‹ D'Alger à TangerChapitre 6 sur 37 · UNE MOSQUÉE · texte numérisé non relu

UNE MOSQUÉE

aflaméc, et il saisit un morceau de braise si gros que, pour le manger, il a de la peine à l'enfoncer entre ses mâchoires...

« L'un après l'autre, tous les Maures vêtus de rouge jettent aux assistants surexcités leurs Z>e«-Jai/.ç qui résonnent toujours et ils s'élancent dans l'arène; des cliaouclis du gouvernement débouclent leur ceinturon, laissent tomber leur grand sabre de cavalerie, et se mêlent à leur groupe en délire ; avec des clameurs frénéti-

ques, des Nègres bondissent derrière eux... Et les tambours crèvent sous les coups; les burnous s'agitent; les cris deviennent des rugissements. Nous ne sommes plus dans une cour peuplée d'êtres humains; nous sommes dans une ménagerie en fureur.

« Deux aïssaoua allument des bouchons d'alfa et ils en promènent la flamme sur leur poitrine, sur leur ventre nu, sur leurs bras qui noircissent. D'un pot de terre, un Arabe fait, dans un tambour tomber de gros scorpions qui courent affolés, leur queue relevée en une pointe menaçante, et on se jette sur lui, on prend les terribles bêtes entre les doigts, on se les montre avec des figures bouleversées et, tout à coup, on les croque comme des crevettes. D'autres pots vomissent des serpents qui, la tête haute, ondulent et se glissent entre les jambes nues. Avec des contorsions dépossédés, des hommes les saisissent; à pleines dents, ils les coupent en deux et, tandis que, saignants, les tronçons desreptilessetordent sur lesol, ils en mâchent le morceau qui est resté dans leur hideuse morsure. L'un par la pointe, l'autre par la poignée, deux khrouans^ — deux frères, — tiennent un yatagan, le tranchant en haut. Pieds nus, un forcené saute sur cette arme et, sans même entailler son épiderme, il s'y maintient en équilibre ; les bras écartés, un autre s'y jette à corps perdu et il y reste, les jambes pendantes d'un côté et la tête de l'autre ; on monte sur son dos, on y trépigne et, quand il se laisse tomber, le fil de la lame a seulement imprimé dans sa chair de longs sillons bleuâtres...

« Les folies redoublent; iousles aïssaoua se martyrisent à la fois. L'un danse une pyrrhique échevelée autour d'un pavé énorme, il le prend à deux mains et il s'en frappe la poitrine avec une telle violence c[u'il tombe à la renverse ; l'autre se met une corde en ceinture et on la serre avec tant de rage que sa taille se réduit à sa colonne vertébrale et qu'il s'affaisse, à demi étoufl"é, les yeux hors de la tête. D'un panier, le cheik tire des raquettes de cactus aux longues épines; il les présente à ses disciples, comme l'hostie monstrueuse de quelque messe infernale, et ceux-ci se jettent à genoux; la bouche ouverte et le menton en avant, ils rampent vers ce régal diabolique ; ils y mordent, avec des cris rauques et

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les aiguillons acérés pénètrent dans leur langue, clans leurs lèvres, dans leurs gencives qui saignent. On leur tend un paquet de clous longs comme des allumettes et ils les avalent; on leur passe des morceaux de carreaux de vitres et ils les font craquer sous leurs dents, ils les broient, il les avalent encore ; on leur donne des verres de table et ils les mâchent comme des oublies, ils les avalent toujours... Avec des tronçons de fleurets, ceux-ci s'embrochent les mollets et les biceps ; entre l'œil et le sourcil, ceux-là s'enfoncent la pointe d'une tige de fer et, comme une vrille, ils la font entrer dans leur paupière tortillée ; à coups de petits maillets, les uns se plantent des clous dans les hanches ; avec des brochettes ornées de sequins, les autres se transpercent le nez, la langue, les lèvres, les oreilles, et ils s'en vont, secouant leur face qui ressemble à une énorme pelote... Et, à nos pieds, se traînent à quatre pattes des fous qui se croient changés en bêtes et qui, avec des grognements d'animaux blessés, nous menacent de leurs dents et de leurs griffes.

« Les ) oiiyous des femmes couvrent les voix enrouées; sur leurs mains, sur leur langue qui grésille, les alssaoua s'appliquent des pelles rougies au feu; ils renversent le fourneau et, secouant la tête, se tenant par les épaules, ils dansent sur le brasier une ronde de salamandres... Une odeur repoussante de peau et de corne brûlées s'amalgame aux parfums de l'encens; une convulsion dernière secoue les Beni-Aïssa et, en tas informe, les uns sur les autres, ils s'écroulent enfin, péle-môle, autour de leur vieux chef souriant. »

Au sommet d'Alger s'élève, avons-nous dit, la citadelle ([ue, — nom commun à tous les châteaux-forts des villes barbaresques, — on appelle la Kashah. C'est une forteresse que Baba-Arroudj enleva aux Arabes et qui devint la demeure de ses successeurs à l'époque où, nous l'avons vu, Ali-ben-Ahmed vint s'y mettre à l'abri des coups de main dont le menaçait la turbulence des janissaires. Ce fut, pour lui et pour les autres, une prison autant (pi'un palais. C'est à peine si, pour se rendre à la mos(]uéc et précédés des grands tambours drapés do rouge, insigne du pou-

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voir, les pachas en sortaient une fois par semaine, flanqués de gardes armés jusques aux dents.

La kasbah renfermait, en i83o, de petits jardins où fleurissaient des orangers, où erraient des autruches, où murmuraient des fontaines; des pavillons luxueux réservés aux beys

des provinces en visite chez leur suzerain ; des volières qu'animaient des oiseaux exotiques; des cages où grondaient des lions et des panthères; de petits salons revêtus de glaces et meublés de pendules ; un harem peuplé d'odalisques et parcouru par de mystérieux corridors dans lesquels, nuit et jour, brûlaient des lampes à l'huile |)arlinnée.

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Bouleversé par ce génie militaire que ses dévastations nous faisaient appeler autrefois le génie malfaisant, transformé, défiguré, le vieux palais des beys n'est plus guère aujourd'hui qu'une caserne compliquée et dont, seuls, les souvenirs peuvent rendre la visite intéressante. Ses murailles se percent cependant encore de leurs lucarnes aux grilles bombées; flanquée de ces ganches, — de ces crocs de boucherie, — sur lesquels les deys faisaient jeter les condamnés, sa vieille porte lamée de tôle et garnie de chaînes, se surmonte encore du pavillon dont les galeries portent toujours les gros anneaux de fer où se plantait le drapeau de la Régence ; son porche où s'accroupissaient les esclaves noirs conduit encore à la cour aux arcades de marbre sous lesquelles s'ouvraient la salle d'armes, le trésor, le magasin aux poudres; chef-d'œuvre d'élégance, sa petite mosquée met encore son dôme blanchissant sur ses colonnettes cannelées, mais ce ne sont plus ailleurs que des débris, des restes de colonnes torses, des fragments de plafonds sculptés, des traces de revêtements de faïence, des baraques où logent les soldats.

Il y a, quelque part ici, — à la deuxième galerie d'un ancien bâtiment, — une sorte de verandah que coiffe une toiture verte et rouge que des épontilles soutiennent, comme un moucharaby. Lors du Beïrani de 1818, le dey recevait dans ce kiosque les hommages des envoyés étrangers. M. Deval, notre représentant, arrivait à son tour...

A l'époque de la République, — il y avait de cela quelques trente ans alors, — des marchands Israélites d'Alger, les nommés Busnach et Bacri, reçurent de la France une grande commande de blé. Ils expédièrent les navires chargés de leur envoi, mais ils lancèrent à leur poursuite des pirates complices qui les prirent et les ramenèrent au port. Les Juifs feignirent de racheter leurs cargaisons aux forbans et les renvoyèrent à Toulon où elles arrivèrent finalement tant avariées qu'on dut les jeter à la mer. Cela n'empêcha ni Busnach ni Bacri de vouloir être doublement payés : une fois pour le blé soi-disant pris par les corsaires et une fois pour celui dont les Français n'avaient pu se servir. Et leur petite

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note s'élevait à quatorze millions ! On leur accorda quinze cent mille francs... ^lais l'affaire n'était pas terminée. Bacri, Busnach et G"" devaient, parait-il, un centain nombre de millions au dey et ils lui donnèrent en paiement, la créance de plus de douze millions qu'ils prétendaient encore avoir sur nous. Nous composâmes avec le gouvernement algérien et notre dette fut arrêtée à sept millions. Arrêté ne veut pas dire payé en justice... Des créanciers du dey surgirent à leur tour et mirent arrêt sur cette somme; la Caisse des dépôts et consignations s'en empara; la cour d'Aix et la cour de Paris se mêlèrent de la chose... Il n'en fallait pas tant pour qu'elle ne marchât plus. Exaspéré des lenteurs de Thémis, cette déesse paralytique, le ])acha avait fini par s'adresser lui-même à Louis XVIII, en confrère. La réponse n'arrivait pas...

■ — Eh bien, dit-il à M. Deval, as-tu pour moi une lettre de ton maître ?

— Un roi de France ne peut écrire à un dey d'Alger, répondit le consul.

Hussein pâlit à cette injure; il descendit de son trône et, de son petit pavillon en feuilles de palmier, il frappa notre ministre au visage.

— Ce n'est pas à moi, c'est à mon pays que ton insulte s'adresse, dit celui-ci.

Et il se retira...

Deux ans plus tard, — le 5 juillet i83o, — • un soleil radieux inondait Alger de lumière et, du haut de sa forteresse, le pacha contemplait la ville ])lanche...

Là-bas, au delà des terrasses, au delà des remparts dans lesquels nos boulets avaient fait comme des plaies saignantes, que voyait-il donc, à travers les larmes qui roulaient dans ses yeux ? Là-bas? C'étaient des soldats à grandes barbes et qui, avec de larges haches, frappaient de droite et de gauche à travers des décombres; puis c'étaient des canons, des batteries entières, dont les chevaux se cabraient et s'ébrouaient sous le fouet de leurs conducteurs, dont les affûts cahotaient sur des débris ;

puis, musique en tète, les drapeaux l)Iancs déployés, c'étaient de longues files d'hommes dont les baïonnettes ondulaient et brillaient comme une moisson de IVr; c'étaient des bataillons au pantalon écarlate; c'était, au loin, comme une traînée de sang. Et, à cette vue, le dey se ra|)pelait la jirédiction d'un marabout qui, depuis plusieurs siècles, dormait sous les bannières de son catafalque :

— Alger sera prise par des soldats rouges...

Puis, avec de nouvelles fanfares qui lançaient aux échos les glorieux accents de leurs marches triomphales, c'était un grand chef, chamarré de broderies et de croix. Puis venaient des cavaliers avec un sabre nu collé à l'épaule et d'autres avec de petits drapeaux au bout de longues lances. Et ils avaient des coiffures étranges, de hauts bonnets à poils, des casques plats empanachés de myrte et de lentisque...

Tout cela entrait par la porte Neuve et, en passant, les roues des caissons écornaient les angles des rues trop étroites... Et encore des soldats rouges! Toujours des soldats rouges! En roulements saccadés, leurs tambours battaient la charge et, de temps à autre, montait juscpi'à la Kasbah un grand cri poussé par des milliers de poitrines :

— Vive le roi! Vive le roi!...

Des coups de canon avaient vengé le coup d'éventail donné à

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