‹ Cyrano de BergeracChapitre 5 sur 36 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

Ce portrait exact, et tracé sans parti pris, semblerait vouer ces hommes au pilori plutôt qu'au Gapitole. Non seulement il n'en est rien, mais la postérité s'est montrée à leur égard plus qu'indulgente, alors qu'elle est ingrate, quand elle n'est pas franchement hostile, aux défenseurs de la société ; elle a pour les libertins des délicatesses exquises. Ces demi-révoltés, inutiles à eux-mêmes et, qui pis est, nuisibles aux autres, ont été enrôlés dans l'armée du progrès, phalange des libres-penseurs, c'est-à-dire esprits libres, par opposition aux esprits enchaînés, autrement dit respectueux du passé et disposés à tenir compte des possibilités. On aurait le droit de se demander, si on était tant soit peu curieux, comment la pensée peut être enchaînée ? La question est oiseuse, si on s'arrête à regarder dans le populaire et dans la bourgeoisie la grande majorité des libres-penseurs. Ils ne le sont, en effet, que pour bénéficier de cette épithète magnifique ! Ce serait donc exagérer de les considérer comme des penseurs parce que libres, la plupart étant dans l'impossibilité — en dépit de la prééminence de la raison humaine, si inégalement répartie — d'exprimer une opinion raisonnée sur quelque sujet que ce soit. Tout ceci prouve simplement la magie des mots. En voici un autre exemple, non moins concluant : il est admis que protestantisme et libre examen sont, en quelque sorte, synonymes. Nombre de personnes, sans adhérer à la Réforme, lui sont implicitement favorables, grâce à cette confusion si heureuse et si habilement exploitée dont on nous rebat les oreilles. Laissons à l'historien des « Encyclopédistes » et à leur admirateur, M. Louis Ducros, non suspect de papisme, le soin de relever cette erreur grossière : « Le protestantisme immolait l'autonomie de la raison à l'autorité infaillible, non plus d'un homme (le pape), mais d'un livre (la Bible), qu'on pouvait bien examiner et même triturer en tous sens, mais qu'en définitive il fallait croire parce qu'il venait de Dieu (1). » Le supplice de Michel Servet, à Genève,

(1) Les Encyclopédistes, par Louis Ducros, professeur à la Faculté d'Aix, 1900, in-8, page 15.

Le docteur Gustave Le Bon est encore, et avec raison, beaucoup plus catégorique : « La Réforme ne constitua jamais, comme on l'a prétendu, une aspiration vers la liberté de pensée, Calvin était aussi intolérant que Robespierre, et tous les théoiicicns de l'époque considéraient que la religion des sujets devait être celle du prince qui les gouvernait. Dans tous les pays où s'établit, en effet, la Réforme, le souverain remplaça le pape romain avec les mêmes droits et la même puissance. » (La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions, p. 25.)

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