‹ D'Alger à TangerChapitre 29 sur 37 · KEZ · texte numérisé non relu

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avons si souvent à nous déchausser devant les marabouts, les tombeaux, les moindres personnages, que nous trouvons plus simple de mettre nos pantoufles sous le bras; il nous est défendu de passer devant les mosquées et elles sont si nombreuses que la plus petite course devient un long voyage pour nous; il nous est prohibé, en ville, de monter à cheval ou à mule; nous devons rentrer chez nous au coucher du soleil; nous ne pouvons nous approcher d'un puits quand il y a un musulman, ni nous asseoir devant l'un de ceux-ci, ni nous défendre s'il nous bat; pour le motif le plus futile, on nous enferme dans le retrait le plus ignoble des prisons ; notre bonnet qu'on leur impose comme marque d'infamie sert, avec le henné dont les femmes lui barbouillent la face, à signaler au mépris du public les musulmans coupables de lâcheté; nous sommes chargés d'enlever les charognes qui gisent autour des murs, mais nous devons y laisser pourrir celles qu'on jette à la porte de notre quartier; enfin, — et, ajoute-t-il, c'est là le plus dur pour un Israélite, — nous payons un impôt arbitraire, — la cljezia, — qui, à certaines époques fixes, doit être versé au Trésor, sous peine de pillage.

— Pourquoi demeurer dans un pays pareil ? L'Algérie est bien près; la France n'est pas loin.

■ — C'est vrai, mais Dieu nous a mis ici et nous y restons. L'âne broute dans la prairie où son maître l'attache.

— Voulez-vous, maintenant, venir prendre le thé chez un Marocain de mes amis? nous dit Antonio, après la sieste. Il habite l'ancienne nuiison d'un ministre en disgrâce, l'une des plus jolies de Fez.

Elle est charmante, en effet, (^.ouverte d'un toit de verre et ornée d'un jet d'eau, sa cour, lambrissée de faïence, pavée de mosaïques, est entourée de galeries aux arcades surpassées et garnies de lanternes. La moitié inférieure de ses douze piliers est amincie, pour donner plus do facilités à la circulation ; on dirait des colonnes mises sens dessus dessous. Le reste de la maison est un fouillis curieux de petits corridors, de petits escaliers et de petits réduits. Découpées, par le Iiaul, en tiois ou en

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cinq échancrures verticales, étroites et profondes, les portes de ses chambres ne sont closes que par des tentures fleuries. Décorées de petites glaces encore enfermées dans leur caisse d'emballage dont on n'a enlevé que le couvercle, les parois de ces pièces sont tapissées de stuc et d'émail. Celle où on nous reçoit est une longue salle aux murs tendus de nattes. Deux lits sans draps, — deux divans sur lesquels on couche tout habillé, — s'y dressent, entourés de rideaux : l'un, très grand, sert au maître du logis; l'autre, plus petit et plus bas, est destiné à son épouse favorite.

Voici le thé! Sur un plateau, — avec des tasses, du sucre, un réchaud et une bouilloire, — sont apportés un paquet d'atai, un de nana et un de lùuisa, — de thé, de menthe et de verveine.

L'ami d'Antonio fait infuser de Vataï avec du sucre et, au bout d'un instant, il remplit une tasse de cette tisane. Il la goûte, il fait une grimace et il la remet dans la théière!... Encore un peu de thé. Est-ce suffisant ? Et il goûte encore. Non, à présent, il manque du sucre... Et, finalement^ il nous offre des gâteaux qui sentent la pommade et un bol de ce breuvage trop souvent dégusté. Courage ! Raidissons-nous et buvons.

Nous sommes cinq à table; aucun de nos commensaux n'achève sa ration et ils en vident le reste dans la théière. On y ajoute de la menthe et encore de l'eau chaude. Pourquoi?... Horreur! Mais, c'est pour allonger la sauce, c'est pour en faire une nouvelle décoction!

— Non, merci! Je déteste cette nana.

Antonio nous pousse le coude. Que faire? Socrate a bien pris la ciguë! Et, avec efforts, nous avalons quelques gorgées. Le fontl de toutes les tasses retombe dans cette cafetière maudite! Encore de l'eau sur ces rinçures ! Et de la verveine, à cette heure! Ah, non, assez! Nous avons beau faire appel à tous nos souvenirs historiques... Notre cœur se soulève, des nausées nous montent à la gorge.

— Impossible, iù/t, impossible! La luulsa ? Son odeur seule me tlonne le mal de mer. Non, je vous juie, j'ai poiu- cette herbe une antipathie invincible...

La moitié de Fez-Djedid est occupée par le Mecliouai\ le bâtiment qu'habite l'empereur et où siège le mni^hrzen, — le gouvernement. Très pittoresque avec ses grandes murailles dont cinq ou six minarets dépassent les créneaux, ce palais est un labyrinthe de couloirs voûtés, de salles mystérieuses, de vieux jardins d'orangers, de masures où gîtent des esclaves, de boutiques tenues par des soldats, de cours où se promènent des panthères qu'on croit apprivoisées.

Un chrétien ne peut guère en voir que la place où se reçoivent les ambassades. C'est, fermée par une porte de fer, une vaste esplanade qu'entourent des tours et des remparts. Flanqué de gros bastions, là s'ouvre le porche ogival qui conduit chez le maître; là des canons de montagne bâillent sur leurs affûts; là, dans un coin, verdoie, semblable à une cabine de bains de mer, une sorte de petit chalet à roulettes.

Cette machine sert à promener le sultan qui s'y installe souvent pour rendre la justice, à moins qu'il ne lui |)laise de siéger ailleurs, dans une écurie, sous une tente ou à l'ombre d'un palmier, comme saint Louis sous son chêne.

\fliV. I\UF. A FEZ.

A quelle époque remonte Fe/. et quelle en est l'histoire ? La partie de rAfri(|ue qui correspond au Maroc était habitée par les Gétules, — les Mnuri, — lorsqu'y débarcpièrent les Phéniciens, lorsque, plus tard, y arrivèrent les Romains. Les premiers n'établirent que des comptoirs sur ses côtes ; sous le règne de Claude, les seconds en firent la Mauritanie Tingitane, mais les uns

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comme les autres se heurtèrent à des populations encore aujourd'hui intraitables et ne purent s'y implanter. Puis vinrent, successivement, les Vandales, les Byzantins de Bélisaire et, enfin, les Arabes. Les Ommiades occupaient Tanger, depuis l'an 68i de notre ère, lorsqu'un certain Edriss, cinquième descendant du gendre du Prophète, fut chassé de l'Hedjaz par la secte des Abbassides et se réfugia au ^laroc. Son fils, Edriss-ben-Édriss ou Edriss II, Jeta, en 788, les fondements de sa djMiastie, — la dynastie des Édrissites, — et ceux de Fez. D'où cette ville tiret-elle ce nom? C'est, disent les uns, celui, pris à l'envers, d'une cité hypothétique que l'on appelait Sef. Il vient, affirment les autres, de ce que, en traçant le périmètre de sa future résidence, Edriss trouva dans le sable une pioche, — une fez — , miraculeuse. Vers 890, Musa le Fatimite se révolta contre les successeurs d'Edriss, voulut prendre le sceptre et une lutte si longue s'en suivit que, fatigué, l'Edrissite Aljou'l Ayx donna à Abd-er- Rhaman d'Espagne sa couronne veuve déjà de pas mal de fleurons. C'était un don tout platonique; les Fatimites victorieux commandaient en réalité, mais, en 972, ils s'effacèrent euxmêmes devant Yousef-ben-Zeïri avec qui commencèrent les Zenata. Au xi' siècle, jMarboath-Abdallah-ben-Jasin, — espèce d'original qui ne mangeait que du poisson et de l'herbe, mais qui épousait et répudiait une douzaine de femmes par mois, — s'empara du pouvoir et fut le premier de ces Almoravides qui commandèrent à l'Espagne et à tout le pays compris entre Tripoli et Mogador, entre le Soudan et la mer. Au bout d'un siècle, une révolte éclata et, en ii4i, les Almoravides furent remplacés par les Almohades, puis par les Mérinites, puis par les Sarsides.

C'était au xv' siècle. Grenade tombait sous les coups des chrétiens et le Maroc, où ses habitants se réfugièrent, devint une pépinière d'illuminés, —les marabouts de Saguiet-el-IIamra, — qui en firent, ce qu'il est toujours, un pays aveuglé par le plus sombre des fanatismes. Né à Yambo, en Arabie, et descendant d'une sœur de Mahomet, un certain chérif Mouley-Ali arrivait alors, précédé |)ar un grand renom de sainteté. Il exploita celte disposition religieuse des esprits, se lit nommer sultan, ren-

versa les Sarsides et inaugura la dynastie chérifienne des Alides, plus connus sous l'appellation de Filali, du nom des tribus de Tafilalet qui, les premières, les avaient soutenus.

Ses descendants passèrent leur vie à guerroyer contre les nations chrétiennes. Ils entretinrent cependant de bons rapports avec la France, et Henri IV obtint de l'un d'entre eux le droit d'envoyer des consuls à Maroc, à Safi et à Salé. Sous Louis XIV ces relations devinrent même si amicales que Mouley-Ismaïl alla jusqu'à demander la main de mademoiselle de Blois, princesse de Conti. On prit des informations sur son compte. Il était plus féroce qu'un tigre ; il martyrisait sa garde noire ; au sabre ou à la lance, il exécutait hii-méme les mallieurcux que, par ciuitaines, il condamnait à mort; il I);Uissait des murs avec les ossements des roiiinis, ei il avait déjà liuit mille femmes. Les renseignements n'étaient pas favoraljles. Sa demande fut repoussée, mais avec des formes si courtoises que l'accord demeura entre le Maroc et la France. Il ne se rompit guère qu'après la prise d'Alger, à l'époque d'Abd-ol-Kader, et il s'est rétabli depuis lors. Le représentant actuel des Alides (pii n'ont pas cessé d'occuper le trône du Maghreb ne nous dét(!st(; pas plus qu'il ne déteste les autres peuples de l'Europe.

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