CHAPITRE XIII
un fait si important et qui lui faisait tant d'honneur?
Ce silence de l'hagiographe sur un point aussi essentiel nous donne peut-être le droit d'entendre la phrase en question autrement que ne l'a entendu M. Gregorovicz, et de n'y voir que quelques additions ou modifications faites par saint Clément à l'alphabet cyrillique, comme celles qui permirent à Pierre-le- Grand de transformer l'alphabet slavon dit ecclésiastique en alphabet russe dit civil (grazdanskoï). D'ailleurs une phrase isolée, égarée au milieu d'une légende pleine de faits erronés ou douteux, ne suffit point pour trancher la question qui nous occupe, et pour ma part je ne saurais sacrifier à cette phrase le texte bien autrement précis de Chrabr que j'ai cité plus haut.
Mais comment expliquer l'existence de la glagoliça ? Force est bien de revenir à l'opinion de Dobrovsky , mutatis mutandis.
On sait que la liturgie slave fut persécutée dès le temps de Méthode. L'explosion du schisme grec dut la rendre suspecte à Rome, d'autant plus que l'alphabet créé par Cyrille offrait avec l'alphabet grec de frappantes analogies. Dans cet état de choses, quelque disciple immédiat de nos deux apôtres aurait dès la fin du neuvième siècle inventé un alphabet nouveau, en prenant pour base tout ensemble les runes slaves déjà existants et l'alphabet gréco-slave de Cyrille, tout en s'efforçant autant que possible de dissimuler ses emprunts. Ainsi s'expliquerait et le caractère d'antiquité de l'alphabet glagolitique et les souvenirs, ou plutôt les
contrefaçons, de l'alphabet gréco-slave qu'on y rencontre. Je ne puis, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, insister trop longuement sur des détails purement techniques; mais je les signale à l'attention des spécialistes. Une me paraît pas que l'on ait encore assez étudié cet aspect curieux de la question glagolitique.
Ainsi il n'est pas sans intérêt d'observer que le v giagolitique correspondant au b grec n'est autre que le v latin ; le g glagolitique n'est que le gamma grec renversé ; le cl est un lambda grec et le l un delta ; le z est un thêta grec augmenté d'une petite boucle ; le p est le p latin, Vr un rho renversé, etc. Je ne compte pas moins de vingt-deux lettres glagolitiques qui me paraissent être des contrefaçons ou des imitations de l'alphabet gréco-latin. Il me semble impossible d'attribuer à Cyrille un travail aussi singulier. Il est au contraire tout naturel de l'attribuer à quelque pieux faussaire désireux de sauver sa liturgie nationale en la dissimulant à l'ombre d'un alphabet pénible à hre et rappelant vaguement par l'étrangeté de la forme les alphabets sacrés de l'Orient, le copte ou l'arménien. Ainsi s'explique encore l'intervention de saint Jérôme, déjà mentionnée par nous. Le nom même de la glagoliça trouve dans cette hypothèse son interprétation. C'était le nom conventionnel, qui pour les adeptes signifiait l'alphabet slave (1). Du reste, dans l'état actuel des choses, tant que le dépouillement de tous les manus-
{\) Voir plus haut.