‹ D'Alger à TangerChapitre 5 sur 37 · VIEILLES RUES. BOUTIQUES. INDUSTRIES ALGÉRIENNES · texte numérisé non relu

VIEILLES RUES. BOUTIQUES. INDUSTRIES ALGÉRIENNES

MAISONS MAURESQUES. LA NUIT. BAINS. — DANSES ET MU- SIQUE. SORCIERS. .\ÏSSAOUA. KASBAH.

Eloignons-nous de la mer... Les rues grimpent, s'assombrissent, se rétrécissent en ruelles glissantes, s'étranglent en corridors où flotte une humidité de cave, se couvrent de longues voûtes obscures, semblent barrées par une maison, puis tout à coup, décrivent un angle brusque et se faufilent entre d'autres murailles. Les unes montent, tournent à gauche, puis encore à gauche, nous font cheminer pendant dix minutes à travers un pâté de bâtisses aveugles, descendent et nous ramènent à notre point de départ. Les autres se ferment en impasses, se taillent en escalier, se ravinent en cassecou... Les siècles trépassés ressuscitent; nous reculonsjusqu'au temps des pirates, des renégats et des janissaires ; nous sommes dans le quartier de la Kasbah, dans ce qui reste encore du vieil Alger des deys.

Soutenu par des épontilles qui se serrent comme les barreaux d'une crèche, étançonné par des arcs-boutants en bois d'oranger ou de thuya, le premier étage des maisons toutes blanches qui forment ces couloirs déborde sur les rez-de-chaussée et ces maisons se rapprochent ainsi, se touchent souvent sur notre tôte. Ourlées d'arabesques, de petites portes percent le bas de ces demeures qu'elles ferment avec un soin jaloux. A peine, entr'ou-

AF.GEIt.

vertes par hasard, laissent-elles, de loin en loin, deviner, dans la clarté d'une cour, l'apparition d'une figure brune qu'éclairent des yeux noirs. Quelques lucarnes grillées, quelques trous irréguliers, arrondis par le temps et par des couches de chaux sur des couches de chaux, quelques œils-de-bœuf aux vitres éclaboussées de blanchissage tiennent lieu de fenêtre et, çà et là, encadrent un visage de femme, peint et luisant comme celui d'une statue de cire...

Et, tout à coup, la lumière nous éblouit. Nous traversons une sorte de tranchée ouverte dans des décombres, nous trébuchons

UNE RUE D ALfiEn.

sur des plâtras, nous nous perdons dans des démolitions. Des maisons pourfendues montrent leurs pauvres murailles bleues et, comme des tronçons de cadavres, leurs colonnettes mortes gisent tristement sur le sol. Des entrepreneurs forcenés prolongent une large rue juive, — la rue Randon, — à travers ce pays de rêves, cette hallucination qu'on nomme la Kasbah ! Les malheureux ! C'est leur poule aux œufs d'or qu'ils éventrent ainsi... Et, — gouverneur, préfet, maire, — tous ceux qui devraient protéger Alger, défendre ses attraits artistiques, garder ses intérêts, autorisent, encouragent peut-être ces dévastations profanatrices. Montons toujours. Nous voici encore dans l'ombre fraîche

dans les étonnements de la ville indigène ! Et quels passants ! Quelles passantes ! Des Négresses roulées, des pieds à la tête, dans de vastes draperies à petits carreaux blancs et bleus s'en vont, un fardeau sur le crâne, les bras un peu écartés du corps, en balancier ; des fantômes de ^lauresques voilées d'un mouchoir et perdues dans d'immenses pantalons de calicot, s'ensevelissent dans la blancheur flottante du haïk que leurs mains invisibles serrent sur leur poitrine ; pareilles à des dominos de bal masqué^ d'autres passent, silencieuses, et se glissent, comme des visions, le long des murailles, du blanc sur du blanc ; des Maures reviennent de la basse ville ; des Nègres en burnous conduisent des troupeaux de petits ânes sans fers, seul moyen de transport possible dans la dégringolade de ces rues; des marchands de fleurs promènent, sur un bâton, des chapelets de jasmin et des guirlandes de boutons d'oranger que, sorties d'une lucarne, saisissent, au passage, des mains blanches et fines aux poignets cerclés d'or. Débitantes de pain anisé, des Tombouctounes sont accroupies par là, les genoux au menton, ou s'adossent aux murailles et, immobiles comme des cariatides, elles tendent à ceux qui passent un échantillon des galettes jaunâtres empilées à leurs pieds.

Souvent solitaires et vides, ces ruelles sont, au contraire, ailleurs, peuplées des plus curieuses boutiques. Ici, dans une échoppe à l'auvent en saillie, des Juifs dévident de l'or ou de l'argent et brodent des corsages de brocart, des gilets de satin, de petites babouches vernies. Là, au fond d'un magasin, un Arabe est assis sur une natte. A la voûte de ce réduit, dans une cage, dort, roulé en boule, un canari taciturne ; cinquante serviettes sont accrochées au mur... Et pas autre chose ! Que fait-on ? Que débite-t-on là dedans ? Plus loin, quatre marches d'escalier conduisent à un magasin qui a l'air d'un corridor muré à deux pas de la porte et un Maure n'y vend rien. Ses petites armoires sont vides et il regarde passer le monde.

Dans cette rue, dont ils occupent tout un côté, sont installés des tourneurs de cornes. Accroupis sur le seuil de leur atelier dont ils bouchent la porte, ils sont armés d'une espèce de ciseau

de sculpteur qu'ils ont fourré d'étoupe et de ficelles ; ils travaillent des mains et des pieds, comme des quadrumanes, et la corde de leur archet fait ronfler le tour primitif d'où la corne s'échappe en longs rubans grisâtres... Et des enfants se parent, à côté d'eux, des bracelets manques et des bagues de rebut qu'ils cherchent dans leurs tas de rognures.

Il y a, ailleurs, des ouvriers en filigrane, comme nous en vîmes en Kabylie ; il y a des peintres qui barbouillent sur verre de petits tableaux très naïfs : un tigre bleu qui mange un crocodile vert la Mecque réduite à trois minarets et à deux maisons blanches, la pantoufle de Mahomet, la jument al-Borak à figure de femme ; il y a des tisseurs de tapis ; il y a des fabricants de tambours de basque incrustés de nacre, de tam-tams en poterie, de guitares dont le corps est une écaille de tortue; il y a des tabletiers auxquels font concurrence tous les oisifs d'Alger et qui découpent des planchettes de bois, les ajustent en étagères, en crémaillères, en petites tables, en lustres, en cache-pots qu'ils enjolivent d'or et de peintures criar- "^ [ -S^'.^

des; il y a des joailliers et des bijou- '^

MAUllESQliE.

tiers; il y a dcsgainiers qui découpent

et cousent le maroquin ; il y a quelques potiers et quelques armuriers de plus en plus rares.

Les modestes produits de tous ces humbles travailleurs ne possèdent plus, hélas ! le fini et la grâce qu'ils possédaient jadis. Leurs œuvres ne sont plus que les manifestations affaiblies d'un art qui tombe en décadence, de cet art dont la délicatesse brodait les plafonds de l'Alhambra, fouillait les arabesques de l'Alcazar. Et, autrement habiles, les ouvriers algériens étaient autrement nombreux naguère. Comme les portefaix et les baigneurs d'aujourd'hui, ils formaient des corporations que présiilait un ainin. Il y avait ainsi la corporation des passementiers et des brodeurs

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sur étoffes et sur cuir; celle des tourneurs de cornes; celle des luthiers; celle des selliers; celle des armuriers; celles des bijoutiers et des fabricants de tapis et de tentures; celle des tisseurs de ces étoffes rayées qu'on appelle encore, en France, des algériennes; celles des ciseleurs de cuivre, des éventaillistcs, des calligraphes de manuscrits et des relieurs; celle des sculpteurs qui exécutaient les boiseries à jour, les chaires des mosquées et les balustrades; celle de ceux qui façonnaient le marbre et l'onyx; celles des architectes, des émailleurs de poteries et de briques; celle, enfin, des dessinateurs d'arabesques.

S'ils ne sont plus réunis en corps d'état, presque tous ces ouvriers ont cependant encore des représentants en Algérie. Ne pourrait-on leur rendre leur ancienne importance ? Ne pourrait-on relever cet art si charmant, cette industrie décorative qui, — on peut s'en convaincre par les échantillons épars dans les vieilles maisons, • — ])roduisait des merveilles de fantaisie, des miracles de couleurs et de formes? Que faudrait-il pour cela ? Répandre ici le goût de ses produits; pousser les hôtels, les cafés, les lieux publics à s'orner à la mauresque au lieu de s'affubler de ces décorations banales qu'on retrouve partout et qui engendrent le spleen; faire en sorte que ce goût se répandît en France... Nous achetons, à grands frais, les œuvres grimaçantes dues à l'art prétendu des Chinois et des Japonais, leurs bronzes tourmentés, leurs immondes poussahs, leurs broderies enfantines ou séniles, comme on voudra, leurs peintures extravagantes et nous négligeons, nous méprisons presque ce qui se fait, ce qui ^j)ourrait se faire, à notre porte, chez nous. Qu'on recueille, qu'on copie, qu'on moule, qu'on reproduise les restes que l'art mahométan a laissés de Tunis à Tlemcem et qu'on en fasse à Alger d'abord, à Paris ensuite, un musée d'instruction! Qu'on établisse des concours entre les ouvriers algériens et qu'on leur donne, non des médailles platoniques mais des encouragements sérieux, des commandes, des subsides efficaces ! On poussera ainsi à la renaissance de leur industrie et ce sera utiliser le goût etle talent qui sommeillent chez eux; ce sera augmenter leur bien-être, multiplier] leurs moyens d'existence ; ce sera accroître la fortune de notre colonie.

UNE ntir. DALGEn,

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Toujours des boutiques drôles, des épiceries de Mozabites, enguirlandées d'oignons; des boucheries de Nègres; des niches carrées que remplissent deux sacs de maïs, un tonnelet de chaux et un tas de pommes de terre; des caveaux longs et étroits, que traversent, à la file, trente pots de basilic rangés deux par deux, comme des collégiens en promenade. Et, comme partout en Barbarie, — éclairés, aérés seulement par la porte — s'ouvrent de tous côtés des cafés indigènes avec leurs petits tableaux; avec, au plafond, le canari obligatoire et les gargoulettes toutes vertes de graines que l'humidité colle à leurs flancs et qui y poussent comme le blé que, chez nous, les enfants sèment dans des soucoupes, aux approches de la Noël; avec des banquettes revêtues de nattes d'alfa et sur lesquelles des Maures sommeillent, des Arabes demeurent en extase, les yeux au ciel, la jambe gauche repliée sous la cuisse droite, le pied droit pendant sans babouche.. . Puis ce sont d'autres cafés où un hautbois, une darbouka, une guitare, un violon font de la musique; d'autres, où des conteurs débitent des histoires à dormir debout ; d'autres où, ravis en des visions nuageuses, des êtres détachés des choses de ce monde fument ce Aiff", — ces sommités de chanvre indien, — que sous le nom de hnschic/t, nous retrouverons en Orient ; d'autres enfin où des danseurs, — des dekcheras, — se démènent à la manière des aimées.

Ailleurs glapissent des écoles où, la longue gaule à la main, pontifient des magisters aux grandes besicles.

De loin en loin, c'est une petite porte près de laquelle est grossièrement peinte une main dont les trois doigts moyens sont réunis en une sorte de fer de lance, dont le pouce et l'auriculaire se contournent en dehors, dont le poignet, enfin, est représenté par trois pointes qui ressemblent à la queue de l'hermine de Bretagne. Et cette figure mystique nous rappelle souvent notre fleur de lis... On se demande encore sur quelle plante imaginaire a poussé celte fleur héraldique. Contemporaine des croisades, ne représenterait-elle pas cette main elle-même ? Ne viendraitelle pas de l'Orient, au même titre que les besants d'or, les têtes de Maures et autres pièces honorables dont les preux de jadis

semaient le champ de leurs éciis ?.. Ces portes donnent dans des sortes de petites chapelles où pendent des lampes et des œufs d'autruche. Le bas des murs est, là dedans, tendu de nattes ou de damas ; le sol y est jonché de vieux tapis usés ; un catafalque s'y drape de ces tentures fanées, de ces vieilles étoffes brochées qui, maintenant, sont chez nous à la mode; des hommes et des femmes prient, enfin, autour de ces sarcophages et, de temps à autre, y appliquent leurs lèvres... Encore des marabouts!

Et les blanches maisons mauresques se penchent toujours sur notre tète. Comme nous l'avons fait à Tripoli, à Tunis, à Biskra, entrons dans l'une d'elles.

Le vieux petit marteau d'une petite porte réveille les échos d'un petit corridor. Un judas s'entr'ouvrc, un œil brille derrière son grillage et il se referme avec un bruit sec. A regret, comme celui d'une prison, l'huis antique grince cependant sur ses gonds rouilles et nous l'avons à peine franchi qu'un jeu de pierres, de poulies et de ficelles le repousse derrière nous, avec le choc brutal d'une trappe de souricière... Nous sommes dans la pénombre d'un couloir pavé de dalles irrégulières et que, semblables aux mailles d'un large filet, unissent de grosses soudures de chaux. Au fond s'ouvre la cour, revêtue de briques d'un azur terni. Luisantes, usées, déformées par le temps, huit colonnes torses rangent autour d'elle leurs chapiteaux empâtés de blanchissage. Et, là haut, comme vu du fond d'un puits, apparaît un carré de ciel bleu sur lequel, hérissée d'herbes sèches, se festonne la crête des murailles.

Dans un coin, un gros chat jaune tiraille un lambeau de mou ; dans un autre, où le feu d'un petit fourneau met comme un éclat d'escarboucle, une vieille Mauresque tripote sa cuisine et, levant aux poutrelles sa croupe fagotée de soie et de gaze, elle se courbe, sans détourner la tôte, sur ses tasses à filets d'or, sur ses mortiers de cuivre, sur ses grands plats de bois où errent des oignons et des iiimcnts, des aubergines et des tomates. Assise sur les dalles, une jeune femme roule une cigarette et, île son mollet nu que serrent des anneaux d'argent, clic repousse

une tortue qui se traîne près d'elle. Une autre, enfin, est adossée au mur, près d'une fausse fenêtre transformée en armoire et dont les étao-ères supportent des paquets de bougies et des babouches dorées, des bouteilles vides et des colliers de perles... C'est la famille du maître de céans.

«X INTÉBIECB.

Une porte noire baîUe dans cette cour, et par un escalier étroit, semble conduire à la cave. Descendons...

— Ah ça, Ahmed, que signifie la lampe kabyle allumée là-bas, dans cette soupente ? Pourquoi y brûles-tu du benjoin ? Pourquoi y as-tu planté tous ces petits drapeau.x sur ce tas de gravois?

— Parce que ce tas de gravois est un tombeau... Cette maison a été bâtie par un marabout qui est mort cinquante ans avant la prise d'Alger ; on l'a enterré là, chez lui... Et comme c'est aujourd'hui vendredi, nous honorons un peu sa sépulture.

Au premier étage règne une nouvelle galerie dont les colonnettes supportent la terrasse qui s'avance en auvent et dont la balustrade sculptée sert de perchoir à un paon qui y déploie les splendeurs de sa queue. Encadrées de sculptures jaunes, des portes donnent sur cette galerie et s'ouvrent sur les chambres qui, longues et étroites, sont parallèles aux côtés de la cour. Des fenêtres intérieures que ferment des barreaux de bronze, des lucarnes qu'aveuglent des vitraux éclairent ces réduits. Des tapis, des couvertures, des matelas s'y rangent au pied des murs ; des étagères s'y chargent d'objets de toilette; un lustre à dôme de cuivre y supporte de longues veilleuses ; de petites tables de nacre apportées de Stamboul, des coffrets en marqueterie, des aiguières élégantes y errent dans les coins ; des tableaux en clinquant, des tambours de basque, des vêtements de femmes qui ressemblent à des costumes de féeries s'y accrochent à des clous ; une alcôve enfin, — une koubha, — s'enfonce dans l'un des longs côtés de la chambre principale, en face de la porte, et, jonchée de coussins et de divans très bas, sert surtout de refuge aux longues rêveries, au repos languissant des siestes estivales... C'est là une demeure de riche. Chez les pauvres, la disposition est la même, mais, réduit à sa plus simple expression, le mobilier ne consiste guère qu'en un grabat, un miroir, une caisse bariolée et des ustensiles de cuisine.

Plus bizarres, plus curieuses encore sont les ruelles de la Kasbah lorsque, avec la nuit, le ciel noir et lourd semble s'abaisser sur elles ; lorsque, silencieuses, elles se noient dans des ombres que, seule, dissipe parfois la clarté d'un réverbère perdu dans un carrefour ; lorsque, avec de vagues froissements d'étoffes, des passants les hantent dont les burnous laissent entrevoir, dans leur demi-obscurité, des linceuls, des suaires, des draperies de nécromants, des choses fantastiques... De loin en loin, vivement éclairée par une lanterne déposée au fond de son corridor, une femme encadre ses larges pantalons, sa veste de couleur, sa face enluminée dans la baie d'une porte qui, en lumière, s'enlève vivemont sur un fond de ténèbres. ^Mauresques ou Négresses, des

servantes passent, rapides et sans bruit, et leurs voiles flottants nous frôlent comme des ailes de phalènes. Des sons mjstérieux, des chants nasillards, des batteries de tambours, des you-jous ctouff"és traversent, de temps à autre, une muraille sombre... Et des odeurs étranges se répandent dans l'air alourdi.

D'autres rues, au contraire, débordent d'une vie très intense, regorgent d'une foule bruyante remontée, comme une écume, de la cité française. Telle est celle de la Kasbah qui, mi-européenne, mi-indigène, part de la rue Bab-el-Oued pour s'élever en escalier jusqu'au haut de la ville. Cafés maures ; cantines mahonnaises qui sentent l'huile rance; tabagies espagnoles; gargotes provençales empestées d'ail et de gros vin ; tavernes cosmopolites ; buvettes scintillantes de zinc, de verres et de bouteilles ; échoppes de barbiers ; ateliers de repasseuses, des boutiques grouillantes la bordent sur toute sa longueur... La clarté brutale des lampes à pétrole s'étend en nappes rougeàtres sur le pavé luisant, se heurte aux inégalités du sol, se confond avec celle qui sort des magasins d'en face et fait de la rue entière un fouillis étourdissant de lumières et d'ombres. Des gens qui croient respirer la fraîcheur du soir sont assis sur le pas de leur porte ; des hommes en bras de chemise fument la pipe sur les marches de la rue ; des femmes en camisole bavardent, accroupies contre les murs; des enfants se battent et crient ; d'autres s'endorment sur les genoux maternels. Et à travers ce monde, gravissant, essouflée, ou descendant en glissades cette longue échelle de pierre, s'écoule une populace mouvante, bariolée, avinée et braillarde. Brouhaha d'Italien, de Français, de Maltais, d'Arabe et d'Espagnol, de sa cohue s'élève une rumeur confuse qui roule comme le grondement d'un torrent et sur laquelle brochent des exclamations de femmes, des psalmodies de mendiants, des chants de soldats, des appels de matelots, des clameurs de disputes, des craquements de castagnettes, des carillons de pianos mécaniques, des bourdonnements de flûtes. Derrière des portes closes retentissent les battements de mains et les crins-crins de mandolines qui, dans on ne sait quel taudis, accompagnent les danses andalouses de l'on ne sait quelles

ballerines... Et toujours des émanations suffocantes de tabac et de fleurs, de transpirations et d'alcool, d'encens et de cuir mouillé !.. L'heure s'avance. A pas lents, une patrouille passe, composée de chaoïichs, escortée de turcos ou de zouaves. Les volets des boutiques claquent, se ferment et, calmes, réguliers, des ronflements de dormeurs bourdonnent déjà sous des voûtes ténébreuses.

Des lueurs brillent encore derrière une petite porte fermée par un rideau. C'est un hammam, un bain maure. Les arcades d'une galerie exhaussée de trois marches entourent la cour couverte qui lui sert, en même temps, de salle d'attente et de salle de repos. Et, la cigarette aux doigts, la tasse de verveine à côté d'eux, des baigneurs y sommeillent, au murmure du jet d'eau qui pleure dans sa vasque. A côté, sous son dôme percé de lucarnes, s'enfonce l'étuve sombre, aux vapeurs étouffantes, et, enchantant, des masseurs au torse de bronze y pétrissent les membres amollis de leurs clients étendus sur des tables de pierre, semblables à des cadavres sur les dalles de la morgue.

Engageons-nous bravement sous les épontilles entre-croisées de ce boyau sinistre et, à la suite de Mustapha, notre ami et notre guide, entrons dans cette nouvelle maison musulmane. On nous attend. Nous n'allons voir ici ni un mariage, ni une cérémonie religieuse, — toutes choses qui bien souvent remplirent nos soirées, — mais on a organisé pour nous une n'bitta, — ■ un bal mauresque, — l'une des grandes curiosités de l'Alger indigène.

Semée de petits bouquets pâles, une portière de mousseline s'écarte devant nous et nous ouvre l'accès d'une salle tout imprégnée de musc et de café, de benjoin et d'essences. Des fleur.s s'épanouissent sur les petits meubles; des bougies de couleur brûlent dans tous les coins et leur lumière étincelle sur les faïences du sol, sur le brocart des coussins, sur les broderies d'or des tentures.

Mustapha a bien fait les choses. Un souper a été préparé à notre intention et, les jambes croisées à la turque, nous nous asseyons avec lui autour d'un vaste plateau d'étain repoussé, posé sur un tabouret peint.

Sur cette sorte de table que, brodée de soie, entoure la longue serviette commune, se pressent les viandes cuites aux abricots et mangées sans fourchettes, les pâtes douces et l^lanchâtres qu'on prend avec des cuillères de bois semblables à des spatules, les caramels étirés en fils d'or et pareils à des poignées d'une paille très fine, les nougats de millet ou de maïs, les pétales d'oranger cristallisés dans du sucre, toutes les friandises de la confiserie mauresque. Au milieu des plats, les fidjals, — les petites tasses sans pieds, — sont posées dans leurs zerfs, — dans leurs coquetiers en filigrane.

Au fond de la salle, constellées de bijoux et la figure coloriée, sont accroupies les danseuses. Et, le front très bas sous leurs cheveux très noirs, elles nous regardent avec des sourires embarrassés, elles fixent sur nous de longs regards songeurs.

Près d'elles, se serrent et se pelotonnent les cinq ou six exécutants qui vont former l'orchestre... Ils préludent et, tout à coup, éclate, chanté en chœur, le refrain bien connu à Alger :

Kelhck lia, yala-liu.

Oui bahor sa fourbia...

Nonchalante, une femme se lève, ruisselante de dorures, chatoyante de soie. Elle s'avance avec une majesté gracieuse, elle s'arrête, un sourire figé sur ses lèvres de sang, et ses doigts tout bardés de bagues déploient des foulards écarlates.

Sur sa kmedjn, — sa chemisette, — aux larges manches, coupée de deux rubans roses disposés en bretelles, est ajustée la fremln, espèce de gilet minuscule, réduit à un petit carré de soie appliqué sur le dos et maintenu par la bande étroite d'une brassière qui, garnie de gros boutons d'or, vient s'agrafer sur la poitrine. Retenu par une ceinture chamarrée, un pantalon de satin, broché de fleurs d'argent, retombe en larges plis sur ses jambes que revêtent des bas à coins rouges...

Des roses en diamants et des marguerites montées sur une spirale tremblotante fixent sur sa tête le mafuirma, — le turban, — lamé d'or; faite d'une chaîne de fleurs et de pierreries, une sorte de ferronnière coupe son front en diagonale; un collier à

UALGER A TANGER.

six rangs de perles emprisonne son cou; des bracelets ornent ses poignets; sur ses chevilles, enfin, se heurtent les khrolkrals. — les énormes anneaux creux qui, à demi pleins de grenaille, sonnent et tintent à la marche...

entonne la musique, jouant l'un de ces airs populaires que, pour le piano, a, avec tant d'art et de vérité, notés M. Luce, dans son quadrille arabe. Et la danse commence... Les yeux mi-clos, la Mauresque lève la tête et, lentement, elle secoue les franges d'or de sa coiffure. Un sourire de dédain voltige sur sa bouche; son buste se balance; ses épaules ondulent. Comme un paon qui fait la roue, elle semble se complaire dans le sentiment de sa propre beauté, être indifférente à tout ce qui n'est pas elle-même. Le rhythme de l'orchestre s'accélère, sa prière devient pressante :

ALGEU.

...El l'aimée s'arrête, indécise. Elle a entendu ; elle prête l'oreille... Non! Et sa danse reprend. En gestes moelleux, ses mains se ploient et s'étendent, comme si elle repoussait une attaque invisible; elle avance, elle recule, elle se dérobe à on ne sait quel danger imaginaire, puis, soudain, une flamme s'allume dans ses yeux, sa poitrine se soulève, ses lèvres s'entr'ouvrent, haletantes. .. Une sorte de délire semble s'emparer d'elle ; avec une souplesse féline, sa taille se courbe et se redresse, ses reins se cambrent, sa gorge palpite...

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Et, en notes aiguës, le violon moqueur éclate de rire; il la raille de sa défaite. La darboukn a des battements de triomphe; du cliquetis de ses crotales, le tambour de bas(jue parait vouloir l'exciter encore... Mais le foulard voile sa face; ses mouvements se ralentissent; ses bras retombent, alourdis... Et, en sourdine, maintenant, comme épuisé par sa liirio de

o2 b-ALGEB A TAiSGEIl.

quelques, secondes, l'orchestre qui se fait voluptueux modère sa cadence :

Le tambour de bas([ue se tait, la (hirhoukn soupire, le violon s'engourdit et, tandis que, toujours surprenants, jaillissent les youyous de ses compagnes, la danseuse s'affaisse dans le froufrou soyeux du large pantalon qui s'évase autour d'elle; elle jette sur sa tète une draperie blanche qui lui fait comme un voile de religieuse et son regard s'éteint sous l'abaissement fatigue de ses lourdes paupières bleuâtres.

Une autre la remplace, le front ceint d'un diadème d'argent agrémenté de corail, les hanches serrées dans une longue jupe sans plis, la taille prise dansTow/'/j'/rt, — le corsage de velours que bordent des fourrures de cygne. Et la scène que nous venons de voir se reproduit, ])resque sans variantes... Puis c'est encore une autre aimée, en djabadouli, celle-là, en veste aux longues manches fendues, aux mille soutaches d'or. Toujours la même pantomime !

Et nous sortons, éblouis de dorures, étourdis de musique, saturés de benjoin.

Non loin de là, dans une maison de Nègres, nous est ofl'ert un spectacle d'un genre tout différent.

D'une race et d'une origine mystérieuses, énigmatiques; tantôt puérils et tapageurs comme des enfants que, sans idées ni soucis, surexcite la joie de vivre, tantôt sombres et taciturnes; un jour débordants d'une gaieté qui étonne, qui, parfois même, inquiète, le lendemain tristes et méflants comme des exilés qui ne se sentent pas chez eux, les Nègres foisonnent dans notre Algérie. Ils .sont laids, ils sont grotesques, mais ils sont sobres, laborieux,

o4 d'algek a TANGBR.

simples, fidèles, relativement honnêtes. Et on les aime; on regarde souvent avec une sympathie indulgente ces colosses dont la force herculéenne s'amuse d'enfantillages; on subit la contagion de leur rire si communicatif et sans arrière-pensée; on entend, on écoute quelquefois avec complaisance cette musique dont souvent ils remplissent les rues, ce tapage qui attroupe les gamins et fait aboyer les chiens; on se sent au cœur on ne sait quelle bonté compatissante pour ces frères d'une espèce inférieure. Maliométans, ils mêlent encore aux pratiques religieuses de l'Islam les superstitions les plus baroques, les manifestations les plus saugrenues d'une idolâtrie dont ils ont rapporté le souvenir du fond de l'Afrique ténébreuse...

Le rhamadan est fini et, séance extravagante et barbare, scène dont la mémoire reste comme celle d'un cauchemar, nous allons voir un exorcisme à l'envers, entendre des incantations et des conjurations qui, au lieu de l'en chasser, font entrer le diable au corps des Nègres qui le désirent; nous allons assister au djelep, — à l'ensorcellement, à l'initiation, — de gens pour qui va s'entr'ouvrir la porte cabalistique des sciences occultes...

Mais en fait de porte, c'est celle de la maison qui refuse d'abord de s'écarter devant nous. Ici habite le chef des sorciers. Sa demeure est sévèrement interdite aux Juifs et, — tout en reconnaissant notre qualité de Français, — le cerbère préposé à la garde de cet antre nous prend pour un Israélite parisien.

— Est-ce que je toucherais la main à un Yaoudi? fait alors le musulman qui nous accompagne.

Et il nous prend sous le Ijras. Le Nègre est convaincu et nous laisse passer.

C'est dans l'ombre d'une cour à peine éclairée par des chandelles fumeuses collées au fût tordu des colonnes, pleine d'odeurs acres et d'éclats de voix. Et tout le monde est noir là dedans.

Accompagnés de deux évocateurs qui sont allés les prendre chez eux, les futurs possédés, ceux qui seront des possédés de bonne volonté, sont arrivés ici hier malin... Dans leur cruauté inconsciente, dans leur sauvagerie instinctive, les Nègres ne peuvent rien faire sans égorger quelqu'un ou quelque chose. Là-

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bas, dans les sables du Dahomey, ce sont les captifs dont ils n'ont pu trouver le placement comme esclaves, ici ce sont des botes. Et ils ont coupé la tête à des poules, puis ils ont, de leur sang, frotté les membres des récipiendaires et on a enfermé ceux-ci dans une cellule où, pendant plusieurs heures avant leur venue, un vieux et une vieille avaient, sur un réchaud, brûlé du benjoin et des essences. Les vapeurs étourdissantes qui s'en étaient dégagées avaient fait de ce réduit un cachot inhabitable, une caverne asphyxiante... Et les malheureuxyont pourtant passé deux jours et une nuit.

Les voilà maintenant. Ce sont deu.x hommes au regard vague, à la démarche vacillante. Ils ont de longues robes blanches et, sur la tête, une calotte couverte de coquillages, surmontée d'un pinceau de crins... Des musiciens se vautrent sous les galeries avec de grosses castagnettes de fer, avec des tambours énormes, — des tambours du Soudan, — et un vacarme diabolique gronde.

Hagards, ahuris, les néophytes sont au milieu de la cour; on les entoure de réchauds incandescents; on les noie dans les torrents d'une fumée odorante... Le nuage qui les étouffait se dissi|)e elles sorciers sont devant eux; ilsleur parlent une langue de l'autre monde, tramée de yolof, de mandingue, de bambara, d'e.xpressions hermétiques qui ne signifient rien ; ils plantent leurs yeux dans leurs yeux et, peu à peu, les candidats se raidissent, se tétanisent sous la fixité de leurs regards hypnotisants, sous l'influence de leur volonté... Et les sorciers dansent.

Des hommes se lèvent et dansent; en robes jaunes et rouges, des femmes les suivent et dansent... C'est une sarabande générale. Toute l'assistance bondit autour des somnambules catalejisiés... On saute, on gesticule, on se tord, on se frappe, on se pousse, on secoue des ferrailles, on tape sur des casseroles, les musiciens font rage... Et on pousse des cris désordonnés, des hurlements d'énergumèncs... Deus ! Ecce deus ! Le diable! Voilà le diable ! Il arrive ! 11 entre !

Puissamment suggestionnés par ce tapage, par cette infernale mise en scène, les postulants sentent, en effet, le démon qui pénètre dans leur personne; ils l'entendent; ils le voient!... i']t.

oC D'ALGER A TANGER.

à leur tour, ils se mettent en danse. ]\lais leurs forces sont épuisées; ils tournent, comme pris d'un vertige; ils tombent et on les emporte, évanouis, anéantis.

A uoe femme, à présent! C'est une métisse au teint de bronze, une grande et belle mulâtresse aux formes statuaires. Elle veut devenir czatiat\ elle veut savoir se ravir en extase, en contemplant le diagramme hypnotique des deux triangles que, en noir, elle tracera sur un fond l)lanc et qui, entrelacés, formeront l'anneau mystique de Salomon ; elle veut être une sorcière inspirée, douée de la prescience ; elle veut aller habiter une masure croulante et y prédire l'avenir en éparpillant sur le sol les tarots des cartomanciennes, en lisant les jeux de la lumière dans un plat d'émail où sou regard halluciné découvrira des fleurs, des signes et des bètes imaginaires, en inspectant les lignes de la main, en étudiant la disposition fortuite des petits cailloux qu'elle jettera devant elle ; elle veut posséder le secret des enchantements et des envoûtements; servante des passions mauvaises, elle veut connaître les philtres qui allument les coupables amours et ceux qui font mourir.

Et cette science aussi vaste que terrible n'est, au fond, pas didicile à atteindre. Il suffit, comme nous l'avons vu, de se frotter de sang, de s'étouffer dans une étuve, de se faire insuffler le démon par des maîtres sorciers et de danser, de danser à perdre haleine... Et elle danse. Elle brandit un poignard et, dans son bras, dans sa gorge, elle se fait de longues entailles d'où, en lignes de corail, le sang coule sur le bronze de sa peau ; elle écrase dans ses mains des charbons embrasés; elle s'arme d'un fouet, elle s'en cingle les reins et les épaules, elle en frappe même les spectatrices que cela fait hurler de bonheur... Et, soudain elle semble défaillir; elle va perdre les sens mais les baisers frénétiques de ses compagnes la réveillent et elle bondit, avec des clameurs de bête fauve. Elle prend par le cou une femme qu'elle étrangle à demi et, râlant, les yeux fous, celle-ci danse et bondit avec elle... La fureur sacrée devient générale. Le démon est-il entré chez tout le monde ? On ne sait , mais chacun crie, chacun trépigne... Et, sur cette scène de sabbat, passent

les toiiloiiils stridents, les glapissements de goules, que, spectatrices invisibles, poussent, du haut des terrasses, des Mauresques énervées.. Et ces saturnales durent quelquefois pendant plusieurs nuits, pendant plusieurs jours de suite.

Cher aux voyageurs et surtout aux indigènes, un autre spectacle auquel nous devons une mention spéciale est celui des aïssaoua, — des mangeurs de feu. Ou'on nous permette seulement ici de nous citer nous-mème et de résumer ce que déjà nous avonsdit ailleurs (i).

u (tétait il y a quelques années. Le grand niuphti, le cadi de la djnma-kebir et les conseillers généraux Bou-Kandoura et Bou-Derba nous avaient invités, avec le gouverneur, à une fête bizarre dans laquelle devait figurer l'élite des Beni-Aïssa d'Alger...

« C'est dans une cour que, pour la circonstance,

on a décorée avec luxe. Contre un de ses côtés sont accroupis, sur deux rangs, douze Mauresen costume rouge. Un longcierge de cire jaune brûle devant eux, dans un chandelier de terre, à côté d'un fourneau plein de charbons ardents et d'où monte lafumée du benjoin. Tremblotant et cassé, un vieillard à la physionomie intelligente et sympathique est assis au milieu d'eux; c'est leur chef. De la main gauche ils tiennent le lie/i-daïr, — large tambour de basque sans grelots mais aux sons vibrants et métalliques, — et, de la droite, ils le battent avec ensemble, toujours sur le même rythme : deux coups du bout des doigts sur le bord de l'instrument, un

(1) Voir VAlfférie i/ui s'en va. Vu voluiiio illusU'c, 'i IV., cliez Iv IMoii, l'diteur, 10, rue Garancicre, Paris.

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petit silence, un troisième coup sur le bord, puis un grand coup au milieu. Et, pendant tout un quart d'heure, avec de larges balancements du buste d'avant en arrière, mais sans perdre des yeux la flamme de la bougie, ils accompagnent cette musique d'une prière bruyante, d'unt, sorte de psalmodie en chœur... Ils s'animent ; le battement des ben-daïrs se simplifie et s'accélère ; les chants ont l'air d'une furieuse dispute; les corps semblent secoués par des convulsions... Et, tout à coup retentit un cri terrible, le cri de quelqu'un qu'on étrangle. Un aïssaoui surgit, comme poussé par un ressort, il bondit par-dessus ses confrères, il s'élance dans la cour.

« Ses yeux n'ont plus rien d'humain, ses lèvres frémissent, des râles sortent de sa gorge, ses membres sont en proie à un tremblement qui fait mal à voir. Deux acolytes le saisissent à bras le corps, comme on saisirait un fou furieux; ils arrachent son turban, sa veste, sa chemise; ils jettent un burnous sur ses épaules nues. Un second cri, et un nouvel aïssaoui vient le rejoindre. Ils s'enlacent et, à pleins poumons, ils respirent les vapeurs enivrantes du benjoin que, à poignées, on jette dans le brasero. Les chants et les ben-daïrs ont repris une mesure plus lente; ils en suivent la cadence et, d'avanten arrière, sans que leurs piedsquiltent la dalle à laquelle ils semblent rivés, ils oscillent comme une cloche qui, retournée, se balancerait à toute volée. Comment ne tombent-ils pas ? Leur télé exagère les mouvements du buste ; elle bat, tantôt leur dos, tantôt leur poitrine et la longue mèche de cheveux qu'ils portent sur le crâne décrit dans l'air des courbes fantastiques. Des mots inarticulés passent à travers leurs dents que serre une sorte de rage et, chaque fois que leur menton vient frapper leur poitrine le nom d'Aïssa s'en exhale comme le han d'un bûcheron... Etourdis, le cerveau congestionné, ils tombent enfin, la face contre terre ; leur tête se soulève encore et, durement, avec des bruits sourds, leur front frappe la pierre... On les traîne aux genoux du cheik, — ■ du chef. Il leur applique le doigt entre les yeux, il marmotte quelques paroles et on les emporte, roulés dans leurs burnous. Ce ne sont encore que des néophytes.

Ai.r.En.

« Un ancien vient, à son tour, secouer sa chevelure sur le réchaud fumant, puis, soudain, il plonge sa main dans le brasier, il y prend des charbons, il s'en emplit la bouche dont ils éclairent la cavité, il les broie sous ses dents et sa respiration sifflante souffle des étincelles.

« Un autre se traîne vers le feu, avec les grognements d'une béte

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