, La Mothe Le Vayer fils, Molière, Bernier (2)? Le procédé serait un peu vif. Faut-il supposer que Cyrano rencontra Chapelle à l'Hôtel de Bourgogne ou chez un ami commun, d'où ses visites à Gassendi ? Nous l'ignorons.
M. Mesnard (3) est assez enclin à admettre que Cyrano de Bergerac et notre grand comique se seraient liés chez l'archiprêtre de Digne (4). A l'appui de cette hypothèse, il a groupé certaines présomptions ; la première seule vise Cyrano. Molière aurait alors entendu Cyrano lire Le Pédant Joué ; deux scènes du Mariage Forcé trahissent un auteur fort au courant des disputes philosophiques; dans Les Femmes Savantes, quelques traits, justes toujours, suffisent à caractériser les différentes sectes : Platonisme, Péripatétisme, Descartes et sa matière subtile, etc. (5) ; enfin la traduction perdue de Lucrèce s'expliquerait difficilement sans les entretiens de Molière avec Gassendi. Pour nous, à moins de ramener la composition du Pédant Joué par notre libertin à l'époque de son séjour au collège de Beauvais, — et rien ne le prouve — , il. n'a eu ni le désir ni le loisir de se livrer à des travaux purement littéraires de longue haleine entre 1638 j£ 1642. L'écrivain qui sommeillait/, ^ en lui n'était pas encore éveillé.
Tristan L'Hermite aurait-il été aussi un des auditeurs de Gassendi ? Oui, si on considère la nature des éloges dont Cyrano l'accable : « C'est une honte aux Grands de la France,
être — de Hector Musnier, seigneur de Saint-Laurans, conseiller du roi et receveur général des finances de la Généralité d'Auvergne. Brossette rapporte, sous la date de 170*2 : « M. Despréaux m'a dit que M. de La Chapi-lle, son ami, était fils bâtard de M. Luillier, qui le mit chez M. Gassendi pour l'élever et en avoir soin. »
(1) Mémoires pour servir à /Histoire de la République des Lettres, notice sur Cyrano.
(2) Bernier, d'après Boileau, était chez M. Gassendi comme une espèce de secrétaire et de valet (valet dans le sens de répétiteur).
(3) Notice sur Molière. T. X de l'édition de la a Collection des Grands Ecrivains de la France ».
(4) Brossette rapporte cette parole de Boileau : u Molière aimait Cyrano » ; mais cette affirmution n'implique nullement que Molière ait été en rapport avec l'auteur du Pédant Joué, chez Gassendi.
(5) Arma.nde : Epicure me plaît, et ses dogmes sont forts. — Bélise : Je m'accommode assez, pour moi, des petits corps ; [Mais le vide à souffrir me semble difficile. [El je goûte mieux la matii/e subtile (Acte III, scène 2).
de reconnaître en lui sans l'adorer la vertu dont il est le trône... Il est tout esprit, il est tout cœur et il a toutes les qualités dont jadis une serviroit à marquer un héros. Enfin, je ne puis rien ajouter, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe et le seul homme libre que la France ait » (1). Ce panégyrique, sous la plume de l'auteur de L'Autre Monde, nous découvre un Tristan que ses contemporains (et, depuis, les érudits (2) qui se sont occupés de ce dramaturge) ont ignoré ; il ferait, en effet, de l'auteur applaudi de Mariane un inspirateur des utopies cyranesques ; mais la réalité est peut-être tout autre. Ne serait-ce pas plutôt à une table de jeu que s'étaient rencontrés Cyrano et Tristan, aussi friands l'un que l'autre des cartes et des dés ?
Cyrano de Bergerac, en la docte société des apprentis philosophes, renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et sa sœur l'encourage dans cette voie par son exemple : elle fait profession au couvent de Notre-Dame de la Croix de la rue de Charonne, où elle était entrée dès 1637. Son père signe, le 15 avril 1641, avec la mère Marguerite de Jésus, prieure, un acte qui réglait définitivement le sort de son enfant (3).
Quelle mouche pique Cyrano ! Le 8 octobre 1641, six mois après avoir connu Gassendi, il s'adresse à un maître d'armes de la rue Saint-Jacques, à seule fin de se perfectionner encore dans l'art, où il était cependant passé maître, d'embrocher son semblable !
« Fut présent Savinien de Cyrano, écuyer, demeurant à Paris, au collège de Lisieux, fondé rue Saint-Etienne des Grez, lequel a promis par ces présentes à Pierre Moussard, dit La Perche, maître en fait d'armes à Paris, y demeurant rue Saint-Jacques, à ce présent, de lui bailler et payer en cette ville dans deux ans [d'aujourjd'hui prochain la somme de deux
(1) Histoire Comique ou Voyage dans la Lune, p. 51.
(2) Dans la remarquable monographie : Tristan L'Hermile, sieur de Solicrs, M. N. Bernardin a fort peu insisté sur les rapports de Tristan et de Cyrano, et il ne semble pas que le gentilhomme de Gaston d'Orléans ait été un impie et surtout un impie militant.
(3) Nous donnons aux Pièces Justificatives (T . I des Œuvres libertines de Cyrano de Bergerac) le texte du contrat passé le 15 avril 1641 entre M. et M,,,e de Bfanvières, la mère Marguerite de Jésus, prieure, et la mère Elisabeth de la Visitation, sousprieure, pour la profession au couvent de N.-D. de La Croix, de Catherine de Cyrano, contrat qui remplaçait celui du 23 juin 1G37, conclu avec la mère Elisabeth, prieure, et la mère Marguerite de Jésus, sous-prieure. Cette maison des Filles de La Croix avait été fondée, ou du moins largement établie, par M"* Charlotte-Marie Ruzé d'Effiat, sœur de Cinq-Mars, qui mourut le 15 août 1G92, âgée de soixante-dix-huit ans.
cent-quarante livres, moyennant que ledit La Perche sera tenu et obligé de montrer et enseigner à son pouvoir audit sieur de Cyrano à faire dis armes en sa salle aux jours ordinaires pendant ledit temps de deux ans à compter de ce jourd'hui ainsi et comme il fait à ses autres écoliers, icelle BOmme de deux cent-quarante livres ayant été convenue à raison de dix livres par mois que lui paient ses autres écoliers. ■
velléités belliqueuses se tempèrent rapidement. Quinze jours se passent et le 23 octobre, il conclut un autre marché, mais celui-là avec un maître a danser de la même rue!
« Fut présent en sapersonne David Dupron, maître à danser, demeurant à Paris, rue Saint-Jacques, paroisse Saint-Séverin, lequel a promis el promet par ces présentes à Savinien de Cyrano, demeurant au collège (/>■ Lisieux, à ce présent et acceptant, de lui montrer et enseigner à danser ainsi et comme il fait à ses autres écoliers pendant deux ans prochains à compter du vingt-et-unième jour du présent mois d'octobre et, à cette fin, ledit sieur de Cyrano sera tenu de se rendre en la salle dudit Dupron aux jours et heures ordinaires pour le fait de ladite danse, et ce moyennant la somme de deux cent-quarante livres que ledit sieur de Cyrano sera U nu et s'oblige bailler et payer audit Dupron en cette ville d'aujourd'hui en deux ans prochains. »
Les deux actes ci-dessus nous laissent perplexes sur la portée des leçons de Gassendi. En tout cas les travaux de l'esprit — si tant est qu'il s'y soit livré alors — - marchaient de pair, chez Cyrano, avec les exercices du corps !
V. — CYRANO PROTEGE LIGNIERES CONTRE SES ENNEMIS. — AUTRES EXPLOITS. PEUT-ÊTRE IMAGINAIRES : IL EMBROCHE LE SINGE DE BRIOCHE El INTERDIT LA SCENE PENDANT IN MOIS M COMÉDIEN MONTFLEUR1 1642-1644).
Ayant grande confiance dans la solidité de Bon poignet el la BOuplesse de ses jarrets, devenu une des plus fines lames de Bon temps, noire libertin se posera désormais en véritable matamore. Le Bre1 est coupable d'exagération en racontant que,
sur cent hommes attroupés pour insulter en plein jour un de Bes amis sur les fossés près de la porte de Nesle, Cyrano en tut deux et en blessa sept.
Si Ton en croit les Ménagiana (1), il s'agirait de Lignières.
(1) Editiou de 1715.
Un des amis de Cyrano, le poète François Payot de Lignières, à qui les épigrammes coûtaient moins qu'une bonne action, eut l'imprudence de s'attaquer à un grand Seigneur peu endurant, qui se promit de lui faire couper les oreilles. L'exécution de ce châtiment devait avoir lieu en plein jour et en pleine rue. Lignières alla se cacher chez Cyrano et y resta jusqu'au soir. On vint lui dire, sur le tard, qu'une bande de gens armés l'attendaient en guet-apens, près des fossés de la porte de Nesle, car il devait passer par cette porte pour retourner chez lui au faubourg Saint-Germain. Lignières se mit à trembler et crut toucher à sa dernière heure. « Prends une lanterne, lui dit Cyrano, et marche derrière moi ; je veux t'aider moi-même à faire la couverture de ton lit! » Lignières obéit à contre-cœur. Cyrano invita les personnes qui avaient soupe avec eux à le suivre, pour être témoins de ce qui allait se passer. Il y avait là MM. de Bourgogne et de Cuigy, officiers du régiment de Conti ; ils savaient ce dont Cyrano était capable, mais ils l'accompagnèrent à distance pour lui prêter main-forte au besoin. Cyrano ne balança pas à se jeter au milieu des assassins ; il en tua deux, en blessa sept et mit en fuite les autres (1).
Cette prouesse eut un tel retentissement que le maréchal de Gassion offrit sa protection à Cyrano ; on ignore à quel mobile a obéi ce dernier en la refusant.
L'aventure du singe Fagotin, dépourvue de cette grandeur tragique, mettrait en pleine lumière son irascibilité, due à ce qu'il se croyait ridicule et non sans raison :
« Cyrano galopait de son pied sur le Pont-Neuf ; il s'arrêta net devant le logis de Brioché (2). Une troupe de gens du régiment de l'arc-enciel (3j, attendant que les machines briochiques fussent prêtes à donner le divertissement à l'honorable compagnie, agaçoient le singe Fagotin. Ce singe étoit gros ainsi qu'un pâté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable. Brioché l'avoit coëfle d'un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle ; il lui avoit ceint
(1) P. Lacroix, d'après Le Bret.
(2) Jean Brioché, ou Briocci, avait établi son théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appelait le Château Gaillard. Ce théâtre existait encore en 1677, puisque Boileau en fait mention dans sa vu* épître, publiée cette année-là; mais .alors François Brioché avait succédé à son père, qui s'était retiré ou qui était mort. (P. L.). — Le Chasleau Gaillard fait l'objet de la strophe L du poème de Claude Le Petit : Paris Ridicule, où elle a pour titre, dans l'édition de 1672 : Les Marionettes, dit le Chasteau Gaillard.
(3) C'est-à-dire la foule des laquais aux livrées de toutes couleurs.