‹ D'Alger à TangerChapitre 2 sur 37 · KHREIR-ED-DIN ET BABA-ARROUDJ . MOSQUÉES · texte numérisé non relu

KHREIR-ED-DIN ET BABA-ARROUDJ . MOSQUÉES

Alger ! Mot harmonieux comme le murmure des flots sur le sable blanc de la grève, nom doux comme le souffle de la brise dans les palmiers des oasis ! Alger ! Ville séduisante et facile, ville qu'on aime pour la pureté profonde de son ciel, pour la splendeur radieuse de sa mer de turquoise, pour les vagues parfums, pour les tièdes haleines dont elle enveloppe ses visiteurs comme d'une longue caresse ! Ville où chacun se trouve dans son élément, l'artiste amoureux de la couleur et de la lumière, le savant que séduisent les merveilles de la nature et le problème de l'homme, le philosophe qui compare les religions et les mœurs, le politicien qui recherche les questions ardues et compliquées, l'archéologue qui interroge les restes des temps évanouis, le mondain qu'attirent encore les plaisirs et les fêtes et celui qui, blasé, fatigué de l'uniformité de son existence, vient, en même temps, trouver ici, le repos, la gaieté, une vie large et sans

contrainte !

Alger, — et c'est peut-être là le secret de son charme, — est aujourd'hui une cité mi-française, mi-arabe, une cité hybride où le voyageur rencontre toutes les singularités, tous les arcanes du monde musulman, à côté de toutes les ressources, de toutes les richesses du monde auquel il appartient.

Elle a, à peu près, la forme d'un vaste triangle appliqué sur le versant oriental d'un promontoire verdoyant, — la Bou-Zareah, — en face du golfe délicieux dans lequel elle baigne ses pieds. Une ligne parallèle à sa base divise ce triangle en deux parties inégales. Bloc de craie taillé à facettes, la partie supérieure de ce triangle où les maisons européennes se fondent encore dans les maisons mauresques, est le quartier indigène, — la Kasbah, comme on l'appelle du nom générique de la citadelle qui le couronne. La partie inférieure est le quartier français que la darse et le boulevard de la République bordent du côté de la mer, que flanquent, au nord, le faubourg de Bab-el-Oucd et celui de Saint-Eugène, au sud, le faubourg du Hamma et celui de ]\Iustapha. Dans son port que protègent, contre les lames du large, de très longues jetées aux grands blocs en désordre, — ce qui n'empêche pas les tempêtes d'y faire quelquefois d'affreux remue-ménage, — les chattes et les tartanes coudoient les balancelles espagnoles au mât incliné sur l'avant ; les voiliers de tous pavillons se pressent à côté des paquebots flanqués des larges chalands où s'entassent les marchandises ; les torpilleurs chargés de la défense mobile des côtes sommeillent à côté des navires de guerre qui déploient fièrement la flamme tricolore.

Et quel bruit, quel mouvement, quelle exubérance de vie sur ces quais où vient de s'amarrer notre barque! Attelés de trois, quelquefois de six chevaux, les lourds camions de transport grincent près des omnibus élégants qui, descendus des hôtels, galopent à travers les docks et les hangars ; les fiacres tapageurs courent au milieu des prolonges militaires et des wagons endormis sur leurs rails ; les matelots se mêlent aux colons, aux Juifs, aux portefaix arabes qui errent en blouse bleue, la tête ceinte d'un mouchoir, aux Nègres qui accompagnent leurs travaux de mélopées sauvagcs apportées du désert. Et, en sacs i^oiulreux, en tonneaux grais-

seux, en ballots odorants, les produits arrivés des montagnes et des plaines s'amoncellent à côté des produits envoyés par l'Europe.

Alger est, en effet, le centre principal du commerce algérien. Notre grande colonie expédie annuellement cinq mille chevaux, un million de moutons, dix mille hectolitres de vin, deux millions de kilogrammes de peaux, dix millions de kilogrammes de laine, cent millions de kilogrammes de blé, des millions de kilogrammes d'avoine, de farine, de tabac, de liège, de crin végétal, de minerai et c'est par ici que passe au moins le tiers de tout cela.

Mais l'Algérie enrichit la France ! dira-t-on peut-être à la lecture de ces chiffres. Non, hélas! nous sommes encore en déficit avec elle. En tenant compte des frais occasionnés par l'armée qu'elle nécessite, elle nous impose, en effet, un sacrifice annuel de soixante millions par an. Défalquons de cette somme les trente millions d'impôts qu'elle verse au trésor et les vingt millions de bénéfices que, d'après les statistiques officielles, elle donne à nos exportateurs, c'est-à-dire à la fortune publique, et il restera encore dix millions de francs que nous déboursons chaque année. Ce serait peu mais nous ne devons pas oublier que, depuis sa conquête, jusqu'en 1893, sa possession nous a, en chiffres ronds, coûté quatre milliards : Cent quatre-vingt-neuf millions pour les dépenses civiles faites en excédent des recettes et trois milliards huit cent soixante et seize millions pour les dépenses militaires. Ne songeons pas à l'amortissement de cette somme énorme, mais quand viendra le temps où nous toucherons les deux cents millions d'intérêts qu'elle représente et qui, sans cesse, s'accumulent? Et la Tunisie, nous rapporte déjà plus que nous n'y dépensons ! Pourquoi cette différence? Parce que la Tunisie n'est pas une colonie, mais simplement un pays de protectorat... Que n'a-t-on, dès les débuts de notre occupation, fait de la Régence algérienne un gouvernement auquel, jusqu'à un certain point, on eût laissé son ancienne forme? L'Algérie, telle qu'elle, est, dit-on, pour notre armée une excellente école de guerre ? C'est au moins douteux et nos grandes manœuvres sont certainement plus utiles

à l'éducation de nos troupes que les campagnes exceptionnelles et irrégulières qu'elles font, de temps à autre, contre des combattants auquels ne ressemblent en rien les soldais des nations européennes. Elle offre, dit-on encore, des débouchés à notre commerce. Les offrirait-elle moins si elle jouissait de son autonomie politique ? Et, avec cette autonomie, nos dépenses seraient presque nulles tandis que, second avantage et non le moindre, les Arabes seraient franchement nos alliés au jour des batailles et ne songeraient pas, comme ils l'ont fait en 1871, à profiter de nos revers pour lever l'étendard de la révolte... L'empereur et le maréchal de Mac-Mahon avaient-ils une idée si fausse lorsqu'ils pensaient à ériger l'Algérie en un royaume franco-arabe, vassal de la France ? Ne voulaient-ils pas, avec raison, faire la part du feu ? Ne prévoyaient-ils pas un avenir où nous devrons accepter par force un état de choses que nous aurions tout intérêt à avoir déjà établi nous-méme ?

La pente sur laquelle Alger étage ses maisons descendait autrefois jusqu'à la mer. On a entaillé la base de cette pente afin de l'aplanir et d'y établir les quais et, pour masquer la coupure verticale, — la sorte de falaise, — qui résultait de ce travail, on y a plaqué une série d'arcades qui, hautes d'une vingtaine de mètres, font comme un mur de soutènement au plan incliné de la ville. Et cette suite monumentale de voûtes transformées en bureaux et en magasins se développe sur toute la largeur du port avec la sévérité grandiose d'un immense viaduc. La plate-forme continue, — la longue terrasse, — qu'elle supporte et que bordent des maisons luxueuses constitue enfin la plus ravissante des promenades : le boulevard de la République.

Séparée du reste parla petite jetée sur laquelle s'élève la réduction de temple grec qui loge l'administration sanitaire, — la Santé, — une |)arlie du ])ort forme comme un bassin réservé aux embarcations de plaisance, aux barques de pécheurs. Et elles s'y pressent par centaines tandis que le soleil se joue autour d'elles et que les eaux calmes et limpides qui les portent reflètent en une moire mouvante les mille couleurs dont elles sont bariolées. La

1)AI.(;er a tanceiî.

baie des arcades voisines est divisée en étages et elles deviennent ainsi comme des maisons, habitées par des familles espagnoles, agrémentées de boutiques où, dans leurs petits tonneaux, se débitent les vins dorés apportés de Malaga ou de Xérès, peuplées de travailleurs aux larges ceintures noires, de matelots au teint bronzé, de brunes filles qui, l'œillet rouge sur l'oreille, approchent de leur joue le fer à repasser ou font, en fredonnant des airs de

leur pays, bourdonner les petites roues de leurs machines à coudre. Ces Andaloux sont, — avec d'autres arrivés chaque jour, — les descendants des premiers colons européens que reçut la terre algérienne.

Un double escalier et des rampes destinées aux voitures partent du quai et escaladent le boulevard.

Prenons l'escalier.

Un palier y est ménagé à mi-hauteur et, dans les soupentes qui en entourent la plateforme, se blottissent de petits cafés maures, se cachent des tavernes à matelots, se nichent des Espagnoles qui, Figaros femelles, font courir le rasoir sur le menton osseux de leurs compatriotes.

A gauche, s'enfonce la galerie sur laquelle donne un très curieux musée des produits agricoles, forestiers, miniers, industriels et artistiques de l'Algérie. A droite, s'ouvre le marché aux poissons, sorte de halle à demi souterraine, toute diaprée des teintes éclatantes dont se peignent les écailles et les carapaces des chapons des grondins, des langoustes, des crevettes, des dorades, des

Cll.lXD LE ElBELOTS.

maquereaux et des poissons volants étalés sur le lit d'algue verte de ses tables de pierre. Qu'il fait frais sous ces voûtes ! Et quelle animation pittoresque dans le brouhaha de ces marchands criards, de ces vendeurs à l'encan, de ces pêcheurs maltais, de ces tripotiers israélistes, de ces acheteurs polyglottes, de ces porteurs arabes qui, encapuchonnés d'un sac, promènent dans la foule leurs grands couffins de sparterie !

Notre escalier aboutit à la place du Gouvernement, le centre d'Alger, le centre de l'Algérie entière. Ce forum ensoleillé est un quadrilatère bordé, sur trois de ses faces, par de hautes maisons à arcades. Populeux et bruyants, de grands cafés l'entourent qu'assiègent, du matin au soir, les colporteurs de bibelots indigènes, les mendiants en haillons, les Nègres qui chantent et qui dansent en s'accompagnant d'une guitare monocorde, les crieurs de journaux et surtout ces nuées de décrotteurs dont le spectacle réjouissant est une comédie perpétuelle. Il est flanqué, au nord, à la place qu'a laissée vide la démolition d'une petite mosquée, — la Djama-es-Saïda, — d'un gracieux bouquet de palmiers et de bambous où pépient les moineaux, où les fleuristes entassent leurs gerbes parfumées de géranium et de roses, où les dames viennent broder et caqueter à l'ombre. Il est enfin, à l'orient, ouvert sur les quais, sur la mer, sur le vaste panorama de la l'ade que ferment, au loin, le cap de Matifou et les premières collines kabyles.

Un piédestal que revêtent des bas-reliefs de batailles élève, au milieu de cette place, la statue d'un cheval magnifique, coulé avec le bronze de canons conquis sur l'ennemi : le cheval du duc d'Orléans. Et l'artiste a essayé de compléter son œuvre en asseyant sur celte bête monumentale la petite effigie d'un tout jeune officier. C'est le duc lui-même, c'est ce fils de roi qui, paya de sa personne, qui, avec ses compagnies d'infanterie légère, se jeta si bravement contre les baïonnettes et contre les yatagans des réguliers de l'émir, qui, enfin, prit en général et en soldat, une part si active au siège de Tlemcen et à nos longues luttes avec Abd-el- Kader,

8 D'ALGER A TANGEH.

Sur les côtés de cette esplanade de dalles et d'asphalte se pressent enfin et se heurtent, en une cohue poudreuse mais amusante les omnibus qui viennent de Bir-Kadem,deBir-Mandreis, de Saint- Eugène, de partout; les cavaliers qui font caracoler leurs montures; les lourdes diligences qui, bondées d'Arabes, de Kabyles et de colons partent pourTizi-Ouzou, pour l'Aima, pourl'intérieur. La place du gouvernement est le promenoir favori de la population algérienne. Autour des musiques militaires, c'est là que se rencontrent les cultivateurs arrivés du Tell, les voyageurs remontés du Sud, les nouveaux venus débarqués de France ; c'est là qu'on vient chercher et parcourir à la hâte les journaux apportés par le dernier paquebot; c'est là que s'ébauchent, entre commerçants la plupart des affaires... Petits rentiers retirés du négoce ; retraités; commis voyageurs en liquides; ouvriers ; marins de Marseille au verbe haut, aux gestes en coup de vent ; irréguliers de toute espèce galopant, essoufflés, après la roue de la fortune ; Anglais à la recherche du climat chimérique qui leur rendra la santé et la vie ; Espagnols au teint mat; soldats de toutes armes ; nourrices et bonnes d'enfants, tout, ici, est européen. A peine quelques promeneurs indigènes ; quelques chefs du désert affectant de traîner la jambe, en gens qui vivent noblement à cheval et qui ont désappris de marcher; quelques Arabes citadins, 7 ao(//e^5 gouailleurs qui s'en vont, sans turban, une fleur sur la tempe et la veste française flottant sur le large pantalon arabe ; quelques .Juifs travestis à la parisienne ; quelques Mauresques dont le long regard de velours luit dans la fente de leur voile et que, les pieds nus dans de larges babouches, suit, à tout petits pas, une vieille courbée dans son haïk de laine!

De temps à autre, passent, libres d'allure et fièrement campées sur les hanches, de jeunes femmes brunes, à la |ihysionomie très méridionale, au type panaché de Provençal, de Maltais et d'Espagnol. Le soleil de l'Afrique semljle faire couler sa chaleur dans leurs veines et mettre sa flamme dans leurs yeux. Comme ces fleurs qui, en poussant à côté d'autres fleurs, prennent quelque chose de leur coloris et de leurs arômes, elles paraissent avoir emprunté à la femme arabe un peu de sa fierté, un peu de sa beauté

sauvage... Ce sont des Algériennes. Lentement, en efTet, il se forme ici une France nouvelle, une famille particulière issue du mélange du sang étranger avec le nôtre, une race à laquelle la terre qui la voit naître imprime un sceau caractéristique. L'existence des Algériens définitivement fi.xés sur ces rivages est aujourd'hui plus calme qu'autrefois ; leur avenir est plus assuré; ils n'ont plus à lutter avec l'inconnu. Laborieux, possesseurs de fortunes locales, propriétaires de cultures auxquelles ils s'attachent en raison des sueurs dont ils les ont arrosées, ils font maintenant mentir l'ancien adage : « F^n Alger les honnêtes gens viennent par terre. » Ils ont, cependant, reçu en héritage les qualités de nos premiers colons, le courage que mettaient à leur cœui' les menaces perpétuelles des Arabes encore insoumis, l'esprit d'aventure qui les poussait vers des régions inexplorées, vers des spéculations dans lesquelles ils risquaient leur fortune et leur vie. Et leur intelligence, ennemie de la routine, s'ouvre à toutes les grandes idées, à toutes les nouveautés agricoles, à toutes les tentatives plus ou moins hasardeuses. Au moral ainsi qu'au physique ils forment une nouvelle variété de l'espèce humaine, variété hardie, entreprenante, dédaigneuse des conventions et des préjugés, accueillante et cordiale, joviale et communicalivc, au total esenticllement sj'mpathicjue.

De la place du ( iouvernement un passage vitré conduit à la rue de Chartres. Dans ses petites boutiques encombrées d'un bric-àbrac papillotant des marchands au front blafard sirotent du café, grattent leur pied nu, s'éventent avec leur mouchoir, suent et soupirent comme des gens accablés de fatigue. Ils portent un grand turban jaunâtre, une petite veste de couleur tendre et une large culotte bouffante, semblable à un jupon de femme qu'on aurait fermé par le bas.

Ce sont des Maures; ce sont les princi|)aux habitants indigènes d'Alger comme de toutes les villes maritimes de la Barbarie. Ils descendent des premiers peuples qui occupèrent le nord do rAIVi(|U(', (le ces Lybiens que, d'un mot hébr(ui (pii signifie occidtuilal, les anci(;ns appelaient déjà les Mauritaniens ou h's Mau-

DALGER A TANGER.

rusiens et qui, successivement, s'unirent à des Arabes arrivés de l'Yemen ou repoussés de l'Espagne, à des Turcs, à des renégats de race latine. Peu estimés et, dit-on, en général, peu estimables, sensuels, amollis, paresseux, ils ne se livrent ni à l'agriculture, ni au grand commerce; ils se contentent d'occupations qui ne

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