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fer, isolent alors l'un de l'autre les homas, — les difFérents sousquartiers dont se compose la ville.
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Si CCS ruelles sont plus grandes, si elles atteignent, par exemple, deux ou trois mètriis de largeur, des voûtes basses, des toitures, des tentes afi'aissées, des loques qui se balancent, là-haut, en stalactites poudreuses, des planches vermoulues et crevassées.
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jetées tant liien que mal sur des traverses de Ijois, des pampres, enfin, ou des rameaux feuillus échappés d'une cour les transforment en des galeries couvertes dans lesquelles se jouent la lumière et les ombres.
Des odeurs nauséabondes, des poussières animales, écœurantes et fades, les remplissent, émanées de ces tas d'ordures que fouillent les chiens, de ces amas d'os et de plumes, de ces monceaux d'épluchures et de paille pourrie, de ces cadavres d'animaux, de ces monticules de détritus, tentation des vautours qui tournoient sur la ville et qui, souvent, se hasardent jusqu'à y descendre.
Avançons toujours ! Jusqu'à présent silencieuses et désertes, les rues se peuplent mais pas un chariot. Rien que des passants aux pieds nus ou aux babouches sourdes. Et, fait du seul concert des voix humaines, le bruit discordant qui les remplit ressemble au murmure monotone d'un cours d'eau sur des galets sonores.
Perchés sur des ânes sans fers, des hommes solennels trottent vers leurs affaires; des Juifs se glissent le long des murs; des pauvres geignent en chantant; du haut de leur mule, des personnages font flotter en écharpe le bout de mousseline de leur immense turban sphérique ; partout se pressent, en une cohue terreuse, des nudités et des guenilles.
Fez possède de cent à cent cinquante mille habitants. Comme en Algérie, cette population comprend beaucoup de Berbères, quelques Arabes venus des tribus nomades qui errent dans le sud-est de l'empire, des Nègres, des Juifs, enfin et surtout des Maures qui, comme ailleurs, résultent du croisement dos Arabes avec les premiers occupants du pays et qui, paresseux, débauchés, amollis, ne se livrent qu'à des travaux de femmes, quand ils ne remplissent pas une sinécure officielle. .Irrivés des presidios, (pielques renégats esjiagnols sont, en outre, tolérés ici, à la condition qu'ils épousent au moins une femme indigène, mais, méprisés, honnis, ils n'atteignent plus les hautes fonctions aux- (|uelles ils p()uvaientas|)irer autrefois. Aucun Européen, sauf ceux
qui appartiennent aux missions militaires et qui no font que passer plus ou moins longtemps ou Maroc.
Malgré sa vétusté caduque, sa malpropreté trop souvent repoussante, Fez est riche de détails qui, à chaque pas, attirent notre curiosité.
Ici ce sont des bains, ouverts, le jour, aux hommes et, aux femmes, la nuit. Estampillée de mains rouges, leur porte donne sur une cour d'où, accompagné par des esclaves noirs, le baigneur passe dans un jardin peuplé d'oiseaux, fleuri, saturé de parfums, arrosé par les fontaines qui alimentent les piscines ouvertes au grand air.
Là, contre une maison, se creuse l'arcade mauresque d'une large niche au fond plat revêtu d'émail; des faïences l'encadrent, de pieuses inscriptions s'y peignent en noir sur un champ jaune crème aux reflets métalliques; massif, mais d'un travail admirable, un grand auvent de bois, couvert de tuiles vernissées, lui fait comme une visière que soutiennent des épontilles sculptées, que festonnent des découpures, qu'ornent des arabesques que bariolent des couleurs adoucies par le temps; une fontaine y coule, enfin, autour de laquelle, dans un perpétuel clapotis, se bousculent les outres, les jarres de terre et les cruches de cuivre.
Ailleurs ce sont des, fo ml ouks, grandes cours ceintes de galeries et de chambres nues où les voyageurs se logent et se nourrissent comme ils veulent et comme ils peuvent.
Plus loin, c'est un carrefour ombragé, avec un café dont les bancs extérieurs s'abritent sous une tenle aux perches plantées tout de travers. Ce n'est pas le moka, c'est ordinairement le thé qui se débite dans les établissements de ce genre. Horriblement fréquentés, quelques-uns ne reçoivent que les fumeurs de ce /lij), — • de ce /lascfiic/i, - - ((ui, partout au Maroc, rem|)lace le tabac et qu'ils débitent en poudre, en liqueur ou en contilure. D'autres sont le repaire d'ivrognes qui, en dépit du Koran, s'y grisent avec la rtidj a. l'eau-dc-vie du pays, — et s'y abîment dans la contemplation des aimées. Impossible de voir ici ces ballérintîs.
— Des danseuses! s'écrie Antonio. Si l'une d'elles se monlrait
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à un roiiDii, on la coifferait d'un sac de sparterie d'où ne sortiraient plus que ses pieds et, aveuglée par cette cagoule, on lui ferait, à coups de bâton, faire le tour de Fez. Quanta vous... Il y a des sortes d'oubliettes, au fond de ces taudis, et votre cadavre mutilé risquerait fort de s'en aller, par les canaux souterrains, chercher les perles au fond de leur rivière.
De loin en loin, les portes d'une mosquée ferment leurs battants de bronze sous une arcade en ogive. En face, contre les murs, se dresse une arcade semblable; deux autres sont bâties au travers de la rue qu'elles enjambent. Et cela fait comme une manière de parvis que couvre Une voûte aérienne, toute larmoyante de pendentifs.
iXotis suivons, maintenant, une voie d'une largeur exceptionnelle... De sourdes détonations retentissent et, là-bas, s'élèvent des nuages de fumée et de poussière que raie de rouge la lueur fulgurante des coups de feu. Cela se rapproche, cela vient vers nous et les décharges éclatent, étourdissantes, à présent, dans un vacarme furieux de cris et de tambours. On s'adosse aux murailles, on s'enfonce dans les portes, nous nous garons dans une ruelle et des hommes passent qui bondissent comme des tigres. Leurs vêtements flottent, leur rnaliomet se tord sur leur crâne rasé, ils lancent leur fusil en l'air, ils le rattrapent, ils tirent... C'est une sorte de fantasia à pied, comme on en fait à Gardaïa. Puis ce sont des cavaliers qui souillent dans des hautbois, qui battent des tambourins et que, sur une mule blanche maintenue par des Nègres, suit un enfant vêtu de couleurs flamboyantes et tout chamarré d'or. D'autres cavaliers ferment la marche; l'un d'eux brandit un étendard de soie... C'est un nouveau petit croyant qui vient de recevoir le baptême sanglant de l'Islam et que l'on mène au marabout.
Reposons-nous dans cette cour. Des juges s'y couchent sur un divan, au fond d'une kouhl'n. C'est un prétoire où un cadi rend la justice. Est-ce bien lifiid qu'il nous faut dire ? Si notre compositeur remplaçait In |)remière lettre de ce verbe
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par celle qui commence le mot de \%'/ia(i(é, iaudrait-il corriger cette coquille P
Un homme est accusé de tapage nocturne. Sui-pris par la nuit hors de son quartier, il a essaye d'en enfoncer la porte, ce dont il se défend.
— Amenez le témoin, dit le juge.
Et, brutalement, des soldats saisissent un pauvre Maure que son malheur a fait assister à la chose et qu'ils traînent à la barre, ainsi qu'un criminel. On n'écoute, d'ailleurs, ni sa déposition, ni la défense du coupable et, la peine prononcée, deux cavaliers de la police conduisent celui-ci au milieu de la cour. On le déshabille, on lui lie pieds et poings, on le couche à plat ventre et, armé de VasJ'el, — de la tresse de cuir, — un chaouch le roue de coups... Le sang suinte de son échine tumélice et bleuie. On le détache, on le lève, il vacille, étourdi de douleur, et ses parents l'emportent... Edictées ])ar ses magistrats ou par le sultan lui-môme, les sentences sont toujours ainsi exécutées sur l'heure. Et ces sentences ne sont pas des |)lus simples! Les supplices qu'elles énoncent sont d'une variété à étonner les Chinois.
11 y a d'abord la prison ordinaire, telle que nous la verrons à Tanger. 11 y a des souterrains où les captifs enchaînés reçoivent, matin et soir, une copieuse ration de coups de trique. Il y en a d'autres où un carcan rivé à un poteau les tient debout comme des spectres... Et, chacjue matin, une civière que ceux-ci ont toujours devant les yeux emporte ceux d'entre eux (pie la mort vient de délivrer.
Généreusement octroyée pour le moindre délit, la bastonnade n'est pas toujours celle que nous avons vue ; l'Ih; est pi-olongée jusiju'au trépas, quand il s'agit de rebelles pris les armes à la main. Celui (jui doit la recevoir est (|ueI(juefois couché sur le dos, ses jambes sont attachées à une barre de bois que deux aides lèvent vers l'exécutcuir (>l ccîlui-ci frappe, jus- (ju'à la mettre en marmelade, la plante de ses pieds. On le lAchc alors et, comme une béte blessée, il s'en va, il se traîne sur ses genoux. D'autres lois, quand le cou|)abl(! est un voleur pris en flagrant délit, on le met à cheval sur un ;\ne, ses bras liés au
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cou de cette bète, ses jambes attachées à ses flancs, et, précédés de tambours et de flûtes, des soldats le promènent par la ville : « Laissez passer la justice du chérii"! » Quatre hommes l'accompagnent, armés d'un gourdin; les gamins le suivent ; les chiens aboient après lui, et le lamentable cortège s'arrête à chaque carrefour où le malheureux subit une partie de sa peine. C'est en revenant à la prison qu'il achève de payer sa
dette. Sur un billot, on lui l'ait sauter la main d'un coup de hache; pour arrêter l'hémorragie, on plonge son moignon dans de la poix bouillante... Et on le renvoie à sa famille.
Une autre torture est réservée aux larrons, non aux ministres qui dilapident le trésor, mais aux allâmes qui dérobent une poignée de couscoii.s. On pratitpic, dans la paume de leur dcxtre, quatre entailles |)rol'ondes ; on b's bourre de sel; on engage dans chacune d'elles le doigt qui lui corres|)ond, et on enferme cette
pauvre main dans des bandelettes de cuir. Or ce cuir est mouille, il se rétrécit en séchant et, si le supplicié ne succombe pas au tétanos, si, fou de rage, il ne se brise pas le crâne aux murs de sa prison, ses ongles poussent dans sa chair, ses doigts s'emprisonnent dans ses plaies qui se ferment, ses articulations s'enkylosent, son poignet est clos pour toujours.
11 y a des supplices plus ingénieux encore. Pour un temps variable, par exemple, le couj)able est enferme avec un lion retenu |iar une chaîne assez courte pour (pi'il ne puisse être atteint, assez longue pour que, ])lotti en un coin, il ne puisse faire un seul mouvement sans que le fauve l'ellleure de ses griffes. D'autres fois, on lui attache les mains sur le dos, on introduit des chats dans sa large culotte et on le lâche dans la rue. Il court comme un possédé, il bondit, il se tord, il se roule jusqu'à ce que, dans ses contorsions désordonnées, il ait fini par étouffer, par écraser les bêtes qui, affolées, enragées, labouraient sa peau de leurs dents et de leurs ongles.
Certains coupables sont lancés en l'air par des exécuteurs si adroits, dit-on, que, bras ou jambe, ils se fracturent, en retombant, le membre désigné par la sentence qui les frappe. Ont-ils seulement commis contre quelqu'un un attentat qui n'a pas entraîné la mort? On leur applique à ht lettre la peine du talion inscrite dans le Livre : œil poiu* œil, dent pour dent! Et le Maroc est plein de borgnes et d'édentés ainsi estropiés, de par la loi, pour avoir, dans une rixe, vidé l'orljite ou détérioré la mâchoire de leur adversaire.
Fnut-il prononcer la peine capitale .' On n'a (pie l'embarras du choix. On casse, à coups de pistolet, les reins du condamné. On le décapite avec le sabre. On lui fait scier le cou par un boucher requis à cet effet et (pii, avec un mauvais couteau, l'égorgé comme un mouton. On l'attache, par les pieds, à l'arrière-train d'un cheval qui, lancé au grand galop, ne traîne bientôt plus (jiu^ « des lambeaux pleins de sang et des membres affreux ». On l'enterre jusqu'au cou et ou le livre aux injures des passants ([ui lui crachent à la face et (pii lui jettent des pierres dont la grosseur n'est pas assez chaiilable poui' le tuer du couj). Par le menton
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OU par le ventre, on raccroche à des ga/iches, — des crocs de boucherie. On lui coupe les mains et les pieds et on le plonge dans un cul de Ijasse-l'ossc où il meurt de douleur ou de faim. On l'enferme dans la djellal/n de bois, espèce de longue armoire, étroite comme un cercueil et hérissée, en dedans, de pointes acérées qui s'enfoncent dans sa chair s'il remue un membre, si, succombant à la fatigue, il s'affaisse sur lui-même. On le coud, jusqu'aux épaules, dans le cadavre d'un bœuf avec lequel il est, vivant, dévoré par la putréfaction. On lui fait, jusqu'à ce qu'il tombe et qu'il rôtisse, exécuter une danse macabre sur une plaque de tôle qu'on chauffe par-dessous et qui rougit peu à peu. On lui arrache les dents et, à coups de marteau, on les lui plante dans le crâne. On le pile dans un mortier. On l'empale avec un tiilic bourré de poudre et on le fait sauter comme une mine... Mais, tirons le rideau sur ce musée d'horreurs. La perpétration de ces crimes judiciaires est, du reste, assez rare aujourd'hui et le demeurera tant que le prince régnant donnera à ses fonctionnaires l'exemple de sa mansuétude, une mansuétude toute relative...
Les ni((ercj«,s déploient sur les minarets l'étendard de midi; le déjeuner nous attend; Omar est sous les armes.
Que faire maintenant .' Le soleil brûle et Fez est engourdi dans les lourdeurs de la sieste. Restons chez nous. Un Juif nous a déjà éventé et il vient encombrer notre tente d'armes, d'étoffes, de vieux bijoux, de lézards empaillés et de vipères sèches. 11 s'est môme, pour nous séduire, fait accompagner de sa femme qui, avec une botte de ileurs, nous apporte les plus gracieux de ses sourires. Aciietons ce poiguai'd, puis, pour tuer les heures chaudes, croquons les murs de notre prison. Il serait difficile, il serait dangereux d'aller ailleurs dessiner autre chose... Que nous veut ce brave homme ? Rien de mal. C'est un professeur de petite guitare à deux cordes, et il vient nous proposer de nous initier à son art. Inutile! Il nous sulliiait, pour ra<;quéiir, d'aller, avec un de ces instruments sous le bras, passer la nuit sur la tombe de Sidi-Jaher... Nous saurions en pincer le lendemain.
Le jour s'avance; on se réveille; reprenons, à cheval, la roule <le Fez-Bali et allons visiter la Kissaria, le quartier où, par milliers, se serrent presque tous les marchands dv la ville.
C'est un lacis inextricable de ruelles couvertes par un plancher crevassé, par les auvents de bois qui, enguirlandés d'échantillons, surmontent les boutiques, par des nattes de jonc suspendues en tentures, par des tentes en haillons que soutiennent des roseau.x fichés dans les murailles, par des plafonds de palmes. Et, comme si elles n'étaient pas assez étroites, de grands coffres de bois les obstruent à chaque pas et, devant les magasins, servent de sièges aux acheteurs et aux désœuvrés.