XL LA VIE DE C1RAN0 DE BERGERAC
le col d'une fraise à la Scaramouche ; il lui faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'éguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme ; il lui avoit concédé un baudrier où pendoit une lame sans pointe. Le maître avoit accoutumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques bottes (1)...
» A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs éclata de rire sardoniquement ; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de Cyrano; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau milieu de la face, s'écria :
» Est-ce là votre nez de tous les jours ? Quel diable de nez ! Prenez donc la peine de reculer, il m'empêche de voir !
» Notre nazardé, plus brave que dom Quixote de la Manche, mit llamberge au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes : les laquais alors portoient des épées (2;. Il les poussa si vivement qu'il les chassa tous devant luy comme le matin d'un berger fait d'un troupeau,..
» Le singe (3), farci d'une ardeur guenonique, lorgnant notre guerrier le fer en main, se présenta pour lui allonger une botte de quarte. Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crut que le singe étoit un laquais et l'embrocha tout vif. O ! Quelle désolation pour Brioché !
» — Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je doué de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine ? Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et facétieux gagnepain, bête moins bête que tel homme, singe des plus sipges, où me réduis-tu ?
» Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se colla quelque temps sur le mort ; ensuite, son camarade Violon, l'angoisse au cœur, s'empara du corps du dell'unt ; ayant détaillé maintes remontrances à son maître, il lui persuada : primo, de rendre six blancs à ceux qui étoient entres pour visiter les marionnettes ; seconda et ultinio, de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire ; ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique : on y sable des rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la liqueur pétillante s'insinuent dans la glande pinéale : alors, que de pleurs vineux sur la privation d'un trépassé ! Que de clameurs bachiques contre l'assassin ! Minuit se fit entendre ; l'hùte reçut de la pécune ; on déguerpit. Brioché ne put reconnoitre sa maison tant il étoit brouillé ; il eut même un si grand mal de cœur qu'il vomit de foiblesse dans un égout où il se trouva enfangé. Son
(1) Celte remarque, dit Dassoucy, est nécessaire.
(2) Une déclaration royale de 1654, rendue ù propos du meurtre de M. de Tail- Indit, capitaine aux sarde*, qui fut lui par une bande de laquais, au mois de junvier
., interdit aux laquais le port de 1 opée.
[S) Le singe de Brioché se nommait Fagotin. Voir le Tartufe de Molière, acte III, scène IV, et Le Homan Bourgeois, de Furetière. (P. L.)
camarade étoit si peu hardy qu'au lieu d'avancer pour débourber son maître du cloaque, il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent trois heures à serpenter les rues, enveloppés dans les voiles ténébreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à briller sur l'horizon : à la lueur de ce flambeau nocturne, ils regagnèrent leur gîte bien harassés ; là, ils firent mille caresses à leur duvet ; Morphée leur ferma les paupières...
» Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes ; il rumine à sa perte.
» — Quittons ce grabat, dit-il, et intentons un procès criminel.
» Ce qui fut dit fut exécuté : il se lève et met la main à l'œuvre ; il ne prétendoit pas moins que cinquante pistoles de dommages et intérêts.
« Bergerac se défendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des écrits facétieux et des paroles grotesques : il dit au juge qu'il payeroit Brioché en poète ou en monnoye de singe ; que les espèces étoient un meuble que Phoebus ne connaissoit point ; il jura qu'il apothéoseroit la bête morte par une épitaphe appollinique.
» Sur les raisons alléguées, Brioché fut débouté de ses prétentions; on lui deflendit même de laisser vaguer à l'avenir le singe qui succéderoit au deffunt, crainte d'accident. » (1)
Y a-t-il quelque amplification dans le récit de Dassoucy ? N'est-il pasj même inventé de toutes pièces ? Bien osé qui se prononcerait catégoriquement.
Une autre algarade prêtée à Cyrano autorise également de sérieuses réserves. La voici telle qu'elle est racontée, pour la première fois, cinquante après, dans la seconde édition des Menagiana (1694) (2) :
« ...Il (Cyrano) avoit eu bruit avecMondory, le comédien, et lui avoit défendu de sa pleine autorité de monter sur le théâtre.
» — Je t'interdis, lui dit-il, pour un mois.
» A deux jours de là, Bergerac se trouvant à la Comédie, Mondory parut et vint faire son rôle à son ordinaire. Bergerac, du milieu du parterre, lui cria de se retirer en le menaçant ; et il fallut que Mondory, crainte de pis, se retirast. Bergerac disoit, en parlant de Mondory :
» — A cause que ce coquin-là est puissant et qu'on ne peut le bàtonner tout entier en un jour, il fait le fier !... »
Dans la troisième édition de 1715 des Menagiana, Mondory est transformé en Montfleury. Cette substitution s'expli-
^1) Combat de Cyrano de Bergerac avec le Singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf, 1704. Cette pièce anonyme, en -vers et en prose, est certainement de Dassoucy. (2) T. II, pp. ,141.
que par l'allusion à l'embonpoint de Mondory ; or, Mondory n'était pas ventripotent, alors que Cyrano, dans une de ses Lettres satyriques : Contre un Gros Homme, qu'il menace de bâtonner, vise incontestablement Montfleury. Seulement, l'erreur du collecteur des Menagiana de 1694 porte-t-elle simplement sur la phrase : Bergerac disoit en parlant de... qu'on peut isoler, avec un peu de bonne volonté, du texte qui la précède?
Quoi qu'il en soit, le peu que nous connaissons déjà de la vie de Cyrano ne lui prête guère une autorité assez grande pour obliger un comédien aussi réputé que Mondory ou Montfleury de se retirer de la scène sur sa simple injonction. L'un et l'autre avaient certainement des Mécènes et ils n auraient pas été sans se plaindre à ces derniers. Comment ceux-ci aurai» utils accepté l'injure faite à leur protégé, et un protégé d'importance ? Enfin, Tallemant, si renseigné sur les petits scandales de Sun époque, oublie «I • mentionner celui-ci, et il a parlé, cependant, de Mondory el de Montfleury.
La partie héroïque de la vie de Cyrano est terminée ; celle du libertin complet qu'il synthétise va commencer.