‹ Cyrano de BergeracChapitre 35 sur 36 · CX HISTOIRE POSTHUME · texte numérisé non relu

CX HISTOIRE POSTHUME

plus autorisée n'était capable de célébrer Cyrano, et cependant celle de Théophile Gautier dans ses Grotesques (1844) (1), éclate comme un tonnerre et égale, si elle ne dépasse, celle de son prédécesseur. L'homme lui appartient autant que l'œuvre ; son nez et son Voyage dans la Lune se valent, toutes proportions gardées : l'un est le chef-d'œuvre de la nature, l'autre le chef-d'œuvre de son esprit. Ecoutons Gautier nous peindre l'appendice nasal de Cyrano :

« Ce nez invraisemblable se prélasse dans une figure de trois quarts dont il couvre entièrement le petit côté ; il forme, sur le milieu, une montagne qui me paraît devoir être, après l'Himalaya, la plus haute montagne du monde ; puis, il se précipite vers la bouche, qu'il obombre largement, comme une trompe de tapir ou un rostre d'oiseau de proie ; tout à fait à l'extrémité, il est séparé par un filet assez semblable, quoique plus prononcé, au sillon qui coupe la lèvre de cerise d'Anne d'Autriche, la blanche reine aux longues mains d'ivoire. Cela fait comme deux nez distincts dans une même face, ce qui est trop pour la coutume. Quelques chiens de chasse offrent aussi cette conformation ; elle est le signe d'une grande bienveillance; les portraits de saint Vincent de Paul ou du diacre Paris vous montreront les types le mieux caractérisés de cette espèce de structure ; seulement, le nez de Cyrano est moins pâteux, moins charnu dans le contour, il a plus d'os et de cartilages, plus de méplats et de luisants, il est plus héroïque... » . .

Les suites logiques de la résurrection de Cyrano, tentée par Charles Nodier et Théophile Gautier, tardent onze années. En 1855, Le Blanc publie à Toulouse une édition partielle des Œuvres de Cyrano ; elle est suivie, en 1858, de celle — complète, en deux volumes — de Paul Lacroix (2) dans la Bibliothèque gauloise, enrichie d'une notice dithyrambique en l'honneur du « Gascon » libre-penseur! Malgré cette excellente réclame, il faut attendre 1875 (3) pour relire Cyrano sur un nouveau texte, et c'est à une femme, Mme Quivogne de Montifaud, dite Marc de Montifaud, qu'on doit Les Voyages Fantastiques de Cyrano de Bergerac. La préface s'inspire de P. Lacroix, avec tout ce que peut y ajouter un esprit « libéré des ténèbres de la superstition », quand il appartient au sexe féminin.

(1) Les Grotesques, par Théophile Gautier. Paris, Desessart, 1844. 2 vol. in-8".

(2) Voir l'article : Paul Lacroix et Cyrano de Bergerac : l'édition originale du « Voyage dans la Lune » dans : Le Libertinage au XVII' siècle. Mélanges, Paris, 1920.

(3) Entre 1858 et 1875, rappelons que Camille Flammarion dans son livre : Les Mondes imaginaires et Us Mondes réels, n'a pas oublié Cyrano, il analyse ses voyages

p, la Lune et uu Soleil, pp. 371 à 3P3.

Nous ne nous arrêterons pas à plusieurs réimpressions insignifiantes des élucubrations cyranesques, et nous arrivons à la thèse de Pierre Brun qui fait état, pour la première fois, des deux manuscrits de L'Autre Monde, du Pédant Joué et des Lettres entrés à la Bibliothèque Nationale. Mais cet universitaire distingué omet d'en faire ressortir toute l'importance. Il s'est trouvé un peu gêné en présence d'un personnage cynique, franchement athée, et il a atténué cette face de la mentalité de Cyrano, la seule vraiment intéressante.

La thèse de Pierre Brun, justement par « tout ce qu'elle ne dit pas » laissait somnoler la figure du libertin, quand, le 28 décembre 1897, la trompette de la Renommée commence à sonner aux quatre bouts de l'Univers le nom, désormais célèbre, pour un demi-siècle tout au moins, de l'auteur du Voyage dans la Lune. Il est vrai que le héros de M. Edmond Rostand est un tout autre Cyrano que le nôtre (1) ; ce dernier, mort en 1655, ne se reconnaîtrait pas dans l'amoureux platonique de Roxane. Il est probable que, s'il redescendait sur notre terre, il protesterait avec indignation contre sa caricature : lui qui n'attendait, avec raison, la célébrité que de ses utopies, de son athéisme, de la haine qu'il portait à la religion chrétienne... etaux Jésuites — et, en cela, son flair était remarquable — l'obtenir au titre d'une délicatesse de cœur dont son père et ses amis les plus intimes avaient constaté l'absence, lui eût apparu comme une amère dérision !

Cependant, il faut le dire, grâce à la comédie de M. Rostand, une compensation bien légitime a été accordée au libertin, et il l'a reçue du plus fin analyste, du plus délicat des lettrés et d'un des premiers écrivains de notre époque : Remy de Gourmont. Il a fait entrer Cyrano de Bergerac dans sa « Collection .des plus belles pages », un peu allégé, mais avec tout l'essentiel de son œuvre. Une petite tache seulement est à signaler : la part faite aux niaiseries de P. Lacroix sur La Confrérie de l'Index. Est-ce un signe des temps qu'un critique aussi libre d'esprit et aussi avisé que Remy de Gourmont, qu'un érudit connaissant à fond notre histoire littéraire

(1) Il n'y a pas, dans notre pensée, une critique quelconque, de la conception que s'est faite M. Rostand, de Cyrano. Un auteur dramatique n'est pas un historien, son but est d'intéresser et d'amuser le public, et M. Rostand y a complètement réussi. On ne pouvait lui demander plus.

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