‹ D'Alger à TangerChapitre 28 sur 37 · AL(.EH A TAX.ER · texte numérisé non relu

AL(.EH A TAX.ER

que cela ne regardait pas accable de reproches une passante qui a parlé à un Maure et qui se sauve comme une coupable prise en faute; le bonnet écarlate ceint d'un paquet de cordes (jui leur tombent sur les j'eux, des gamins se houspillent, se crêpent le mahomet ; à coups de trognons, d'autres poursuivent des galopins arabes pouilleux et loqueteux ou nus comme des sauvages; des chiens qui courent, la queue basse, cherchent à voler quelque chose et, avec de petits cris de frayeur, se dérobent aux coups de pied ou de matraque... Et partout des noirs; des marchands ambulants ; des Négresses aux larges bracelets; des changeurs tassés dans les angles, avec leur petite table ; des vendeurs à l'encan qui braillent à tue-tête ; des hommes qui ont de terribles pistolets à la ceinture; des attroupements autour d'un sorcier du Sous qui, affublé d'oripeaux et couvert de sachets rouges, chante à pleine gorge, bat du tambour, dit la bonne aventure et vend des amulettes; des moulin dor, — des agents du hakA'erii, chef de la police, — qui, pour faire place à la mule de quelque pacha, laissent retomber leur bâton sur les côtes maigres des chiens, sur la tête des enfants et sur les bras des hommes ; des marchands d'eau, — des guerbadjis. — qui, la clochette à la main et l'outre velue sur le dos, se baissent pour i'aire couler par-dessus leur épaule le liquide tiède et puant dont, pour ceux qui ont soif, ils remplissent leur séiiille de cuivre...

Mais l'un de nos étriers accroche une |)oite et fait, à grand fracas, tomber les poteries qui y sont suspendues. Le potier crie, notre soldat crie, les passants crient. On nous reconnaît sous notre domino musulman. Que va-t-il arriver? Rien. La foule ne se montre nullement malveillante dans ce quartier qu'on dit pourtant très fanatique et tout se réduit au débours de quelques flous que nous tirons de notre porte-monnaie brodé de fils d'argent.

Toujours exhaussées au-dessus du sol, les boutiques, — il est inutile de le répéter, — ne sont encore que des niches contigucs, cncomijrées de paquets, de sacs, de caisses, de tonneaux et de cages. Et, trônant dans ce désordre, se grattant le dos avec une petite râpe de bois emmanchée d'une longue tige, les niar-

chands immolîiles passent à regarder le va-et-vient de la rue une existence engourdie, somnolente et rêveuse. Nous aimons la vie, nous l'utilisons ou, au moins, nous croyons l'utiliser. Indifférents à tout, eux la subissent, s'y résignent et ne l'emploient guère à quoi que ce soit.

Les boutiques se groupent par s|)ccialités. Ici des Maures en veste rouge tiennent les riches tissus, les broderies et les bijoux. Ailleurs des Araires vendent leurs épices. Plus loin sont les tailleurs, les parfumeurs, les selliers, les chaudronniers, les vanniers qui tressent l'alfa et les palmes, les notaires accroupis derrière la petite caisse qui contient les archives de leur étude portative.

Il y a des magasins dont la porte est bordée de longs chapelets de babouches et des acheteurs qui, sans rien dire, décrochent une paire de ces chaussures s'asseoient, pour les essayer, au beau milieu de la rue... Il y en a qui sont des restaurants abominables, des fruiteries infectes, des boucheries horribles... Puis ce sont des pharmacies où s'empilent les herbes odorantes ; puis des ateliers où on repousse et où on burine les aiguières, les plateaux et les brùle-parfums... Ailleurs travaillent des batteurs d'or, des orfèvres, des lapidaires qui sertissent le corail et les turquoises dans les pendeloques et dans les diadèmes... Voici, faits au tour ou façonnés à la main, des vases aux formes originales et aux dessins barbares, des gargoulettes à passoire, des amphores timbrées de l'anneau de Salomon et plantées dans des trépieds de bois, des fourneaux de sorcières, des darboulcas de poupées, des pots ventrus mais dont l'élégance a cependant conservé le galbe des poteries anticjues, des assiettes et des plats gondolés, des bougeoirs plus hauts que nos chandeliers d'églises, des briques émaillées, — des zélaidjs, — qu'on désigne même ici sous leur nom his|)ano-mauresque (Vnzulejos. Et tout cela est bariolé d'arabesques bleues et vertes, moucheté de lâches rouges (|ui, grandes comme des pains à cacheter, ont surtout pour but de dissimuler lesdéfauts, recouvert, enfin, d'un vernis très grossier... Voilà, comme à Tétuan, de petits meubles en bois découpé : ta-

boLirets, tables, porte-liisils, râteliers, coffrets, encoignures, porte-turbans, étagères. Et, peint de rouge, tout ceci illustré de fleurs et de feuillages que, — pour leur donner comme une Aague apparence de cloisonnés, — borde un liséré blanc qui en suit les moindres détails. Autour de cette vaste salle dont le plafond est soutenu par des piliers octogones en bas mais carrés en haut se rangent des échoppes dont les volets se lèvent en marquises. Là se vendent les vieux hal)its ; c'est comme le Temple de Fez, et des hommes aux burnous troués, des paj'sans, des femmes qui trimballent un enfant noué en paquet sur leur dos y renouvellent leur garde-robe.

On crie encore ? Ce n'est pas contre nous, cette fois. On enlève les étalages, on ramasse les bancs, on ferme les portes, on se sauve à la débandade, on se perche où on peut... Et un torrent dévalle par les pavés en pente, descend en cascade et charrie des ordures dans ses bouillonnements fangeux. Nos mules ont de l'eau jusqu'aux genoux.

Une inondation? Un cataclysme? Non, on a seulement trouvé, à la fin, que la ville était par trop sale; sans crier gare, on a lâché les écluses de Fez-Djedid et ces ondes échevelées remplacent les balais et les tombereaux de notre service municipal. Elles passent et leur brutalité bienfaisante em])orte vers Voiied toutes les immondices.

Tout tombe en ruines au Maroc, mais rien n'y change et l'industrie y est encore ce qu'elle était il y a des siècles. Pas de vapeur, pas de machines, toujours les procédés manuels d'autrefois! Dans cette rue on feutre ces bonnets qui s'appellent des tarbouch en Orient, des cJiachins en Algérie, et ici des fez. Dans cette autre, sur des mi'tlcrs d'une grossièreté inouïe, on trame le coton, la laine, les poils de chameau et on confectionne les bandes de tentes et les gazes arachnéennes, les grossières toiles à sacs et ces mousselines de soie et d'or dont la richesse et la l)eauté nous étonnent.

Sur les canaux qui trav(U'sent la ville |>alaugenl les teinturiers,

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:29i DAlJiER A TANGER.

tandis que, clans des masures branlantes, des tanneurs y font macérer des peaux, les étalent sur des pierres plates, les foulent aux pieds, les colorent avec des écorces de grenade, les saupoudrent de graines de moutarde qui, fortement pressées, s'y impriment et les chagrinent, en font, enfin, du maroquin.

Non loin de là se fabriquent, ou plutôt se montent les fusils à pierre dont les canons viennent d'Europe, les pistolets à la longue crosse incrustée d'argent, les tromblons enrichis de nacre, les l^oignards au fourreau de velours ou de métal repoussé, les sabres aux lames arrivées d'Angleterre mais aux poignées étincelantes de gemmes, les aniorçoirs de cuir, les poires à poudre revêtues de têtes de clous et semblables à des moitiés de boules ferrées.

Entre la Kissaria et l'Oued-Fez, grogne, hennit et braie le marché aux bêtes de somme avec ses charmeurs de serpents, ses conteurs et ses ventriloques.

Partout au-dessus du bazar montent, couronnés de nids de cigognes, des minarets quadrangidaires, légèrement construits en pyramides tronquées. Comme à Tlemcen, les faces en sont gaufrées d'entrelacs, fouillées d'arabesques, semées de figures mystiques, ornées de rosaces, rehaussées de fausses arcades, plaquées de faïences d'un A"ert tendre, la couleur du prophète.

Fez avait autrefois neuf cent cinquante de ces tours et chacune d'elles signalait une mosquée.

Les principales de celles-ci sont, aujourd'hui, la mosquée d'Édriss, celle des Andaloux et celle des Kaïrouaïn.

Comme toutes les autres, dépourvue de coupole, mais coifiee d'un grand toit de tuiles vertes, la première contient le tombeau dÉdriss, fondateur de la ville. C'est un lieu de refuge et, lorsque la police poursuit un criminel, elle se hâte d'en fermer les portes avant (ju'il ne les atteigne; son action n'en dépasse pas le seuil. Guère plus haut que la colonne Vendôme, son minaret s'enorgueillissait jadis d'une sphère d'or pur qu'il portait sur la tête et qui, constellée de pierreries, renfermait le cimeterre d'Edriss... lîllc peut, dit-on, être illuminée de deux mille lampes; vingt mille fidèles peuvent, à la fois, se prosterner sous ses arceaux; son

mihrab est un astre dont on a dii, sous une couche de chaux, éteindre les étincelantes splendeurs. 11 donnait trop de distractions aux croyants éblouis ! Quel chrétien ira contrôler ces assertions hyperboliques? Nul d'entre eux ne peut pénétrer dans ce sanctuaire, nul ne peut l'approcher, nul ne peut circuler dans les rues qui l'entourent. Sons notre déguisement, tenterons-nous de violer cette défense ?

— Dieu vous en garde, seiîor! Et si vous étiez reconnu?... Un sacrilège! Jamais vous ne reverriez la mer!

jNIoins fanatique, la mosquée des Andaloux laisse au moins entrevoir au loumi, — à condition c[u'il ne les regarde pas trop, — ses hautes murailles nues et son large portail au grand auvent pareil à celui des fontaines, aux tourelles carrées et chevelues de broussailles... Par centaines, des hommes en capuchon en sortent ou y entrent, mais pas une femme parmi eux! Les !Marocaines ne peuvent qu'une fois par an visiter les mosquées. A quoi leur serviraient, d'ailleurs, des dévotions plus fréquentes? On n'est pas hien sûr qu'elles aient une âme, et puis elles ne doivent pas aller dans ce paradis où les houris divines attendent leurs époux.

La mosquée Kaïrouain contient une niederssn dont la bibliothèque possède encore quarante mille manuscrits et d'où sortent les imans les plus érudits du Maroc. Vingt portes donnent accès dans ses cours aux piliers revêtus de stuc, dans sa nef boisée de colonnes, lambrissée d'arceaux en trèlle et en ogive, étoilée de lampes de cuivre.

Et nous nous arrêtons pour regarder un honune gros et gras dont le turban se hérisse de plumes et de fUuirs. Il frotte deux bâtons l'un contre l'autre et, de ce violon imaginaire, il tir(î des mélodies que seul il entend et (jui le mettent en extase. 11 nous voit et, tout à coup, il aboie contre nous; il a flairé le Nazaréen. Méfions-nous, c'est un aliéné et tout lui est permis.

Dans un costume extravagant, un Nègre décharné passe, une palme à la main, précédé de tambours et suivi de drapeaux dont on baise les franges. Il nous aperçoit, lui aussi, et il se met, en hurlant, à tourner devant nous, comme une toupie vivante. Encore un insensé?

DALr.ER A TAMiEM.

Un troisième personnage arrive, dans un état de nudité qui, absolument adamique, ne choque cependant personne. Un nouveau dément? Toujours des fous, alors? Mon Dieu, oui; ils pullulent ici.

FEZ : V\£ l'ORTE DE MOSQIKE.

Les uns vaguent en liberté et se l'ont nourrir, loger et, ce qui est le moindre de leurs soucis, vêtir par la charité publique. Ce sont des mystilicaleurs, des mania(iues de profession, qui. simuant la folie, spéculent sur la tolérance, sur le respect (|ue professent les Musulmans pour (hmix (|u'.\ll;di a dcliviés de la raison.

pour ceux dont, comme celui du chérif, l'esprit est déjà |)arti pour le ciel.

Les autres, les vrais fous, les fous furieux, sont internés au Merstan, maison de santé qui sert aussi de morgue pour les cadavres vagabonds et de fourrière pour les femmes errantes. Et, inconséquence bizarre, oelles-ci sont traitées comme si, retournée

UN N K G n E A F i: Z .

à Dieu, leur àuie avait été lemplacée par le démon dans la guenille vivante qu'elle a laissée ici-bas. On les enferme dans d'étroits cabanons, on les y enchaîne par le cou et, si leurs parents ne les iiouirisscnt pas, on les laisse mourir de l'aiin.

Le soleil va se coucher; c'est l'heure où, — au milieu de la Kissaria et dans la vieille cour d'une vieille maison, — se traitent certaines afï'aires d'un genre aujourd'hui inconnu en Europe.

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Cette cour est comme une bourse que des niches entourent et dans lesquelles des iNégresses, des mulâtresses, quelquefois même des blanches, — des gazelles, — sont mises en étalage ; dans un coin, sur un banc, sont accroupis des Nègres qu'hypnotise la vue d'une lanière à nœuds et qui demeurent pareils à des statues d'ébène. C'est leur hôtel des ventes.

— Mamelouks ! Mnvieloiiks ! — Esclaves! Esclaves! crie le marchand qui se promène devant eux avec une mégère dont il fait comme son commissaire-priseur.

Et, l'un après l'autre, sous les yeux des acheteurs, il fait passer les plus beaux échantillons de son bétail humain... On les découvre, on les percute, on les retourne, on leur tâte les reins, on leur fait montrer les mains et les dents et, résignés comme de pauvres bétes sans défense, ils semblent indifférents à l'ignominie de cet examen, à la turpitude de ces attouchements.

— A trois cents francs, cette vierge noire !

— • Trois cent cinquante! Quatre cents ! Cinq cents! El le plus fort enchérisseur prend livraison de son emplette... Le Soudan fera la fortune du peuple qui saura en exploiter les richesses.

— Il est à la pauvreté, a dit un prophète, ce que le goudron est à la gale du chameau : un remède.

Et cependant, c'est au milieu de ses gommiers, sous ses grands baobabs, que s'achètent tous ces captifs. Un Nègre ne vaut qu'un burnous sur la place de Tombouctou ; plus bas, il vaut moins encore. Combien cet homme ? On le fait monter sur une plaque de sel épaisse de dix travers de doigt, on découpe de cette plaque ce qu'en recouvre la plante de ses pieds et on le paie avec cela. Les caravanes marocaines introduisent ainsi dans l'empire une moyenne annuelle de trois mille individus et les entreposent à Agadir. On les nettoie, on les engraisse, on apprend aux femmes ce qu'on appelle ici la danse et la musique, on enseigne à tous un peu d'arabe, — ce qui ne les empêche pas de parler toujours entre eux le bambara ou le mandingue, — et on les dirige sur les capitales. Un garçon s'y vend alors de vingt-cinq à trente francs; un homme y est coté au double ; selon sa beauté et son Age, une

femme enfin ne s'y livre pas à moins de quinze ou de vingtcinq louis.

Bien traités, convertis à l'Islam, regardés, nous l'avons déjà dit ailleurs, comme faisant partie des familles, les esclaves noirs ne sont pas plus malheureux au !Maroc que dans les autres États musulmans. Souvent épousées par leurs maîtres, les Négresses peuvent même rêver les fortunes les plus vertigineuses. L'une d'elles n'a-t-elle pas donné le jour au sultan Sidi-Mohammed, père de l'empereur?

Les muezzins chantent sur les minarets que dorent les lueurs fauves du couchant; Fez se recueille et prie; le soleil disparaît derrière le Djebel-Kannoufa.

La nuit est déjà noire et nous sommes sous notre tente lorsque passent, au dehors, des coups de fusil, des battements de tambours, des glapissements de flûtes.

— Venez voir, nous crie Antonio qui a grimpé sur une caisse pour coller son visage aux grilles d'une lucarne.

Des fumées épaisses et des clartés rougeàtres inondent notre rue, projetées parles torches qu'élèvent sur leur tête des hommes qui agitent leur manteau. Des Nègres dont la face brille de reflets sanglants, dansent en rond et exécutent une mimique endiai^lée. D'autres tiennent |iar la bride une mule qu'effarouchent ces feux et ce vacarme. Sur le dos de cette bête se balance, debout et drapée de tentures blanches, une sorte de caisse allongée, dont les angles sont empanachés de plumes d'autruche, dont le sommet pyramidal porte une boule d'or... C'est une noce, cette fois, et cette espèce de cage dans laquelle une personne peut se tenir accroupie contient la mariée conduite à son époux.

Bien que singulièrement multipliés par la polygamie et par la facilité des divorces, les mariages donnent toujours ici lieu à des fêtes (|ui durent cinq jours.

Le premier jour, c'est la fête du /tniiunnm . La liancée va au bain, avec ses parentes et, au retour, elle; prend le lit ([u'elle garde jusqu'au lendemain.

300 I)AI.(;F.R a TANf.ER.

Le second jour, c'est la fête de Voldiba. Une Négresse cueille la jeune fille sur son divan, la transporte sur un autre et on l'y barbouille de fards et de teintures.

Le troisième jour, c'estla fête iVi/ioAhri. On vient, au hurlement des youvous, au ronflement des hen-ihiirs. au chant frénétique des plus extraordinaires épithalames, féliciter la future épouse.

Le quatrième jour, c'est la fête de Vhouari. la ])rincipale. La plus robuste des servantes hisse sur ses épaules la mariée surchargée de bijoux et elle la promène en triomphe au milieu des amies qui, accourues de toutes parts, jettent leur offrande à ses pieds. Le soir, les camarades du futur se rassemblent chez lui, mangent des sucreries, boivent du thé, se partagent la poudre qu'il leur donne et font, à travers la ville, une bruyante promenade aux flambeaux.

Le cinquième jour, enfin, c'est la fête de Vamharia. I^es hommes exécutent la fantasia hors des murs puis, le soir venu, ils vont chercher celle qui doit appartenir à l'un d'eux. On la leur livre mais enfermée dans le caisson, — Yambarin, — qui passe sous nos yeux et, avec des arrêts devant les mosquées, ils l'accompao-nent jusqu'à la maison conjugale. Le fiancé l'attend à la porte de sa chambre et, emblème du joug qui lui est imposé, il la fait passer, courbant la tête, sous son bras étendu. C'est seulement sept jours après que, prétexte aux dernières réjouissances, il sera permis à la jeune femme de quitter la couche nuptiale.

11 est dix heures; le cortège matrimonial a, depuis longtemps, disparu... Un feu de peloton? Ce sont les iiiouliii'cfor qui, réunis sur une place, annoncent, par une décharge générale, la fermeture des quartiers. Quiconque, à partir de cette espèce de couvre-feu, sera trouvé hors du sien passera la nuit en prison...

Et plus que les cris des gardes nocturnes ; plus que le pas cadencé des patrouilles ; plus que les heurts d'un fonctionnaire qui, muni d'un laisser-passer et précédé d'une lanterne, se fait ouvrir une porte; plus que les aboiements des chiens qui veillent là haut sur les terrasses; plus que les miaulements des chats ; plus que la complainte interminable de nos hommes!

Le lendemain, nous parcourons Fez-DjedicK mélange de palais et de masures, de mosquées et de jardins.

Fondée, au xii" siècle, par le ^lérinide Aljou-Youssef-Yacoub

Jl AnClIAN UES A VEJ..

(| u'in(|uiclail la lurbidence île Fe/.-iîali, ('('[((^ McdiiKU-cl-hcidti , — ci'llr \illc Idaiiclic, — n'est, avec muins de monde, (pie la répélilion de c(^ cpu' nous avons déjà vu dans les vieux cpuirliers. Deux monuments superbes la décorent : la moscpiéiï Kouloubia,

dont le minaret est le frère de la Giralda espagnole, et la mosquée Karoubin, construite sous Vaya l'Edrissite.

Dans chacun de ces sanctuaires est installée une nouvelle mederssa. Fezouvre encore à la jeunesse quatorze établissements de ce genre ; c'est encore un centre d'études, mais de quelles éludes ! Un peu de grammaire, de poésie, de droit, et j)uis de la théologie, et puis le Koran, toujours le Koran, appris dans les commentaires de ce Sidi-Bokhari dont les paroles sont plus vénérées au Maroc que celles de Mahomet lui-môme! Toute autre science est étouffée par ce livre et les Marocains demeurent les hommes les moins instruits de l'Afrique septentrionale... Antonio essayait, une fois, de faire comprendre à l'un d'eu.x ce qu'était le chemin de fer.

— Un vapeur qui court sur la terre ! s'écria celui-ci. qui avait vu des paquebots à Mogador.

Et il éclata dun fou rire: puis, tout à coup, il se tut et sa figure s'assombrit... Il nadmettait pas quun chien de chrétien osât se mo(]uer ainsi d'un croyant !

Ignorant comme, au moyen âge, ces gentilshommes qui, vue leur qualité, déclaraient fièrement ne savoir pas écrire, le sultan lui-même n'a, sur la géographie, par exemple, que des idées fort nébuleuses. Il possède, pour toute carte, un globe terrestre qui se gonfle et se dégonfle comme un ballon de caoutchouc et dont l'empire du Maroc occupe tout un hémisphère. La France n'y est qu'un point très négligeable, grand, tout au plus, comme l'inconvenance d'une mouche.

Qu'est devenu le temps où Fez était la capitale intellectuelle de l'Islam, le temps où la lumière de ses universités rayonnait sur l'Afrique, sur l'Europe elle-même ? Et que personne ne s'avise de vouloir dissiper ces ténèbres ! Une mission anglaise a, en les payant, essayé d'attirer des enfants dans une école... L'autorité a emprisonné les parents de ses élèves.

Au sud de Fez-Djedid dont il est séparé par des murs, s'allonge un ignoble quartier au.\ ruelles infâmes, aux boutiques immondes, aux maisons délabrées, repoussantes, si sales qu'on a

(Jù. à leur pied, bâtir de longues auges où se noie la vermine. Des hommes dont le type nest ni européen, ni arabe Ihabitent. la plupart en guenilles, les autres vêtus dune robe noire ou, sur une chemise brodée et sur des pantalons blancs, couverts d'un rallak. — d'un cafetan, — aux larges manches, rayé de bleu et serré par une ceinture rouge. Ils portent les cheveux llottants; ils ont des anneaux d'or aux oreilles: ils sont coifles d'un fichu ou d'un bonnet noir dont le fond plat retombe sur leur nuque. Ce sont des Juifs. Ce quartier est \einlali — la terre salée, la terre maudite. — comme. partout au Maroc, on appelle les lambeaux de ville ou on daigne les tolérer. Fatigués cependant de les voir à chaque instant massacrés, trouvant que. après tout, ils sont de quelque utilité, les sultans ont tlni par prendre les malheureux sous leur protection et des soldats gardent, contre les Maures, la porte de ce ghetto.

Inutile de nous cacher ici ; nous y entrons sous le costume chrétien et nous sommes aussitôt entourés d'attentions sympathiques, de prévenances qui deviennent amicales lorsqu'on devine que nous sommes Français.

Les Juifs du Maroc sont les frères de ceux de l'Algérie dont nous avons fait nos compatriotes et l'Alliance Israélite de Paris a créé à Fez une école où leurs enfants récitent des fragments de nos poètes.

Respectueux, obséquieux, un Abraham au nez de proie, aux mèches de cheveux collées sur des tempes jaunâtres, nous adresse la parole. Comme ses congénères, il parle un espagnol fortement panaché d'arabe mais facile à comprendre. Il veut s'emparer de nous, nous résistons et le militaire qui nous a suivis croit devoir nous débarrasser de lui. D'un grand coup de pied, il l'envoie, les mains au fond de sa culotte, se réfugier dans sa boutique,

— C'est pourtant un commerçant notable, nous dit .\ntonio dont ce spectacle a réjoui le cœur.

Si battu qu'il soit, l'infortuné ne se tient pas pour tel. Nous avons renvoyé le troj) irascible guerrier qui ne comprend rien à notre indignation et il revient à la charge. Suivons-le.

Son magasin n'est qu'un réduit enfumé, mais il donne sur une

■"ÎOi D'AIJ.ER A TAM.Elî.

cour que ceint un douljle étage de galeries en as de pique. Des ballots et des jarres poisseuses encombrent ce préau inondé de soleil et chaud comme une étuve. Les mouches y tourbillonnent; attirées par des pots de miel, les abeilles y bourdonnent en nuages jaunes et noirs... Mais qu'est-ce que ce brocanteur a bien voidu nous l'aire voir Ici ? 11 lève la tète, pousse un cri guttural, donne un ordre à dos gens invisibles. Un tapis se déroule et, de la galerie, il descend jusqu'au sol ; un second s'étale à côté de celui-ci; puis un autre; puis un autre encore... Changement à vue. la cour ressemble au Jiall papillotant d'un de nos grands bazars. Il y a là des tissus splendides, des moquettes épaisses comme le gazon d'une pelouse, des tapisseries de laine aux arabesques éblouissantes de coloris. Montons. Au premier étage se déploient des étoffes précieuses, du satin broché d'argent, de la soie semée de fleurs d'or. Et c'est presque à vil prix que tout cela nous est offert. C'est vrai, mais le transport ? Et la douane marocaine? Et la douane française ? 11 faut, cependant, prendre quehjue chose!

Et nous nouons autour de nos reins une ceinture tl'un douro. Mais, Dieu de Jacob ! Le commerçant notable va croire que nous nous moquons de lui. Nullement I II est enchanté de l'affaire et il espère bien que le sidi ne partira pas sans venir le revoir.

Encouragé par son succès, l'un de ses coreligionnaires nous attire chez lui et lève devant nous une trappe sinistre. Où veut-il nous mener celui-là? Et, tàtonnantle longdes murailles humilies, nous descentlons dans un caveau qu'éclaire un soupirail et où, avec entrain, il fouille des tas de poteries enluminées, des amas d'étagères peintes, des entassements de bibelots. Un encrier de terre en forme de mosquée, cette fois, et voilà encore un Hébreu ravi de son aubaine !

l'n troisième causait, pendant notre visite, avec Antonio demeuré au grand jour et il a aj)pris que nous ne sommes pas l'un de CCS commis vovageurs (|ue l'Angleterre et l'Allemagne envoient souvent ici, à Mékinez et à Maroc! L'n Français ([ui n'a pas de mission ollicielle et qui ne voyage pas, non plus, |)t)iu- vendre (]uclque chose!.. Et il veut absolument nous recevoir chez lui, nous faire visiter sa demeure, nous présentera sa famille.

Moins sale, au dehors, que celle des autres, sa maison, au dedans, est d'une propreté étonnante, d'un confort presque européen. Voici la cour, toute fleurie tra?illets et de géraniums; la terrasse où conduit un escalier étroit mais scrupuleusement blanchi; la chambre où le matelas de notre hôte est jeté sur une jonchée de flous, sur une litière de monnaies... Voilà la dame de céans, voilà ces demoiselles! Antonio leur a fait dire notre désir de les voir dans leurcostume de gala et, très amusées de l'aventure, elles se sont mises en toilette.

Grasse comme une Tunisienne, la mère a emprisonné l'opulence récalcitrante de ses formes dans une lourde robe de velours cramoisi, ouverte, de haut en bas, sur une jupe de soie rouge, bordée de broderies d'or qui, à ses angles, s'étalent en quarts de rosaces, cpii, sur la poitrine, s'élargissent en un plastron étincelant comme la cuirasse

d'un ancien cent-gardes. Une petite veste écarlate se moule sur son dos arrondi et se chamarre de dorures. Ainsi ([ue l'ordonne le Talmud à la pudeur des femmes mariées, de faux bandeaux en soie noire cachent sa chevelure; mis en mentonnière, un foularil vient se nouer sur sa lète que ceint \\\\ turjjan lanu; d'or... I)(; l'or, toujours de l'or! El des bijoux multiples étoilent ces atours éclatants, des l)racelels de pierreries, un (juintuple collier d(! perles, des broches picpiées sur les tempes et reliées par une chaîne à d'énormes boucles il'oreilles.

JUIVE n E K F z .

306 DALGER A TANGER.

Moins fastueuses, ses filles n'ont qu'une robe de satin, rayée d'argent et sanglée dans une large ceinture bleue. Elles ne portent, l'une, qu'une toque plate, l'autre, qu'un bonnet pointu, sur leur chevelure que le henné a faite pareille à du chiendent. [Mais leur profil immobile est dessiné avec une régularité hiératique et, sous leurs sourcils amincis au rasoir, leurs yeux, sombres comme la nuit, se fixent sur nous avec une sauvagerie troublante.

Leur père s'enorgueillit d'un nom qui se retrouve dans notre haut commerce; il a des parents qui sont des Français de Paris et de Marseille; c'est l'un des plus gros négociants du inlah. Il fait les laines et les cui/s de Filali; il envoie à Rabat des grains qui partent pour l'Europe; il semble, enfin, ne professer qu'une estime restreinte pour ses compatriotes de Fez.

— Méfie-toi de ces deux dont tu as visité la boutique, nous ditil dans un français approximatif. lis sont riches, mais ils sont si rapaces que, volontiers, ils se feraient arracher un œil si on devait leur boucher le trou avec un douro; ils cachent sous leurs ordures plus d'argent que tu n'en possèdes, si riche que tu sois, et, cependant, ils volent encore les Arabes auxquels ils prêtent au dix, au vingt, au trente pour cent par semaine ! Ils te voleront toi-même... Ce sont des Juiis !

Une servante en tunique jaune dépose près de nous une table haute comme un tabouret, et nous ne pouvons partir sans accepter les bonbons parfumés, l'eau fraîche et le vin doux, épais et noir, — le vin de kachir, — que nous oflVe cet excellent homme.

— Combien êtes-vous ici ? lui demandons-nous.

— Dix mille à Fez; environ cinq cent mille dans le jNIaroc tout entier.

— Tant que cela! Vous n'y êtes, pourtant, ni bien vus, ni bien traités, à ce qu'il me semble.

— Ah, certes non, cher monsou. Notre situation est lamentable;... .Nous ne pouvons nous habiller comme bon nous semble; le foulard que nous portons sur la tête ne doit y être retenu que par des nœuds assez lâches pour que le premier malotru à qui il plaira de nous taquiner puisse le défaire en passant; nous ne pouvons circuler hors du nilah que pieds nus ou, du moins, nous

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