‹ Cyrano de BergeracChapitre 34 sur 36 · CVIII HISTOIRE POSTHUME · texte numérisé non relu

CVIII HISTOIRE POSTHUME

les yeux sur vous, illustre Cyrano, pour être le patron et l'appui de ce fruit de mes rêveries. J'avoue ingénument que, dans le voyage que j'ai fait en France, où j'ai eu le bonheur d'avoir communication de vos fictions ingénieuses, quoique votre mérite parfaitement établi, votre réputation m'y a paru un peu surannée. Mais la renommée qui porte par-tout l'Univers le nom des hommes originaux vous a amplement dédommagé dans mon pays de cette espèce de décri, dans lequel votre philosophie est tombée : votre manière de penser y a pris, comme le feu prend à l'amadou ; et je vous assure qu'aujourd'hui on radote aux Indes, comme vous radotiez autrefois en Europe.

» Je vous dirai, pourtant (car, entre philosophes, il ne doit y avoir rien de caché), que, dans ce pays-là, comme dans le vôtre, on vous accuse de vous être laissé tromper grossièrement dans le cours de vos merveilleux voyages par certains hommes du monde lunaire, qui vous en contèrent beaucoup plus qu'il n'y en avoit ; et d'avoir mêlé dans vos descriptions bien des sottises qu'on ne vous a jamais dites. La nation vouloit même vous faire un procès de quelques allusions peu honnêtes et de quelques réflexions libertines : car, sur l'honnêteté, nos Indiens ne sont pas gens à entendre raillerie; mais vos partisans ont adroitement paré le coup en rejettant habilement ce qu'on vous impuloit sur je ne sçai quel ancien auteur grec [Lucien] encore plus gâté et plus corrompu que vous, dont les écrits ont servi, disent-ils. de modèle et de canevas à votre ouvrage.

» Vous ne devez point douter, illustre Cyrano, qu'admirateur zélé de vos rares talens, je n'aye appuyé fortement en cette occasion ceux qui prenoient votre deffense. J'ose vous promettre, en. toute autre, la même ardeur à soutenir les intérêts de vos Visions envers et contre tous, étant aussi parfaitement que je le suis, illustre Cyrano, de votre falote seigneurie, le très fidèle imitateur, Telliamed. »

Cette épître allait servir d'arme aux adversaires de Buiïon, et cela pour railler son hypothèse que la Terre était une partie du Soleil détachée par le choc d'une comète ; ils comparaient Les Epoques de la Nature au Voyage dans la Lune et au Soleil de Cyrano. « Que ne m'annonciez-vous, disent, parlant à Buiïon, les Lettres à l'Américain, que vous travailliez dans le genre de Cyrano de Bergerac. » Et Guettard, garde du Cabinet du duc d'Orléans, dans le brouillon d'une lettre satirique que l'on conserve au Muséum écrit: ce Jusqu'à quand ferez-vous le Cyrano de liergerac? » (1). C'est vraiment pitié de voir le nom de notre Libertin rapproché de celui d'un des plus grands hommes dont s'honore la France.

(1) Voir l'admirable travail de M. Dimier sur Buffon (Paris, 1919), p. 136.

De 1755, il nous faut passer à 1839 (1) ; mais si le xvme siècle avait été plutôt froid pour l'auteur du Voyage dans la Lune, le xixe allait le ressusciter, et à l'aube du xxe siècle, nous assisterons à l'apothéose... d'un autre Cyrano créé par un virtuose en versification : Edmond Rostand.

XIXe et XXe siècles.

Celui qui devait sortir Cyrano de l'oubli n'était autre qu'un charmant esprit, doublé d'un admirable écrivain et d'un bibliophile passionné, le bon et spirituel Charles Nodier. Un étourdissant article, paru dans Le Bulletin du Bibliophile de 1838, déchire tous les voiles et proclame Cyrano presque un grand écrivain (2) :

« C'est à la tragédie d'Agrippine que Cyrano doit une réputation d'impiété qu'il ne méritait probablement pas, car il n'a jamais offensé dans ses écrits ni la religion ni les mœurs.

» Il semble qu'un homme qui a ouvert tant de voies au talent, et qui est allé si avant lui-même dans toutes les voies qu'il a ouvertes, devrait avoir laissé un beau nom dans une littérature. Or, demandez, s'il vous plaît, ce que vaut en France le nom littéraire de Cyrano !

» Il y avait une fois un cheval de bois qui porta dans ses flancs tous les conquérants d'Illion, et qui n'eut point de part au triomphe. Ceci commence comme un conte de fée, et cependant c'est une histoire.

» Pauvre cheval de bois ! Pauvre Cyrano. »

L'éloquente plaidoirie de Nodier est, comme toutes les plaidoiries, souvent en marge de la vérité ; le perspicace Franc- Comtois s'est trompé, cette fois, du tout au tout en écrivant que son héros « n'a jamais offensé dans ses écrits ni la religion ni les mœurs ».

Après Nodier, il semble qu'aucune voix plus éloquente et

(1) Nous ne mentionnons que pour mémoire la réimpression de L'Autre Monde dans la collection des Voyages Imaginaires. — Sur les voyages dans la Lune publiés au xvii0, xviii" et xix' siècles, consulter : Camille Flammarion. Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, 1865. ,

(2) Charles Nodier avait déjà parlé, incidemment, de Cyrano de Bergerac dans sa Bibliographie des Fous, mais pour l'en excepter : «... Quant à ce livre (L'Histoire Comique, ou Voyage dans la Lune) qu'il écrivit quand il était déjà fou (suivant Voltaire), ne vous étonnerait^on pas un peu en vous disant qu'on y trouve plus de vues profondes, plus de prévisions ingénieuses, plus de conquêtes anticipées sur une science dont Descartes débrouillait à peine les éléments confus, que dans un gros volume de Voltaire, écrit sous la dictée de la marquise du Châtelet ? Cyrano a fait de son génie l'usage qu'en font les étourdis, mais il n'y a rien là qui ressemble à un fou. »

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